‹ XVIIIme [dix-huitième] siècleChapitre 12 sur 27 · L-AMEUBLEHENT · texte numérisé non relu

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meables anciens, de grand caractère, et il en faisait acheter sans cesse dans les ventes, tantôt par l'intermédiaire de Duvaux, tantôt par celui de ses valets de chambre, Lebel et Guimard, ou de son premier va-

- Poiduks !ls]e rocalUe. (Uuqoia ii

let de chambre, le duc d'Aumont, le connaisseur le plus expert, le collectionneur le plus déterminé. Quelquefois il s'attribuait un droit de préemption sur les meubles qui devaient être vendus aux enchères. Il en faisait aussi fabriquer de neufs, par les meilleurs ébénistes et autres ouvriers de premier ordre. Il avait surtout une prédilection mar-

ARTB INDUSTRIELS.

quée pour les meubles en bois des îles, avec placage en porcelaine peinte ; pour les meubles en laque français ou en vernis Martin ; pour les tables volantes et tournantes, et pour les pendules à figures allégoriques en bronze doré. Les premiers spécimens des jolis meubles en bois exotiques ornés de porcelaine sortirent de la manufacture des meubles ■ de la Couronne, cette belle fondation de Louis XIV, que Louis XV entretenait à grands frais ; mais ce genre de meubles, qui semblent accuser une coquetterie toute féminine, ne fit fureur que sous le

règne de Louis XVL Dès la fin de la régence, un nommé Martin avait inventé un vernis supérieur à celui dont les Chinois possédaient le secret ; il ne se borna pas à faire des raeubles de petite dimension en laque noir, il perfectionna son invention et il appliqua son vernis à toutes les couleurs, avec figures peintes et dorées ; il entreprit alors de faire, avec ce vernis, des lambris, des frises, des plafonds, etc.; il l'employa notamment pour la décoration des carrosses et des chaises à porteurs. Quant aux petits objets, qui appartenaient à la bimbelo-

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terie, il était arrivé à de tels prodiges de peinture et de dorure, que ces objets pouvaient être considérés comme des œuvres de bijoutier. Louis XV en fut charmé à ce point qu'il avait fait déclarer établissement national, avec monopole exclusif, la principale fabrique de vernis de Martin, qui avait trois ateliers à Paris.

Louis XV, qui fut toute sa vie poursuivi par un ennui presque invincible, voulait avoir toujours sous les yeux une pendule, comme s'il cherchait à accélérer la marche du temps. Quand M""* de Pompadour eut mis en faveur le nouveau style dit à la grecque^ il commanda quantité de pendules monumentales, en marbre et en bronze, représentant des temples, des tombeaux, des autels, des colonnes, avec des groupes mythologiques ou allégoriques ; ensuite il en fit faire d'autres à sujets historiques, destinés à rappeler le souvenir d'un événement, d'un mariage, d'une naissance, d'une mort, etc. Une peudule était le présent qu'il offrait le plus volontiers; il en donna une superbe à M. de Puisieux : elle représentait les trois Parques soutenant le cadran des heures. Au moment même oà Louis XV mourut, le fil d'or que déroulait le fuseau des Parques se rompit tout à coup.

La porcelaine de Sèvres était alors recommandée par la mode pour la décoration des meubles. Cette mode, encore nouvelle, devait être poussée à l'excès sous le règne de Louis XVI, où les classes riches se prononcèrent, avec plus de fanatisme encore, pour le bronze ciselé et doré. On vit alors se multiplier à profusion les meubles en bois de rose ou de palissandre ou de placage, ornés de panneaux de porcelaine de Sèvres représentant des fleurs, des figures, des paysages ou des ornements. Les tables volantes, les meubles à l'usage des femmes, les secrétaires , les commodes , les chiffonniers , etc. autorisaient naturellement toutes les recherches de l'art. C'est le bois des îles et le bois coloré qui se prête le mieux aux caprices de la mode, laquelle ne souffre nulle part l'absence du bronze ciselé et doré. Là est le grand luxe de l'époque. Vainement le roi essaie de protester contre cet engouement général : il commande d'abord de beaux meubles, d'un style simple et noble à la fois, sobre d'ornements, sans porcelaine et sans dorure; il déclare s'en tenir aux anciens meubles de BouUe et de Cres-

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TAPISSKRIK DE If. MANU1--ACTURF. lu UEADVAIS

L'AHEUBLEHENT.

cent, mais bientôt il est forcé de céder à l'exemple, à l'entraînement. Un ébéniste allemand, David Roetgen, qui prenait le titre d'ébéniste mécanicien de la reine, présente à Louis XVI un secrétaire en marqueterie et bronze, d'un travail admirable, et le roi a la faiblesse de

Flg. IW et KM. ~ Faiilnle et Aunbnii , rtyla LonU XYI. ( CoUccUoa de U. L. DoiiUl.)

l'acquérir, au prix énorme de 80,000 livres, pour le placer dans son cabinet II faut reconn^tre pourtant que l'art décoratif avait pris un aspect plus tranquille et plus régulier ; que les formes étaient presque toujours correctes et vraiment élégantes; que l'ensemble de l'omeraentation était toujours harmonieux. Quant à l'exécution, elle était plus BoigTiée et plus parfaite qu'elle ne l'avait jamais été.

Le plus grand luxe et le plus ruineux, ce n'étaient pas les étoffes en or et en argent, françaises ou étrangères, dont on couvrait les sièges, les tables et les lits ; ce n'étaient pas, comme naguère, les tapisseries

de Beauvais et des Grobelins, dont on tendait les appartements et dont on faisait des portières; ce n'étaient pas les porcelaines en pâte tendre, dont on surchargeait tous les meubles ; ce n'était plus même ce fameux vernis Martin, qui avait rivalisé un moment avec l'orfèvrerie. C'était le bronze ciselé et doré, qui n'avait eu dans l'origine qu'un prix modéré et raisonnable et qui, par suite de l'abus qu'on fit de son usage dans tout le décor mobilier, acquit presque la valeur des métaux les plus précieux. Les bons ciseleurs, il est vrai, travaillaient indifféremment l'or, l'argent et le bronze ; ils étaient, ils devaient être sculpteurs et habiles sculpteurs; ils étaient aussi excellents doreurs. Un jour, Gouthière, qu'on appelait déjà de son vivant le célèbre Gouthière, ofixit à la reine Marie- Antoinette une rose de bronze doré au mat, que la reine prit pour de l'or et qui valait autant que si c'eût été de l'orfèvrerie. Gouthière faisait quelquefois lui-même les dessins de ses ouvrages, mais, comme il était toujours occupé, il préférait les faire faire par des architectes et des dessinateurs de grand mérite, tels que Lebarbier, Boizot, Ledoux. Il s'intitulait seulement doreur et ciseleur du rot; il était l'élève de Martincourt, membre de l'Académie de Saint-Luc, qui modelait pour les ciseleurs et qui fut aussi sculpteur, ciseleur et fondeur-acheveur. Martincourt et Gouthière n'avaient eu longtemps pour concurrent que Philippe Caffieri, qui, en travaillant pour la marquise de Pompadour, abandonna le premier le style des rocailles et des chicorées, qui ne furent plus employées que dans la monture des vases. Mais ni Caffieri ni Martincourt n'avaient attribué à leurs travaux les prix exorbitants que Gouthière osait demander pour ses moindres ouvrages. Il avait des admirateurs fanatiques, qui ne croyaient pouvoir le payer assez cher. La comtesse du Barry fut la première à encourager ces folies : à l'époque de sa mort, en 1793, elle restait devoir à Gouthière l'incroyable somme de 756,000 livres! Marie- Antoinette lui aurait dû six fois davantage, si le roi n'eût pris soin de veiller aux dépenses ou du moins de payer les dettes de la reine. On peut se faire ime idée de l'exagération des prix réclamés par Gouthière, en mentionnant la ciselure d'un simple piédestal, qu'il évaluait à 50,000 livres.

L'AMEUBLEMENT

II ne faut pas supposer que Gouttière fût alors seul capable de faire de pareils travaux. M. le baron Davilliere, dans ses savantes recherches sur l'histoire de l'art mobilier au XVI II* siècle, a recueilli des renseignements précieui et nouveaux, relatifs aux doreurs-ciseleurs de cette époque : Louis Prieur s'était fait connaître, en ornant de bronze ciselé et doré le carrosse du roi, pour le sacre de Louis XVI; Duplessis, orfèvre de son état, avait donné ses préférences à la ciselure

Flg. loi. ~ CiirmsK! style LODia XTI. {Famllte dn dooi de Melil.)

du bronze d'ornement*, Thiboust était ciseleur en titre du duc de Penthièvre, etc.

La bourgeoisie, qu'on avait vue si longtemps indifférente au bien- • être domestique, commençait à subir l'influence lointaine des innovations du mobilier aristocratique. Aux meubles en chêne ou en noyer succédaient les meubles en acajou plaqué, à dessus de marbre; on trouvait, dans les intérieurs les plus modestes, de la propreté et même de l'élégance, avec des sièges rembourrés couverts en velours d'Utrecht ou en droguet de laine, avec une pendule, des flambeaux et des vases sur la cheminée. Mais ce n'était là qu'un bien faible symptôme du

luxe d'ameublement, qui resplendissait dans les nouveaux hôtels construits dans les faubourgs de Paris par les enrichis, les parvenus, les banquiers et les gens d'affaires. € Quand une maison est bâtie, disait l'auteur du Tableau de Pan's^ rien n'est fait encore; on n'est pas au quart de la dépense : arrivent le menuisier, le tapissier, le peintre, le doreur, le sculpteur, l'ébéniste, etc... La magnificence delà nation est toute dans l'intérieur des maisons, d

Mais qu'était-ce que cette magnificence bourgeoise auprès de la magnificence de l'ameublement des maisons royales, où s'entassaient depuis plus d'un siècle toutes les merveilles de l'art mobilier ! Il était réservé aux horribles saturnales de la Terreur de fouiller, de dilapider, d'anéantir ces merveilles, qui furent une des gloires de la France monarchique.

Ft(. 101. — &nn m

LA CERAMIQUE

la faïence française. — Écoles diverses. — Genre rouennaî» ; genre il»lo-niïemi»U ; genre pro»ençal ; geore alucieo. — Fabrique» de Paris. — La porcelaine. — Pn:miùres tentative* d'imitation do la porceUine de Chine. — La poicelaine de Saxe. — La mannfactura de Vinoeunee et les fleura en porcelwne. — I* porcuUine en pâte dure. — La manufacture de Sèvres.

Epuis que la vaisselle d'argent, accumulée de génération en génération dans les familles nobles ou bourgeoises, avait été fondue et transformée en numéraire dans les différents hôtels des monnaies, pour subvenir aux embarras des finances de l'Etat : depuis que le roi lui-même s'était conformé aux prescriptions de l'arrêt du 3 décembre

l 1689, en faisant porter à la Monnaie de

Paris tout ce que les maisons royales renfermaient d'argenterie mobilière et usuelle, chaque famille avait dû remplacer son argenterie par des métaux moins précieux et surtout par diverses sortes de poterie, enterre cuite.

Be là l'expression usitée alors : se mettre eitfdieiice., car on donnait le nom de faïence à toutes les pièces d'argile cuite au four, vernissée ou éraaillée, blanche ou brune, simple ou ornée, peinte ou dorée. Avant cette époque, les pièces d'argenterie Valent si nombreuses dans la plu-

part des ménages, même dans les plus modestes, que la faïence n'y était admise que pour les usages les plus vulgaires. On la laissait presque exclusivement aux petites gens, comme on disait, et aux pauvres gens. Il y avait dès lors, dans toutes les provinces de France, des fabriques de faïence ou faïenceries, oîi Ton modelait, avec des procédés plus ou moins ingénieux, la terre glaise de la localité, et les qualités spéciales de cette argile donnaient aux objets fabriqués une valeur et une importance relatives. Deux ou trois de ces fabriques à peine avaient souvenir de leur origine, en conservant quelque chose des traditions du seizième siècle, pendant lequel les créateurs de la céramique française s'étaient préoccupés de l'imitation des faïences italiennes. On avait ensuite imité de préférence les faïences chinoises et les faïences hollandaises. Il est à peu près certain que Coibert, dans ses grandes et utiles réformes pour l'amélioration des manufactures de France, avait entièrement oublié les fabriques de faïence, qui ne devaient pas être pourtant très-prospères, car on ne connaît d'autre document contemporain, concernant la faïence, qu'un arrêt du conseil, du 21 avril 1664, autorisant Claude Révérend, bourgeois de Paris, à établir une usine, où il se faisait fort de ce contrefaire la porcelaine aussi belle et plus que celle qui vient des Indes orientales. i> Cette première faïencerie fut établie, en effet, dans la rue de la Roquette, à Paris ; mais on n'y fabriqua que de la faïence, au lieu de porcelaine ou de terres émaillées, à la façon de Hollande. La fabrication de la porcelaine, imitée de la porcelaine des Indes, était déjà le but encore lointain que se proposaient en France les faïenciers. Toutefois, leurs essais réitérés, dans différentes usines, ne donnèrent que des résultats presque insignifiants jusqu'à la fin de la régence du duc d'Orléans, quoique, dès l'année 1673, Louis Poterat eût demandé et obtenu l'autorisation de fabriquer, dans la faïencerie du faubourg Saint-Sever à Rouen, la véritable porcelaine de la Chine ^ qu'il se vantait de pouvoir cuire conjointement avec la faïence de Hollande, qui était l'objet principal de sa fabrication. Il y avait deux frères Poterat : l'un, qui se faisait appeler de Saint-Etienne^ à qui l'on doit la faïence violette tachetée; l'autre, Louis Poterat, qui obtint le privilège de 1673*

De tout temps la faïence commune , dite vaisselle de terre , avait été fabriquée dans toutes les provinces, avec plus ou moins de succès, d'art et de goût ; elle servait aux usages domestiques parmi le peuple et la petite bourgeoisie. On lui préférait souvent, par économie, la poterie d'étain et les pièces de dinanderie en cuivre jaune ou rouge, travaillé au marteau ; on employait aussi le fer battu et la fonte, pour les vases qui devaient aller au feu. L'embarras ne fut donc pas médiocre dans les grandes maisons , quand il fallut remplacer spontanément toute l'argenterie de table , de ménage et de mobilier , par de la faïence française ou étrangère et par de la porcelaine chinoise ou japonaise. Cette porcelaine coûtait fort cher, et le commerce maritime ne la fournissait pas en quantité suffisante pour satisfaire à tous les besoins du moment; on ne tarda pas aussi à s'apercevoir que la fragilité des objets en porcelaine les exposait à des accidents continuels, et qu'il fallait faire sans cesse de nouvelles dépenses pour maintenir en bon état im service de table qui éprouvait, à tout instant, des dommages imprévus. Les faïences étrangères, celles de la Hollande principalement, celles d'Allemagne et d'Angleterre, furent appelées bientôt à succéder aux porcelaines des Indes ; elles étaient beaucoup moins coûteuses et plus abondantes ; on pouvait ainsi faire face aux nécessités d'un remplacement immédiat et assez fréquent. Ces faïences avaient d'ailleurs, à bien des égards, une supériorité incontestable sur toutes les faïences qui se fabriquaient en France : la pâte en était plus belle, la cuisson plus solide, la décoration plus riche , la forme plus élégante. Mais l'émulation se fit sentir dans les faïenceries françaises, au début du XVIIP siècle, et dès lors l'industrie de la faïence se signala, dans toutes les provinces du royaume, par des progrès extraordinaires, par des procédés nouveaux, et par des produits remarquables.

Le savant auteur de \ Histoire de la Porcelaine^ Auguste Jacquemart, qu'il faut suivre comme un guide éclairé et toujours sûr dans toutes les recherches historiques qui concernent la céramique, a reconnu et décrit les différents genres de faïence qui se fabriquaient en France à la tin du XVIP siècle : le genre rouennais, le genre nivemais, le genre méridional ou provençal, et le genre strasbourgeois.

L'école normande, qui avait son centre à Rouen, adopta l'imitation des porcelaines orientales, avec ornements polychromes, composés généralement de bordures fond vert à dessins quadrillés entourant une composition fleurie ou un paysage chinois. Cette école, dont les ouvrages furent imités aussi dans les fabriques de Lille, de Paris, de Saint-Cloud et de Marseille, avait inventé, en outre, le décor à dentelles et à lambrequins, dans lequel l'influence de l'Orient se mêlait aux ingénieuses combinaisons de Berain et des ornemanistes du règne de Louis XIV. Les bordures arabesques et les rosaces centrales, exécutées en camaïeu bleu ou en bleu et rouge, cédèrent quelquefois la place aux rinceaux à guirlandes et aux corbeilles de fleurs, avec ornements dentelés à pendeloques et à friands. Enfin on créa l'ornement à la corne, qui consistait en une corne d'abondance, d'oîi s'échappaient des fleurs et des ftuits, revêtus des émaux les plus vifs.

L'école de Nevers, qui avait longtemps

rivalisé avec les faïenceries italiennes, tout

en conservant son caractère français dans

les peintures de ses terres émaillées , 0(1

les sujets mythologiques et fantaisistes

vig. Î03. - suCTifl- tn Menas de Bouen. s'eucadraïent de guirlandes de fleurs

bleues et jaunes, subissait le caprice de

la mode, et imitait les porcelaines persanes dans ses faïences à fond

bleu , relevées de dessins en blanc pur ou légèrement teinté de jaune ;

les fleurons à feuilles pointues contournées, les rinceaux, les oiseaux

et les insectes accusaient le type oriental.

L'école de Provence, qui ne paraît pas être bien antérieure à la fin du XVIP siècle, s'était inspirée du voisinage de l'Italie : elle exécutait des sujets de sainteté et d'histoire , savamment peints, ave«

des bordures d'arabesques dans lesquelles on retrouvait souvent les plus gracieuses compositions de Berain et de Germain.

Quant à l'école de Strasbourg, son style était plus simple : les fleurs, lestement esquissées, qui en formaient l'ornement décoratif, se trouvaient rehaussées par l'éclat de leurs couleurs, où dominaient le rouge d'or et le vert de cuivre; elles étaient toujours entourées d'un trait noir ou brun qui en accusait les contours.

La fabrique de Rouen exécutait déjà, au milieu du XVII', siècle, de grandes pièces de faïence émaillée sur cuivre. Le phis ancien privilège connu fut accordé, en 1 646, à Nicolas Poirel, sieur de Grandval. Dix-sept ans plus tard, Louis Poterat obtenait aussi un privilège pour a. la faïence violette, peinte de blanc et de bleu et d'autres couleurs, à la forme de celle de Hollande, » cette faïence, que son frère aîné, dit de Saint-Etienne, avait fabriquée le premier. Louis Poterat était certainement un inventeur, et comme tel, il jouissait d'un privilège exclusif sur les produits qui relevaient de sa fabrication , car les faïenciers qui s'étaient établis daus le faubourg de

Saint-Sever, autour de son usine, et qui '"' ' ~ *"* ' " """' '

n'occupaient pas moins de 2000 ouvriers

en 1697, lui payaient un droit fixe ou proportionnel, sans doute pour employer l'argile qu'il avait découverte et pour se servir des procédés de cuisson et de coloris minéral qu'il avait imaginés. François-Henry de Montmorency, maréchal de France, qui fut nommé gouverneur de Normandie en 1690, avait Êiit exécuter, par la fabrique de Saint-Sever, un riche service de vaisselle à ses armes, orné de fruits et de fleurs, d'oiseaux et d'insectes, et offrant l'imitation la mieux caractérisée de la poterie translucide chinoise. Depuis cette époque, les services de table qui

étaient faits pour des familles nobles, portaient presque toujours les armoiries de ces familles, et chaque service de table de cette espèce se composait d'un nombre considérable de pièces destinées à obvier aux chances de perte ou de mutilation. Aux services de table, on ajoutait des pièces de grande ornementation, des bustes, des statuettes, des chandeliers, des vases, des plateaux, des surtouts à sujets peints, etc. Ces peinturel3 n'étaient ordinairement que des enluminures grossières, où dominait le camaïeu bleu, avec des teintes jaunes et vertes ; l'exécution en était confiée à des ouvriers, qui reproduisaient, par le poncis, des dessins ou des gravures qu'ils coloriaient au hasard. Mais déjà les maisons nobles et riches avaient renoncé à demander à Rouen des services de table, marqués de leurs armes, noms et devises. La fabrique rouennaise, à l'exception de certaines pièces de décoration artistique, ne faisait plus que des faïences communes, qui avaient leur emploi dans le peuple de la province ou qui s'exportaient, par masses énormes, dans les provinces voisines et jusque dans le midi de la France.

C'était par le moyen du cabotage que la faïence de Rouen arrivait en Provence, oh les premières faïenceries ne furent créées qu'à la fin du XVIP siècle. La plus ancienne fabrique de Marseille, fondée par Jean Delaresse, ne remonte pas au delà de 1700. On y fabriquait une faïence bien travaillée, un peu bleuâtre, ornée de sujets peints, où le coloris constate le mélange du manganèse et du cobalt et dont les contours sont tracés en violet pâle. Antoine Bonnefoy, Joseph Gaspard, Robert et Honoré Savy se distinguèrent dans ce genre de fabrication jusqu'au milieu du siècle. La production de ces fabriques était si importante, à cette époque, qu'elles exportaient chaque année pour les îles françaises de l'Amérique plus de 100,000 livres pesant de faïence. Quant à la fabrique de Moustiers Sainte-Marie (Basses- Alpes), dont l'origine n'est pas connue, elle existait certainement en 1686, mais sa fabrication avait toujours été restreinte à des œuvres d'un travail exquis, destinées spécialement à des amateurs raffinés.

Le créateur de cette école d'habiles faïenciers émailleurs paraît avoir été Pierre Clérissy, qui travailla, de 1686 à 1728, en laissant ses leçons et son exemple à d'autre» artistes de son nom. Un de ses fils,

LA CËRAHIQDB.

nommé Pierre comme lui, l'égala, le Burpaesa même et mérita, par ses travaux remarquables, d'être anobli, en 1743, sous le titre de seigneur de Trévans. L'école de Clérissy s'était formée sans doute sous l'influence des grands amateurs de la ville d'Âix, qui possédait alors tant de collections d'objets d'art en tous genres. On s'explique ainsi comment cette école reproduisait dans le décor de ses faïences monochro-

Flg. loi. — Dém d'un pUt nnnorit da U tabifqog dt Bonn.

mes l'ornementation de Berain et de Boulle, avec des sujets de chasse et des paysages d'après le peintre italien Tempesta, qui avait acquis en Provence vyie vogue prodigieuse. Il y eut aussi à Moustiers, en concurrence, une école îtalo-française, dont les familles Roux et Olery furent les plus habiles représentïmts. Cette école fabriquait des pièces à sujets mythologiques, auxquels elle appliquait un émail vitreux qui ressemblait à celui de la porcelaine. Les Clérissy, au contraire, s'en tenaient au blanc mat et au bleu pur de leur ancêtre. Au reste, les faiences fabriquées à Moustiers, avec une argile que fournissait le pays, ne sortaient guère de la Provence, quoique sept ou huit usines travail-

XVlll* (itcL*. - URTUa, SCHNCn ET um^ — Il

lassent à la fois en 1756, et que le nombre de ces usines s'élevât jusqu'à onze en 1788.

De même que la famille des Clérissy à Moustiers et à Marseille, la famille des Hannong, à Strasbourg et à Haguenau, se consacra tout ^tière , pendant le XVIIP siècle , à la fabrication de la faïence peinte , mais avec de pénibles alternatives de succès et de ruine. On est forcé de supposer que cette fabrication, en devenant exagérée, dépassait de beaucoup les besoins de la consommation provinciale, car la poterie d'Alsace circulait en France, et l'Allemagne lui était impitoyablement fermée ; la faïence commune, les grands poêles ornés de reliefs émaillés de vert, les fontaines et les énormes vases à boire, décorés assez grossièrement de bouquets de fleurs à deux ou trois teintes, se vendaient dans les moindres villages ; mais la faïence de luxe, aussi fine que bien travaillée, avec son émail uni et blanc sans craquelures, décoré de fleurs et d'insectes d'une merveilleuse vérité, en peipture de moufle souvent rehaussée de rouge d'or pur, cette faïence coûtait fort cher à fabriquer, et la vente n'en était point assez rapide , ni assez rémunératrice, pour indemniser le fabricant. Les Hannong, d'ailleurs, engloutissaient leurs bénéfices dans des essais dispendieux et improductifs pour la fabrication de la porcelaine. En 1754, ces essais éveillèrent la jalousie de la fabrique royale de Vincennes, et un arrêt du conseil défendit à l'inventeur strasbourgeois de les continuer. Pierre- Antoine Hannong, ne pouvant exploiter en France les secrets de fabrication qu'il avait découverts à force de travail et de patience, se vit donc forcé de les vendre à la manufacture de Sèvres.

Les faïenceries avaient mieux prospéré dans les autres provinces, sans doute parce que leurs propriétaires avaient été ipoins entreprenants et moins ambitieux.

La céramique lorraine devait surtout sa réputation à la terre supérieure qu'on avait trouvée dans le pays, et qui fut employée pour la faïence fine et commune, à Niederwiller, à Nancy et à TouL Les ducs de Lorraine avaient toujours protégé la faïencerie de Lunéville , où l'usine, fondée par Jacques Chambrette, vers 1725, prit le titre de Manufacture du roi de Pologne en 1737. C'était dans cette usine que

Be fabriquaient les jolis bustes coloriés de Paul-Louis Cyfflé, sculpteur ordinaire du roi Stanislas, et la vaisselle enterre de Lorraine, qui était presque de la porcelaine. La célèbre fabrique de Niederviller avait été créée, en 1754, par M. de Beyerlé, directeur de la Monnaie de Stras-

Fig. ÏM, — LeN«inBéb6,it«tn8tl«o*tainlqaf. ( CoUecMon de H. JnbiniiJ. >

bourg ; elle passa plus tard sous la conduite du céramiste Lanfrey , lorsqu'elle appartint au comte de Custine, en 1780.

On ne doit pas s'étonner que les traditions de la fabrique de Bernard Palissy se fussent perpétuées, en se dégradant il est vrai, non-seulement dans la Saintonge et l' Aunis, mais encore dans le Poitou et la Touraine. Quant à l'Orléanais , le sieur Dessaux deRomilly avait été privilégié, par un arrêt du conseil, en 1753, pour la fabrication d'une faïence de

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terre blanche purifiée; c'était dans cette usine qu'on exécutait des statuettes et des groupes en terre vernissée et marbrée.

Mais la production la plus abondante , sinon la plus riche et la plus artistique, devait se concentrer dans File de France, dont le sol est rempli d'argiles plastiques excellentes. Les fabriques du faubourg Saint- Antoine , à Paris , furent en grande activité depuis le commencement du XVIIP siècle : on y imitait tous les genres, et de préférence le genre normand et le genre hollandais ; les faïences blanches et brunes convenaient surtout à la vaisselle de ménage ; on ornementait quelquefois les pièces blanches, en bleu et en jaune citron. Une manufacture royale de terre d'Angleterre avait été établie à Paris, vers 1740 : on y fabriquait la faïence fine ou terre de pipe. La concurrence fit naître presque aussitôt diiïérentes manufactures de terre , à l'instar de celles d'Angleterre. La plus importante était la fabrique que dirigeait Mignon, en 1787, sur le boulevard des Filles-du-Calvaire , au coin de la rue Saint-Sébastien. D'autres fabriques de faïence fine à émail blanc existaient aussi aux environs de la capitale, à Bourg-la- Reine, à Sceaux, à Saint-Cloud : celle de Saint-Cloud, dont Abraham dePradel disait, dans son Ldnre commode^ en 1690 : « Il y a une faïencerie à Saint-Cloud, oîi l'on peut faire exécuter les modèles que l'on veut; D cette fabrique, où se firent les premiers essais de la porcelaine tendre, ne fabriquait plus que de la faïence, sous le règne de Louis XV. La faïence de Sceaux , sous le patronage du duc de Penthièvre , avait presque égalé la porcelaine, et cette manufacture de terre fayance ^ où Jacques Chapelle était parvenu à donner à ses ouvrages l'aspect des plus beaux produits de la manufacture royale de Sèvres, commença seulement à déchoir vers 1772, quand Glot eut succédé à Chapelle, quand la fabrication de la porcelaine , en tombant dans le domaine de l'industrie privée, eut mis fin à la rivalité de la faïence de luxe.

Les faïences de luxe françaises n'avaient plus de raison d'être, après l'apparition de la porcelaine dure, et l'on est fondé à croire, quelle que fût la multitude de fabriques en exploitation au milieu du XVIIP siècle, que l'usage de la faïence fut absolument abandonné dans les maisons riches, où toute la vaisselle était en porcelaine de Chine ou du Japon,

d'Autriche ou de Saxe. On avait vu sans doute Targenterie reparaître sous la régence, mais les porcelaines de Saxe, malgré leur prix excessif, avaient toujours la préférence pour les services de table. Ces services coûtaient quelquefois plus de 20,000 livres.

Ce fut en France et non en Allemagne que Ton fabriqua pour la première fois de la porcelaine imitant celle de la Chine ; mais cette découverte, que Claude Révérend crut avoir faite en 1664, et que Louis Poterat s'efforçait de mettre en œuvre à Rouen, ne devint un fait accompli que dans les dernières années du XVIP siècle. Les nombreux essais qui avaient eu lieu depuis quarante ou cinquante ans, avec quelques alternatives d'espoir et de succès, ne produisirent que des espèces de faïences vitrifiées, plus blanches que la faïence ordinaire, mais très-fragiles et n'ayant que l'apparence de la porcelaine des Indes. Cependant les missionnaires, établis en Chine et au Japon, envoyaient sans cesse, d'après l'ordre du gouvernement, des matières terreuses et même du kaolin, qu'on leur donnait dans les fabriques chinoises et japonaises comme les éléments de la véritable porcelaine ; ils joignaient à leurs envois des recettes recueillies dans les livres chinois ou fournies par les gens du pays, mais ces recettes mal comprises et mal traduites ne servaient qu'à égarer davantage les potiers français. Enfin , un faïencier, nommé Pierre Chicanneau, qui avait sa fabrique à Saint-Cloud et qui se servait, dit-on, d'une sorte de kaolin blanc et friable que lui fournissait la forêt voisine, fit une porcelaine tendre, mais blanche, laiteuse, translucide, avec laquelle il exécuta secrètement un petit nombre de vases et d'objets, de petite dimension, décorés d'arabesques et d'ornements en camaïeu bleuâtre; il couvrit ensuite ces porcelaines vitreuses de dessins chinois en émaux colorés, et même de facettes d'or en façon de damier. Ces objets, présentés à Louis XIV, firent l'admiration de la cour, mais Chicanneau ne voulut à aucun prix divulguer son procédé ; il se contentait de fabriquer une certaine quantité de pièces de porcelaine ornées qu'il vendait fort cher. Il mourut vers 1698, emportant sans doute avec lui son secret, car ses enfants, qui se vantaient de le tenir de lui, et qui obtinrent, le 16 mai 1702, des lettres patentes pour s'assurer la possession de ce secret, se le disputèrent entre eux pendant plusieurs années.

Le bruit de la découverte de Chicanneau s'était répandu en France et par toute l'Europe. Les alchimistes allemands, qui prétendaient aussi avoir trouvé le secret de la porcelaine, firent diverses tentatives pour tirer parti de leur découverte encore bien imparfaite: Cependant Jean- Frédéric Bottger, alchimiste de l'électeur de Saxe Frédéric- Auguste , fut plus habile ou plus heureux que ses confrères : il trouva l'argile rouge et ensuite le kaolin blanc, avec lequel il fit faire de la porcelaine dure dans la fabrique de Meissen, Ce n'était plus la porcelaine tendre de Pierre Chicanneau, c'était la vraie porcelaine; et la fabrication, rapidement perfectionnée, se concentra, sous la surveillance directe de l'électeur de Saxe, dans cette usine de Meissen, oîi les ouvriers faisaient serment de garder jusqvJau tombeau les secrets qu'ils auraient pu surprendre, pendant leur travail. Les merveilleux produits de Meissen se répandirent à profusion dans les cours et parmi l'aristocratie de l'Europe, mais le secret de la fabrication fut si bien gardé, qu'on ne le connut en France que cinquante' ans plus tard, quoiqu'un chef d'atelier de Meissen, nommé Stotzel, l'eût vendu à l'Autriche en 1718. On prétend néanmoins qu'un alchimiste allemand, M. de Tschimhaus, avait révélé ce même secret à son ami, le chimiste Homberg, membre de l'Académie royale des sciences de France, en lui imposant la condition de ne le communiquer à personne. Homberg, qui travaillait au laboratoire avec Philippe d'Orléans, mourut (1715) sans avoir divulgué un secret qui aurait été si utile à la manufacture de Saint-Cloud, que le prince voyait à regret abandonner la fabrication de la porcelaine tendre. Cependant la porcelaine de Saint-Cloud était toujours l'objectif des faïenciers, qui cherchaient à imiter les premiers ouvrages de Pierre Chicanneau et qui n'y réussissaient pas mieux que ses successeurs. En 1711, avant que le traité d'Utrecht eût rendu la ville de Lille à la France, deux industriels français, Barthélémy Dorez et son neveu Pierre Pelissier, vinrent s'établir dans cette ville, en annonçant qu'ils y fabriqueraient de la porcelaine à l'instar de celle de Saint-Cloud. Il est probable que ces deux ouvriers ou artistes sortaient de la fabrique de Henri Tron , qui, après avoir épousé la veuve de Chicanneau, avait poursuivi des essais infructueux de porcelaine tendre. Ils exécutèrent en effet, à Lille, des vaisselles de

porcelaine décorée en camaïeu bleu, absolument semblable à l'ancienne porcelaine de Saint-CIoud. En 1722, la veuve d'un descendant de Pierre Chicanneau avait créé, à Paris, rue de la Ville-l'Évêque, un petit éta-

ng. 107. — Tus (n tIhu Suc, blauC putte de 1» coUmUdd de IL L. Doublo.

blisaeinetit ok elle fabriqua aussi de la porcelaine tendre avec décor eu camîuen, loais cet établissement ne tarda pas à éteindre sesfours. On cher' chait toujours à faire de la porcelaine dure, comme celle des îndes , et les savants de l'Académie des sciences s'attachaient à étudier la composition de la porcelaine chinoise. Réaumur arriva le premier à des résultats satisfaisants, en comparant, dans ses opérations chimiques, les différentes por-

celaînes de Chine, du Japon, de Saxe et de France ; mais on n'avait pas encore découvert en France un gisement de véritable kaolin. Louis- Henri, prince de Condé, qui avait formé au château de Chantilly une curieuse collection de porcelaines coréennes , eut Tidée d'en faire fabriquer de semblables à la manufacture de faïence, que Ciquaire Ciron dirigeait avec succès sous ses auspices. On faisait cette faïence avec de l'argile de Montereau et des cailloux de Chantilly, combinés et amalgamés ensemble, ce qui donnait une pâte très-malléable et très-apte à recevoir la forme , les moulures et les empreintes. Cette pâte devenait si dure à la cuisson , qu'elle n'était pas rayable au couteau avant de recevoir une couverte au plomb. Ciron, depuis 1735, employa l'argile de Montereau, en la combinant avec le verre fondu, pour faire une porcelaine tendre à émail d'étain assez opaque, sur lequel s'épanouissaient des plantes orientales en tons variés. Justement à la même époque, le duc de Villeroy fondait à Mennecy, près de Corbeil, une fabrique de porcelaine tendre, dont il confiait la direction à François Barbîn, qui avait trouvé dans les domaines du duc une argile favorable à cette fabrication. La porcelaine du duc de Villeroy, qui portait sa marque D. V., acquit, de 1735 à 1750, beaucoup de réputation : la pâte en était fine et translucide, le vernis lisse et uni ; elle pouvait recevoir tous les genres de décors. On fabriquait aussi , à Mennecy, des figures coloriées et de charmants groupes en biscuit qui , disposés sur des plateaux d'argent ou de glace , composaient d'admirables surtouts de table.

Les savants et les céramistes ne se lassaient pas de chercher le secret de la porcelaine dure , car la porcelaine tendre ne pouvait servir qu'à des usages décoratifs ; elle était absolument inapplicable à la vaisselle de table. Le duc de Lauraguais, Guettard, Montamy, Lassone, travaillaient à trouver une porcelaine qui pût résister à un feu vif et qui ne fût pas entamée par le couteau ou la fourchette. Les contremaîtres de la manufacture de Saînt-Cloud étaient plus capables que personne , en raison de leur expérience , de perfectionner la fabrication céramique. Deux de ces contre-maîtres, les frères Dubois, vinrent, en 1740, offrir à Orry de Fulvy , intendant des finances et frère du ministre de Louis XV, de fabriquer pour lui une nouvelle espèce de porcelaine.

Un atelier fut monté à Vincennes, aux frais d'Orry de Fulvy , auquel les inventeurs firent dépenser 60,000 livres sans aucun profit. On les remplaça donc par un de leurs ouvriers, nommé Gavant, qui réussit à fabriquer une porcelaine tendre , supérieure à celle de Saint-Cloud. Gavant vendit son secret à Orry de Fulvy, qui, pour l'exploitation de ce secret, forma une société en commandite entre huit associés, sous la garantie d'un privilège du roi délivré au nom de Charles Adam. Ce gérant de la commandite eut des difficultés avec les intéressés, et dut céder sa place à Éloy Brichard en 1752. L'année suivante, la marquise de Pompadour, qui avait suivi avec sollicitude les progrès de la manufacture de Vincennes, décida le roi à entrer, pour un tiers, dans les frais de cet établissement, qui prit le titre de ManufcLdure royale de porcelaine de France^ et dont tous les ouvrages devaient être marqués de deux L affirontées et croisées, avec la date de la fabrication. Depuis son origine, cette manufacture s'était consacrée spécialement à la confection des fleurs en porcelaine. Ces fleurs, d'un travail d'imitation merveilleux, étaient livrées aux monteurs en bronze , qui leur donnaient l'emploi le plus varié et le plus ingénieux. « Ce goût désordonné de la porcelaine , dit M. Courajod dans sa remarquable étude en tête du Livre-journal de Lazare Duvaux , publié par la Société des Bibliophiles français, fit épanouir toute une flore ; des parterres entiers, avec toutes leurs variétés de plantes, sortirent des fours de Vincennes et vinrent s'animer dans les mains d'habiles ouvriers, qui forgèrent une végétation de bronze pour ces fleurs d'émail. Duvaux prit une part active à ce mouvement de la mode, qui consistait à semer des bouquets de porcelaine sur les lustres, les bras, les girandoles, et à les introduire dans toutes les parties de l'ameublement, d Louis XV était tellement épris de ce genre d'ornementation, qu'au mois de juillet 1750 il commanda, à la manufacture de Vincennes, des fleurs de porcelaine peintes au naturel, avec leurs vases, pour toutes ses maisons de campagne. Cette commande s'élevait à 800,000 livres , disait-on avec une exagération malveillante. « On ne parle que de cela dans Paris , dit le comte d' Argenson en son Journal^ et, véritablement, ce luxe inouï scandalise beaucoup. y> Les fleurs en porcelaine qui se fabriquaient à Vincennes étaient

zviu* siibcLB. — umn, soixhoéb et abts. — 63

bien plus fines et bien mieux peintes que celles qu'on tirait des fabriques de Saxe, où les peintres se préoccupaient moins d'imiter la nature. La dauphine Marie-Josèphe de Saxe voulut montrer à son père, devenu roi de Pologne , un échantillon de ce que la manufacture de Vincennes pouvait produire en fait de porcelaine : elle lui avait donc envoyé, en 1748, par deux porteurs à brancard, marchant à pied jusqu'à Dresde, un bouquet de fleurs en porcelaine travaillée, dans un vase accompagné de trois figures blanches; ce bouquet, monté sur un pied en bronze, se composait de 480 fleurs diverses, le tout ayant trois pieds de hauteur. La porcelaine avait coûté cent louis, et la monture autant. Ce superbe ouvrage, offert au roi de Pologne parla Compagnie de la manufacture de Vincennes , dépassait tout ce que la Saxe avait fait en ce genre. Mais, néanmoins, la manufacture de Vincennes n'avait pas encore la porcelaine dure, qui ne se faisait qu'en Saxe et en Autriche; elle ne fabriquait encore que de la porcelaine tendre , mais la plus belle et la mieux décorée qu'il y eût en Europe.

Les ateliers étant trop à l'étroit dans cette usine, la société, avec l'agrément du roi, transporta ses fours à Sèvres, dans un vaste terrain où le célèbre Lully avait eu sa maison de campagne, et y fit construire les bâtiments nécessaires à l'exploitation. A partir de 1756, le nom de la Manufacture royale de porcelaine de France disparaît avec l'établissement de Vincennes, auquel succède la Manufao tare royale de Sèvres. En 1759, le roi devient seul propriétaire de cette manufacture , et Boileau la dirige en son nom. Parent succéda à Boileau en 1773, etRegnier à Parent en 1779. Ce fut sous la direction de Boileau que la porcelaine dure fut trouvée et fabriquée à Sèvres, concurremment avec la porcelaine tendre. Les recherches scientifiques qui se faisaient à Sèvres, par les soins des chimistes Macquer et Montigny, pour aidpr à la fabrication de la porcelaine dure , ne pouvaient être utilement appliquées que dans le cas où l'on viendrait à découvrir la matière céramique, qui leur faisait défaut. Depuis plus de quarante ans, cette matière céramique était à la disposition de la famille Hannong de Strasbourg, qui fabriquait, dans sa manufacture de faïence, une porcelaine un peu vitreuse , mais assez blanche , propre à recevoir tous les genres

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VASE MILITAIRE, DIT DE FONTE Collection de M ieopold Uouhl

de décor, et offrant une dureté , une solidité , qui permettaient de la présenter au feu et de l'employer aux usages domestiques ; mais cette fabrication était loin d'être parfaite et n'avait lieu qu'en secret, car le privilège accordé à l'usine des Hannong ne comprenait pas la porcelaine fabriquée avec des glaises d'Allemagne. C'était de là que Paul Hannong, qui avait perfectionné l'invention de ses ancêtres, tirait la matière de sa pâte dure. On lui refusa un privilège spécial , et il se vit forcé de traiter avec Boileau, le directeur de Sèvres, pour lui céder son secret en 1753. L'arrangement ne tint pas, quand Boileau apprit que la matière de cette pâte dure n'existait pas en France, et un arrêt du conseil enjoignit à Paul Hannong de détruire ses fours à porcelaine. Paul Hannong, indigné mais non découragé , quitta Strasbourg et alla offrir ses services à l'électeur palatin Charles-Théodore , qui lui donna les fonds nécessaires pour établir une fabrique à Frankental, en Bavière ; on y fit de la porcelaine un peu inférieure à celle de Saxe sous le rapport de la pâte, mais décorée avec autant de goût et remarquable par la beauté exceptionnelle de la dorure. La manufacture de Sèvres n'avait pas encore trouvé la porcelaine dure ; le comte de Brancas- Lauraguais la trouvait, en 1758, quand il eut découvert, aux environs d' Alençon , le kaolin véritable ; mais la porcelaine qu'il fit faire avec sa marque était bise et imparfaite. Le duc d'Orléans fut plus heureux ou plus habile : il mit en œuvre, dans son laboratoire chimique de Bagnolet, le kaolin d' Alençon, et produisit un excellent échantillon de porcelaine dure, qu'il présenta lui-même à l'Académie des sciences , en 1 765, avec un mémoire explicatif de ses procédés. De tous côtés, à Paris, dans la fabrique deBroillet au Gros-Caillou; à Marseille, chez Honoré Savy ; à Vincennes, dans les bâtiments de l'ancienne manufacture, et ailleurs, on faisait des essais de porcelaine dure plus ou moins satisfaisants. Enfin, un apothicaire de Bordeaux eut connaissance d'un immense gisement d'excellent kaolin, à Saint- Yrieix , près de Limoges ; le chimiste Macquer s'y transporta en toute hâte, et, après des expériences réitérées, il put lire à l'Académie des sciences, au mois de juin 1768, un mémoire sur la porcelaine dure firançaise, en mettant sous les yeux de l'Académie plusieurs modèles qui

remportaient à tous égards sur les plus belles porcelaines de Chine et du Japon, d'Autriche et de Saxe.

La fabrication de la pâte tendre n'avait pas été interrompue, pendant les longues recherches qu'on avait faites de la pâte dure, et le décor de la porcelaine, sous la direction des plus habiles chimistes, avait atteint , par Tapplication des couleurs, une perfection qu'aucune porcelaine étrangère ne pouvait égaler. Le bleu de roi, tantôt mêlé et veiné d'or, tantôt uni ou relevé d'arabesques en relief d'or, avait été créé le premier. Hellot découvrit, en 1752, le bleu turquoise; Xhrouet, le rose camé, ou Pompadour. a En même temps, dit Jacquemart, apparaissent le violet pensée, le vert pomme ou vert jaune, le vert pré ou vert anglais, le jaune clair ou jonquille, et ces tons, combinés de mille manières , associés aux sujets, aux emblèmes , rendaient sans pareille la variété des œuvres sorties de l'établissement, d

Les trois premiers artistes attachés à la fabrique furent Duplessis, Bachelier et Hellot; le chimiste Macquer et le sculpteur Falconet y' entrèrent aussi, avant la découverte de la porcelaine dure. Mais, dès l'année 1755, la manufacture s'était placée au-dessus de toute rivalité par le beau choix de ses formes, dans les services de table, par ses soixante modèles de vases splendidement décorés, par la sculpture en biscuit et sans couverte, par le goût de ses peintres, par la richesse et l'éclat des couleurs qu'ils employaient. Les . couleurs les plus solides étaient le bleu, le pourpre fait avec de l'or, et certains rouges tirés du fer. M. de Montamy avait trouvé le moyen de faciliter la fusion des couleurs sur la porcelaine, de les lier dans toutes leurs parties, sans changer leur intensité ni leur rien ôter de leur éclat, avec un mélange de verre, de nitre purifié et de borax, mélange dont on pouvait sans danger se servir pour les ouvrages les plus préciéu^ La manufacture de Sèvres, d'ailleurs, n'avait pas à craindre de concurrence, car l'arrêt du conseil de 1760 avait interdit à l'industrie privée, sous peine d'amende et de confiscation, la fabrication de ce toutes sortes d'ouvrages et pièces de porcelaine peintes ou non peintes , dorées ou non dorées, unies ou de relief, en sculpture, fleurs ou figures. » Défenses étaient faites aussi à tous marchands de vendre au public d'autres por-

LA CBRÂHIQUE.

celaines françaÏBea que celles qui sortaient de la fabrique de Sèvres.

Ces porcelaineB, si parfaites qu'elles fussent, étaient -loin d'avoir la

valeur vénale qu'on serait porté à leur attribuer, car le vaisseau à mât,

la pièce la plus rare des services de table, ce grand vase en forme de

navire , ne coûtait pas plus de 300 livres ; les vases , montés sur bronze doré , avec pieds , anses et couvercle peints de diverses couleurs et de miniatures, pour l'ornement des cheminées et des consoles, valaient 250 à 600 livres la pièce; les caisses à fleurs, pots-pourris, corbeilles à fleurs et bouquets sur fond de couleur, se payaient 50 à 80 livres ; les déjeuners, cabarets, composés de cinq à six pièces avec plateau, n'allaient pas à plus de 500 livres. C'étaient les marchands de curiosités, comme Delafiresnaie et Lazare Duvaus, qui vendaient des porcelaines

de Sèvres et qui recevaient même , de la manufacture , des pièces en dépôt, avec remise de neuf à douze pour cent. Tous les ans, sous le règne de Louis XV, la manufacture faisait, dans une salle du palais de Versailles , une exposition de ses produits , dont le roi lui-même fixait le prix. Les visiteurs cédaient trop souvent au coupable penchant du vol. Un jour, Louis XV aperçut le comte *** qui mettait une tasse dans sa poche ; le lendemain, un employé de la manufacture se présentait chez le voleur, pour lui rapporter, avec la facture à payer, la soucoupe qu'il n'avait pas eu le temps d'enlever. Une autre fois, c'est une dame qui s'empare d'un objet de moindre valeur ; le commis préposé à la garde de l'exposition s'approche de cette dame, en lui tendant un petit écu : « Madame, lui dit-il avec une extrême politesse, la pièce que je viens de vous vendre ne vaut que vingt et une livres ; il vous revient donc trois livres sur le louis que vous allez me remettre. »

Les dépenses de la manufacture de Sèvres , sous Louis XV, s'élevaient à peine à 1,800,000 livres, et une grande partie des objets fabriqués étaient réservés pour le roi et la famille royale. Louis XV se plaisait à faire des cadeaux de porcelaines, non-seulement aux personnes de la cour qu'il voulait distinguer ou récompenser, mais encore aux ambassadeurs et aux souverains étrangers. En avril 1760, il avait envoyé à l'électeur palatin un grand service de table en pâte tendre , orné de mosaïque et d'oiseaux, comprenant 281 pièces, et ayant coûté 15,736 livres; en 1762 , il fit un présent analogue à l'empereur de la Chine ; en 1768 , il donna au roi de Danemark un service fond lapis caillouté, de 180 pièces, auxquelles on en ajouta 197 l'année suivante, le tout valant 32,918 livres. Les souverains étrangers faisaient aussi des commandes à Sèvres : l'impératrice de Russie Catherine II commanda, en 1778, un service en pâte tendre, fond bleu céleste, orné de camées incrustés , comprenant 744 pièces , au prix de 328,188 livres. C'est là un des ouvrages les plus considérables qui aient été exécutés, sur commande, à la manufacture royale, et l'on peut juger de la valeur inappréciable des pièces qui composaient ce service , en rappelant qu'une seule assiette, qui en provient, s'est vendue en dernier lieu plus de 3,000 fr. (Collection de M. Double.) M"* du Barry, qui n'était pas moins

passionnée que la marquise de Porapadour pour la belle porcelaine, n'en acheta cependant que pour 49,000 livres, dans les années

iT Bkhud Watlace.)

1771 à 1774, mais on peut estimer que les pièces qui avaient coûté alors 49,000 livres, vaudraient aujourd'hui plus'd'uq million, car le service bleu céleste avec oiseaux et chifires, que le prince de Rothe-

lin avait payé 20,772 livres en 1772, a été revendu, de nos jours, 255,000 fr., après avoir perdu un tiers des pièces qui le composaient. On conservait à Sèvres la plupart des modèles de pièces importantes qu'on y avait exécutées ; quant aux pièces elles-mêmes , elles étaient ordinairement signées du monogramme de Tartiste qui les avait décorées , et portaient un signe indiquant la date de fabrication. Les magasins de la manufacture se trouvaient toujours bien fournis de grandes pièces, comme tableaux sur porcelaine, vases de toutes formes, statuettes et groupes, services de table, services à thé et à chocolat, etc., mais on n'y trouvait pas les petits objets, qui n'étaient fabriqués que sur commandes, pour des particuliers : plaques de tabatières, dés à coudre, manches de couteau, bonbonnières, bougeoirs, paniers, boîtes diverses, pots de pommade, etc., en pâte tendre ou en pâte dure. La cour de Louis XVI ne fut pas moins curieuse de porcelaines que la cour de Louis XV ; mais le ministère de Turgot , grand partisan de la liberté du commerce , avait mis à néant la plupart des ordonnances prohibitives qui assuraient le monopole de la manufacture de Sèvres, considérée désormais comme au-dessus de la concurrence. On vit donc, jusqu'en 1789, s'établir à Paris et dans les provinces, des fabriques qui rivalisèrent avec celle de Sèvres. Le succès de ces usines dépendait du choix des artistes qu'elles appelaient, et aussi de la qualité du kaolin et du pétunsé français dont elles faisaient usage. On signala bientôt les porcelaines fines qui sortaient des ateliers de Niederwiller, d'Etiolés, de Vaux, de Lille, de Valenciennes , de Bordeaux. Il y eut aussi, à Paris, plusieurs fabriques distinguées, fondées sous les auspices des princes du sang et même de la reine, comme la fabrique de la rue de Bondy , créée par André-Marie Lebœuf en 1778. Le comte de Provence, le comte d'Artois, le duc Chartres, étaient trèsflattés de voir se répandre des porcelaines à leurs chiffres. Quand Locré obtint, en 1773, un privilège pour établir, à la- Courtille , une fabrique de porcelaine, où il exécutait des bustes de grandeur naturelle, il demanda la permission de faire une copie coloriée du buste de M™® du Barry, modelé par Pajou ; la permission obtenue et la copié achevée, il voulut en avoir 12,000 livres. M""® du Barry lui en offrit 10 louis ,

en ajoutant qu'il pouvait le garder, et qu'elle se contentait du modèle. Il ne faudrait pas croire que les établissements céramiques, en se multipliant, eussent conservé, comme annexes, des ateliers pour la fabrication de la verrerie, quoique les marchands de faïence, à Paris et dans les grandes villes de province , s'intitulassent faïenciers-verriersémm'lleurs. On ne fabriquait plus nulle part de verres soufflés, peints et émaillés, à la façon de Montpellier et de Siùnt-Giermain. Il n'y avait

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plus, à Nevers, à Rouen, à Saint-Cloud, etc., que des fabriques spéciales, destinées à faire de la verrerie commune, qui se vendait sans doute en grande quantité, mais à très-bas prix. Ainsi, sous Louis XV, on achetait, à raison de 32 livres, cent pièces de cristal ordinaire : carafes à eau, huiliers garnis, compotiers, boîtes à confitures, écritoires , gobelets d'offices, seaux à rafraîchir, etc. Le cristal de Bohême, il est vrai, même taillé, ne coûtait pas beaucoup plus. Les cristaux dorés d'Alsace étaient un peu plus chers. En revanche, la cristallerie de luxe, qu'on tirait presque exclusivement de l'Allemagne, pouvait atteindre des prix excessifs, car il y avait des amateurs de cristaux et

de verreries exotiques. Parmi ces cristaux, il fallait compter un grand nombre de pièces en cristal de roche qui ne figuraient que dans la décoration mobilière des appartements. Mais les beaux services de table en porcelaine exigeaient un accompagnement de verrerie de Bohême. L'industrie française en ce genre était pourtant encouragée par les privilèges qui lui étaient accordés, et notamment par la permission donnée aux nobles de l'exercer sans déroger. Jacquemart a cité François de Bigot de Clairebois, à Roanne ; la comtesse de Béthune, en Nivernais ; le duc de Montmorency, à Aigrement; François de la Douëspe, à Hebergemont. La verrerie de Vauzoul, établie à Nantes en 1728, avait été déclarée royale en 1736, et, en 1766, le comte de Morioles et safemme (née Renard de Fuscheraberg) avaient obtenu des lettres patentes pour fonder, avec privilège de quinze ans, une manufacture de verrerie façon de Bohême, à Villefranche en Champagne.

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L'ORFEVRERIE ET LA JOAILLERIE

L'orfèvrerie ^ la fln du règne de Louis XIV. — Dcc»dencs de la gro—trit par snite dra fontes i U Mon- ■tsie. — I«e grands deBE{DBtoun> d'ortévrerje : Germain, Meïssonnier. — Joaillerie et cnrioaiU. — Diamants et pierreries. — BotUs i portrait, — Tabatières et bonbonnières. — Progression dn laie. — Affaire du Coffisr dl h rtinf.

'est à la révocation de l'édit de Nantes (1685) qu'il faut faire remonter la déchéance et la ruine de l'orfèvrerie française pendant les trente dernières années du règne de Louis XIV. En effet, la révocation de l'édit de Nantes fit sortir de France un certain nom- I bre d'orfèvres, qui emportaient avec eux les I secrets de leur art et qui allèrent s'établir . par toute l'Europe, principalement en Allemagne et en Angleterre. Les meilleurs ouvriers avaient choisi de préférence ce dernier pays, où ils se flattaient de trouver un emploi avantageux de leurs talents ; mais , quoiqu'ils eussent été accueillis avec faveur, ils ne laissèrent pas que de perdre leurs qualités natives , comme ces plantes exotiques qu'on a changées de climat et qui ne tardent pas à dégénérer. La fabrication eût souffert davantage en France , à la suite du départ d'un si grand nombre d'ouvriers et d'artistes, si elle n'avait

pas dès lors subi ud ralentissement général, causé par les désastres de la fortune publique et par les embarras des fortunes particulières. Cette situation fut aggravée par les mesures qu'on avait prises dans le,but d'y porter remède. A la fin de 1689, Louis XIV, pour créer du numéraire et payer les frais de la guerre , avait envoyé à la Monnaie toute la vaisselle d'or et d'argent de la couronne , en y joignant, dit Saint-Simon, « tant de précieux meubles d'argent massif, qui faisaient dans la galerie de Versailles un si bel effet et l'étonnement des étrangers , et jusque même au trône d'argent du roi. i> Les courtisans suivirent plus ou moins rigoureusement l'exemple du souverain, et, malgré les représentations de la communauté des orfèvres, qui protesta contre ce vandalisme déplorable et inutile, malgré les regrets exprimés par Saint-Simon (qui d'ailleurs, en bon courtisan, avait, lui aussi, fait porter son argenterie à la Monnaie), <r sur la perte inestimable de ces admirables façons, plus chères que la matière, x» il fallut bien que les meubles d'argent, vases, candélabres , consoles, guéridons, statuettes et groupes, que Claude Ballinet Pierre Germain avaient exécutés, sous la direction de le Brun, à la manufacture royale des Gobelins, fussent presque tous enveloppés dans le sacrifice que Louis XIV avait cru devoir faire, par ses ordres et par son propre exemple, à une impérieuse question de finances.

Ce n'est pas tout : cette destruction barbare de 1689 ne devait pas être la dernière, et, vingt-deux ans plus tard, les embarras financiers, accrus par la guerre de la succession d'Espagne , exploités par le dévouement plus ou moins intéressé des gens de cour, provoquaient de nouveaux sacrifices d'argenterie , qui ne produisirent pas plus de trois millions au trésor. La plupart des grandes maisons, en effet, tout en affectant de se mettre en faïence^ comme disait Saint-Simon, avaient caché le meilleur de leur vaisselle, et Louis XIV lui-même, qui s'était borné à faire fondre sa vaiselle d'or, en gardant pour son usage et celui de sa famille la vaisselle d'argent et de vermeil, se repentait, dès l'année 1709, d'avoir donné les mains à cette désastreuse opération, qui, sous prétexte d'améliorer l'état des finances, avait transformé en lingots une foule d'objets d'art, sans tenir aucun compte de la valeur du travail de l'orfèvre ou du ciseleur.

L'ORFÈVRERIE ET LA JOAILLERIE. 501

C'en était fait dès lors de la grosse argenterie ou grosserie. Constamment molestée par la cour des Monnaies, qui la taxait d'accaparement des matières d'or ou d'argent, abandonnée par la mode elle-même, qui commençait à lui substituer le cuivre doré et argenté , ainsi que la porcelaine de Chine et du Japon, cette fabrication ne se releva d'une telle déchéance, par une sorte de renaissance temporaire, que lorsque le système de Law eut créé tant de fortunes subites , peu solides, il est vrai, et abaissé, pour ainsi dire, l'aristocratie des nobles et des gens de cour, au profit de l'aristocratie des financiers. Quiconque était devenu riche tenait à le paraître, et la première pensée des nouveaux enrichis qui achetaient, en un jour, hôtel, mobilier et carrosse, ce fut d'avoir une belle argenterie sur leur table. On ne tarda pas à voir les boutiques d'orfèvres se dépouiller, en peu de mois, de tout ce qu'elles avaient de vaisselle d'argent ; et, pour en fabriquer autant qu'il en fallait, les ateliers ne suffirent plus à l'abondance et au luxe des commandes. On peut estimer à vingt ou vingt-cinq millions de livres la valeur intrinsèque de l'or et de l'argent qu'on employa, de 1716 à 1720, pour la grande orfèvrerie, destinée à tous les agioteurs que la banque de Law avait fait riches, et qui avaient hâte de jouir de leurs richesses. Mais cette prospérité eut un étrange et soudain revirement : en 1721, la banqueroute étaient imminente, et la Banque ne remboursait plus ses actionnaires ; on vit s'évanouir la plupart de ces fortunes de hasard, et une foule de familles honorables furent ruinées ; les orfèvres le fiirent aussi , et l'orfèvrerie française eut bien de la peine à sortir de cette crise terrible, pendant laquelle on dut encore envoyer à la fonte une partie de l'argenterie nouvelle, qu'on avait fabriquée à si grands frais et vendue à si haut prix. C'est en 1722 que les qîk gardes ou syndics de la communauté des orfèvres de Paris adressèrent une supplique au roi , pour lui demander de s'intéresser au sort malheureux de cette'communautè, et de lui venir en aide par quelques commandes considérables, et surtout par une protection plus efficace. <l On sait , disait la supplique , le peu de commerce que font les orfèvres depuis plusieurs années ; on sait que l'on n'a jamais moins fabriqué et que l'on ne peut pas moins fabriquer que l'on fait depuis très-longtemps ; on sait que les orfèvres

ne gagnent pas de quoi soutenir leurs familles, et qu'ils ont besoin de tout leur crédit ; on sait aussi combien d'entre eux se sont retirés , aimant mieux ne rien faire que d'être orfèvres ; combien d'autres se sont jetés dans la joaillerie et la curiosité, et de quel préjudice il peut être pour l'Etat, que des gens qui s'appliquaient à attirer dans le royaume des matières précieuses , lesquelles , en cas de nécessité, peuvent être aussi converties en espèces, ne fassent plus commerce que de perles, de diamants et d'autres pierres, qui, quoique d'un grand prix, ne peuvent donner de secours à l'État dans ses nécessités. »

La joaillerie et la curiosité^ qui étaient devenues les branches les plus avantageuses de l'orfèvrerie, ne participaient pas, en effet, du moins d'une manière notable, à l'état précaire et misérable dont se plaignaient les gardes de la communauté des orfèvres. La joaillerie s'adressait exclusivement aux femmes ; la curiosité, à un petit nombre d'amateurs passionnés : cette clientèle ordinaire ne leur avait donc jamais fait défaut complètement. Lors des fontes brutales et sauvages, qui avaient eu lieu pour subvenir à ce qu'on nommait la nécessité de l'État, les joyaux et les ouvrages de curiosité avaient été tout à fait épargnés, car ces objets, dans lesquels les matières d'or et d'argent n'étaient employées qu'en petites quantités, n'eussent fourni à la fonte qu'une valeur métallique tout à fait insignifiante, en détruisant des œuvres d'art qui pouvaient avoir, comme travail, une valeur immense. Les joailliers avaient donc continué, même dans les années de misère publique, à fabriquer des bijoux, à composer et à exécuter des bagues, des colliers, des bracelets, des boucles d'oreille, et tout ce qui devait donner satisfaction à la coquetterie féminine. Le nombre des amateurs d'objets d'art et de curiosité avait augmenté aussi, malgré les malheurs des temps, et les orfèvres les plus habiles, les plus soigneux, les plus inventifs, n'avaient pas cessé de se consacrer à des travaux de patience et de goût. Aussi, quatre orfèvres, désignés parle surintendant des bâtiments du roi, étaient logés au Louvre, avec les autres artistes èmèrites qui, en vertu d'un brevet spécial, occupaient les locaux de la galerie basse de ce palais ; mais aucun de ces orfèvres ne travaillait à des ouvrages de grosse argenterie; en 1698, c'étaient Mellin, Rôtiers, Delaunay et Montarsy : Mon-

L'OItFÉVEEBIE ET LA JOAILLEBIE.

tarsy était joaillier du roi ; Rôtiers, graveur en médailles ; Delaunay faisait, au besoin, des modèles d'orfèvrerie et dirigeait les ouvrages commandés par le roi ; et Meltin, qui avait fait avec Germain les superbes meubles en argent de Versailles, arrivait au terme de sa carrière d'artiste. En 1706, Rôtiers et le vieux Mellin étaient remplacés par Loir et Ballin fils : l'un faisait de la gravure sur métal ; l'autre, de la statuaire et de la ciselure. On voyait aussi, à côté d'eux, un émailleur, nommé Bain, qui

prêtait son concours aux plus gracieuses créations de la joaillerie et de la curiosité. C'était surtout de la curiosité que se préoccupait le fameux Montarsy, qui avait fonné, dans samaison située à l'extrémité du cul-desac de Saint-Thomas du Louvre, comme Germain Brice le constate dans sa Description de Paris^ « une très-belle galerie de tableaux des plus grands maîtres, de bronzes, de bijoux précieux, de porcelaines rares, de vases de cristal de roche, de mille curiosités d'un goût exquis et d'un prix considérable. » Les orfèvres qui voulaient faire fortune n'avaient pas d'autre parti à prendre que de fabriquer des bijoux, de monter des pierres précieuses, et de vendre tout ce qui composait la curiosité; ceux qui, jaloux de rester fidèles aux grandes traditions de leurs

prédécesseurs, ne pouvaient oublier que leur art procédait à la fois de différents arts, tels que le dessin, la sculpture et Farchitecture, se voyaient obligés, pour vivre de leur travail,, de faire des ouvrages d'ornements en cuivre doré, ou de devenir tout à fait sculpteurs, architectes, dessinateurs et graveurs. Thomas Germain, fils de Pierre, et non moins habile artiste que lui, avait passé plus de vingt ans à Rome et dans les principales villes d'Italie, avant de revenir en France (1704), où il dut travailler alternativement, comme orfèvre, comme sculpteur et comme architecte; et quand il reconnut l'impossibilité de consacrer son merveilleux talent à de grands travaux d'orfèvrerie, qui n'étaient plus de mode, il se souvint qu'il avait bâti une église à Livoume, et ce fut lui qui fournit tous les plans de la nouvelle église de Saint-Thomas du Louvre, à Paris. Il avait pourtant exécuté de magnifiques pièces d'argenterie pour la cour de France et pour les cours étrangères, où sa réputation était encore plus grande, quoiqu'il se fdt toujours refusé à déshonorer ses ouvrages par le style contourné et le genre rocaille, qui dominaient dans tous les arts en Europe.

Ce geni*e rocaille avait fait invasion dans l'orfèvrerie comme dans les arts de décoration ; il venait de l'Allemagne , où les orfèvres de Nuremberg, de Francfort, de Dresde et d'Augsbourg se plaisaient à le porter aux exagérations les plus monstrueuses ; il fut ramené à des formes modérées et soumis à l'influence du génie français, par des dessinateurs d'orfèvrerie , qui, même en s'écartant des beaux modèles du siècle de Louis XIV, conservaient dans leurs compositions le sentiment du goût et de l'élégance. Ces artistes avaient ajouté aux rocailles les chicorées, qui ne manquaient pas d'originalité, et qui ne perdirent toutes leurs grâces qu'en passant sous la lourde et grossière imitation des Allemands. On peut voir, dans les œuvres gravées en France à cette époque, que l'orfèvrerie avait abandonné à peu près les grands ouvrages pour les petits, qui convenaient mieux à la fabrication et à la vente : P.-A. Ducerceau composait des frises et des ornements à rinceaux de feuillages ; P. Bourdon et J.-B. Bourguet , des ornements d'un beau caractère ; A. Masson, des dessus de boîtes et d'objets de toilette, des services à thé, des boîtes de senteur; Meissonnier, qui n'était pas orfèvre, mais

L'OBFÈVBEBIE ET LA JOAILLERIE

architecte, avec le titre de dessinateur de la chambre et du cabinet du roiy donnait de charmants modèles d'écritoires, de flambeaux, de ciseaux, de pommes de cannes, de tabatières, de bougeoirs, etc. Il avait été chargé, eu 1725, de dessiner la garde de l'épée en or que porta Louis XV à la cérémonie de sou mariage, et il fournit au^i les dessins des pièces de vaisselle en or qui furent fabriquées, à cette occasion, pour

- Enaniolr et bénlUnj <

la table du roi. Maïs les dessinateurs allemands, dont la fôcheuse influence se faisait sentir trop souvent dans l'orfèvrerie française, ne sortaient pas des rocailles et des chicorées, au milieu desquelles leur crayon souvent facile et ingénieux se laissait entraîner aux plus étranges fantaisies. Un de ces féconds inventeurs, Jean Hauer, qui s'était fixé à Parie, y gravait pour les orfèvres une suite d'ornements dans le genre rococo , qu'il publiait sous ce titre bizarre : Dessins de la mode neuve au goût antique. Il n'y avait plus qu'un art, celui de romemaniste, dont tous les autres arts se reconnaissaient tributaires, et qui changeait

!■ niKix. — ixmaa, Ktzscta m

ARTS INDDSTBIBLB.

de nom et de procédé, selon qu'il était exprimé et représenté en marbre, en pierre, en cuivre, en fer, en argent ou en or.

L'orfèvrerie française, qui eut à traverser des moments difficiles pendant la première moitié du XVIII* siècle , ne fut jamais néanmoins en décadence, et sa vieille renommée faisait rechercher ses produits, non-seulement dans toute l'Europe, mais encore dans le monde entier. Elle donnait lieu à un commerce d'importation très-étendu, dans lequel, ilest vrai, la joaillerie avait la meilleure part. Mais le goût et la main-d'œuvre des orfèvres de Paris étaient partout appréciés. Le sérail du sultan et les harems de la Turquie suffisaient seuls pour entretenir le travail dans les premiers ateliers de ces orfèvres. La Russie, l'Italie et l'Allemagne puisaient sans cesse à la même source, en échangeant leurs métaux bruts contre des articles manufacturés. La vaisselle d'argent, qui se fabriquait encore à Paris, servait de modèles et de types aux manufactures de porcelaine des Chinois et aux ouvrages en filigrane des Indiens. On était généralement d'accord que, nulle part, l'orfèvrerie n'avait été poussée à un plus haut degré de perfection que dans la fabrique de Paris, pour le goût des formes et la délicatesse du travail. Cependant on ne faisait plus de cas , en France, des grandes pièces d'argenterie ; on n'avait garde, en conséquence, d'en faire fabriquer de nouvelles ; la plupart de ces beaux ouvrages qui avaient échappé à la fonte, en 1688 , en 1709 et en 1721, furent alors sacrifiés sans pitié et sans regret; les châteaux et les hôtels se débarrassaient de ce qu'on nommait des vieilleries, et le prix du métal, réduit en lingots, était employé k l'acquisition des bronzes dorés et ciselés, qui semblaient d'un aspect plus réjouissant que l'argent noirci des meubles et de la vaisselle d'ancienne orfèvrerie.

Les orfèvres n'avaient plus à fabriquer, en fait de meubles, que des miroirs et des toilettes en argent ; en fait de vaisselle, que des services à thé ou à chocolat ; ils faisaient aussi des surtouts de table en vermeil,

L'ORFÉVBERIB ET LA JOAILLERIE

en argent, et même en cuivre doré; et ces surtouts, ornés de vases, de détails d'architecture, de statues et de groupes, représentaient des sommes très-fortes, mais on les remplaça bientôt, avec beaucoup de charme, par des surtouts de glaces, accompagnés d'une décoration architecturale en vermeil ou en argent travaillé, avec des fleurs en porcelaine et des statuetteg en biscuit. La destruction de ce qu'on appelait la m'eilh argenterie coïncidait presque toujours avec une commande d'orfèvrerie nouvelle : c'était simplement une métamorphose du métal, et l'on peut ainsi se faire une idée des admirables objets d'art qui disparurent dans cette dernière persécution de la vé-

Flg. 318. — PortA-bniïtts et KiDneHe; d'aprt» Fi«n Oennuln.

ritable orfèvrerie. Avait-on besoin de métal, or ou argent, pour satisfaire à une commande d'orfèvrerie, on envoyait à la fonte une masse d'argenterie, qualifiée « hors de service et d'usage. » En 1749, Louis XV ordonne à un de ses orfèvres, Jacques Roëtiers, de fabriquer un nécessaire en or, pour Madame l'infante (Marie- Louise-Elisabeth de France, mariée à Philippe, infant d'Espagne), et aussitôt le métal est fourni par de la vaisselle d'or, qu'on envoie à la fonte. On avait établi, près du garde-meuble, un atelier de fonderie, dans lequel Roëtiers et Germain fils, orfèvres du roi, présidaient à ces œuvres de barbarie. Tout était bon pour la fonte, et, de préférence, les objets qui renfermaient le plus de matière, les plus massifs et les plus anciens. M. Courajod a découvert, aux Archives, l'état d'une des fontes qui eurent lieu au garde-meuble de Versailles, en 1751 : ce sont des figures et des groupes en argent, la plupart mythologiques, et qui devaient être de la bonne époque du règne de Louis XIV ; un de ces groupes, représentant V ErtUvemant de ProserpÎTie, pesait 48 marcs 6 on-

ces ; le poids total de ces objets s'élevait à plus de 227 livres, pour les principaux articles que M. Courajod a cités dans sa savante préface du Journal de Lazare Duvavx.

C'étwt surtout la vaisselle d'or et d'argent qui se trouvait fatalement condamnée à disparaître; dans les maisons les plus riches, on

Y\g. 31* it KO. — Croii tA soleil; il'tprte Plen* Gernuln.

jugeait inutile d'entasser, sur les dressoirs et dans les armoires, une quantité d'argenterie qui, n'étant pas souvent nettoyée et entretenue avec soin, devenait noire et tachée, avec le temps, de manière à faire un assez vilain contraste avec la beauté de la lingerie de table et l'éclat des services en porcelaine. On se contentait donc, en général, d'avoir une vaisselle plate, qui se composait seulement d'un certain nombre de plats et d'assiettes aux armes et aux chiffres du mdtre de

L'ORFEVRERIE ET LA JOAILLERIE

maison. Le temps était Ioîd oîi le service d'argenlerie comprenait plus de cent pièces, la plupart tellement lourdes, qu'on ne les enlevait pas eans peine, une fois qu'elles avaient été déposées sur la table avec les mets qu'elles contenaient. Cependant les généraux en chef, qui partaient pour l'armée, considéraient comme indispensable à la dignité du com-

l'Aprte FIbts OviDalii.

mandement la nombreuse et magnifique argenterie qu'ils emportaient dans leurs fourgons, et qu'ils rapportaient avec un certain orgueil, s'ils n'avaient pas été obligés de la vendre pour faire face aux besoins de la guerre. Cet usage datait du maréchal d'Humièrcs, qui s'était fait servir en vaisselle d'argent, dans la tranchée, au siège d'Arras (1658). On avait vu depuis tous les officiers qui se piquaient d'afBcher leur noblesse et leur fortune, arriver à l'année avec une belle argenterie, qui revenait rarement avec eux après une longue campagne. M. de Cury, qui, à l'âge de vingt-trois ans, avait été nommé intendant général de l'armée

d'Italie, comraandée^ar le duc de Vendôme (1706), n'oublia pas d'acheter à Paris une brillante vaisselle pour faire figure au quartier général ; mais il avait dû contracter tant de dettes, en tenant un grand état de maison, qu'il se vit forcé de vendre, à son retour, toute cette argenterie. Le voilà en fdience^ jusqu'à ce que ses économies lui permissent de racheter de la vaisselle d'argent. Les circonstances l'obligent un jour à donner un grand dîner. Il est un peu troublé à l'idée de faire manger ses invités dans de la porcelaine ; il s'y résigne cependant, et se promet de racheter, par l'excellence de sa cuisine, le modeste appareil du service. Quel est son étonnement, en voyant la table se couvrir d'une splendide argenterie neuve à ses armes, que tous les assistants admirent et dont chacun lui fait compliment ! Le soir, il fait appeler son intendant, le vieux Broussin, qui avait eu justement pour mission de vendre en secret l'argenterie de son maître. « Où diable as-tu pris, lui dit-il, cette belle vaisselle, qui s'est montrée si à propos pour qu'on ne me croie pas ruiné? — Elle est à vous, monsieur, et j'ose dire que vous l'avez bien payée, réplique le brave domestique. Pendant la campagne, vous avez royalement dépensé vos revenus, mais, par bonheur, vous m'aviez chargé de diriger et de surveiller les dépenses. J'ai donc reçu tous les jours, suivant l'usage, de la part de vos fournisseurs, une rétribution qui vous a fait des économies; et ces économies je les ai employées, à votre insu, pour acquérir une nouvelle argenterie qui vous empêchera de regretter l'ancienne. i>

Sous Louis XV, on fabriquait très-peu de vaisselle d'argent, en comparaison de ce qu'on en avait fabriqué sous Louis XIV , mais les boutiques d'orfèvres offraient , en revanche , des étalages beaucoup plus luxueux qu'autrefois; ces boutiques, surtout celles où l'on vendait principalement des ouvrages de joaillerie et des objets d'art en or et en argent, s'étaient groupées dans la rue Saint-Honoré, près du Palais- Royal , et dans le quartier de Saint-Germain l' Auxerrois. Les ateliers des orfèvres étaient restés sur le quai qui portait leur nom, entre le pont Saint-Michel et le Pont-Neuf Dans ces ateliers, où l'on ne faisait plus guère de la grosse argenterie que pour l'étranger, on fabriquait avec plus d'activité que jamais toutes les petites pièces ou meubles portatifs ,

L'ORFÉVSBItlE ET LA JOAILLERIE.

qu'on avait compris sousle nom générique de menuerm : tabatières, boîtes àportraits, boîtesà senteurs, bonbonnières, cassolettes, étuis, portefeuilles, etc., en toutes sortes de matières , travaillées et ornées de toute façon , avec une merveilleuse variété de formes, de couleure et d'enjolivements. La joaillerie et labijouterie occupaient ainsi une quantité d'ou-

riprèB Plem OemulD.

vriers, qui étaient presque artistes, et qui exerçaient différents métiers très-lucratifs. Dans la bijouterie était comprise surtout la curiosité^ puisqu'elle réunissait la fabricationet la vente de tous les menus objets que recherchaient les airîeux ou les amateurs raffinés , à savoir, les pierreries et les pièces rares d'histoire naturelle, les petits vases en pierre dure , les porcelaines, les émaux, les faïences , les petits tableaux, et même les beaux meubles en marqueterie d'argent et de cuivre, d'ivoire et d'é-

caille. L'adresse d'un joaillier bien connu, adresse dessinée et gravée par François Boucher, énumère le genre de commerce qu'on avait d'abord caractérisé par le nom de bijouterie : « A LA PAGODE, Gersaint, marchand joaillier sur le pont Notre-Dame, vend toute sorte de clainquaillerie nouvelle et de goût, bijoux, glaces , tableaux de cabinet, pagodes, vernis et porcelaines du Japon, coquillages et autres morceaux d'histoire naturelle, cailloux, agathes, et généralement toutes marchandises curieuses et étrangères, à Paris, 1740. d Ce genre de commerce avait pris, depuis la régence, une prodigieuse extension ; beaucoup d'orfèvres, qui étaient des gens de goût et des artistes expérimentés, avaient ouvert des boutiques où ils réunissaient tout ce qui composait la bijouterie et la curiosité ; ils eurent bientôt la vogue , et la clientèle aristocratique, qui se donnait rendez-vous dans leurs boutiques remplies d'objets précieux et charmants, apprenait, sous leur direction intelligente , à former des collections de toute espèce. Ces collections, vendues et dispersées après la mort de leurs propriétaires, servaient à enrichir d'autres collections et aUmentaient le fonds commun de la curiosité. Les marchands qui s'adonnaient alors à ce commerce délicat ettrès-compliqué n'étaient pourtant pas tous orfèvres ou joailliers ; quelques-uns étaient peintres et restaurateurs de tableaux , comme Boileau, établi sur le quai de la Mégisserie, ainsi que CoUins, de Bruxelles, ce brocanteur très-renommé et connu de ce qu'il y a de plus distingué parmi les curieux, y> disait-on dans le Mercure de 1756, à propos de la restauration qu'il avait faite d'un tableau du Corrége, mutilé par le duc d'Orléans. Dans la rue du Roule, le faïencier Bailly, le marchand de mouches Dulacq, le marchand de meubles Bazin, vendaient aussi de la curiosité et des bijoux, quoiqu'ils ne fussent pas orfèvres. Mais le célèbre Lazare Duvaux, qui avait laclientèle de Louis XV et de la cour, était bien orfèvre , quoiqu'il n'exerçât plus sa profession depuis qu'il avait été nommé joaillier du roi. Parmi les nombreuxbijoutiers qui fournissaient la cour, concurremment avec Duvaux, il faut citer Levêque, joaillier ordinaire des Menus; Vallayer, bijoutier aux Gobelins, qui s'installa en 1758 dans la rue Saint-Honoré, à l'enseigne du Soleil dor; Jean-Denis Lempereur, qui possédait pour son plaisir un très-beau cabinet de des-

L'OBFÉVBBRIE ET LA JOAILLERIE

sins et d'estampes ; la dame Garand, marchande bijoutière, sur le pont Notre-Dame, etc. Les plus connaisseurs, entre les joailliers et les marchands de curiosités, se chargeaient, comme experts, de faire les- telles ventes et de rédiger les catalogues, avec beaucoup de compétence et d'autorité. Il suffit de nommer Gersaint, Bureau, Glomy, Macé, Lehlant, et notamment Pierre Remy, le plus estimé de tous en affaire de ventes de curiosité.

Flg. m et 12*. — MoDtna m ugcnL cIh16, dn SVUl* Htck (k IIIL Poldl FaaoU et TlKnnttnl).

Si l'emploi de l'argent dans l'orfèvrerie était bien restreint, depuis qu'on réservait pour le monnayage la plus grande partie des lingots que le commerce d'importation faisait entrer en France , jamais on n'avait employé tant d'or dans la joaillerie et dans toutes les industries de luxe. L'horlogerie, par exemple, réclamait une quantité de ce métal pour les boîtes de montres, qui, dans les mains des orfèvres, devenaient des chefs-d'œuvre de gravure et de ciselure. On faisait partout un tel abus de la dorure, pour les lambris d'appartement, pour les bois sculptés, pour les cuivres fondus et ciselés , pour les étoffes de bro-

su ARTS INDUSTIUELS.

card , que la consommation de l'or en ouvrages d'art et en objets d'u- "sage avait décuplé, au préjudice des espèces sonnantes, qui étaient à peu près invisibles en dehors de la cour et de la finance. « On ne connaissait l'or qu'en monnaie, disait l'ingénieux auteur des Bagatelles morales , l'abbé Coyer. Il n'était employé qu'à établir des manufactures, qu'à construire des ports et des flottes, qu'à élever des monuments, qu'à circuler dans l'État. Nous le fixons, nous le travaillons, pour la magnificence ; il se transfonne en cent petits meubles qui distinguent la bonne compagnie ; il enrichit nos étoffes et brille sur nos voitures et dans nos appartements; il a même passé aux antichambres : un laquais de l'autre siècle, qui aurait tiré une montre d'or, eût été arrêté comme un voleur, b Ce fut pour suppléer à cette prodigieuse dilapidation de métal, que Renty, orfèvre à Lille, inventa un mélange de métaux brillants, pour lequel il obtint un brevet du roi en 1729, et qui pouvait être utilisé pour imiter l'or; mais l'usage altérait bientôt cette composition métallique, et Leblanc, fondeur du roi, la perfectionna de telle sorte, qu'il découvrit le eimilor, qui fut en vogue jusqu'au règne de Louis XVI. La communauté des orfèvres fit au similor une guerre implacable : à la suite de divers procès, elle souffrit qu'il fût exclusivement destiné à fabriquer des boucles de souliers, des pommes de canne , des gardes d'épée , des boutons d'habit et même des boîtes de montres ; mais elle s'opposa absolument à son usage dans la joaillerie. Il y eut, bien entendu, une multitude de contrefaçons et de fraudes, surtout en province. La joaillerie fioe était toujours la principale richesse de l'orfèvrerie; les joyaux précieux, rehaussés de per-

L'ORFÉVBERIE ET LA JOAILLERIE

les et de pierreriea , remplissaient les écrins de l'aristocratie nobiliaire et financière, mais les bijoux en or travaillé, très-simples et très-lourds en général, s'étaient répandus à profusion dans toutes les classes mitoTennes de la société, et même dans le bas peuple. On ne voyait pas de femme, si pauvre qu'elle fût, qui n'eût un an-

?lg. 199 et lis. — ChlUUlna k inideliK|«B et cUtelaloe ie montn.

neau et des boucles d'oreilles d'or. Les dames à la modo se couvraient de bijoux, et mettaient leur amour-propre à montrer le plus de diamants possible. Les écrivains du temps de Louis XV s'accordent à dire qu'on voyait journellement, à la promenade, dans les jardins des Tuileries et du Palais-Royal, des élégantes qui venaient étaler cent mille francs de pierreries. Il fallait examiner une corbeille de noce, dans le grand monde, pour se rendre bien compte de la quantité de joyaux qu'une jeune femme avait déjà, à son entrée en ménage : le goût, la pas-

sion delà bijouterie lui venait ainsi tout naturellement. Au mariage du Dauphin, fils de Louis XV, avec Marie- Josèphe de Saxe, en 1747,1a corbeille de la mariée contenait des bijoux, fournis par Hébert, Balmont, Girost, FayoUe, etc., pour une somme de 138,934 livres.

Ce n'étaient pas ' seulement les princesses de la famille royale qui possédaient de riches écrins ; les femmes des financiers et des fermiers généraux, bien qu'elles ne parussent pas à la cour, avaient souvent plus de bijoux que les princesses mêmes; elles allaient du moins à rOpéra, pour faire montre de leurs parures et désespérer leurs rivales. On jugeait de l'opulence du mari d'après l'éclat et la magnificence des bijoux que portait la femme. Aussi , une femme qui voulait faire, honneur à son mari affichait-elle un grand luxe de joyaux, de pierreries.

Les bijoux à portrait furent en grande faveur sous le règne de Louis XV, qui en fit pour son compte une ample distribution. « Au jour de l'an ou à certaines époques de l'année, dit le savant éditeur du Journal de Lazare Duvaux^ le roi, la reine, les princes et princesses distribuaient régulièrement, aux principaux personnages de la cour, un grand nombre de portraits en miniature. Les portraits étaient commandés aux meilleurs artistes, et livrés ensuite aux bijoutiers les plus remarqués, pour être montés en tabatières, en boîtes de toutes sortes, en bracelets, en bagues ou en broches. » Le plus renommé de ces monteurs de portraits était le joaillier Basan, que le duc de Choiseul avait surnommé le maréchal de Saxe de la cunosité; les peintres chargés des miniatures étaient Liotard, Lebrun, Charlier, DroUais, etc.

Les boîtes à portrait avaient été aussi mises à la mode parmi les gens riches et dans la haute société. C'était une manière fastueuse de donner un portrait à ses amis, sous la forme d'une boîte d'or. Une femme du beau monde faisait présent de son portrait aux personnes de son intimité. Les hommes de cour étaient tout glorieux d'avoir dans leurs poches cinq ou six portraits de rois et de princes français ou étrangers, et de les montrera tout venant; ce qui explique cette sanglante épîgramme de Chamfort contre un des ministres de Louis XV : « On voit, par l'exemple de Breteuil, qu'on peut ballotter dans ses poches les portraits en diamants de dix ou quinze souverains, et n'être qu'un sot. d

L'ORFÈVRERIE ET LA JOAILLERIE

Un autre original de la cour de Louis XV avait toujours sur lui une collection d'anciens bijoux et de boîtes d'or, qu'il ne montrait à personne. La reine Marie Leczinska disait de lui, avec malice : a Les tabatières de M. de Croy sont d'un poids énorme, parce qu'elles sont toutes à se-

cret, c'est-à-dire qu'elles renferment de vieux portraits cachés là mystérieusement depuis un demi-siècle, et que l'on pourrait montrer maintenant sans indiscrétion, car, assurément, on ne reconnaîtrait plus ces dames. » Le prince de Conti, mort en 1776, à l'âge de cinquante-neuf ans, fut un de ces singuliers amateurs de portraits de femmes, mais il n'en avait jamais qu'un seul à la fois dans sa poche. On en trouva cinq

mille, après sa mort, dans ses annoîres. S'il aimait les portraits enchâssés dans Tor, il avait une passion encore plus insatiable pour les bagues. Il s'en faisait donner une par chaque dame qui lui était présentée, et Ton assurait qu'il en avait distribué en échange dix ou douze mille. Un jour, M™* de B*"^* avait accepté de ce prince le portrait de son serin dans une bague, à condition que la bague serait des plus simples. Le serin fut peint d'après nature et la bague où ce singulier portrait fut enchâssé n'était qu'un léger cercle d'or, mais la glace qui couvrait la peinture avait été faite avec un gros diamant aminci. La dame fit démonter la bague, garda la miniature et renvoya le diamant. Le prince, piqué au jeu, fit broyer le diamant en une poudre impalpable, dont il se servit pour sécher l'encre du billet qu'il écrivit à cette belle capricieuse pour lui reprocher son refus.

La manie des tabatières, ou plutôt des boîtes, était devenue générale et tout à fait exagérée. Que l'on prît ou non du tabac, il fallait avoir en poche une tabatière, qu'on devait ouvrir et présenter à la ronde, suivant un usage admis partout. On avait des boîtes spéciales pour chaque saison ; le bon ton exigeait qu'on en changeât tous les jours , et qu'on en eut souvent plusieurs dans ses poches. Les femmes ellesmêmes, qui prisaient peu et qui d'ordinaire ne prisaient pas, portaient également des tabatières et d'autres boîtes de diverses espèces : boîtes à mouches, boîtes de senteurs, bonbonnières, etc. Toutes ces boîtes, aussi variées de forme que de matière, étaient souvent très-précieuses. Il y en avait d'émaillées sur or, avec encadrements en creux et en relief ; d'autres, en or ciselé, de plusieurs nuances, avec médaillons en émail et monture en diamants ; d'autres, en émaux translucides sur fond d'or guilloché ; d'autres, en émaux opaques entourés d'ornements d'architecture qui se dessinaient dans l'or; d'autres, en pierres dures, en cristal de roche, en jade, onix, agathe orientale, lapis, calcédoine, montées en or ; d'autres enfin, en ivoire, en bois des îles, en ébène, ornés de miniatures sous glace. Les auteurs de ces miniatures microscopiques, en grisaille, en camaïeu, en couleurs, furent souvent d'excellents peintres, tels que Degault, Larue, Eckart et Blarenberghe, l'incomparable peintre des infiniment petits.

La planche en couleurs ci-contre, qui reproduit un des plus précieux

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originaux en ce genre, emprunté à la riche collection de M. Double, donnera une juste idée du degré de perfection que pouvaient atteindre ces chefs-d'œuvre minuscules. Les sujets qui occupent les deux faces de la boîte, et qui représentent, l'un le retour d'un baptême, l'autre un bureau de nourrices, sont traités avec une vérité d'accent et un fini d'exécution, qui en font des œuvres d'art exquises.

Beaucoup de ces boîtes, moins précieuses, mais non moins élégantes, la plupart de forme ronde ou ovale, à couvercle mobile, étaient en écaille blonde, piquée, cloutée, tachetée, incrustée d'or. Mais l'invention du vernis Martin, qui coûta d'abord aussi cher que le métal qu'il recouvrait, avait introduit une matière nouvelle et un goût nouveau dans la fabrication des boîtes et des bijoux de poche : pendant dix ou quinze ans, on ne voulail plus que du vernis Martin de toutes couleurs, et chaque teinte chatoyante que l'inventeur parvenait à fixer sur l'or ou sur la peinture des sujets décoratifs qui ornaient ces boîtes, amenait une recrudescence de folie pour ce merveilleux vernis. Le prix en diminua pourtant, lorsque les Martin appliquèrent leur vernis à de grandes pièces, telles que des meubles et des lambris. Mais la passion des boîtes ne fit que s'accroître, pendant les règnes de Louis XV et de Louis XVI, et cette passion encouragea les artistes à augmenter de plus en plus la valeur de ces boîtes, par la beauté de la matière, par la perfection de la ciselure et par le mérite des émaux peints ou des miniatures. La belle collection léguée au musée du Louvre par M°^ Lenoir, a permis de relever les noms des principaux peintres de tabatières, depuis 1734 jusqu'en 1789.

Les amateurs de boîtes s'étaient multipliés jusque dans la petite bourgeoisie, et l'on fit pour elle les tabatières en écaille, en bois exotique, et en papier mâché revêtu de l'étemel vernis Martin. On voit dans les mémoires du temps l'usage qu'un habile homme pouvait faire des boîtes d'or, enrichies de pierreries, qu'il portait dans ses poches, et qu'il montrait à tout propos pour éblouir les gens. Aussi , les filoux étaient-ils toujours à l'affût pour fouiller dans les poches qui renfermaient un si riche butin , et les poches avaient beau être boutonnées à triple bouton, la main du voleur trouvait moyen de s'y glisser.

Dans les dernières années de Louis XV, les hommes portaient sur eux presque autant de bijoux que les femmes. Ils avaient des boîtes et des étuis d^or dans toutes leurs poches, des bagues à tous les doigts, des boucles d'or à leurs souliers, des boutons de pierreries à leurs habits, des gardes d'épée enrichies de brillauts et de pierres précieuses. Parmi ces pierreries, il y en avait sans doute beaucoup qui étaient fausses, car Strass avait inventé le faux diamant en 1758.

Louis XV avait donné l'exemple de cette mode de bagues en pierres précieuses ; celles qu'il portait à tour de rôle étaient d'une grande valeur. Un brigadier de ses armées lui fut envoyé d'Allemagne, par le comte de Clermont, pour lui rendre compte d'une brillante affaire dans laquelle ce brigadier s'était distingué; le roi tira de son doigt une bague de diamant, et l'offrit au brave officier en lui disant : « C'est une bague de famille que je porte depuis longtemps. » Le brigadier, qui n'était pas riche, ne l'accepta pas : « Sire, dit-il, c'est un présent inestimable, mais, dans l'état où la guerre m'a mis, il me serait impossible de garder cette bague plus de vingt-quatre heures. 3) Le roi avait compris, et le lendemain il fit remettre à l'officier une somme bien supérieure à la valeur de la bague.

Les diamants, à cette époque, peut-être à cause de la facilité qu'on avait à s'en procurer de faux, furent en partie remplacés par d'autres pierreries dans la toilette des femmes. Rien n'égalait d'ailleurs la quantité, la variété, la délicatesse, l'élégance, l'originalité de ces bijoux en pierres de couleur. C'était là toute la ressource de l'orfèvrerie qui ne fabriquait que très-rarement de grandes pièces en or. On parle encore du miroir d'or que la reine Marie Leczinska avait fait faire, d'après les dessins de Boucher, par Charles Roëtiers, orfèvre du roi. L'influence que M"* de Pompadour avait exercée sur tous les arts, en les ramenant au style simple, qu'on appela le style à la grecque^ et qui ne fit que se perfectionner en s'anoblissant sous le règne de Louis XVI, ne manqua pas de s'accuser surtout dans l'orfèvrerie. C'est alors que l'argent y reprit ses droits, en se couvrant d'ornements finement ciselés et en adoptant les formes les plus légères comme les plus élégantes ; les statuettes, les groupes, les vases en argent se mêlèrent, dans la compo-

L'ORFÈVRERIE ET LA JOAILLERIE

sition des surtouts de table, aux biscuits et aux porcelaines de SèvreB et de Saxe. Mais le ministère de Turgot n'en était pas moins fatal à l'orfè-

vrerie. La suppreesion des jurandes et des communautés de métier, au mois de février 1776, fut un coup de foudre pour les orfèvres, qui

virent, dans ce funeste édit, la désorganisation et la ruine de leur corps. Les jurandes, il est vrai, furent rétablies Tannée suivante, mais les réformes auxquelles restaient soumises les corporations ébranlaient de fond en comble Tancienne constitution du corps des orfèvres, qui ne se relevèrent pas de cette nouvelle atteinte portée à leurs anciens privilèges.

L'orfèvrerie fit encore de brillantes affaires du temps de Louis XVL Marie- Antoinette avait au plus haut degré Tamour de la parure, et, par-dessus tout, des perles et des diamants, et son exemple était suivi par toutes les femmes de la cour, depuis son mariage avec le Dauphin en 1770. « La Dauphine, dit madame Campan dans ses Mémoires^ avait apporté de Vienne une grande quantité de diamants blancs ; le roi (Louis XV) y ajouta le don des diamants et des perles de feu la Dauphine (Marie- Josèphe de Saxe), et lui remit aussi un collier de perles d'un seul rang, dont la plus petite avait la grosseur d'une aveline, et qui provenait de la reine Anne d'Autriche. » Après l'avènement de Louis XVI à la couronne, dès le premier voyage de Marly , le joaillier Boehmer, qui était parvenu à réunir six diamants en forme de poires, d'une grosseur prodigieuse et de la plus belle eau , présenta ces boucles d'oreille à la reine. Celle-ci en fut émerveillée, et consentit à les acheter, au prix de 400,000 francs , quoique les fonds de sa cassette ne s'élevassent pas au-delà de 300,000 livres par an ; elle réduisit cependant de 40,000 francs la somme demandée par Boehmer, en lui rendant les deux boutons de diamants qui formaient les girandoles des boucles d'oreille. Cet avide et odieux Boehmer devait être le mauvais génie, qui fut cause de la mystérieuse intrigue dans laquelle la malheureuse reine se trouva indignement compromise. Depuis l'acquisition de ces diamants , qui furent payés des deniers de la reine , le roi lui avait fait présent d'une parure de rubis et de diamants blancs, ainsi que d'une paire de bracelets, qui n'avaient pas coûté moins de 200,000 francs. Boehmer n'était pas satisfait ; il s'occupait, depuis plusieurs années, de rassembler les plus beaux diamants qui fussent dans le commerce, et il en fit un collier unique au monde, qu'il se promettait de vendre à la reine. Marie-Antoinette le vit, l'admira, ne cacha pas

L'ORFEVRERIE ET LA JOAILLERIE

combien elle était tentée de le posséder, maia elle repoussa les offres réitérées de son joaillier et ne voulut plus entendre parler de ce collier,

qui coûtait 1,600,000 francs ! Une intrigue abominable fut ourdie, avec beaucoup d'art, par le comte et la comtesse de Lamotte , qui firent écrire au cardinal de Rohan qu'il pouvait gagner les bonnes grâces de la reine en lui donnant les moyens d'acquérir le fameux collier. Boeh-

mer se laissa tromper et se dessaisit de ses diamants, au nom de la reine, qui était censée les avoir reçus', pendant que la comtesse de Lamotte et ses complices les faisaient sortir de France. Il en résulta ud triste procès, qui eut pour issue l'acquittement du cardinal et la condamnation des voleurs qui avaient réussi à faire planer un soupçon sur l'innocence de Marie- Antoinette (1785).

Pig. SM. — Pltoe d< aurtont de Uble, m orttTiak,

Régime établi par Colbcrt. — L'Écola des Qobelina. — L«s eoieriei da Ljod; apog^ et décadence. — Partectioniiemen[« des métieiB. — La Uine et le dnp. — Les Uilea de lin et de chanvre ; les toUea peiutM et OlMTkampf. — Ia broderie et les Seurs artUiciellei. — Les foaimrea. — La dentelle. — Let tapiaaeriea.

ouB l'administration de Colbert, les laines, les soieries, lea teintures, les broderies, les étoffes d'or et d'argent, avaient acquis un degré de perfection qui les fit rechercher ^es classes riches et aristocratiques. Colbert mort (1683) , l'État se désintéressa presque entièrement de l'industrie manufacturière, et parut indifférent àses progrès comme à sa prospérité ; il ne daigna plus même la sauvegarder contre la concurrence, et il admit dans le royaume, moyennant des droits de douane relativement peu élevés, les produits fabriqués à l'étranger, en abandonnant le système défensif des prohibitions. Mais dès lors l'Europe, le monde entier, étaient tributaires de notre industrie de luxe, et la marine militaire, qui couvrait de sa protection la marine marchande, favorisait le développement du com< merce d'exportation. Les manufactures, que Colbert avait fondées

OU encouragées, continuèrent donc à se maintenir, grâce à ce commerce extérieur, dans une situation satisfaisante, lors même que le manque d'argent se faisait sentir dans toutes les branches du commerce national. Parmi ces manufactures, celles des étoffes de soie, de laine, de fil et de coton étaient toujours les plus actives et les plus florissantes, car, pour employer Tingénieuse expression de Tabbé Raynal, « la mobilité naturelle du caractère français, sa frivolité même, a valu des trésors à l'Etat, par l'heureuse contagion de ses modes. y>

La fabrique de Lyon, qui comprenait tous les genres d'étoffe de soie et spécialement les plus riches, n'avait pas de rivale en France ni en Europe. Protégée depuis la fin du XV* siècle par tous les rois de France, qui lui avaient accordé des privilèges renouvelés et augmentés sous chaque règne , elle devait prendre une immense extension, quand les lois somptuaires eurent cessé de faire obstacle à l'industrie de luxe. Ces lois somptuaires n'étaient jamais rigoureusement observées et tombaient bientôt en désuétude, de telle sorte qu'il fallait sans cesse les remettre en vigueur : elles visaient surtout la bourgeoisie opulente, qui cherchait à marcher de pair avec l'aristocratie et la noblesse, en se meublant, en s'habillant, en s' efforçant de paraître^ comme elles. C'était là un abus que les lois somptuaires avaient essayé vainement de réprimer. Les dernières, édictées par Louis XIV, avaient eu pourtant pour objet d'empêcher la dilapidation des matières d'or et d'argent. Les étoffes d'or et d'argent, de la fabriqijie de Lyon, absorbaient une énorme quantité de métal, et quoique l'usage de ces étoffes fût alors très-répandu, non-seulement à la cour, mais encore parmi toutes sortes de gens qui pouvaient les payer, la plus grande partie s'en allait hors de France par l'exportation : ce à quoi les édits somptuaires n'apportaient aucun empêchement, puisqu'ils ne réglementaient la fabrication que pour l'orfèvrerie. La fabrique de Lyon, malgré toutes ces ordonnances restrictives ou prohibitives, pouvait produire autant d'étoffes d'or et d'argent que le commerce lui en demandait, et la législation somptuaire, qui ordonnait des visites continuelles chez les orfèvres, pour vérifier la nature et le poids des objets fabriqués, n'avait rien à voir dans les manufactures d'étoffes. Le dernier édit de Louis XIV

contre le luxe (29 mars 1700) renouvelait et amplifiait tous les édits précédents, en fixant la jurisprudence y relative avec une minutie presque vexatoire, puisqu'il défendait de mettre sur les tables, bureaux, armoires, consoles ou autres meubles, des figures et ornements en bronze doré ; mais cet édit était beaucoup moins sévère que tous les autres à l'égard des femmes, qui portaient de la soie , du brocard, du velours, du taffetas ou du satin. Il était seulement défendu aux femmes et aux filles non mariées des greffiers, notaires, procureurs, commissaires, marchands et artisans, de porter aucunes pierreries, de quelque nature que ce pût être, à la réserve de quelques bagues, ni aucune étoffe, galons, franges, broderies d'or et d'argent. Tel fut le suprême effort de la jurisprudence somptuaire, qui, pendant plus de six siècles avait régi ou plutôt tyrannisé le costume des hommes et des femmes. Au reste, cette ordonnance fut en majeure partie révoquée par la déclaration du 25 février 1702, laquelle permit aux femmes et filles des notaires, procureurs, greffiers, marchands, de porter des ornements au-dessous de 2,000 livres. On ne prit plus garde désormais à ces règlements surannés, qui avaient causé tant de préjudice à l'industrie et au commerce de luxe. Le marquis de Mirabeau remarquait, en 1755, dans son livre de VAmi des hommes^ que la femme d'un simple marchand oc porte couleurs, rubans, dentelles et diamants, au lieu du noir tout uni, qu'elle ne mettoit encore qu'aux bons jours. 3)

Les commandes faites à Lyon par l'administration des Menus Plaisirs, commandes qui se renouvelaient sans cesse et qui s'élevaient à des sommes considérables, avaient été, à toutes les époques, une puissante et féconde impulsion pour les manufactures de soie lyonnaises. C'était toujours à ces manufactures qu'on s'adressait pour tout ce qui composait, dans les dépenses des menus, les affaires delà chambre

du roi. Ces affaires comprenaient les linges et les dentelles, les toilettes, robes de chambre et meubles de la chambre et de la garderobe, etc. Mais, néanmoins, une partie de ces dépenses était supportée par la manufacture des meubles de la Couronne, qui pouvait fournir la plupart des objets réclamés pour l'usage du roi et de la famille royale. Cette manufacture, établie aux Gobelins par un édit de l'année

1667, n'avait pas cessé de fonctîonner depuis, sous la surveillance du surintendant des bâtiments et du directeur particulier de rétablissement, qui devaient la tenir « remplie, suivant les termes de Tédit de fondation, de bons peintres, maîtres tapissiers de haute lisse, orfèvres, fondeurs, graveurs, lapidaires, menuisiers en ébène et en bois, teinturiers et autres bons ouvriers en toutes sortes d'arts et de métiers. y> On manque de renseignements précis sur Torganisation du travail dans cette immense manufacture, où la fabrication des tapisseries de haute lisse n'occupait que deux ou trois ateliers. Plusieurs ateliers étaient consacrés à la teinture des soies, au tissage des étoffes brochées d'or et d'argent , à la broderie au métier, à la fabrique des draps de soie, des dentelles en fil de métal et des velours de grand luxe.

L'école des Gobelins formait d'excellents dessinateurs, que le gouvernement envoyait quelquefois dans les fabriques privilégiées, à Lyon, à Tours, à Orléans, à Lille, à Alençon, etc., pour y exercer une influence utile sur la fabrication. Malheureusement, à l'époque de la révocation de l'édit de Nantes, quelques-uns de ces dessinateurs et beaucoup de bons ouvriers étaient sortis de France, pour aller s'établir dans les pays étrangers, où ils avaient importé nos industries de luxe avec leurs méthodes et leurs procédés. Les ouvriers en soie surtout, venus, de la manufacture des Gobelins et des fabriques de Lyon, en Angleterre, avaient peuplé le quartier de Spitalfields de Londres, où ils montèrent plus de métiers qu'il n'y en avait alors à Lyon ; mais ils ne tardèrent pas à perdre le sentiment du goût. Le goût au contraire, en dépit des exagérations et des exigences de la mode, persista, en France, dans la fabrication des étoffes et tissus, laquelle ne fit que s'accroître et se perfectionner jusqu'à la révolution de 1789.

Pendant le XVIIP siècle, sous le règne de Louis XV, le gouvernement accorda quelquefois des subventions, assez modiques, aux manufactures ; mais, sous le règne de Louis XVI, il trouvait plus profitable d'encourager l'industrie des soies et de multiplier aussi la fabrication, en accordant le titre de manufacture royale aux chefs de fabrique qui en faisaient la demande. Il joignait presque toujours à ce titre une subvention plus ou moins importante. C'était une tentative de renou-

vellement du système de Colbert, système qui avait si bien réussi sous Louis XIV. En 1767, la manufacture du Puy eu Veky obtenait du roi un subside qui devait servir à ta reconstruction et à l'augmentation des bâtiments; en 1776, la manufacture de Lille, dirigée par Cuvelier et Brame, obtenait, par lettres patentes, une indemnité de cinquante

FIg, ÏM. — Denln de ulale de Lyon ; abf le loait ZV.

livres par chaque métier battant, pour les étoffes de soie. En 1775, la fabrique de Toulouse étfût autorisée à prendre le titre de manufacture royale; dans la même année, par arrêt du conseil, la fabrique de Fontainebleau se constituait en manufacture royale, sous la direction de Gilles-François Salmon, qui avait reçu des encouragements du roi. On ne voit pas que tes fabriques de soie, qui étaient si nombreuses à Lyon, aient jamais revendiqué le titre de manufacture royale, car ces

fabriques, qui existaient la plupart depuis Charles VIII, se considéraient comme placées directement sous la protection des rois auxquels elles devaient tant de privilèges , et qui n'avaient jamais manqué de leur venir en aide dans les moments de gêne ou de pénurie commerciale. Cette protection royale se manifestait sans cesse par des arrêts du conseil relatifs à l'industrie des soies ouvrées. Les anciens règlements de la fabrique de Lyon étaient toujours en vigueur depuis deux siècles ; ils avaient été rédigés dans un excellent esprit de justice et de prévoyance. On avait cherché à donner aux ouvriers et aux fabricants tous les avantages qui pouvaient les empêcher de quitter la ville oîi prospérait leur industrie; la concurrence étrangère cherchait sans cesse à débaucher les meilleurs ouvriers, et n'y parvenait pas aisément, car les limitations de l'industrie, en réprimant les écarts de la cupidité, n'avaient pas d'autre objet que d'assurer les ressources de cette industrie à un plus grand nombre d'individus. Les soieries, au XVIIP siècle, employaient, à Lyon, dix-huit mille métiers, tant pour l'uni que pour le façonné, et ces métiers consommaient annuellement dix à douze mille quintaux de soie brute. Il y avait plus de soixante professions diverses appropriées spécialement à la fabrication, et plusieurs de ces professions n'occupaient que deux ou trois ouvriers, qui excellaient dans leur partie, mais qui n'avaient pas toujours assez de travail pour en vivre avantageusement. Les dessinateurs d'étoffes façonnées n'étaient pas aussi nombreux qu'on pourrait le supposer, car ils n'avaient des travaux largement rétribués qu'en raison de leur extrême habileté. Dans les grandes fabriques, le dessinateur se trouvait, en quelque sorte, enchaîné par son engagement, qui faisait de lui une espèce de prisonnier d'Etat. Les voleurs et les copistes ou contrefacteurs étaient sévèrement recherchés et punis. On tenait la main, avec rigueur, aux usages de fabrique, qui assuraient la perfection du travail. L'habitude du prêt d'argent sur simple promesse, pour un ou deux mois, s'était si bien établi dans l'industrie lyonnaise, que tout marchand solvable pouvait toujours se procurer à bas intérêts l'argent dont il avait besoin pour son commerce.

Ce commerce cependant avait éprouvé^ à plusieurs reprises, des vi-

cissitudes et des embarras dans le cours du sùVle, bien que le velours, le satin , le damas et le taffetas fussent employas presque exclusivement pour l'habillement des deux sexes dans les classes élevées. Plus d'une foia le travail s'arrêta ou se ralentit, par suite de causes diverses. Les années 1749, 1754, 1778 et 1779 fiirent particulièrement désastreuses dour la fabrique de Lyon. Les ouvriers manquant de tra-

— T>»<Aln dr* «rïcrie de Ljon ; Btyli- 1

vail, les métiers ne battant plus, le consulat fit faire des distributions de pain aux familles nécessiteuses, et la ville eut il supporter une perte de plusieurs millions.En 1779, Louis XVI envoya (le fortes commandes, pay/îes d'avance sur sa cassette, pour donner aide et secours aux ouvriers sans travail. On lui apprit alors que le commerce de la soie tendait inévitablement à diminuer dans le royaume : il essaya de favoriser une reprise de l'industrie lyonnaise, en faisant taire ses propres antipathies contre le luxe, et en exigeant que personne à la cour ne se présentât devant lui sans être vêtu d'habits de soie brodés d'or et d'argent. Cette généreuse

initiative n'eut pas les conséquences que le roi en espérait, car la mode se prononçait en faveur des étoffes de fantaisie mélangées de soie et de laine, et Ton ne voulait plus de broderies d'or et d'argent, que remplaçaient les broderies de soie plate nuancée. En 1787, le prix des soies s'éleva tout à coup au-dessus du cours et la main-d'œuvre diminua en proportion. Plus de dix mille métiers cessèrent de battre ; le prix de la façon fut réduit de dix-huit sous à dix ; les ateliers se fermèrent, et cinquante mille ouvriers étaient sans ouvrage et sans pain. De tous côtés, en France, on ouvrit des souscriptions qui ne produisirent pas moins de 300,000 livres, et qui soulagèrent à peine la misère de la population lyonnaise. En 1 789 , on put croire que la fabrique de Lyon était perdue pour toujours, car, à tous les degrés de l'échelle sociale, hommes et femmes cessèrent de porter de la soie, pour ne porter que de la laine et du coton. Tous les progrès acquis depuis quatre-vingts ans pour la fabrication de luxe étaient comme non avenus. En 1717, Jurine, maître passementier de Lyon, avait inventé un très-bon métier pour tisser les étoffes de soie ; en 1728, Falcon avait suppléé, par une mécanique, au travail pénible des tireuses de cardes. Vers 1743, le célèbre Vaucanson avait fait construire, près d'Aubenas, de nouveaux moulins à organsiner, c'est-à-dire pour réunir et tordre mécaniquement les fils de soie grége; en 1742, un autre inventeur avait fait un métier vraiment merveilleux, qui permettait de fabriquer une robe d'étoffe d'or sans aucune couture {Journal de Barbier) ; mais, en 1789, les draps d'or et d'argent, frisés, brochés, lamés, les velours à fond d'or et d'argent, tous les filés d'or, galons et passementeries de métal, n'étaient plus d'aucun usage en France, et leur exportation dans le Levant semblait tout à fait abandonnée. On fabriquait encore, mais en quantité moindre, des gros de Naples et de Tours, des pou-de-soie, des tabis à fleurs, des taffetas façonnés, des brocatelles et des satins plains ou unis, figurés , rayés, et principalement des satinades, qui ne pouvaient soutenir la comparaison avec les satins de Bruges et de la Chine. C'en était fait de la fabrique de Lyon, qui n'avait plus à travailler pour la cour, pour l'Eglise, pour la noblesse et pour la finance; elle dut changer le genre de ses ouvrages , faire des velours de coton , des camelots, et beaucoup

d'étoffes communes , moitié laine et soie ou soie et coton, qui n'étaient pas d'un aspect désagréable et qui gardaient quelque faux air des anciennes étoffes de soie ; mais on peut dire que le premier effet de la révolution s'était fait sentir dans le commerce de Lyon, où la misère allait succéder, pendant plus de quinze ans, à la prospérité la mieux établie par l'industrie locale.

Toutes les manufactures de soieries, qui avaient prospéré aussi longtemps que celles de Lyon, subirent la même décadence, et la plupart se fermèrent en 1789 et 1790, sans tenter de changer leur mode de fabrication. La fabrique de Tours, qu'on regardait comme la seconde de France et qui était peut-être la plus ancienne, comptait presque autant de métiers que la fabrique de Lyon. Les étoffes de soie qu'on y fabriquait étaient aussi belles et aussi bonnes que les soieries d'Italie. La fabrique d'Orléans, qui ne remontait pas au delà du XVP siècle, produisait de très-beaux draps de soie et de magnifiques toiles d'or et d'argent. La fabrique de Paris fournissait tout le royaume, de velours à fond d'or et d'argent, pour les tentures et les meubles. Cette riche fabrication profitait encore des procédés ingénieux que ^Chartier, dans sa manufacture de Saint-Maur des Fossés, avait mis en œuvre pour faire le velours des ameublements de Versailles, sous Louis XIV. On fabriquait aussi, à Paris comme à Lyon, des velours ciselés , pour lesquels chaque métier déroulait à la fois 3, 200 roquetins ou bobines de soie. Le velours avait toujours coûté fort cher, et l'on prétend que M. de Caumartin, conseiller d'Etat, mort en 1720, fut le premier homme de robe qui porta un habit de velours. Depuis 1760, le velours de coton, inventé en Angleterre douze ans auparavant, était fabriqué en France et approprié à divers usages. Il y eut alors, en Normandie, plusieurs manufactures de velours de coton de toutes couleurs. En 1771, Jacquin établit à Versailles une fabrique de velours croisé, bien différent de celui qui se fabriquait à Gênes et à Utrecht. Mais ces velours en coton étant reconnus inférieurs à ceux d'Angleterre, de Hollande et d'Italie, il n'en restait plus que quatre fabriques dans tout le royaume en 1780.

La mécanique avait si merveilleusement perfectionné les moyens

de fabrication pour les étoffes de soie, ainsi que pour toutes les étoffes, qu'on s'imaginait déjà que le métier automatique, créé par Vaucanson, pourrait suppléer absolument au travail manuel. N'avaît-on pas vu, en 1745, dans l'hôtel de Longueville, à Paris, un métier en soie, imaginé par Vaucanson, pour fabriquer du taffetas , et dont les opérations étaient si simples qu'un Savoyard, en tournant une manivelle, tissait instantanément une pièce d'étoffe façonnée? On croyait déjà qu'il ne fallait plus que modifier les règlements auxquels était astreinte la fabrication des étoffes, règlements minutieux, dont l'exécution était confiée aux inspecteurs des manufactures, chargés de vérifier si les étoffes étaient fabriquées suivant les ordonnances et d'y apposer en conséquence le plomb de garantie.

Les manufactures de drap avaient profité aussi de toutes les améliorations que la science offrait à l'industrie; elles pouvaient rivaliser avec celles de Hollande et d'Angleterre, qui eurent si longtemps le privilège de fournir de draps fins la France et l'Europe entière. Les drapiers de Paris formaient une communauté riche et puissante, qui vendait, concurremment avec le corps des merciers, toute espèce d'étoffe de pure laine ou de laine mêlée de soie, de poil ou de fil, comme serges, étamines, droguet, molletons, pluches, flanelles, ratines, etc. La draperie française se divisait en trois qualités différentes de draps ou d'étoffes de laines : la première se fabriquait à Paris, à Sedan, à Abbeville, à Louviers, à Caen et à Carcassonne ; la seconde, en Dauphiné et en Normandie ; la troisième, à Romorantin, à Châteauroux, à Lodève, à Dreux, à Gisors, à Vire, à Valogne, à Semur, etc. La fabrique française n'avait produit, dans les siècles précédents, que des draps lourds, épais et grossiers, parce qu'elle n'employait que des laines de qualité inférieure, mal épurées et mal teintes. En 1770, le sieur Boyer avait proposé un nouveau procédé pour l'épuration des laines, et vers la même époque, un académicien de Montpellier et de Toulouse, nommé Albert, trouva un excellent procédé pour donner aux draps fins le brillant de la manufacture anglaise, en appliquant à la teinture de ces draps les couleurs vives ou tendres, entre autres le vert céladon, qui les avaient fait adopter dans le Levant. Ce procédé fut

une fortune pour les manufactures de la Provence et du Languedoc, ou Ton employait les admirables laines de Ségovie, lesquelles, teintes en vert, en bleu, en rouge et en écarlate, avec un éclat extraordinaire, produisaient des draps d'une finesse et d'un moelleux qui les recommandaient aux marchands de Constantinople, et qui eurent bientôt marqué leur supériorité sur les draps anglais. La consommation des draps en France était considérable, mais le commerce réclamait de préférence des draps forts et souples à la fois, qui fussent bien à l'œil et à la main, comme disaient les fabricants ; il fallait aussi des draps communs et même grossiers pour le peuple. Quant aux draps fins fabriqués avec les belles laines du Berry, ils servaient à faire les habits des bourgeois ; ils étaient généralement de couleur sombre et sévère, pour cet usage, mais on réservait aux deuils la couleur noire. Les draps noirs, gros ou fins, haussaient de prix tout à coup, à l'époque des deuils publics, et cette hausse atteignait de telles proportions que la marchandise était taxée d'ordinaire par le conseil du commerce, car les deuils des rois, reines, princes et princesses du sang duraient plusieurs mois, et tout le monde les portait, du moins à Paris, Au décès de Madame, duchesse d'Orléans, mère du régent, le deuil fut de quatre mois, dont six semaines en grand deuil. Le matin même de la mort de cette princesse, les commissaires allèrent chez tous les drapiers et les marchands d'étoffes de laine et de soie, pour dresser l'inventaire des tissus de deuil : le prix du plus beau drap noir de Paignon fut fixé à 29 livres, et le prix du plus beau ras de Satnt-Maur^ à 14 livres 6 sous; ces prix-là eussent été triplés dans la journée, si le conseil du commerce n'avait pas pris ces mesures arbitraires, qui mettaient la marchandise au'-dessous du cours moyen. Avant la mort de Louis XV, un gentilhomme pauvre, qtii la savait inévitable et prochaine, se rendit acquéreur, conditionnelletnent, de tout ce qti'il y avait de drap noir à Paris; le roi mourut, et notre spéculateur revendit avec bénéfice, aux marchands eux-mêmes, les dtaps qu'il leur avait achetés à condition, et dont il ne devait prendre livraison qu'au bout de quinze jours. Cette manière de s'enrichir sans bourse délier, valut à celui qui l'avait imaginée le surnom plaisant de a: maître tailleur du roi. y>

La fabrication des toiles de lin et de chanvre avait besoin d'être améliorée, au commencement du XVIIP siècle, car on ne fabriquait que des toiles communes, presque grossières, dont le blanchiment était sujet à bien des défectuosités causées par l'usage de la chaux, que les ordonnances défendaient en vain d'employer à blanchir les tissus de fil. Ce n'est qu'en 1 784 que le chimiste BerthoUet, directeur des Gobelins, inventa le blanchiment des toiles par le chlore, et publia son secret, au lieu de s'en attribuer le profit. On faisait sans doute de très-bonnes toiles en France, très-bien tissées et très-solides, mais les gens riches ne voulaient que des toiles fines de Hollande et d'Angleterre.

Le même préjugé s'obstinait à ne vouloir que des toiles de coton venues du Levant et des Indes orientales. Toutes les toiles peintes qui se consommaient en France furent longtemps des produits exotiques, que le commerce d'importation faisait venir, par les navires marchands, des comptoirs de la Turquie et des Indes, plutôt que des colonies françaises de l'Asie. Il faut attribuer à la compagnie des Indes les obstacles de toute nature qui s'opposèrent longtemps à l'établissement de nos fabriques de toiles peintes. On avait représenté au conseil du commerce que cette fabrication nuirait à l'indutrie des colonies, et que les toiles peintes fabriquées en France feraient le plus grand tort à l'industrie des soies. Enfin, un édit du mois de septembre 1759 permit de manufacturer, vendre et porter des toiles de coton , de chanvre et de lin peintes et imprimées en France, concurremment avec celles des pays étrangers, qui payaient des droits d'entrée exorbitants. Cet édit avait été obtenu, à force de démarches, par le jeune Guillaume-Philippe Oberkampf, fils d'un industriel allemand naturalisé français, qui pendant vingt ans avait tenté inutilement de créer l'industrie des toiles peintes en Allemagne et en Suisse. Le jeune Oberkampf établit sa fabrique dans une chaumière de la vallée de Jouy, près de Versailles, et se fit lui-même ouvrier pour commencer sa fabrication à l'aide des faibles ressources dont il disposait. Ce fut de la Turquie qu'on tira d'abord les matières colorantes nécessaires à cette fabrication, qu' Oberkampf exécutait au moyen de l'impression à la planche ou de l'impression mécanique au rouleau. Les étoffes de fil et de coton,

teintes en rouge d'Andrinople, eurent promptement la vogue dans les villes et dans les campagnes. Ce rouge d'Andrinople était "bien supérieur au rouge incarnat que la teinturerie empruntait exclusivement i\ la garance depuis que Louis XV, par sonéditde 1T56, avait donné à la culture de cette plante une grande extension dans tout le royaume. Les chimistes cherchèrent alors un nouveau rouge qui eût la même action que le rouge d'Andrinople sur les fils de lin et de chanvre ; le sieur Eymar,

négociant de Nîmes, trouva les ingrédients qui composaient le fameux rouge d'Andrinople ; les états du Languedoc lui achetèrent son secret , à la condition que ce secret ne sortirait pas de la province. Dans le même temps, le chimiste Hellot vendait aux états de Bretagne un secret analogue. L'abbé Mazéas, qui avait réussi à teindre en noir solide le fil et le coton, teignit aussi, en beau rouge, également solide, des toiles qui l'emportaient de beaucoup sur les toiles rouges d'Angleterre, de Hollande et de Suisse et qui coûtaient moitié moins. Mais Oberkampf avait triomphé des préjugés et des malveillances ; ses toiles peintes égalaient en qualité celles de l'Inde et de la Perse, et les surpassaient en beauté, soue le rapport du dessin. Sa manufacture de Jouy avait pris un tel

accroissement, dans l'espace de dix ans, qu'elle occupait plusieurs milliers d'ouvriers et qu'elle promettait à la France une industrie qui devait lui procurer un revenu annuel de plus de 200 millions.

La fabrication de bas au métier pouvait être considérée comme une industrie nationale, et le gouvernement en était si jaloux que, dans les statuts accordés à la première manufacture de cette espèce établie en 1666, il avait fixé le nombre des métiers qui pouvaient battre dans chaque ville, avec défense, sotte peine de mille livres d'amende, d'en transporter aucun hors du royaume. Le métier à bas, tel qu'on l'avait perfectionné, permettait de tricoter, en même temps, culottes, caleçons, mitaines, gants, vestes, et même habits avec broderies à fleurs et autres dessins. Les bas de soie, pour lesquels la fabrique de Lyon avait toujours eu la vogue, se vendaient au poids ; les bas de laine et de coton, à la douzaine. La bonneterie en laine et en coton était d'un usage à peu près général, et le nombre des fabriques de lainages et de cotonnades s'augmentait sans cesse, en Normandie, en Picardie et en Flandres, au fur et à mesure de l'augmentation du bien-être dans les classes inférieures. Les couvertures de laine, qui sortaient des fabriques de Normandie, d'Auvergne et de Languedoc, pouvaient rivaliser avec les produits anglais, et ce genre de fabrication fut encore perfectionné, en 1770, par les nouveaux procédés de Jean- Antoine Boyer.

La broderie, qu'elle fût faite au métier ou à la main, était un art vraiment français, qui paraissait déjà, sous Louis XIV, être arrivé au dernier degré de perfection, et qui devait pourtant, au XVIIP siècle, offrir des résultats plus parfaits encore et plus extraordinaires, malgré la concurrence permanente et générale des étoffes brodées, en Chine, au Japon, en Perse et en Turquie, qui n'avaient jamais afflué avec plus d'abondance dans les habitudes de la toilette et de l'ameublement ; car ces merveilleux tissus brodés à l'aiguille, qui affectaient les nuances les plus douces comme les plus éclatantes, et qui égalaient souvent la peinture la plus fine, se montraient partout dans les hôtels de la noblesse et de la finance : on les voyait s'étaler en tentures d'appartement, en tapis de table, en courtes-pointes de lit, en rideaux, en portières, en paravents, en meubles de toute forme. Les plus riches et les plus légères

de ces étoffes se déployaient en robes de chambre pour les hommes et pour les femmes, qui ne dédaignaient pas de les porter en jupes et en corsages. Mais ce n'était pas là cette broderie française, dont le Brun avait fourni les modèles, et que les ouvriers des Gobelins exécutaient avec autant d'art que de goût. Les ouvriers brodeurs couvraient d'arabesques, d'ornements et même de figures, le gros de Tours ou de Naples, la moire de Lyon et la toile d'argent, pour la décoration intérieure des appartements. Ils avaient des imitateurs de talent dans l'industrie privée, et d'ailleurs l'Hermineau, brodeur du roi, logé dans les galeries du Louvre , avait fait de très-bons élèves. On cite les deux frères de la Croix, qui demeuraient rue Saint Martin, et le fameux Quenain (qualifié ainsi par l'auteur des Adresses de la ville de Paris) ^ qui avait ses ateliers dans la rue d'Enfer. La manufacture de meubles de la Couronne ne faisait de broderies que pour les gens de cour, et l'on comptait à Paris plus de 260 maîtres brodeurs. Les broderies en or fin s'étaient multipliées, de telle sorte que les femmes, sous la régence, avaient inventé le parfilage, qui leur faisait un travail très-amusant dans les salons. La manufacture de Lyon apportait aussi son contingent à cette mode envahissante de la broderie en or et en argent sur les habits et sur les robes. Ce fut sans doute pour faire échec à la furieuse manie du parfilage, qu'on s'avisa de remplacer la broderie en métal fin par la broderie en soie de couleurs. C'était un retour vers l'ancien système de la broderie en soie nuée; mais rien ne pouvait suppléer à la broderie en or, qui resta toujours indispensable pour les uniformes et pour les habits de cour. On n'a pas idée des prix excessifs auxquels montait ce genre de broderie. En 1779, l'administration des Menus chargea un chef d'atelier, maître brodeur, nommé Roucher, de broder un trône avec baldaquin et rideaux, pour la réception des chevaliers du Saint-Esprit, à laquelle Louis XVI devait présider en personne, revêtu des insignes royaux : 300 ouvriers travaillèrent aux broderies de ce trône, qui coûta 300,000 livres.

Il faut comprendre, parmi les brodeurs et brodeuses , les a^grémmistes, qui furent créés , pour ainsi dire , par le caprice , et qui , sous le règne de Louis XVI , s'attribuèrent le privilège de fabriquer, sur un bas métier

analogue à celui des rubaniers et des dentellières , une foule d^ agréments en soie , destinés à orner les robes des dames. Ces ornements , dont on faisait aussi des aigrettes , des pompons, des bouquets de coiffures, représentaient des chenilles , des étoiles et des fleurs , qu'on désignait sous le nom bizarre de soucis cU hanneton. Il y eut alors, à Paris, cinq ou six cents personnes .occupées à cette spécialité de travail.

Cette industrie eut beaucoup à faire pendant tout le XVIIP siècle, en se chargeant de fabriquer des boutons d'or et d'argent , des brandebourgs, des cordons de soie, pour montres, cannes, jarretières, etc., des boutons de toutes grosseurs en soie brochée ou brodée, avec des chiffres, des emblèmes, des dessins, etc.

Quant aux fleurs artificielles, elles se faisaient seulement à Lyon, avec assez d'habileté dans les premiers temps de la fabrique lyonnaise, mais on ne s'en servait que pour la décoration des vases d'autel , et par conséquent on ne payait pas l'ouvrier assez cher, pour qu'il s'attachât à perfectionner son ouvrage. On s'explique ainsi pourquoi les fleurs exécutées en taffetas, en toile, en papier, en parchemin , en soie grége et en toute autre matière figurative, étaient deveimes , dans les couvents , la récréation favorite des religieuses. Mais, vers 1708, le sieur Seguin, de Mende,vint à Paris pour essayer de donner de la vogue à ces fleurs artificielles, qu'il fabriquait plus adroitement que personne et auxquelles il savait prêter l'apparence de véritables fleurs. Elles furent appliquées, sans grand succès, à la toilette des femmes du monde, qui les dédaignèrent, en raison de la valeur insignifiante des matières employées à cette œuvre de patience et d'adresse. On les introduisit dans la décoration des appartements, mais on leur préféra bientôt des fleurs en bronze doré et ciselé ; puis, enfin, on trouva l'usage qui leur convenait le mieux en les employant dans les desserts, où la nappe se transformait en corbeille de fleurs.

Les falbalas ou prétintailles, qui étaient nés à la fin du XVIP siècle, et dont le nom bizarre avait peut-être aidé la vogue, ne semblaient pas, malgré l'engouement frénétique dont cette nouvelle mode avait été l'objet, pouvoir espérer une longue existence; les couturiers s'étaient approprié, dans l'origine, la préparation de ces bandes d'étoffes plissées.

froncées et façonnées, que les femmes appliquaient au bas de leurs robes et qui se haussèrent ensuite jusqu'à la ceinture ; mais les découpeursgauffreurs d'étoffes, qui formaient une petite corporation à part, revendiquèrent la fabrication des falbalas, qu'ils gauffraient, piquaient, tailladaient avec une inépuisable variété de dessins. Ils préparèrent aussi des falbalas de fourrures pour les robes d'hiver, mais ces fourrures ne pouvaient être vendues que par les pelletiers. C'étaient les pelletiers qui faisaient venir d'Allemagne, et principalement de la foire de Leipzig et de Francfort, toutes les fourrures qu'on admettait dans l'habillement des hommes plutôt que dans celui des femmes. Ces fourrures se vendaient à des prix énormes : on en faisait surtout des manchons et des doublures de manteaux. Les robes des magistrats étaient fourrées d'hermine; les collets des ecclésiastiques, de petit gris. L'usage des fourrures de toilette, quelquefois négligé pendant plusieurs années, reprenait subitement, par le seul fait d'un hiver rigoureux ; mais on ne soupçonnait pas à quel prix s'élevaient les belles fourrures, dans les pays du nord. Le marquis de la Chetardie, envoyé à Saint-Pétersbourg en 1740, comme ambassadeur de France, avait promis à la duchesse de Mailly de lui acheter en Russie une belle fourrure ; il s'adressa au duc de Courlande, qui lui apprit que toutes les fourrures, vraiment belles et rares, étaient réservées pour la czarine. Celle-ci, avertie du désir manifesté par l'ambassadeur, lui fit envoyer deux fourrures, dont l'une valait 30,000 livres et l'autre 70,000 ; il n'en savait pas la valeur, et quand il voulut les payer, le duc de Courlande lui dit que c'était une bagatelle et que l'impératrice était charmée de lui faire ce petit plaisir. L'arrivée de ces fourrures à la cour de France fiit un événement, et la duchesse de Mailly fit mine de les offrir à la reine , qui refusa de les accepter sans l'agrément du roi.

Quelle que pût être la valeur des belles fourrures, les dames françaises en faisaient moins de cas que des belles dentelles, qui étaient loin d'atteindre aux mêmes prix. Les dentelles faisaient la richesse et l'élégance de la toilette en France. « Les rubans, les miroirs, les dentelles, écrivait un Sicilien vers 1692, dans une lettre sur Paris que Saint- Evremond nous a conservée, ce sont trois choses sans lesquelles les

Français ne peuvent vivre. » Le règne de Louis XIV avait été, en quelque sorte, le triomphe de la dentelle. Colbert, lors de la création des manufactures en tous genres qu'il faisait surgir dans toutes les provinces du royaume^ n'avait eu garde d'oublier une industrie qui y était établie de longue date, mais qui ne marchait pas encore de niveau avec l'industrie dentellière de l'Italie, des Pays-Bas et de l'Angleterre. Colbert souffrait de voir que la France fût, à cet égard, inférieure aux pays voisins. Il avait donc décidé le roi, qui partageait ses vues, à rendre une ordonnance, en date du 5 août 1665, autorisant l'établissement, « dans les villes du Quesnoy, Arras, Reims, Sedan, Château- Thierry, Loudun, Alençon, Aurillac, et autres du royaume, des manufactures de toutes sortes d'ouvrages de fil, tant à l'aiguille qu'au coussin, en la manière des points qui se font à Venise, Gênes, Raguse et autres pays estrangers ; quiseroient si^pelés points de France. » Une compagnie s'était donc formée pour exploiter le privilège accordé par le roi aux deux premières manufactures qui fabriquèrent le point de France : l'une était transportée à Alençon, qui lui donna son nom; l'autre restait près de Paris, dans le château royal de Madrid, au bois de Boulogne. Ces deux manufactures, oh l'on fabriquait une sorte de point de Venise modifié et perfectionné par un mode de travail plus compliqué et plus minutieux, procurèrent des bénéfices considérables aux actionnaires, mais la mort de Colbert leur porta un coup funeste : elles étaient dans un état de décadence complète au commencement du XVIIP siècle. A cette époque, Louis XIV ne s'intéressait plus à cette industrie de luxe et de vanité 5 l'étiquette de la cour ne commandait plus, à tout ce qui faisait l'entourage du roi, de ne porter que du point de France, et les fortunes particulières ayant subi des pertes qui correspondaient à celles de l'État, les plus riches et les plus courtisans se croyaient dispensés de s'obérer davantage pour faire de nouvelles dé* penses ; aussi bien, chaque famille aristocratique possédait-elle, depuis plusieurs générations, un amas d'anciennes dentelles, la plupart étrangères, qui n'avaient rien perdu de leur beauté ni de leur valeur. La production dentellière avait donc diminué dans toutes les manufactures françaises, qui n'avaient fait que quelques essais du point de

France à l'aiguille, et qui s'en tenaient à la vieille fabrication des dentelles au fuseau et des broderies en guipure. Les fabriques de Normandie continuaient à faire des dentelles communes, que les paysanes de la province n'avaient pas cessé, depuis trois siècles, d'ajouter à leur haute coiEFure; les fabriques de l'Auvergne, du Limousin et de la Lorraine faisaient aussi des dentelles de qualité inférieure, qui suffi-

saient aux besoins modérés de la bonne bourgeoisie ; et les dentelles si recherchées et si coûteuses de Valenciennes, d'Arras et des autres villes de la Flandre française, trouvaient des acquéreurs empressés par toute l'Europe, alors que la vente de ces magniliques ouvrages éprouvait en France un temps d'arrêt.

On ne pouvait pas s'apercevoir, d'ailleurs, que l'industrie dentellière fût gravement atteinte par le malheur des temps, car, dans les grandes cérémonies qui avaient lieu à la cour, on était ébloui de l'incroyable profusion de dentelles qui compostent une partie de l'habillement des femmes et qui accompagnaient celui des hommes. Ceux-ci avaient des sieinkerques ou cravates nouées négligemment, des manchettes, des jarretières, des noeuds de dentelles ; les femmes de tout âge portaient de

grandes et larges manches, qu'on nommait engageantes^ des fontanges^ coiffure formée de trois ou quatre rangs de point monté sur des fils de laiton, des revêtements de corsage, des demi-jupes, en dentelles. Le roi, si passionné dans sa jeunesse pour ce genre de luxe, en faisait toujours parade, mais avec indifférence et ennui; il laissait les dentelles étrangères reprendre le dessus dans leur lutte sourde contre le point de France, la seule dentelle française qui leur eût fait échec pendant plus de vingt-cinq ans. On vit alors une recrudescence de faveur accordée à ces dentelles étrangères, par toutes les personnes capables de mettre leur bourse au service d'une passion que rien n'avait pu changer ni diminuer. En 1707, la recette des droits d'entrée sur la dentelle yenue du dehors montait à 200,000 livres, d'après le tarif douanier de 50 livres par livre pesant, ce qui suppose une valeur de 4,000,000 de dentelle, quoique les points de Venise et de Gênes restassent toujours prohibés. Si les dernières années du règne de Louis XIV furent désastreuses pour la fortune publique, on peut affirmer que le commerce de la dentelle n'eut pas à s'en ressentir, quoique la fabrication se fût bien ralentie par toute la France. Cette fabrication avait cessé presque absolument à Argentan ; elle était fort restreinte à Alençon, oîi 800 femmes seulement travaillaient au point de France, qui représentait à peine un commerce de 500,000 livres par an; elle ne donnait lieu à aucune exportation dans les villes normandes ; elle ne vivait, en Auvergne, que par l'imitation des points et des guipures d'Italie ; mais du moins elle était toujours prospère à Vîilenciennes, à Lille et à Arras, dont la production , il est vrai, ne prenait aucune extension, à cause de la lenteur du travail pour ce genre de dentelle rare et précieuse, qui faisait bonne concurrence à la dentelle de Bruxelles.

Les beaux jours de la dentelle revinrent avec la régence, qui donna un nouvel essor aux industries de luxe. La cour de France mérita, dans tout le XVIIP siècle, la qualification de œur des dentelles^ qu'on lui avait attribuée du temps de Louis XIV. La dentelle redevenait aussi nécessaire que le linge à toute personne de qualité, et les dépenses qu'elle motivait ne semblaient jamais trop exagérées. Tous les

habits des hommes et des femmes étaient garnis de dentelles ; tout le linge de corps, pour la nuit ainsi que pour le jour, avait un accessoire de points d'Italie, de Hongrie et d'Angleterre. En 1738, les dames d'honneur de la reine renouvelèrent, comme c'était l'usage chaque année, les garnitures de ses lits : il y avait des couvre-pieds garnis de dentelle pour le grand lit et pour les petits, et des taies d'oreiller garnies du même point d'Angleterre, qui coûtaient 30,000 livres. En 1740, lors du mariage de la fille aînée de Louis XV avec l'infant d'Espagne, on montra au cardinal de Fleury le trousseau, dans lequel le linge garni de dentelles avait coûté 625,000 fr. ce Je croyais, dit le vieux cardinal, en voyant tant de dentelles, que c'était pour marier toutes les sept Mesdames. y> {Mém. du duc de Luynes.) Ces folies de dentelles n'étonnaient personne, parce qu'on en avait sans cesse sous les yeux maint exemple plus ou moins frappant ; c'était un goût général, et ce goût allait volontiers jusqu'à la passion effrénée. Les hommes les plus graves ne se défendaient pas de cette faiblesse, et l'on rencontrait dans le monde des magistrats de tout âge qui portaient sur eux pour 15 ou 20,000 livres de dentelles en cravate, en jabot et en manchettes.

Louis XV eut aussi la manie des dentelles, mais dans son âge mûr, car, dans sa jeunesse, il ne souffrait pas que les gens de cour étalassent devant lui ce luxe efféminé ; il se faisait alors un malin plaisir de déchirer les dentelles de ses courtisans. Le comte de Maurepas entreprit de le corriger. Il se présenta un jour chez le roi , avec des manchettes magnifiques en point d'Angleterre : Louis XV s'approcha de lui aussitôt, et déchira en riant une de ses manchettes. Maurepas déchira l'autre luimême, et dit simplement : ce Cela ne m'a fait ni mal ni plaisir. y> Le roi rougit, et ne recommença plus. On ne sait si c'est là ce qui lui donna plus tard beaucoup d'indulgence pour les amateurs de dentelles. Monseigneur de Saint- Albin , fils du régent , archevêque de Cambrai , était un de ces amateurs ; son inventaire, après décès (1764), nous apprend qu'il avait quatre douzaines de paires de manchettes en malines, en point d'Alençon et en valenciennes. On remarque dans l'inventaire de la garde-robe du duc de Penthièvre, en 1738, entre autres articles de dentelles, « 4 aunes de point pour collet et manchettes de la chemise de

xrm* Biiscix, — urman , acixxcn rr artb. ~ 69

546 AItTS INDUSTRIELS.

nuit et garnir la coeffe, à 130 livres l'aune. » Cette tendance prononcée de la mode profita du moins à l'industrie dentellière, qui avait repr^ faveur en France. Paris ne fabriquait que des dentelles d'or et d'argent, qui se vendaient dans la rue Saint-Honoré et la rue des Bourdonnais, mais le commerce des dentelles françaises et étrangères , concentré dans la rucBéthizy, faisait des affaires énormes. Le point de France était devenu le point d'Alençon et le point d'Argentan, et ces deux villes avaient vu renaître leur ancienne prospérité ; Caen avait commencé, en 1745, à fabriquer de la blonde. Les fabriques de blondes se multiplièrent ; Voltaire essaya d'en fonder une à Ferney. « Vous avez vu

Flg. 198. — Poinl de CluntiU;; «poqna d< Lonla XVI.

cette belle blonde , façon dentelle de Bruxelles, qui a été faite dans notre village, écrivait-il à M"" de Saint-Julien en 1772. L'ouvrière qui a fait ce chef-d'œuvre est prête à en faire autant et en aussi grand nombre quand on voudra, et à très-bon marché, pour l'ancienne boutique du Chapt (la fameuse marchande de modes, à Paris) ; elle prendra une douzaine d'ouvrières avec elle, s'il le faut, et nous vous aurons l'obligation d'une nouvelle manufacture, s La fabrique de Chantilly, fondée au XVII' siècle par la duchesse de Longueville et protégée par la maison de Condé, s'était mise aussi à fabriquer de la blonde, qui ne fut jamais plus en vogue que sous' Louis XVI. Marie-Antoinette préférait auxplus magnifiques dentelles la blonde de France à fond d'Alençon semé de pois ou de mouches. Cependant la dentelle n'était pas en défaveur, en ce temps-là, oîi l'emploi des mousselines et des linons dans les toilettes de femme exigeait des garnitures de dentelles légères ; de là

un abus dans ces garnitures. C'est alors que la maréchale de Luxembourg, indignée d'un luxe aussi ridicule, envoya en présent, à sa petite- 611e, la duchesse de Lauzun, un tablier et six fichus de toile à torchons, garnis de beau point d'Angleterre. A cette époque , la dentelle . était tout, le reste ne comptait pas : « Un beau Monsieur, dit l'auteur du Tableau de Paris ea 1782, met une chemise blanche tous les

quinze jours ; il coud ses manchettes de dentelle sur une chemise sale. D C'est la révolution qui approche, et la dentelle va dispartûtre.

La tapisserie de haute lisse , qui était une des gloires industrielles de la France et qui devait tant de splendeur à la protection de Louis XIV, inspiré par Colbert et par le Brun , fut du moins préservée, dans le grand naufrage de la vieille société française, en 1789. La manufacture des Gobelins , celle de Beauvais, et même celle de la Savonnerie , qui n'était plus alors qu'une ombre de ce qu'elle avait été, furent adoptées par le

nouveau régime, qui les plaça sous la sauvegarde de la science. Pendant le X VHP siècle comme sous le règne de Louis XIV, c'était Fart, plutôt que la science qui dirigeait les manufactures de tapisseries de la Couronne. La fabrication , perfectionnée par une longue expérience traditionnelle, était arrivée à des résultats extraordinaires de tissage et de coloris ; mais les artistes de premier ordre qui dirigeaient cette fabrication, se préoccupaient moins des moyens matériels et mécaniquesi de l'exécution que de l'effet général de l'œuvre. La teinture des laines ne s'était pas améliorée depuis deux siècles, et l'on se servait toujours, par routine, des mêmes procédés en usage dans la manufacture sous François I" et sous Henri IV. Les tapissiers travaillaient, non plus d'après des cartons coloriés à l'état d'ébauche, mais d'après de véritables tableaux peints à l'huile, d'après les originaux des maîtres ; ils conservaient pourtant la liberté d'interprétation , et ils employaient, pour reproduire les effets de la peinture , un système de hachures qui leur permettait d'accuser les ombres et de bien rendre les dégradations de lumière ; mais ils ne songeaient pas encore à faire un trompe-l'œil, et à imiter tellement la peinture , que la tapisserie devînt une sorte de tableau. Oudry, directeur de la manufacture de Beauvais et en même temps inspecteur aux Gobelins (1737), avait fait faire, comme spécimen du genre, une tenture d'Esther^ d'après un tableau de de Troy, et cette tapisserie, qui tranchait avec toutes les tapisseries faites dans l'ancien système, avait eu un très-grand succès de curiosité et de surprise. Les tapissiers des Gobelins se révoltèrent contre la prétention qu'Oudry manifestait de modifier, suivant des errements nouveaux, tous les procédés de la fabrication. Cette lutte entre les peintres et les tapissiers dura jusqu'à la mort d'Oudry, qui fut remplacé par François Boucher, comme inspecteur des Gobelins (1755). Oudry n'avait pas cessé de se plaindre d que le malheureux terme de œloris de tapisserie^ accordé à une exécution sauvage , à un papillotage importun de couleurs acres et discordantes, fût substitué à la belle intelligence et à l'harmonie qui font le charme des tapisseries ; il avait voulu astreindre les tapissiers à donner à leurs ouwages tout l'esprit et toute l'intelligence des tableaux , en quoi réside seul le secret de faire des tapisseries de

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