‹ XVIIIme siècleChapitre 10 sur 72 · LE JEU · texte numérisé non relu

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jours grandement occupée du lever et du coucher du roi, et faite par là même pour toutes les grâces, exactement des grâces, mais cette noblesse enchaînée par l’indigence, sur qui le soleil ne se lève que pour éclairer sa misère, et qui n’a point d’ailes pour voler aux récompenses... Parcourons ces terres seigneuriales qui ne peuvent nourrir leurs seigneurs. Voyez ces métairies sans bestiaux, ces champs mal cultivés ou qui restent incultes, ces moissons languissantes, qu’un créancier attend, une sentence à la main, ce château qui menace ses maîtres, une famille sans éducation comme sans habits, un père et une mère qui ne sont unis que pour pleurer. A quoi servent ces marques d’honneur, que l’indigence dégrade ; ces armoiries rongées par le temps ; ce banc distingué dans la paroisse, où l’on devrait attacher un tronc au profit du seigneur; ces prières nominales, que le curé, s’il osait, convertirait en recommandation à la charité des fidèles; cette chasse, qui ne donne du plaisir qu’à ceux qui ont de l’aisance, et qui devient un métier pour ceux qui n’en ont pas ; ce droit de justice, qui s’avilit sous l’infortune et qui s’exerce mal? ))

A côté de cette noblesse pauvre et obscure, brillait, régnait en quelque sorte, la haute noblesse, qui avait aussi des châteaux, mais des châteaux superbes, antiques ou modernes, soigneusement entretenus au milieu d’immenses domaines féodaux. La fortune seigneuriale de cette haute noblesse était quelquefois bien compromise par des prodigalités excessives, et surtout par d’avides intendants. Le duc de Saint- Simon avoue, dans ses Mémoires , qu’il ne s’était jamais mêlé de l’administration de son bien ni de sa dépense domestique, parce qu’il se sentait incapable de le faire. Mais il ne fallait qu’un mariage opulent pour reconstituer cette fortune patrimoniale. La haute noblesse ne vivait pas dans ses terres ordinairement; elle n’y venait que de loin en loin, pour chasser ou faire des économies. Elle résidait d’habitude à Paris, dans les somptueuses demeures qu’elle y possédait et qui portaient les noms des familles les plus illustres, par exemple, les hôtels d’Aumont, de Beauvilliers, de Biron, de Montmorency, de Luynes, delà Force, de Noailles, de Praslin, de Soubise, etc. Les nobles propriétaires de ces beaux hôtels, si fastueusement décorés et meublés, avec cour d’honneur et jardin d'à-*

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grément, pouvaient y tenir un grand état de maison, avoir un nombreux domestique, donner des fêtes, réceptions, bals et dîners de cérémonie ; et le peuple prenait plaisir à voir passer dans la rue leurs carrosses armoriés, que surchargeait un monde de laquais poudrés et que précédaient les coureurs de voiture, tout dorés et tout galonnés, avec leurs longues cannes à pomme d’or.

Fig. 23. — Carrosses avec coureurs ( fac-similé , d’après Rigaud).

Cette noblesse de cour, cette noblesse riche, qui habitait Paris et Versailles, accaparait et se partageait les faveurs du roi, les pensions, les places et les fonctions lucratives, les grades à l’armée, les bénéfices ecclésiastiques et les honneurs de la cour. « Un gentilhomme, dit l’abbé Coyer, qui a fait une critique si fine et si mordante des moeurs de son temps, un gentilhomme est très-persuadé qu’on ne sert le roi qu’avec les armes : il veut que son fils aîné joue le beau rôle, et, en l’amusant d’un hochet, il lui montre une épée. L’enfant, grandit, et le premier coup d’œil sur sa vocation militaire lui découvre des agréments de toute espèce, des chiens, des chevaux, des habits galants, le jeu, la table : il donne à corps perdu dans le service du roi. ))

L’avocat Barbier complète ce croquis dans son Journal historique , où la noblesse n’est pas vue ni peinte par son beau côté : (( Les plus en crédit ont, à dix-huit ou vingt ans, un régiment, sans avoir au-

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cune pratique du militaire. Ils passent leur jeunesse dans le luxe et les plaisirs auprès des femmes 5 ils ont plus de politesse et d’éducation, mais ils n’ont aucune des sciences nécessaires, point de détails, beaucoup de valeur pour se battre, mais peu capables de commander ; c’est ce qui fait que nous avons si peu de bons généraux ou même de bons officiers généraux. )) Ces libertins, ces efféminés étaient pourtant, à la guerre, des héros : (( Nos jeunes gens, si frêles, si chétifs, si amollis par le luxe et le raffinement des plaisirs, disait avec admiration le comte d’Argenson, qui les avait jugés à la bataille de Fontenoy , n’en ont que plus de mérite à s’exposer volontairement aux chances de la guerre, tandis que nos pères, demi-barbares et fortement constitués, ne faisaient que s’abandonner à la fougue d’une impétuosité brutale. »

L’armée française et la marine n’avaient pas besoin de plus de trente mille officiers, et il y avait cent mille nobles, qui demandaient du service! Le gouvernement ne se préoccupait pas de ce que pouvaient devenir tant de jeunes désoeuvrés et indigents , qui ne voulaient servir que comme officiers, et qui sollicitaient en vain l’honneur de se faire tuer ou blesser sous les drapeaux.

La plupart des nobles végétaient misérablement dans leurs provinces. L’aîné de la famille était ordinairement au service, avec un grade d’officier; mais ses frères et ses sœurs avaient bien de la peine à vivre sur la terre de leurs ancêtres ; car ils ne pouvaient, sous peine de déroger, s’occuper de commerce et d’industrie. Le père se voyait donc forcé de faire de son second fils un prêtre ou un moine ; de ses filles, qu’il ne mariait pas, faute de dot, des religieuses, sans avoir consulté leur vocation. L’état ecclésiastique n’était pas, du moins pour les nobles, une condition incompatible avec la noblesse.

Il y avait aussi un grand nombre de bénéfices, abbayes, prieurés, canonicats, prébendes, qui appartenaient de droit aux jeunes nobles, mais surtout et presque exclusivement à la noblesse de cour. On ne les accordait que bien rarement au mérite; la faveur seule en désignait ordinairement les titulaires. Un seigneur qui avait quelque crédit en cour obtenait, sans trop de peine, qu’un de ses fils, souvent deux et trois, fussent (( couchés sur la feuille des bénéfices ; » qu’une de ses

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filles fût chanoinesse ; que ses parents et ses proches se trouvassent nantis de bonnes rentes sur les biens de l’Eglise. Cependant, comme les jeunes nobles à pourvoir étaient dix fois plus nombreux que les bénéfices à donner, on avait eu l’idée d’en faire des chevaliers et des abbés , lesquels, en général, n’avaient rien de militaire ni d’ecclésiastique que le titre qu’ils s’attribuaient, pour chercher fortune dans le monde.

La noblesse de province, néanmoins, restait hère ef> digne dans sa pauvreté, et ne s’humiliait jamais devant la roture parvenue et enrichie. La noblesse de cour, au contraire , se montrait de plus facile accommodement vis-à-vis des gens en place, et ne se faisait pas scrupule de flagorner quiconque avait du crédit auprès du roi, des princes et des ministres. Ainsi, lorsque le cardinal de Fleury, premier ministre de Louis XV, eut fait de son ancien laquais Barjac le dispensateur des grâces et des faveurs du pouvoir, on vit les plus grands seigneurs de France s’oublier et s’avilir, en devenant les courtisans et les commensaux de Barjac. La noblesse n’avait d’ailleurs jamais cru déroger en servant le roi , quel que fût la servilité et la bassesse des fonctions. Aussi, comme le disait l’abbé Coyer, (( pour être quelque chose , une grande partie de la noblesse reste dans le rien. »

Le régent Philippe d’Orléans n’avait jamais eu beaucoup d’estime ni de bienveillance pour la noblesse ; toutefois il approuva de nouvelles poursuites contre les faux nobles, parce que les amendes augmentaient les revenus du roi, sans soulever aucun murmure. En conséquence, la recherche des usurpateurs de noblesse fut continuée impitoyablement depuis 1 année 1716 jusqu’en 1718, ainsi que le recouvrement des droits de franc-fief sur tous les roturiers possédant des biens nobles, malgré les privilèges et les exceptions attachés à leur anoblissement. Le nombre des anoblis ne s’accrut qu’après la mort du duc d’Orléans, qui, dans deux circonstances éclatantes, avait manifesté son peu de sympathie pour la noblesse de race. Les gentilshommes bretons, impliques dans la conspiration de Cellamare et complices du duc du Maine, avaient ete condamnés à différentes peines capitales et infamantes : les efforts de toute la noblesse de France furent impuissants a empecher leui execution. Le 27 mars 1720, quatre de ces gentils-

Hôtel de Rohan-Soubise, d’après Rigaud.

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hommes eurent la tête tranchée à Nantes; seize autres furent pendus en effigie. La veille, à Paris, le jeune comte de Horn avait été roué vif sur la place de Grève, pour avoir assassiné un riche agioteur de la rue Quincampoix, qu’il voulait voler. (( Je mérite la roue, aurait dit l’assassin en se résignant à subir la peine de son crime, mais j’espérais qu’en considération de ma famille, on changerait mon supplice en celui d’être décapité. )) On prétendit que la commutation de cette peine infamante eût été accordée par le régent, sans l’insistance de l’abbé Dubois et de Law, qui auraient déclaré, suivant Duclos, « que le peuple ne serait nullement satisfait et se trouverait humilié de la distinction du supplice pour un crime si noir et si public. » On n’avait donc pas tenu compte des anciens privilèges de la noblesse, qui en fut indignée.

Après la régence, la noblesse reprit pied dans l’Etat et ne cessa de gagner du terrain dans le gouvernement , où elle avait été momentanément menacée, attaquée et presque opprimée par les parvenus de la finance et de la politique. Louis XV, obéissant aux conseils et aux influences de son gouverneur, le maréchal de Villeroy, s’était placé à la tête de sa vieille noblesse et lui confiait les destinées de la royauté. Ce fut la mise en pratique du système féodal du savant comte de Boulainvilliers, qui regardait les nobles comme des servitenrs inféodés au roi. Le président de Montesquieu, nonobstant ses attaches à la secte des philosophes qui s’étaient posés en ennemis irréconciliables de toute noblesse héréditaire, se souvint qu’il était noble de robe, et n’hésita point à dire dans Y Esprit des lois : « La noblesse entre, en quelque façon, dans l’essence de la monarchie. )> Voltaire, qui avait aussi une petite noblesse de robe, comme fils d’un notaire du roi, se rangeait indirectement à l’avis de Montesquieu et reconnaissait la nécessité d’une noblese dans un état monarchique, tout en blâmant les abus qui découlaient de cette antique institution en décadence : (( Dans toute monarchie modérée ou les propriétés sont assurées, disait-il, il y aura des familles qui, ayant conservé des richesses, rendu des services pendant plusieurs générations, obtiendront une considération héréditaire; mais il y a loin de là à la noblesse, à ses exigences, à ses prérogatives, aux chapitres nobles, aux tabourets, aux cordons, aux cer-

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tificats des généalogistes, à toutes ces inventions nuisibles et ridicules dont une monarchie peut sans doute se passer. ))

La royauté , le gouvernement , firent pourtant quelques concessions aux idées philosophiques, adoptées par les nobles eux-mêmes. Ainsi, on demandait depuis longtemps que les nobles pussent se livrer au négoce, sans s’exposer à perdre, par dérogeance, leurs privilèges de noblesse. Mais d’excellents esprits, dénués de préjugés, ne persistaient pas moins à tenir le commerce pour incompatible avec la noblesse, malgré l’exemple de l’Angleterre et de la plupart des autres nations. Montesquieu lui-même devait soutenir cette thèse, sans invoquer pourtant le principe de la dérogeance : « Ce serait le moyen , disait-il , de détruire la noblesse, sans aucune utilité pour le commerce. )) Cependant, le conseil d’Etat, dans son arrêt du 27 avril 1727, remit en vigueur celui de décembre 1701, tombé en désuétude, lequel avait fait une distinction formelle entre le marchand et le commerçant, pour déclarer que le grand commerce ne pouvait être un motif de dérogeance. Le commerce en gros, surtout le commerce maritime et colonial, était donc offert à la noblesse comme une carrière honorable et digne d’elle; mais les préjugés et même la jurisprudence nobiliaire continuèrent à interdire aux nobles l’exercice de la profession commerciale. Il fallut qu’en 1756 l’abbé Coyer, au nom de tous les économistes, invitât la noblesse à se faire commerçante : (( Devenez, disait-il, pour la patrie, les nourriciers des terres, la vie des arts, le soutien de la population, l’appui de notre marine, l’âme de nos colonies, le nerf de l’Etat, les instruments de la fortune publique. )>

Au moment où l’on semblait se relâcher des anciennes exigences de la noblesse, l’étiquette, qui n’avait jamais été plus sévère à la cour, s’établissait en quelque sorte sur des bases fixes et durables, en réglant minutieusement les droits et les privilèges des nobles.

Ce fut sous le règne de Louis XV que des arrêts du conseil d’Etat réglementèrent, d’une manière définitive, les conditions imposées pour être reçu dans les pages de la chambre du roi, dans les pages de la grande et de la petite écurie, où les jeunes gens de la meilleure noblesse briguaient l’honneur d’être admis, pour y faire, outre leur

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service auprès du roi, leurs académies , c’est-à-dire pour s’y perfectionner dans l’escrime, la danse, l’équitation, en un mot dans tous ces exercices du corps, qui jouaient autrefois un rôle si important dans 1 é-

Fig. 24. — La leçon d'équitation fd'aprèsJParrocel. (Comrfmniqué par M. Bonnardot.)

ducation aristocratique, et servaient de préparation à la vie militaire en meme temps qu’à l’existence du courtisan. Ces conditions n’étaient pas pécuniaires ; elles consistaient dans les preuves de noblesse, que chaque candidat devait produire et faire vérifier par le juge d’armes de France avant d’être déclaré admis dans ses prétentions.

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Pour se faire une idée du nombre de pièces et de documents qu’on devait fournir en original authentique pour la constatation des preuves de noblesse, il suffira de savoir que, pour entrer dans les pages de la

Fig. 25. — Parade de prime sur un coup de seconde.

Fig. 26. — Désarmement sur le coup de tierce ou quarte sur les armes. (Tiré d'un traité d’Escrime, publié par Angelo en 1760.)

Grande-Écurie, il fallait appartenir à la noblesse militaire depuis l'an 1550, et que le gentilhomme qui se présentait pour la Petite-Écurie était tenu de prouver les degrés de sa filiation depuis son quatrième aïeul, c’est-à-dire depuis l’an 1560, sans aucun anoblissement. Pas de

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sous-lieutenant dans les gardes du corps qui n’eût prouvé une noblesse ancienne de trois siècles et demi.

C’était bien autre chose pour obtenir les honneurs de la cour, as-

Fig. 27. — Position après avoir désarmé sur le coup de tierce.

(Tiré du même traité.)

sister au jeu du roi (voir la planche coloriée), ou monter dans ses car rosses : quiconque, homme ou femme, voulait être présenté au roi, avait à produire, devant les généalogistes des ordres royaux, trois titres établissant clairement sa filiation depuis le commencement du XVe siècle.

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C’est également à des vérifications de noblesse, très-rigoureuses et très-complètes, que se trouvait subordonnée 1 admission dans'les chapitres nobles d’hommes ou de femmes. Les nobles d’extraction étaient seuls admissibles, et l’on rejetait absolument les anoblis, du moins ceux de date récente, à quelques exceptions près, motivées et autorisées par le bon plaisir du roi.

C’est encore la noblesse qui ouvrait l’accès aux ordres de chevalerie, particulièrement au plus élevé des trois ordres proprement dits ordres du roi , c’est-à-dire à l’ordre du Saint-Esprit, fondé par Henri III,

Fig. 29. — Collier de l’ordre du Saint-Esprit, fondé par Henri III.

Fig. 30. — Collier de l'ordre du Saint-Esprit d'au delà de monts , établi par les Papes , et confirmé par diverses ordonnances des rois de France.

dont le roi était le chef direct, et qui ne comptait pas plus de cent chevaliers. Des deux autres ordres, l’un, celui de Saint-Louis, fondé par Louis XIV, était purement militaire 5 l’autre, celui de Saint-Michel, remontant à Louis XI, n’était pas inaccessible à la bourgeoisie anoblie, et particulièrement à la robe. Enfin, on exigeait neuf degrés de noblesse sans principe connu ou remontant à une date incertaine, pour l’admission dans l’ordre de Saint-Lazare de Jérusalem, ordre trèsancien, auquel Henri IV, en 1608, joignit celui de Notre-Dame du Mont-Carmel, et qui fut confirmé par Louis XIV en 1664 et par Louis XV en 1722.

Les généalogistes des ordres du roi et les juges d’armes de France n’étaient pas toujours, dit-on, incorruptibles, quelle que fût la probité

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proverbiale des d’Hozier et des Clairambault. Mais les commissaires généraux, députés pour les recherches de noblesse, ainsi que leurs agents subalternes, se prêtaient à des fraudes et à des accommodements de conscience , à l’égard de certains personnages qui n’auraient pu faire valoir des titres douteux ou mensongers. La fabrication de faux titres

Fig. 31 et 32. — Grand-croix et collier de l'ordre loyal et militaire de Saint-Lazare de Jérusalem et hospitalier de Notre-Dame du Mont-Carmel.

Fig. 33. — Ordre de la Sainte- Ampoule, fondé, d'après la tradition, par Clovis, et très-rare.

Fig. 34. — Ordre des Comtes de Lyon, institué par Louis XV, en 1745.

de noblesse était un art qu’on avait poussé fort loin à cette époque, et qu’on exerçait presque impunément sous l’œil sévère des généalogistes les plus respectables. La marquise du Prat dit à ce sujet, dans de charmants Mémoires publiés récemment par un de ses descendants, qu’elle aurait voulu voir «c condamner au feu bien des procureurs généraux près de certains parlements, et envoyer aux galères dix notaires de leur

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ressort, pour avoir falsifié, par complaisance, par intérêt ou autrement, des actes qui rendaient nobles des gens qui l’étaient peu, et pour avoir inventé des berceaux à des familles qui n’avaient que des nids et des crèches. »

Louis XV, qui sentait son trône ébranlé sans cesse par les audacieuses atteintes de l’autorité parlementaire, toujours en lutte avec l’autorité royale, devait naturellement s’appuyer sur la noblesse de race, qu’il voyait à regret s’affaiblir et s’éteindre autour de lui. Ce n’était point assez de refaire et de raviver cette noblesse, en greffant de nouvelles branches sur de vieux troncs qui n’avaient plus que des racines nobiliaires, en renouvelant avec des lettres de maintenue et de confirmation la filiation des familles nobles prêtes à disparaître : le roi et ses ministres portèrent les yeux sur les jeunes nobles destinés à prendre du service dans l’armée, et qui n’avaient pas même le moyen d’acquérir une éducation militaire avant de devenir officiers. Telle fut l’origine de l’Ecole royale militaire, créée en 1751, où les enfants nobles, sans fortune, étaient reçus dès l’âge de huit ans, et soigneusement élevés jusqu’à l’âge où ils devaient sortir avec le grade de sous-lieutenants. En même temps, Louis XV eut l’idée d’opposer, en quelque sorte, à la noblesse acquise par les charges et les offices civils, une noblesse militaire conquise avec l’épée sur les champs de bataille. L’édit de novembre 1750 accorda donc les privilèges de la noblesse héréditaire à tous les officiers généraux non nobles alors en activité, et à tout autre officier non noble ayant obtenu, quoique sans preuves de noblesse, un grade inférieur à celui de maréchal de camp, mais seulement après trente ans de services non interrompus, pendant lesquels il serait exempt de la taille et de la capitation.

Le but de ces créations du roi était évidemment de former une nouvelle noblesse militaire, pour contre-balancer les envahissements de la noblesse de robe et d’office, car il fallait pourvoir promptement à la décadence et à la diminution de l’ancienne noblesse de race. (( Si nous taisions la revue de notre pauvre noblesse, écrivait l’abbé Coyer en 1756, qu’y verrions-nous? Un aîné, s’il le peut, prend le parti des armes. Se mariera-t-il un jour? Il l’ignore. Les cadets épousent une croix

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de Malte, un rabat ou un froc. Souvent même, sans embrasser aucun état, ils restent dans un célibat aussi dangereux qu’inutile, et les filles vont immoler leur fécondité dans un cloître. » Les nobles qui acceptaient certaines mésalliances, ne se piquaient pas de trouver des titres de noblesse dans la dot de l’épouse : ils ne demandaient que des titres de rentes, car ils savaient ne pas déroger en contractant des

Fig. 35 et 3S. — Grand-croix et Collier de l'ordre des Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, dit de Malte.

mariages roturiers qui les enrichissaient; ils nommaient cela fumer leurs terres. On comprend que de pareils mariages n’étaient que rarement consacrés par la sympathie des époux. Aussi, l’habitude des grands nobles et des grands seigneurs répugnait-elle à cette bonne intelligence conjugale, qui semblait être une des conditions ordinaires de la haute bourgeoisie. Il y avait ordinairement, dans la noblesse, séparation presque complète entre le mari et la femme, vivant chacun de son côté, et ne se montrant ensemble que dans des cérémonies d’étiquette et dans des circonstances extraordinaires. Ce dédain, cet abandon des moeurs et des devoirs intimes de la famille, ne contribuèrent pas peu à la déchéance des nobles. Leur genre de vie, d’ailleurs, ne les faisait pas trop respecter de leurs inférieurs : ils se diminuaient euxmêmes, en raison de l’opinion défavorable et fâcheuse qu’ils donnaient d’eux par leur luxe ruineux, leur orgueil, leur arrogance et leur despotisme. Ce luxe même, qui caractérisait le grand seigneur, accusait

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trop souvent aussi l’énormité de ses dettes ; mais , comme le disait l’auteur des Bagatelles morales (le judicieux abbé Coyer), « c’est être bien peuple de s’inquiéter sur ses dettes; elles annoncent, elles confirment la grandeur. Il y a à parier qu’un seigneur de deux millions est plus grand seigneur, d’une moitié en sus, que celui qui n’en doit qu’un. »

Le dernier acte de Louis XV relatif à la noblesse , fut considéré comme une grave atteinte aux droits des nobles ; il ne s’agissait pourtant que d’une mesure de fiscalité, destinée à remplir les coffres du roi. Une ordonnance royale du 29 juillet 1760, adressée au tribunal des maréchaux de France, imposa une taxe de trente livres à tous ceux qui avaient des armes et étaient autorisés à les porter, à commencer par les princes du sang; une autre taxe de deux cent vingt livres à ceux qui n’auraient pas fait régler leur droit depuis 1700; et une taxe de deux cent cinquante livres à ceux qui, n’avant pas d’armoiries, voudraient en prendre. Mais le parlement de Paris refusa d’enregistrer cette ordonnance et fit défense de l’exécuter. Le roi n’osa pas persister dans un projet qui lui eût rapporté vingt-cinq ou trente millions, mais qui lui aurait aliéné les sympathies des nobles, en pesant assez lourdement sur la noblesse provinciale, et en multipliant d’une façon déplorable les armoiries, dans un temps où l’usage de mettre les armes sur les carrosses, la vaisselle et les cachets, ne donnait lieu à aucune recherche sur les titres de noblesse.

Louis XVI, en montant sur le trône, ne songea pas à reconstituer la noblesse par un nouveau code nobiliaire, mais il jugea utile de conserver autant que possible Les débris de la noblesse ancienne, territoriale et militaire. De là, l’exigence plus rigoureuse des preuves de noblesse qui devaient être produites pour être admis dans les ordres, monter dans les carrosses du roi, entrer dans la Grande-Ecurie, ou obtenir les grades de l’armée. Il y avait encore, à cette époque, une fureur de paraître noble, à la cour surtout et dans l’aristocratie financière. Quant à la situation réelle de la noblesse, elle était bien précaire. c( La noblesse, dit le marquis de Bouillé dans ses Mémoires , avait éprouvé de grands changements encore ; elle avait perdu, non-seulement son ancienne splen-

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deur, mais même jusqu’à son existence, et elle était entièrement décomposée. Il y avait en France à peu près 80,000 familles nobles. Dans

Fig. 37. — Grand Écuyer (Prince de Lorraine, 1718),

Fig. 38. — Carrosse de la maison du roi ; fac-similé, d'après Eigaud.

cette nombreuse noblesse, il existait environ mille familles dont l’origine se perdait dans les temps reculés de la monarchie. Parmi celles-ci, on en voyait à peine deux ou trois cents qui avaient échappé à la misère et à l’infortune. On remarquait encore quelques grands noms, à la cour, rappelant le souvenir de grands personnages qui les avaient illustrés, mais trop souvent avilis par les vices de ceux qui en avaient

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hérité. On rencontrait dans les provinces quelques familles dont l’existence et la considération avaient surnagé, en conservant le patrimoine de leurs pères, malgré les bornes qu’on avait mises aux substitutions qui auparavant étaient perpétuelles chez les nobles, ou plutôt en réparant la perte de la fortune de leurs pères par des alliances avec des familles plébéiennes. Le reste de cette ancienne noblesse languissait dans la pauvreté, et ressemblait à ces chênes antiques, mutilés par le temps , dont il ne reste que le tronc dépouillé. »

Quelques scandales publics , tels que la banqueroute du prince de Guéméné en 1782, des actes de violence inqualifiables et restés impunis , avaient achevé d’amoindrir la considération qui s’attachait aux grands noms historiques, ce qui fit dire à Mercier, dans son Tableau cle Paris , que ces grands noms « méritaient la considération personnelle, mais qu’il était également difficile de les porter et de propager leur lustre. »

Louis XVI, tout partisan qu’il fût des principes philosophiques d’égalité devant la loi et devant la société, essaya de redonner un peu d’éclat à la noblesse d’extraction, en ordonnant que tous ceux qui seraient proposés pour être nommés à des sous-lieutenances d’infanterie ou de cavalerie, fussent tenus de faire les mêmes preuves de noblesse que ceux qui étaient présentés pour être admis et élevés à l’Ecole royale militaire (22 mai 1781). Plus tard, il décida que les nobles seuls seraient admissibles dans les collèges de la marine (janvier 1786).

On vit alors, sous l’influence de ce retour aux anciens privilèges, renaître et grandir la prépondérance des juges d’armes. Cependant Henri Chérin , conseiller à la cour des aides et généalogiste des ordres du roi, n’hésitait pas à déclarer, en tête de son Abrégé chronologique d'édits , etc ., concernant la noblesse (1788), que, (( dans cette multitude innombrable de personnes qui composent l’ordre des privilégiés, à peine un vingtième peut-il prétendre véritablement à la noblesse immémoriale et d’ancienne race. »

Ces tentatives étaient condamnées à rester impuissantes, et ne pouvaient que retarder, mais non arrêter la marche des idées nouvelles que les écrits des philosophes avaient partout répandues. Aussi l’or-

Ouverture des États généraux en 1789.

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donnance de Louis XYI, qui attribuait aux nobles seuls tous les grades d’officiers dans l’armée, ne servit-elle qu’à exciter des plaintes et des ressentiments. « L’injustice et l’absurdité de cette loi, dit Mme Campan dans ses Mémoires , fut sans doute une cause secondaire de la révolution. Il fallait tenir à cette classe honorable du tiers état, pour connaître le désespoir ou plutôt le courroux qu’y porta cette loi.... Une autre décision de la cour, qui ne pouvait être annoncée par un édit, ajoute Mme Campan, fut qu’à l’avenir tous les biens ecclésiastiques, depuis le plus modeste prieuré jusqu’aux plus riches abbayes, seraient l’apanage de la noblesse. »

Ces faveurs exorbitantes accordées à la noblesse de race, aux approches d’une révolution sociale, eurent pour conséquence d’exalter les prétentions des nobles et de fortifier l’opposition du tiers état. 11 y avait pourtant, à ce moment-là, une sorte de recrudescence dans la noblomanie. On ne parlait que blason, on ne s’occupait que de généalogies, on mettait partout des armoiries. Les comtes, les barons et les chevaliers pullulaient, en dépit des protestations du généalogiste des ordres du roi, qui n’osait poursuivre personne en usurpation de noblesse et de titres nobiliaires. (( Ces nobles , disait Mercier, sont bien les plus grands ennemis de nos mœurs nationales : ils s’obstinent à ne vouloir payer qu’en généalogie. C’est aux ligues secrètes des adversaires de tout mérite, que sont dues certaines délibérations intérieures qui tendent à fermer le plus de portes qu’il est possible aux talents personnels. )) Mercier n’osait pas désigner plus clairement les édits de Louis XVI en faveur de la noblesse de race.

La suprême manifestation de cette noblesse fut un acte de gouvernement, lors de la nomination des membres de l’assemblée des notables (1787), et surtout à l’époque de la formation des états généraux de 1789. Mais ces états généraux, où le tiers état avait autant de députés que le clergé et la noblesse réunis, allaient voir disparaître la noblesse, avec tous ses droits et tous ses privilèges, dans la séance de nuit du 4 août, où les nobles eux-mêmes semblèrent vouloir justifier cette fatale prédiction de Mercier : « Aujourd’hui que la noblesse n’a ni plus de vrai courage, ni plus de vrai génie que la portion éclairée

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et patriotique de la nation, l’égalité revient insensiblement et de plein droit. Les services rendus au trône, à la nation, aux arts, ne doivent plus se distinguer d’après des syllabes plus ou moins longues : l’homme, plus que jamais, est le noble fils de ses oeuvres. ))

Fig. S9. — Une dame de qualité ; fac-similé, d'après Rigaud.

LA BOURGEOISIE

Rôle de la bourgeoisie. — Affaiblissement de ses caractères primitifs. — La grande, la moyenne, la petite bourgeoisie. — Mœurs bourgeoises. — Les bourgeois de province. — La bourgeoisie à la veille de la révolution. — Le tiers état.

otre bourgeoisie n’avait pas cessé de perdre son caractère originel et ses anciennes pérogatives, pendant le règne de Louis XIV, qui se souvenait toujours de la Fronde, et qui considérait les aspirations politiques des bourgeois comme des tendances séditieuses contre son autorité absolue. Aussi, ce vieux levain de l’opposition bourgeoise 11e s’était-il conservé que dans les parlements, la dernière et la plus haute expression de l’aristocratie roturière. A vrai dire, le corps de la bourgeoisie, ce corps puissant et jaloux de ses droits, n’existait plus au commencement du dix-huitième siècle, ou du moins n’exerçait plus nominativement aucune influence directe, aucun rôle actif dans l’Etat. On avait toujours un prévôt des marchands et des échevins à Paris, pour l’administration de la

capitale ; les autres villes du royaume étaient également administrées par des municipalités éligibles ; mais, nulle part, le bourgeois ne s’attribuait, du fait seul de la bourgeoisie, une ingérence dans les affaires du gouvernement : il se bornait à des critiques plus ou moins réservées, à des épigrammes, à des chansons, quand il sortait par hasard de son indifférence passive.

Montesquieu n’a pas meme daigné nommer la bourgeoisie, lorsqu’il l’enveloppait’, en quelque sorte, dans la robe, en disant ( Lettres persanes) : (( Il y a en France trois sortes d’états : l’Eglise, l’Epée et la Robe. Chacun a un mépris souverain pour les deux autres. Tel, par exemple, que l’on devrait mépriser parce qu’il est un sot, ne l’est souvent que parce qu’il est homme de robe. » A cette époque, on trouvait bien peu de membres de la bonne bourgeoisie qui, soit à Paris, soit dans les provinces, daignassent revendiquer, pour eux et pour leur famille, cette demi-noblesse bourgeoise que les rois de France, depuis Jean Ierjusqu’à Henri II, avaient octroyée aux notables de leurs bonnes villes. Ils s’intitulaient encore bourgeois de Paris , sur leurs billets d’enterrement et sur leurs épitaphes, lorsqu’ils venaient à mourir dans l’exercice d’un négoce, mais la plupart, de leur vivant, auraient cru déchoir, en se qualifiant du nom de bourgeois.

Cette qualification était devenue presque une injure, du moins dans certaines acceptions. La décadence du titre de bourgeois datait surtout du Bourgeois gentilhomme de Molière. La Fontaine, dans une de ses fables, avait contribué aussi à le rabaisser par ces vers, qui frappaient juste sur un des travers ordinaires de la bourgeoisie :

Se croire un personnage est fort commun en France j On y fait l’homme d’importance,

Et l’on n’est souvent qu’un bourgeois.

C’est proprement le mal frauçôis.

Le proverbe aidant, on avait attaché à ce nom de bourgeois , jadis si respecté et si respectable, un sens peu flatteur et comme une empreinte de ridicule. La comédie s’en était emparée, pour le rendre presque méprisable, en faisant ressortir ce qui devait, au contraire, le rehausser

LA NOBLESSE

et le mettre en relief. C’était vivre bourgeoisement , que de payer ses dettes ou plutôt de n’en pas avoir ; c’était penser et agir en bourgeois , que de se marier pour faire un bon ménage et devenir ainsi un mari bourgeois , et même très-bourgeois , comme le dit Léandre dans la co-

Fig. 40. — Le bourgeois, la bourgeoise, leur enfant; d'après les Costumes français de Dupin.

médie du Philosophe marié de Destouches, en se rappelant sans doute ce vers railleur de la Fontaine :

Laissons les bons bourgeois se plaire en leur ménage.

C’est au théâtre contemporain qu’il faudrait demander une peinture fidèle de la bourgeoisie de robe, dans les quinze dernières années du règne de Louis XIV. Dancourt l’a mise en scène dans plusieurs comédies pleines de naturel et de malice, principalement dans les Bourgeoises à la mode et dans les Bourgeoises de qualité. Ce sont des femmes,

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

veuves de notaire, de greffier, d’élu, de commissaire, qui professent le dédain le plus profond ou l’indifférence la plus complète pour leurs maris, qui se consument au jeu, qui empruntent à gros intérêts, qui font de folles dépenses de luxe, et qui n’ont pas d’autre ambition que d’avoir pour gendre un homme titré ou de se faire épouser elles-mêmes par de grands seigneurs ruinés. Ici, c’est la femme du notaire Simon, « une des plus grandes dépensières qu’il y ait au monde : il ne lui manque que de l’argent. C’est une femme de fort bon sens, qui aime les plaisirs, le jeu, la compagnie; on lui a persuadé de donner à jouer chez elle. » Le mari, qui n’a pas moins de reproches à se faire sous divers rapports, veut adresser des remontrances à son incorrigible moitié; celleci lui répond d’un air superbe : « Il me faut de la musique trois jours de la semaine seulement; trois autres après-dînées, on jouera quelques reprises d’ombre et de lansquenet, qui seront suivies d’un grand souper; de manière que nous n’aurons qu’un jour de reste, qui sera le jour de conversation : nous lirons des ouvrages d’esprit, nous débiterons des nouvelles, nous nous entretiendrons des modes, nous médirons de nos amies, enfin nous emploierons tous les moments de cette journée à des choses purement spirituelles. )) Maître Simon, « qui est bourgeois des pieds à la tête, )) ne trouve rien à répondre à cela, car les deux époux ne sont pas en plus mauvaise intelligence que beaucoup de bourgeois à la mode. Quand on demande à la soubrette comment ces époux-là vivent ensemble, elle réplique aussitôt : « Comme un mari et une femme. Ils sont toujours fâchés, se querellent souvent, se raccommodent peu, boudent sans cesse, se plaignent fort l’un de l’autre, et peut-être ont tous deux raison. ))

Là, c’est Mme Blandureau, femme d’un procureur au Châtelet, une bourgeoise de qualité, qui explique pourquoi elle ne peut se passer de jouer : « Que voulez-vous qu’on fasse de mieux? et à la campagne surtout! » Le mari ne trouve pas bon qu’une femme placée, un o, femme en charge , passe ainsi le jour et la nuit au jeu : (( Quelle extravagance, s’écrie-t-il, de rassembler huit ou dix femmes, plus ridicules l’une que l’autre, qui ne sont pas de vos amies, pour leur donner à souper, leur faire manger votre bien ! » Mme Blandureau n’était pas plus folle que sa

Le Bal paré, d’après Augustin de Saint- Aubin.

LA BOURGEOISIE

cousine la greffière, qui, maîtresse d’une belle fortune après la mort de son greffier, ne songeait qu’à lui donner un successeur emprunté à la noblesse : (( Je ne veux qu’un nom, moi! s’écriait-elle, c’est ma grande folie ! )) La bourgeoise qui avait épousé un noble pouvait espérer, du moins, que sa situation n’aurait rien d’humiliant ni d’indigne d’elle, surtout si elle donnait des héritiers à son mari, héritiers d’extraction noble,

Fig. 41 . — Le Jeu ; tiré des Occupations des Dames , par Chodovieski. (Communiqué par M. Eug. Sauzay.)

malgré l’origine bourgeoise ou roturière de la mère. Mais, au contraire, le bourgeois qui épousait une fille noble n’avait à en attendre que des mépris et des avanies. Dans V Ecole des bourgeois , excellente comédie de d’Allainval, représentée en 1728, M. Mathieu raconte en ces termes

ses déceptions conjugales : (( Riche banquier, par un fol entêtement de

noblesse, j’épousai une fille qui n’avait pour bien que ses aïeux. Quels chagrins, quels mépris ne m’a-t-elle pas fait essuyer, tant qu’elle a vécu ! Elle et toute sa famille puisaient à pleines mains dans ma caisse, et elle ne croyait pas que je l’eusse encore assez payée. Je n’étais son mari qu’en peinture: elle craignait de déroger avec moi. En un mot, j’étais le Georges Dandin de la comédie ! ))

XVIIIe SIÈCLE, III. — INSTITUTIONS. — Il

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

Ce qui distinguait, en effet, des alliances nobles les ménages bourgeois, c’était, généralement, la bonne harmonie qui régnait entre les deux époux, lesquels vivaient ensemble et n’en rougissaient pas, tandis que dans la noblesse le mari et la femme affectaient de vivre séparément, du moins en public. Ces ménages bourgeois ne causaient pas de scandale et pouvaient passer pour heureux, lors meme que les époux n’avaient pas l’un pour l’autre une bien vive sympathie. Montesquieu, dans ses Lettres persanes, fait ainsi la peinture d’un de ces ménages bourgeois, en excusant les défauts de la compagnie bourgeoise : « Il y a, parmi nous, des mariages heureux et des femmes dont la vertu est un gardien sévère. Les gens dont nous parlons goûtent entre eux une paix qui ne peut être troublée ; ils sont aimés et estimés de tout le monde. Il n’y a qu’une chose, c’est que leur bonté naturelle leur fait recevoir chez eux toute sorte de monde : ce qui fait qu’ils ont quelquefois mauvaise compagnie. Ce n’est pas que je les désapprouve : il faut vivre avec les gens tels qu’ils sont. Les gens qu’on dit être de bonne compagnie ne sont souvent que ceux dont le vice est plus raffiné’, et peut-être qu’il en est comme des poisons, dont les plus subtils sont aussi les plus dangereux. »

Voici comment Dufresny, prédécesseur de Montesquieu, dépeignait à son tour, en parlant des cercles bourgeois , la compagnie bourgeoise, que la noblesse jugeait avec tant de dédain : « Le cercle bourgeois, — dit l’auteur des Amusements sérieux et comiques (1705), qui furent attribués à Fontenelle, parce qu’ils semblaient dignes de lui, — le cercle bourgeois est une assemblée familière, un conseil libre, où les affaires du prochain se jugent souverainement, sans entendre les parties. Là, le caprice préside, et c’est proprement là qu’on trouve autant d’opinions différentes qu’il y a de têtes : le même juge y est tantôt sévère et tantôt indulgent, tantôt grave, tantôt badin. On y passe, en un instant, du sérieux au comique, du grand au petit, et quelquefois une réflexion subite sur la coiffure d’ une femme empêche la décision d’un point de morale, qui était sur le tapis. On y prononce vingt arrêts tout à la fois : les hommes y opinent quand ils peuvent et les femmes tant qu’elles veulent ; elles y ont deux voix pour une. La liberté qui règne dans le cercle bourgeois

LA BOURGEOISIE

donne lieu à toutes sortes de personnes de s’y faire connaître et d’y connaître les autres : là, chacun parle selon ses vues, ses inclinations et son génie. » Dufresny passe en revue, avec beaucoup de finesse et de malice,

Fig. 42. — Les Mariés selon la coutume ; d’après Schenau.

les principaux types qui composent le cercle bourgeois : l’étourdi et le vieillard, l’indolent, la Lucrèce et la Laïs, le nouveau riche, la femme savante et le poète, l’héritier en deuil, le jeune magistrat, la joueuse, le joli homme ou l’homme à bonnes fortunes, l’homme doré et le valet, l’esprit de travers, et enfin le grand parleur, qui n’est autre qu’un noble égaré dans cette assemblée de bourgeois et de bourgeoises.

La bourgeoisie, comme la noblesse, se composait d’ailleurs de différentes classes qui restaient distinctes, séparées entre elles, et qui semblaient ne pas appartenir à un même corps, car les économistes et les philosophes n’avaient pas encore songé à grouper toutes les parties de ce corps social sous le vieux nom de tiers état , pour en former une puissance politique. Ce n’est qu’au milieu du règne de Louis XV qu’ils inventèrent cette définition du bourgeois , laquelle faisait contraste, dans Y Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, avec les railleries du théâtre sur les ridicules de la classe bourgeoise : « Le bourgeois est celui dont la résidence ordinaire est dans une ville ; le citoyen est un bourgeois, considéré relativement à la société dont il est membre. » Depuis cette définition catégorique du bourgeois , le mot ne fut presque plus employé que dans le peuple, pour qualifier les gens riches, et le nom de citoyen servit en quelque sorte à l’anoblissement général de la bourgeoisie. Voltaire, qui était né bourgeois, puisque son père était notaire au Châtelet de Paris, semble éviter de nommer les bourgeois dans ses ouvrages et dans ses lettres, mais il ne paraît pas très-empressé de les métamorphoser en citoyens, et quand il vient à parler d’eux, il leur donne dédaigneusement les noms de Parisiens et àe financiers. « Toi, voluptueux Parisien, dit-il en s’adressant à un personnage typique qui ne peut être qu’un bourgeois, toi qui n’as jamais fait d’autre grand voyage que celui de Dieppe pour y manger de la marée fraîche, qui ne connais que ta maison vernie de la ville, ta jolie maison de campagne, et ta loge à cet Opéra où le reste de l’Europe s’obstine à s’ennuyer ; qui parles assez agréablement ta langue, parce que tu n’en sais point d’autre, tu aimes tout cela, et tu aimes encore le vin de Champagne qui t’arrive de Reims, tes rentes, que l’hôtel de ville te paye tous les six mois; et tu dis que tu aimes ta patrie! » Voltaire, qui se flattait d’être un patriote et un citoyen, eut toujours quelque chose du bourgeois, flattant et courtisant les grands seigneurs, frondant et malmenant les nobles, aimant le luxe et la bonne chère, prêtant son argent à beaux intérêts, et prisant peu le peuple, tout en le caressant et en le glorifiant.

Il y avait, dans la bourgeoisie, plusieurs classes qui en étaient la plus haute expression et qui ne se montraient nullement jalouses d’en faire

LA BOURGEOISIE

partie : c’étaient les anoblis, les membres clés parlements et des cours souveraines, les financiers. Ils semblaient vouloir laisser aux gens de négoce et aux petits rentiers cette condition et ce titre de bourgeois , qu’on avait longtemps regardés comme si précieux et si honorables. Ils s’étaient eux-mêmes retranchés de la bourgeoisie, quoiqu’ils n’eussent aucune chance de se voir admis au rang des nobles, qui les repoussaient inexorablement en leur opposant la preuve de noblesse. Les lettres d’anoblissement, qui étaient assez fréquentes et qui notamment devaient

Fig. 43. — Ordre de Saint-Michel, l’un des ordres du roi, accessible aux artistes et aux bourgeois anoblis.

précéder toute nomination dans l’ordre de Saint-Michel, ne changeaient pas un bourgeois en noble, à moins qu’elles ne fussent confirmées par trois ou quatre siècles de possession ; et, saufce cas exceptionnel, qui était assez rare, l’anobli restait bourgeois, même en s’intitulant chevalier, écuyer, haron ou comte, après avoir acquis à prix d’argent le droit de prendre ces titres et qualités. La bourgeoisie n’en était pas moins composée de trois catégories spéciales, que l’usage seul avait fait hiérarchiques :1a grande bourgeoisie, comprenant les anoblis par charges ou par lettres patentes, la robe et la finance ; la bourgeoisie moyenne, où se trouvaient réunis aux anciens bourgeois de famille tous les titulaires d’offices inférieurs dans la magistrature et dans l’administration municipale, ainsi que tous les négociants enrichis ; enfin, la petite bourgeoisie, qui était fort nombreuse, puisqu’elle pullulait partout dans les villes

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

de province comme à Paris, et qu’elle comptait clans son sein tout ce qui formait la population commerçante et laborieuse , ou vivant de ses revenus dans une honnête médiocrité.

La haute bourgeoisie ne différait presque pas de la haute noblesse : elle avait, comme celle-ci, un grand air, un grand train, une grande richesse ; elle était même plus réellement riche, et d’autant plus qu’elle savait mieux gérer sa fortune , sans se permettre le luxe onéreux des intendants; elle dépensait honorablement, noblement, ses revenus, n’avait jamais recours aux emprunts, et réglait ses frais de maison d’après le produit effectif de ses biens meubles et immeubles. Tout était chez elle bien ordonné, bien administré , à la ville comme à la campagne. Elle avait des hôtels somptueux, des châteaux magnifiques, des terres considérables, des équipages superbes, un domestique nombreux , une table excellente , des réceptions agréables et tous les moyens de vivre dans une fière indépendance. Les grands dignitaires des parlements étaient plus honorés que les grands seigneurs, les grands financiers, plus courtisés que les princes. Samuel Bernard dpnnait 800,000 livres de dot à ses filles et à ses petites-filles, et c’étaient les présidents Molé et Lamoignon qui briguaient l’honneur de devenir ses gendres.

On ne saurait trop apprécier la grande bourgeoisie dans sa vie privée, aussi bien que dans sa vie publique : là, on rencontrait des moeurs pures et même austères, des ménages unis, sinon retenus dans l’étroite limite des devoirs de famille : le père et la mère offraient à leurs enfants, élevés honnêtement sous leurs yeux dans ces habitudes simples et laborieuses si bien retracées par Chardin , le peintre de la bourgeoisie , l’image et l’exemple du bonheur conjugal. Il en était de même dans la bourgeoisie moyenne, où le souffle empoisonné de la corruption reprochée aux classes élevées pendant le dix-huitième siècle ne se faisait pas trop sentir. Là, dans un cercle restreint d’amis et de connaissances appartenant à la même condition sociale, on menait une existence honorable et digne , sans rechercher, sans envier les plaisirs tumultueux du beau monde ; là, on voyait la mère s’occuper, avec ses filles, des soins de la maison (fig. 44 et .47, pag. 71 et 77), et le père trouver sa distraction quotidienne dans une partie de trictrac ou de

LA BOURGEOISIE

piquet (fig. 46, pag. 75). La petite bourgeoisie elle-même, loin du faste et du bruit de la société aristocratique, se consacrait à la vie d’intérieur et était, souvent à son insu, le modèle des vertus domestiques.

Fig. 44. — La Mère laborieuse ; d'après Chardin (Musée du Louvre).

Cependant les gens du peuple, les petits marchands, avaient toujours, pour les bourgeois en général, une défiance , une antipathie , qui résultaient de préjugés injustes et malveillants. Ils ne songeaient pas à se poser en antagonistes des nobles, qu’ils ne voyaient, qu’ils ne jugeaient que de loin, et qu’ils laissaient avec indifférence s’isoler et s’enfermer dans une sphère placée bien au-dessus d’eux; mais ils étaient

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

toujours en hostilité latente avec les bourgeois, qu’ils côtoyaient sans cesse, car ils vivaient, à certains égards, au milieu de ces bourgeois, qu’ils avaient vus grandir et s’enrichir avec leur concours et parfois à leurs dépens. De là des sentiments de haine et d’envie, que le peuple conserva, jusqu’à l’époque de la révolution, contre les bourgeois, qui n’existaient plus même de nom. Aux yeux du peuple, quiconque avait une fortune assise, un revenu assuré, une vie oisive et facile, était toujours un bourgeois.

La jeune aristocratie bourgeoise, il est vrai, n’était pas moins raffinée dans ses goûts ni moins débordée dans ses moeurs que la jeune noblesse : la richesse établissait une sorte de niveau entre l’une et l’autre. Les jeunes conseillers du parlement, les jeunes maîtres des requêtes rivalisaient entre eux de galanterie; c’est ainsi qu’on appelait tout ce qui caractérisait le luxe et l’élégance des petits-maîtres : l’équipage etla livrée, les habits et les bijoux, la cuisine et la table, l’ameublement et la curiosité. (( J’avais à parler à un juge de vingt-cinq ans, raconte l’abbé Coyer dans son Année merveilleuse , je voulais du particulier. On l’habillait (fig. 45). Il me convint d’essuyer tout le spectacle, qui consomma plus de temps qu’il n’en fallait pour rapporter mon affaire : je crus qu’il était assigné chez une duchesse pour faire assaut de frisures et d’odeurs. )) L’abbé Coyer ajoute ce pastel finement touché : « Que désormais notre surprise cesse donc, en voyant des individus mâles, en boucles d’oreille, faire de la tapisserie , donner audience dans leur lit à midi, interrompre un discours sérieux pour converser avec un chien, parler à leur propre figure dans une glace, caresser leurs dentelles, être furieux pour un magot brisé, tomber en syncope sur un perroquet malade, dérober enfin à l’autre sexe toutes ses grâces. )) Etaient-ce les frivoles occupations de certains riches désoeuvrés , qui faisaient dire au maréchal de Richelieu : « Il est bien rare de trouver un bourgeois capable de penser dans le grand! »

Voilà pourquoi le marquis d’Argenson, dans ses Mémoires, ne parle qu’avec un singulier dédain des habitudes mesquines de certaines maîtresses de maison dans la bourgeoisie. « Rien ne paraît plus ridicule que de voir la dame du logis s’agiter, se tourmenter, donner ses clefs,

LA BOURGEOISIE

pour aller chercher différentes choses qu’elle a sous sa garde particulière et qu’elle ne donne qu’à mesure et pour les grandes occasions ; ensuite, de presser à table les gens de manger ce qu’elle croit bon, comme s’ils n’étaient pas tous les jours à portée de faire une aussi bonne chère.

Fig. 45. — La petite Toilette ; d’après Moreau le jeune.

Ces manières sont si bourgeoises, si provinciales et si campagnardes, qu’elles sont même à présent bannies des bonnes maisons bourgeoises de la capitale, des provinces et des châteaux. Tout doit avoir l’air si bien monté dans une maison, que le maître ou la maîtresse n’aient qu’un signe à faire ou un mot à dire pour que rien ne manque et que tout le monde soit bien servi. Mais, si dans le courant de la journée on ne paraît s’inquiéter de rien, il faut qu’une maîtresse de maison se réserve des

xvnic siècle, m. — institutions. — 10

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

moments où, étant au milieu de ses domestiques seuls, sans aucun témoin étranger, elle compte la dépense de la veille et donne ses ordres pour celle du jour et du lendemain. Elle doit savoir ce que tout coûte et ce que tout devient. Dans les maisons dont les maîtres sont trop grands pour s’occuper de ces soins, un intendant sûr et fidèle en est chargé. » Le marquis d’Argenson cite ensuite, non sans intention maligne, une maison bourgeoise où le mari s’attribuait ce rôle d’intendant : « Je connais une maison assez bourgeoise, dit-il, mais dont les maîtres sont riches et aisés, où l’ordre ordinaire des choses est renversé. Communément, c’est la femme qui se charge de la dépense journalière ; là, c’est tout le contraire : la maîtresse de la maison se pique de bel esprit. » Aussi, le soin de régler la dépense était-il dévolu au pauvre mari, qui s’y prêtait de bonne grâce. « Cet homme, ajoute le marquis d’Argenson, cet homme qui ne dit mot ou ne parle que pour servir à table, de la façon la plus honnête mais la plus simple, qui n’a l’air d’être de la maison que comme un complaisant de madame et de n’y rien ordonner, passe toutes les matinées à régler la dépense, à ordonner les repas, à en dresser les menus ; il gronde sévèrement les domestiques quand ils ont manqué à quelque chose, leur prescrit des lois précises et exactes pour l’avenir. Ses gens tremblent devant lui : il prend même la liberté de gronder sa femme lorsque, par sa faute, la dépense est trop forte ou que la chère n’est pas assez bonne. » La maison bourgeoise dont le marquis d’Argenson se moquait ainsi, en lui reprochant des airs trop bourgeois, n’était autre que celle de M'"e Geoffrin, où les plus grands seigneurs s’honoraient d’être invités à dîner ou à souper avec des gens de lettres et des beaux esprits.

La bonne bourgeoisie, cependant, tenait beaucoup à montrer qu’elle ne le cédait pas à la noblesse en fait de savoir-vivre et de politesse ; elle affectait même de prouver quelquefois que la noblesse lui était inférieure à cet égard. Un des personnages imaginaires, à qui Montesquieu a prêté sa plume dans les Lettres persanes, raconte qu’un homme de sa connaissance, qui avait promis de le produire dans les bonnes maisons de Paris, le mène « chez un grand seigneur, qui est un des hommes du royaume qui représentent le mieux. — Que cela veut-il

LA BOURGEOISIE

dire, Monsieur? Est-ce qu’il est plus poli, plus affable qu’un autre? — Ce n’est pas cela, me dit-il. — Ah! j’entends : il fait sentir, à tous les instants, la supériorité qu’il a sur tous ceux qui l’approchent... Je vis

Fig. 46. — Le jeu de Trictrac ; d'après Eisen .

un petit homme si fier, il prit une prise de tabac avec tant de hauteur, il se moucha si impitoyablement, il cracha avec tant de flegme, il caressa ses chiens d’une manière si offensante pour les hommes, que je ne pouvais me lasser de l’admirer. Ah ! bon Dieu ! dis-je en moi-même, si lorsque j’étais à la cour de Perse je représentais ainsi, je représentais un grand sot! » Charles de Secondât, baron de Montesquieu,

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

n’était qu’un bourgeois riche, qui possédait une terre seigneuriale et qui, en sa qualité de président au parlement de Bordeaux, marchait de pair avec les nobles de sa province.

Montesquieu aurait pu faire un tableau exquis de la vie de famille bourgeoise en province; il se borne à laisser entendre que les nobles, à Paris, n’étaient pas plus considérés que les bourgeois qui méritaient de l’être : cc A Paris, règne la liberté et l’égalité. La naissance, la vertu, le mérite même de la guerre, quelque brillant qu’il soit, ne sauve pas un homme de la foule dans laquelle il est confondu. La jalousie des rangs y est inconnue. On dit que le premier de Paris est celui qui a les meilleurs chevaux à son carrosse. )) En province, dans les petites villes surtout, la bourgeoisie, la petite bourgeoisie, avait conservé ses mœurs patriarcales. Marmontel, dans les Mémoires d'un pire pour servir a l'instruction de ses enfants , fait un touchant tableau de la maison paternelle, à Bort, petite ville du Limousin : « Mon père, un peu rigide, mais bon par excellence sous un air de rudesse et de sévérité, aimait sa femme avec idolâtrie : il avait bien raison! La plus digne des femmes, la plus intéressante, la plus aimable dans son état, c’était ma tendre

mère Mon père avait pour elle autant de vénération que d’amour.

Il ne lui reprochait que son faible pour moi, et ce faible avait une excuse : j’étais le seul de ses enfants qu’elle avait nourri de son lait; sa trop frêle santé ne lui avait plus permis de remplir un devoir si doux. Sa mère ne m’aimait pas moins. Je crois lavoir encore, cette bonne petite vieille : le charmant naturel ! la douce et riante gaieté ! Econome de la maison, elle présidait au ménage et nous donnait à tous l’exemple de la piété filiale ; car elle avait aussi sa mère, et la mère de son mari, -dont elle avait le plus grand soin.... Ajoutez au ménage trois sœurs de mon aïeule et la sœur de ma mère.... C’était au milieu de ces femmes et d’un essaim d’enfants que mon père se trouvait seul : avec très-peu de bien, tout cela subsistait. L’ordre, l’économie, le travail, un petit commerce, et surtout la frugalité, nous entretenaient dans l’aisance. » Il faudrait pouvoir citer tout le tableau qui représente si bien un intérieur de là petite bourgeoisie provinciale. La bourgeoisie de Paris n’avait pas gardé des traditions moins respec-

LA BOURGEOISIE

tables, car elle traversa la régence sans se laisser entraîner tout entière à suivre l’exemple déplorable que lui donnait la cour. « Les femmes titrées, rapporte la Chronique scandaleuse , attribuée au duc de Richelieu, qui l’aurait écrite en 1721, imitèrent bientôt la cour et les

Fig. 47. — La Servante; d’après Chardin.

princesses. La bourgeoisie seule ne parut pas généralement aussi effrénée. Modeste dans ses habitudes, elle ne brillait pas comme les personnes qualifiées, qui, par leur rang, avaient plus de hardiesse et plus d’effronterie. » Duclos, dans ses Mémoires secrets sur la Régence , n’a pas oublié de mettre en relief le caractère honnête de la bourgeoisie, en présence des folies et du dévergondage de ce temps-là : « La classe moyenne des citoyens, dit-il, plus attachée à l’Etat et aux moeurs, voyait le fruit de son économie perdu, les fortunes patrimoniales renversées, les propriétés incertaines, le vice sans pudeur, la décence mé-

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

prisée, le scandale en honneur. On était réduit à regretter jusqu’à l’hypocrisie de la vieille cour. » Quand Duclos loue ici les citoyens de la classe moyenne, c’est de la bourgeoisie qu’il entend parler.

La bourgeoisie n’imitait pas les mauvaises moeurs de la cour et de la noblesse, mais elle en imitait les modes, peut-être avec une sorte d’exagération de mauvais goût. La cour et la noblesse se plaignirent et réclamèrent des lois somptuaires, les dernières qui furent édictées, sinon mises en vigueur, malgré l’intérêt que le fisc devait avoir à faire payer des amendes. L’ordonnance du 29 mars 1700 contre le luxe des bourgeois et des bourgeoises avait été révoquée en partie par l’édit du 25 février 1702, qui permit aux femmes des notaires, procureurs, greffiers, marchands, et à leurs filles, de porter des boucles et d’autres ornements au-dessous de 2,000 livres. La fiscalité somptuaire s’abstint désormais d’intervenir dans ces questions de modes et de toilette, nonobstant les critiques qui s’adressaient à X inconsidération des petites bourgeoises , coupables (( d’oser imiter les nobles inventions des véritables dames. )) ( Satyre contre les cerceaux , paniers , criardes , manteaux, etc., par le chevalier de Nizart, 1712.) Le suprême effort de cette guerre fiscale, déclarée à la bourgeoisie plutôt qu’au luxe luimême, fut une défense de porter des diamants, perles et pierres précieuses et de se servir de vaisselle d’or et d’argent (1720).

Ce ne sont plus dès lors les lois somptuaires qui font la guerre au luxe de la bourgeoisie, ce sont les philosophes et les économistes. Montesquieu avait dit, dans les Lettres persanes : (( Pour qu’un homme vive délicieusement, il faut que cent autres travaillent sans relâche. Une femme s’est mise dans la tête qu’elle devait paraître à une assemblée avec une certaine parure : il faut que, dès ce moment, cinquante artisans ne dorment plus et n’aient plus le loisir de boire et de manger ; elle commande, et elle est obéie plus promptement que ne serait notre monarque, parce que l’intérêt, est le plus grand monarque de la terre. » Soixante ans plus tard, Mercier, qui s’était proclamé l’ennemi des bourgeois , par un fanatisme aveugle pour les citoyens, répétait presque mot à mot la boutade de Montesquieu, en la rendant plus amère et plus injuste : « Un sot bourgeois qui jouit de

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