‹ XVIIIme siècleChapitre 11 sur 72 · UN SALON SOUS LOUIS XVI · texte numérisé non relu

UN SALON SOUS LOUIS XVI

L'ARCHITECTURE EST PRISE d’une GRAVURE 1)E LAWRE1NOE.

Nous avons emprunté à Lawreince la représentation de cet intérieur, en modifiant les personnages. Notre but est de donner , pour l’architecture intérieure , une suite aux deux décorations que représentent la galerie de l’hôtel de Villars et la chambre à coucher du Palais-Royal. Les différences d’époques sont de cette manière faciles à apprécier ; ainsi les pilastres profilés droits à côté du cintre nu des glaces transparentes , les meubles aux bois fins , la cheminée aux lignes tranquilles , tout indique les changements qui s’étaient produits , et les progrès réels qui étaient accomplis alors.

Par Hoffbauer et Durin.

Impr. lith. de Firrain-Didot et Cie. •

INTEï^IEUI^ SOUS LOUIS XVI.

LA BOURGEOISIE

50,000 livres de rentes peut se regarder comme le centre de plus de trois cent mille hommes, qui agissent et travaillent pour lui nuit et jour. Au moyen de tous les arts enchaînés l’un à l’autre, la condition de ce particulier devient presque égale à celle des rois ; et en effet, il a toutes les commodités réelles et voluptueuses dont peuvent jouir les monarques. » Mercier, comme tous les philosophes , n’aimait pas les bourgeois, surtout à l’aurore d’une révolution qui devait faire sortir de terre un nouveau peuple de citoyens. Il aurait pu se rappeler que les deux plus glorieux ministres de Louis XVI n’étaient que des bourgeois, l’un de Genève, et l’autre de Paris. Quant à la petite bourgeoisie qui, selon Mercier, « touche à ce qu’on appelle le petit peuple, » il essaye de la couvrir de ridicule, parce qu’elle était restée gardienne de la foi de ses pères.

Le marquis de Bouillé, dans ses Mémoires , caractérise avec plus de justice et d’impartialité la situation de la bourgeoisie, au moment où le tiers état allait reparaître dans les assemblées politiques : « Toutes les petites villes de province étaient peuplées de petits bourgeois, plus riches et plus industrieux que les nobles, et qui avaient trouvé le moyen, eux ou leurs pères, de s’enrichir, dans les régies ou dans les fermes des fiefs et des terres des grands seigneurs et des nobles, ou même à leur service... Us avaient reçu, en général, une éducation qui leur devenait plus nécessaire qu’aux gentilshommes. Ainsi, à Paris et dans les grandes villes, la bourgeoisie était supérieure en richesses, en talents et en mérite personnel. Elle avait, dans les villes de province, la même supériorité sur la noblesse des campagnes ; elle sentait cette supériorité, cependant elle était partout humiliée 5 elle se voyait exclue, par les règlements militaires, des emplois dans l’armée; elle l’était, en quelque manière, du haut clergé... La haute magistrature la rejetait également, et la plupart des cours souveraines n’admettaient que des nobles dans leur compagnie. » Il 11’en fallait pas davantage pour constituer un antagonisme permanent et fatal entre la noblesse et la bourgeoisie.

Cette dernière ne demandait plus à ses membres, comme autrefois, une sorte de filiation ancienne, constatée dans la magistrature, la finance ou le commerce : elle avait ouvert son sein à tous les hommes nouveaux

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

qui se glorifiaient d’être fils de leurs œuvres. Beaucoup d’avocats, de procureurs, de médecins, de journalistes , etc., étaient les fils ou les petits-fils des intendants, des valets de chambre et des domestiques d’anciens nobles. Ils n’avaient garde de s’en vanter, et ils affectaient la plus dédaigneuse indifférence pour la recherche de leur origine. Ils savaient bien que leur acte de naissance donnerait un fâcheux démenti à leur vanité.

Cette vanité insatiable n’avait été que trop accrue et fortifiée par la fameuse brochure de l’abbé Sieyès : Qu est-ce que le tiers état ? « Tout, répondait l’auteur de cette brochure subversive, tout, mais un tout entravé et opprimé. Que serait-il, sans l’ordre privilégié? Tout, mais un tout libre et florissant. )) Le tiers état renaissait plus fort , plus audacieux que jamais; la bourgeoisie redevenait un corps politique, mais elle prononçait elle-même sa déchéance en perdant son vieux nom, en abdiquant sa prédominance sociale, en se mêlant à l’élément populaire, qui devait bientôt l’absorber et l’entraîner dans l’abîme des révolutions.

Fig. 48. — Petite croix mobile en diamants taillés A facettes, à porter au cou.

LE PEUPLE

Condition du peuple. — Les artisans, les domestiques et les cultivateurs. — Le peuple de Paris. — Mœurs populaires. — Le peuple des campagnes. — Mœurs patriarcales. — Le peuple à la veille de la révolution.

assilloN, qui prêchait devant Louis XIV dans la chapelle de Versailles, en 1701, eut le courage de prononcer ces belles paroles, que les philosophes du dix-huitième siècle ne firent que commenter depuis, en les défigurant : (( Les grands seraient inutiles sur la terre, s'il ne s’y trouvait des pauvres et des malheureux ; ils ne doivent leur élévation qu’aux besoins publics, et loin que les peuples soient faits pour eux, ils ne sont eux-mêmes tout ce qu’ils sont que pour les peuples. Quelle affreuse Providence, si toute la multitude des hommes n’était placée sur la terre que pour servir aux plaisirs d’un petit nombre d’heureux qui l’habitent!... Tout ce qu’il y a de réel dans leur grandeur, c’est l’usage qu’ils en doivent faire pour ceux qui souffrent ! )) Louis XIV se rappela souvent le sermon sur l’humanité des grands envers le peuple, mais il ne fit rien pour soulager ce pauvre peuple, dont les misères et les souffrances ne cessaient de s’aggraver;

XVIII' SIÈCLE, in. — INSTITUTIONS. — 11

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

Peu d’années, en effet, après que Massillon eut osé, du haut de la chaire évangélique, conjurer le roi et les grands d’avoir de l’humanité envers le peuple, l’illustre Vauhan écrivait, avec douleur, dans sa Dixme royale : « J’ai fort remarqué que, dans ces derniers temps, près de la dixième partie du peuple est réduite à la mendicité, et mendie effectivement ; que des neuf autres parties il y en a cinq qui ne sont pas en état défaire l’aumône à celle-ci, parce qu’eux-mêmes sont réduits, à trèspeu de chose près, â cette malheureuse condition. )) Vauban n’avait donc pas hésité à plaider, auprès du roi et de ses ministres, la cause de « cette partie du peuple, si utile et si méprisée, dit-il, qui a tant souffert et qui souffre tant de l’heure que j’écris ceci. )> Voici en quels termes le généreux défenseur de la cause du peuple exposait les droits méconnus de ceux qu’il recommandait à l’humanité royale et seigneuriale : (( C’est la partie basse du peuple qui, par son travail et son commerce, et par ce qu’elle paye au roi, l’enrichit et tout son royaume. C’est elle qui fournit tous les soldats et les matelots de ses armées de terre et de mer, et grand nombre d’officiers ; tous les marchands et les petits officiers de judicature. C’est elle qui exerce et qui remplit tous les arts et métiers ; c’est elle qui fait tout le commerce et les manufactures de ce royaume ; qui fournit tous les laboureurs, vignerons et manoeuvriers de la campagne; qui garde et nourrit les bestiaux; qui sème les blés et les recueille ; qui façonne les vignes et fait le vin; et, pour achever de le dire en peu de mots, c’est elle qui fait tous les gros et menus ouvrages de la campagne et des villes. » Vauban faisait ensuite une peinture désolante de la situation des campagnes et de leurs habitants, ruinés par la taille et les impôts ; la plupart de ces malheureux ne vivaient que de pain d’orge et d’avoine, et n’avaient pas chacun (( pour un écu d’habits sur le corps ; » beaucoup de maisons étaient à bas et les terres en friche.

Dès cette époque, il est vrai, le peuple avait perdu ses meilleurs appuis, ses appuis naturels : magistrats, négociants, financiers, gens de lettres et artistes se séparaient du peuple plus ou moins ouvertement, pour se glisser dans la bourgeoisie et dans la noblesse. (( Le peuple, dit un des écrivains les plus judicieux de son temps, le spirituel abbé Coyer,

LE PEUPLE

le peuple fut autrefois la partie la plus utile, la plus vertueuse et, par conséquent, la plus respectable de la nation. Il était composé de cultivateurs, d’artisans, de négociants, de financiers, de gens de lettres et de gens de lois. Les gens de lois ont cru qu’il y avait bien autant de gloire à rendre la justice aux hommes qu’à les tuer, et ils se sont anoblis sans le secours de l’épée. Les gens de lettres, à l’exemple d’Horace, ont regardé le peuple comme profane, et ils lui ont tourné le dos. Les financiers ont pris un vol si élevé, qu’ils se font violence pour n’être qu’au niveau des grands. Il n’y a plus moyen de confondre les négociants avec le peuple, depuis qu’ils rougissent de leur état et qu’ils en sortent, même avant que d’en sortir. Il ne reste donc, dans la masse du peuple, que les cultivateurs, les domestiques et les artisans... Le peuple, ainsi réduit, ne laisse pas d’être encore la partie la plus nombreuse, peut-être même la plus nécessaire de la nation. »

La population avait diminué de plus d’un million d’âmes, depuis la révocation de l’édit de Nantes, et son état misérable ne lui avait pas permis de s’accroître pendant les dernières années de Louis XIV. « Si la France était peuplée d’autant d’habitants qu’elle en pourrait nourrir, de son cru, écrivait en 1709 l’auteur de la Dixme royale , elle en contiendrait, sur le pied de 700 par lieue carrée, vingt et un millions, et, sur le pied de 800, vingt-quatre millions ; )) mais, d’après le dénombrement fait dans quelques provinces, la lieue carrée ne renfermait pas plus de 627 personnes des deux sexes et de tout âge. On avait donc calculé que la population, à cette époque, s’élevait au chiffre de 19,094,144 habitants, sur lesquels 300,000 appartenaient à la noblesse et 1,800,000 à la bourgeoisie. Cependant, le peuple, qui était tout, comme ne se lassaient pas de le répéter les économistes et les philosophes, n’était compté pour rien, et n’avait pas d’autre rôle dans l’État que de payer l’impôt, puisque les classes privilégiées se trouvaient exemptes de la plupart des taxes publiques. Ce n’est qu’à partir de l’année 1713 que la population recommence à augmenter progressivement, mais avec lenteur, jusqu’à la fin du règne de Louis XVI, où elle parvint au chiffre de 20,000,000.

Le peuple, comme la bourgeoisie, comme la noblesse, se divissit en plusieurs classes ou catégories bien distinctes : le peuple de

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

Paris, le peuple des villes de province, et le peuple des campagnes. On pouvait aussi le décomposer en trois espèces d’individus, comme avait fait l’abbé Coyer : les artisans, les domestiques, et les cultivateurs; ces derniers représentaient les deux tiers de la population totale et en formaient la partie la plus saine, la plus honnête, mais aussi la plus pauvre et la plus souffrante. Il y avait donc dans le peuple des mœurs différentes, des besoins différents et des sentiments contradictoires. Aucun lien d’affinité n’existait entre l'artisan et le cultivateur ; l’un et l’autre pourtant méprisaient le domestique ; celui-ci, quoique sorti du peuple, qui le considérait comme un être dégradé, comme un déserteur attaché au service de l’ennemi commun, semblait avoir renié son origine : il n’avait aucun impôt à payer, ni la taille, ni la capitation, et il ne travaillait pas le moins du monde dans l’intérêt de la fortune publique; il se mariait peu et avait le moins d’enfants possible, comme pour ne pas imiter les cultivateurs et les artisans.

Le peuple de Paris était, à vrai dire, un peuple à part, plus intelligent, plus léger, plus capricieux que le reste de la population ; mais il renfermait, en revanche, une foule d’éléments étrangers et malfaisants. Le nombre des gens dangereux ou nuisibles, mendiants, oisifs, vagabonds, voleurs, escrocs en tout genre, pouvait bien représenter la sixième partie du peuple, qui subissait leur contact sans suivre leur exemple. Duclos, dans ses Considérations sur les mœurs , caractérisait bien le mérite distinctif du peuple français : « C’est le seul peuple dont les mœurs peuvent se dépraver sans que le fond du cœur se corrompe ni que le courage s’altère ; il allie les qualités héroïques avec le plaisir, le luxe et la mollesse ; ses vertus ont peu de consistance, ses vices n’ont point de racine. Le déréglement des mœurs et de l’imagination ne donne point atteinte à la franchise, à la bonté naturelle du Français : l’amour-propre contribue à le rendre aimable; plus il croit plaire, plus il a de penchants à aimer. La frivolité, qui nuit au développement de ses talents et de ses vertus, le préserve en même temps des crimes noirs et réfléchis. La perfidie lui est étrangère, et il est bientôt fatigué de l’intrigue. Le Français est l’enfant de l’Europe. » Duclos,

LE PEUPLE

en traçant ce portrait du Français, avait sous les yeux pour modèle le peuple de Paris.

Poullain de Sainte-Foix, le spirituel auteur des Essais historiques sur Pans, a fait un tout autre portrait de ce peuple, qu’il voyait peut-être avec des yeux moins bienveillants, en sa qualité de noble : « Le peuple de Paris, dit-il, est une portion d’hommes qu’une égalité de

Types populaires.

Fig. 49. — Le père Tranquille, besacier; gravé par Demarteau, probablement d’après Boucher.

bassesse, dans la condition, réunit : ils se querellent, ils se battent, se tendent la main, se rendent service et se desservent tout à la fois : un moment voit mourir et renaître leur amitié ; ils se raccommodent et se brouillent, sans s’entendre. Les gens mariés d’entre le peuple se parlent toujours comme s’ils allaient se battre. Cela les accoutume à une rudesse de manières qui ne fait pas un grand effet, même quand elle est sérieuse et qu’il y entre de la colère. Une femme ne s’alarme pas de s’entendre dire les gros mots ; elle y est faite, en temps de paix comme en temps de guerre. Le mari, de son côté, n’est point surpris

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d’une réplique brutale; ses oreilles n’y trouvent rien d’étrange. Le coup de poing avertit seulement que la querelle est sérieuse, et leur façon de parler en est toujours si voisine, que ce coup de poing ne fait pas un grand dérangement. Les dévots d’entre le peuple le sont infiniment dans la forme ; la vraie piété est au-dessus de la portée de leur cœur et de leur esprit. »

On devait croire qu’il restait à peine un levain des anciennes agitations politiques du peuple de Paris, lequel était si prompt à s émouvoir au moyen âge, et qui semblait avoir jeté son dernier feu pendant la Fronde. Les émeutes, les troubles de la rue furent à peu près nuis sous Louis XIV, qui n’aimait pas les Parisiens, et qui se serait empressé de les châtier à la moindre sédition. Il n’y eut qu’un seul jour d’effervescence populaire, pendant les dernières années du règne, lorsque Philippe d’Orléans, accusé par l’opinion publique d’avoir fait empoisonner deux personnes de la famille royale, la duchesse et le duc de Bourgogne, morts subitement à quelques jours de distance, se montra en carrosse de deuil dans les rues de Paris, où il fut accueilli par les cris menaçants de la foule indignée : on lui jeta des pierres et de la boue ; peu s’en fallut que le peuple n’envahît le Palais-Royal, pour le piller et le dévaster. C’était là, d’ailleurs, une marque de l’amour du peuple pour le roi et sa famille, quelle que fût l’antipathie non dissimulée de Louis XIV contre les gens de Paris. Cet amour du peuple à l’égard du souverain eut plus d’une occasion de se produire, dans la capitale, sous Louis XV et même sous Louis XVI. En 1721, le jeune roi étant tombé gravement malade, (( on ne saurait peindre, dit Duclos, les transports de joie que sa convalescence fit éclater par toute la France et qui succédèrent à la consternation universelle. )) Les mêmes transports dejoie se renouvelèrent, en 1744, à la suite de la maladie qui avait mis en danger les jours du roi, pendant son voyage à Metz. (( La guérison obtenue et le roi venant se montrer aux Parisiens, raconte l’auteur des Mémoires du duc de Richelieu , l’enthousiasme recommença. Les entrées des empereurs victorieux dans la capitale du monde n’offrent rien de

comparable à l’ivresse du peuple, qui jouissait de son roi Toute la

pompe royale fut offerte aux regards du peuple attendri, qui pleurait

LE PEUPLE

de joie ou qui s’extasiait à le contempler. On jetait des pièces d’argent, et on ne les relevait pas. La vue d’un beau roi, d’un roi vainqueur, du libérateur de la France, était plus attrayante que l’appât de l’argent, pour les Parisiens. »

Les émeutes qui troublèrent l’ordre à Paris sous le règne de

Fig. 50. — Bagarre dans la rue; d'après L. Binet.

Louis XV, ne s’attaquaient pas à la personne même du roi ; quelquesunes, et les plus sérieuses, étaient nées des causes les moins graves. Dans ces émeutes, le peuple se montrait fort échauffé et fort turbulent, mais il s’apaisait aussi vite qu’il s’était ému. En 1721, la foule poussant des cris de mort contre Law, â cause de la rareté de l’argent et du renchérissement des denrées, se porta au Palais-Royal et menaça d’y mettre le feu. Le régent s’y trouvait, presque sans garde et sans moyen de défense; il ne resta pas moins calme :

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

ce Le peuple, dit-il tranquillement, a raison, s’il se soulève ; il est bien bon de souffrir tant de choses! )) Law, dont le carrosse fut mis en pièces, eut le courage de tenir tête au peuple déchaîné, en disant à ceux qui l’insultaient : (( Vous êtes des canailles! )) Une autre fois, le peuple prit parti pour un laquais condamné au carcan et aux galères (15 novembre 1721) : il brisa le poteau, délivra le laquais, et ne se dispersa qu’après avoir eu des morts et des blessés. Une émeute, motivée par l’augmentation du prix du pain (14 juillet 1725), se termina non-seulement par des coups de feu qui tuèrent quelquesuns des séditieux, mais par l’exécution de deux des plus coupables, qui furent pendus dans la rue Saint- Antoine.

L’émeute prit un caractère bien plus redoutable, au mois de mai 1750, quand le bruit se répandit dans la ville qu’on enlevait des enfants pour les transporter aux colonies. Le peuple tourna sa fureur contre la police, qu’il accusait d’avoir favorisé ces enlèvements ; il ne se borna pas à écharper plusieurs archers et notamment la mouche d’un exempt, qu’on assomma sans pitié ; il assiégea les commissaires dans leurs maisons, et voulut mettre à sac l’hôtel du lieutenant de police Berrier : tout rentra dans l’ordre, dès que parurent des détachements de gardes françaises. Ce n’était pas encore la sédition politique, avec tous ses excès et toutes ses horreurs.

On comprend que Voltaire, témoin de ces émeutes sauvages qui en annonçaient d’autres plus terribles, se soit déclaré peu sympathique au peuple qui les faisait ; il ne voulait pas, tout philosophe qu’il était, voir instruire le peuple : (( Je crois, écrivait-il à son ami Damilaville en 1766, que nous ne nous entendons pas sur l’article du peuple, que vous croyez digne d’être instruit. J’entends par 'peuple la populace qui n’a que des bras pour vivre. Je doute que cet ordre de citoyens ait jamais le temps et la capacité de s’instruire : ils mourraient de faim avant de devenir philosophes. Il me paraît donc essentiel qu’il y ait des gueux ignorants... Quand le peuple se mêle de raisonner, tout est perdu. » Voltaire n’était pas, comme ses amis et ses élèves, le flatteur du peuple, qui, dans tout le cours du dix-huitième siècle, fut constamment caressé et aveuglé par la secte philosophique, lorsqu’on le poussait à re-

Le marché de la place Maubert, d’après Jeaurat.

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vendiquer ses droits, en se soulevant contre ses maîtres et ses tyrans : « Tout n’est pas perdu, disait-il tristement, quand on met le peuple en état de s’apercevoir qu’il a un esprit. Tout est perdu, au contraire, quand on le traite comme une troupe de taureaux, car tôt ou tard ils vous frappent de leurs cornes. » L’abbé Coyer, avant Voltaire, avait dit à peu près la même chose, avec plus de sympathie pour le peuple, dans sa célèbre Dissertation sur la nature dupeuple : (( Nous refusons la raison au peuple, et nos lois le punissent ; les prisons, les tortures, les gibets, les roues sont à son usage : on ne condamne pourtant pas à mort le taureau qui a éventré le bouvier. Je dis plus : à juger de la raison par les punitions, il faut que le peuple soit plus raisonnable que les honnêtes gens. Un malheureux, dont les enfants n’ont pas de pain, fait un petit commerce prohibé : il est pris, et puni. Un gentilhomme, dans sa chaise de poste, se trouve garni de la même marchandise : il tue le commis, et se tire d’affaire. Grégoire, chaud de vin, jure, s’arme du broc qu’il a vidé et assomme son compagnon de débauche : la corde en fait justice. Deux hommes d’honneur arrangent une rencontre : l’un reste sur le champ de bataille, l’autre continue à s’avancer dans le service. )) L’abbé Coyer terminait sa dangereuse dissertation par cette conclusion ironique et perfide : (( Le peuple est composé d’hommes, mais il est à propos qu’il l’ignore toujours. ))

La physionomie et le caractère du peuple de Paris ne subirent que bien peu de changements, depuis le temps de Louis XIV jusqu’au règne de Louis XVI, où, comme pour répondre aux flatteries et aux excitations des philosophes, il commençait à murmurer hautement contre la noblesse et la bourgeoisie. 11 ne faut donc pas s’étonner qu’on n’ait pas recueilli beaucoup de traits nouveaux sur le petit peuple, qui était toujours tel que la Bruyère l’avait dépeint à la fin du dix-septième siècle. Un avocat d’Avignon, qui vint se fixer à Paris pour y vivre dans la société des beaux esprits et des comédiens, Charles Cotolendi, a supposé une lettre écrite par un Sicilien et datée de 1692, pour se permettre de juger les Parisiens, sans leur ménager la vérité. Il y a seulement quelques détails qui regardent le peuple, dans cette lettre curieuse, ajoutée en 1700 au Saint- Evremoniana : (( Ce n’est point exagérer de dire que tout Paris est

XVIIIe SIÈCLE, III. — INSTITUTIONS. — 12

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une vaste hôtellerie, dit le prétendu Italien ; on voit partout des cabarets et des hôtes, des tavernes et des taverniers; les cuisines fument a toute heure, parce qu’on mange à toute heure.... Les tables sont abondantes ; ils ne mangent jamais seuls, ils aiment à boire de petits coups, mais souvent, et ils ne boivent jamais qu’ils n’invitent leurs convives à en faire de même. Le même peuple ne s’enivre que les jours de fête

Fig. 51. — Un Déjeuner au cabaret.

qu’il ne fait rien, mais il travaille les jours ouvriers avec assiduité. Il n’y a pas un peuple au monde plus industrieux et qui gagne moins, parce qu’il donne tout â son ventre, à ses habits, et cependant il est toujours content. ))

Cotolendi n’oublie pas l’habitude que le peuple avait prise de se fournir de vêtements chez le fripier, sans avoir jamais affaire au tailleur : « Quand un habit dure plus que la vie d’une fleur, il est décrépit, dit-il ; de là est né un peuple de fripiers, qui font profession d’acheter et de vendre de vieux habits et des habits usés ; ils vivent splendidement, en dépouillant les uns et les autres : commodité dans une ville très-peuplée, où ceux qui s’ennuyent de porter longtemps le même habit trouvent à le changer avec une perte médiocre, et où les autres qui en manquent ont le moyen de s’habiller avec une petite dépense. » Cotolendi reconnaît que le peuple était alors poli, ou du moins essayait de l’être : « La civilité est plus étudiée en France que dans le royaume de Chine ;

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LE PEUPLE

on la pratique, avec beaucoup d’agréments, parmi les personnes de qualité ; les bourgeois y mêlent de l’affectation, et le peuple s’en acquitte grossièrement; chacun en fait un art à sa mode. )>

Cotolendi constate les progrès que le luxe avait déjà faits dans le peuple, qui cherchait à se modeler sur la bourgeoisie, de manière à se confondre avec elle. « Le luxe démesuré, dit-il, a confondu le maître avec le valet, et les gens de la lie du peuple avec les personnes les plus élevées. Tout le monde porte l’épée, les hommes ne portent point de barbe ni leurs propres cheveux, et ils couvrent avec beaucoup de soin les défauts des années, ce qui leur donne une jeunesse perpétuelle. »

En effet, tant que les hommes conservèrent la mode des perruques, c’est-à-dire jusqu’à la fin du règne de Louis XV, non-seulement les jeunes gens de la petite bourgeoisie, les fils de marchands, les clercs de procureurs (fig. 52), mais même les gens du peuple et surtout les artisans, avaient de petites perruques rondes à cheveux courts, fortement pommadés et légèrement poudrés ; quant à porter l’épée, ils ne s’en faisaient pas faute, surtout lorsqu’ils étaient jeunes, et qu’ils s’habillaient pour la promenade ou pour le théâtre.

« Il me vient, le dimanche, raconte le marquis de Mirabeau dans son Ami des hommes (1756), un homme en habit de droguet de soie noire et en perruque bien poudrée, et tandis que je me confonds en compliments, il s’annonce pour le premier garçon de mon maréchal ou de mon bourrelier. »

Restif de la Bretonne, dans ses mémoires publiés sous le titre de Monsieur Nicolas , raconte qu’après avoir travaillé, en habit d’ouvrier, à 1 imprimerie (1770), il endossait un frac de ratine bien ajusté, avec une culotte de droguet noir et des bas de coton blanc, prenait sous son bras un joli chapeau claque à ganse de soie, attachait à son côté une petite épée à poignée d’acier, et, les cheveux frisés et parfumés, marchant sur la pointe du pied, pour ne pas salir sa chaussure de cuir verni à boucles de cuivre, il s’en allait chercher aventure dans les rues boueuses, ou on le prenait pour un chevalier ou pour un marquis. Restif de la Bretonne nous apprend aussi que la moindre grisette, la plus pauvre ouvrière, avait des toilettes élégantes, quoique peu coûteuses, quand

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elle s'endimanchait, et tenait surtout à faire petits pieds , en portant des souliers étroits en peau de couleur éclatante, à talons hauts et à rosettes de ruban. Cotolendi était donc autorisé à dire, en 1700 : « La mode est le véritable démon qui tourmente cette nation. »

Fig. 52. — La Toilette du Clerc de Procureur; d’après Carie Vemet.

Il remarque pourtant que le peuple ne manquait pas de remplir ses devoirs religieux : « Pendant le carême, dit-il, le peuple court le matin au sermon avec une grande dévotion, et l’après-dîner à la comédie avec le même empressement... La foule se trouve au théâtre, où l’on rit davantage; c’est pour cela que les comédiens italiens profitent plus que les comédiens français de la simplicité populaire... Le peuple fré-

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quente les églises avec piété ; les marchands vont demander à Dieu que leur négoce prospère... )) Cotolendi insiste encore sur les facultés laborieuses des Parisiens : (( Tout le monde, dit-il, a une application au travail si forte, si continuelle, que le diable ne peut tenter personne que les fêtes et les dimanches. » Cette énergie de travail , cette persévérance et cette ardeur à exercer un métier ou une industrie, ne suffisaient malheureusement pas pour conjurer les résultats inévitables du chômage, de la maladie et de la débauche : « Quoiqu’on soit dans une ville si abondante, dit Cotolendi, qui n’a rien n’a rien, c’est-à-dire que l’eau et*le feu sont interdits à ceux qui n’ont point d’argent , comme ils l’étaient aux criminels du temps des Romains. Je ne pense pas qu’il y ait au monde un enfer plus terrible que d’être pauvre à Paris, et de servir continuellement, au milieu de tous les plaisirs, sans pouvoir en goûter aucun. Parmi cette grande abondance , on trouve une infinité de misérables qui demandent l’aumône d’un ton qui ferait croire qu’ils chantent. ))

Les pauvres, les gueux surtout, formaient donc une espèce à part dans le peuple de Paris, qui vivait de son travail et trouvait moyen d’en vivre aussi heureux que possible. Ses plus grands besoins étaient la distraction, le passe-temps, la promenade, la comédie, l’amour. Il habitait, sans y songer, des rues tortueuses et fétides, des maisons ténébreuses et infectes; il se contentait de peu pour sa nourriture, pour son ameublement, pour son habillement; il ne se préoccupait jamais du lendemain et ne se souvenait pas de la veille. Quand il était marié, il laissait à sa femme tous les soins du ménage et de la famille; quand il ne l’était pas, il devenait encore plus insouciant. Il s’adonnait volontiers à l’ivrognerie, au jeu et à la paresse. Malade, il allait se faire soigner à l’hôpital; vieux et infirme, il ne répugnait pas à se recommander à la charité publique. Il voyait sans inquiétude arriver la vieillesse et la mort, car il avait appris, en traversant journellement le cimetière des Innocents, que les plus misérables étaient sûrs, au moins, d’y trouver leur dernier lit, entre quatre planches de sapin, au fond d’une fosse profonde, où la terre noire et gluante ne se composait plus que de poussière humaine.

Le peuple de Paris était encore, au dix-huitième siècle, ce qu’il avait

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été deux ou trois siècles auparavant, brave et sociable, gai et jovial, aimant le plaisir et la bonne chère ; il devenait seulement plus fier et plus dédaigneux, sans cesser d’être aussi curieux et aussi avide de voir,

Fig. 53. — Le Charlatan allemand; d’après Tuplessis-Bertaux.

d’écouter, de connaître, d’apprendre : le peuple s’abstenait de boire parfois, mais il restait éternellement badaud. « Si on adonné ce nom au peuple de Paris plus volontiers qu’à un autre, dit Voltaire, c’est

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uniquement parce qu’il y a plus de monde à Paris qu’ailleurs , et par conséquent plus de gens inutiles qui s’attroupent pour voir le premier objet auquel ils ne sont pas accoutumés, pour contempler un charlatan

Fig. 54. — Le Charlatan français sur la place du Louvre; d'après Duplessis-Bertaux.

ou deux femmes du peuple qui se disent des injures, ou un charretier dont la charrette sera renversée et qu’ils ne relèveront pas. Il y a des badauds partout, mais on a donné la préférence à ceux de Paris. »

Ce fut le mauvais génie de la politique qui enleva au peuple de Paris son heureuse insouciance, qui dénatura ses meilleurs sentiments, qui étouffa ses plus honnêtes inspirations. Mercier écrivait, en 1783, dans son Tableau de Paris : « Les Parisiens semblent avoir deviné, par instinct, qu’un faible degré de liberté de plus ne valait pas la peine d’être acheté par une continuité de réflexions et d’efforts. Le Parisien oublie promptement les malheurs de la veille, et l’on dirait qu’il a assez de confiance en lui-même pour ne pas redouter un despotisme trop absolu. Il a développé beaucoup de patience, de force et de courage, dans la dernière lutte du trône et des lois : des villes assiégées ont eu moins de courage et de constance. En général, il est doux, honnête, poli, facile à conduire, mais il ne faudrait pas trop prendre sa légèreté pour de la faiblesse ; il est dupe un peu volontairement, et je crois assez le connaître pour affirmer que, si on le poussait à bout, il prendrait une opiniâtreté invincible. Souvenons-nous de la Ligue et de la Fronde ! » Mercier, qui écrivait cela sept années seulement avant la révolution, était prophète de malheur.

Il voyait plus clair et plus juste que le misanthrope Chamfort, qui flagellait en ces termes le peuple de son temps : « Drôle et gambadant comme un singe , et dans le fond très-malfaisant comme lui , il est , comme le chien de chasse, né bas, caressant, léchant son maître qui le frappe, se laissant mettre à la chaîne, puis bondissant de joie quand on le délivre pour aller à la chasse. ))

Le peuple des campagnes n’avait pas les défauts ni les qualités du peuple des villes, lequel se recrutait sans cesse parmi les paysans. Ceux-ci, néanmoins, ne gardaient pas les stigmates flétrissants de la dégradation physique et morale que la Bruyère leur avait imprimée, en 1688, dans ce hideux portrait : « L’on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus dans la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre, qu’ils fouillent et qu’ils remuent avec une opiniâtreté invincible ; ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine : et, en effet, ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières, où ils vivent de pain noir, d’eau et de racines; ils épar-

LE PEUPLE

gnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de re-

cueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu’ils ont semé. »

Ce sombre tableau, tracé sans doute par la Bruyère d’après les paysans d’un pays misérable, tel que la basse Bretagne ou la haute Auvergne, contraste singulièrement avec les riantes peintures que, par une sorte de fiction convenue, la littérature et les arts du dix-huitième siècle se sont plu à faire de la vie des champs.

Fig. 55. — Une Bergerade; d’après Boucher.

Dans un ordre d’idées plus réel, Mme de Genlis explique, dans ses Mémoires , les différences tranchées qu’on signalait alors dans la condition des paysans : « Nous n’avons trouvé, dans un voyage de six cent vingts lieues en France, dit-elle, des paysans doux, honnêtes, obligeants, que dans les villages où les seigneurs étaient bons et aimés ; et dans les autres où les seigneurs étaient tyrans et haïs, les paysans sont rustres et revêches. ))

Restif de la Bretonne, qui a esquissé les tableaux les plus vrais des

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INSTITUTIONS, USAGES, ETC

mœurs champêtres, dans la Vie de mon pere et dans Monsieur Nicolas , avoue que les paysans pouvaient être souvent aussi corrompus que les habitants des villes : (( L’espèce humaine, réunie en grand nombre, disait-il, se corrompt à la campagne presque autant qu’à la ville, sans compter que la corruption de celle-ci s’y communique par les domestiques des deux sexes et par les miliciens qui reviennent au village,

après s’être corrompus au loin. » Il indique, d’après ses propres études, les différents degrés de corruption qui existaient dans les diverses classes de paysans : (( La charrue, dit-il, donne des mœurs plus innocentes que la culture de la vigne, quoique celle-ci soit très-pénible ; les bouviers sont inférieurs, de ce côté-là, aux vignerons, et les bergers ont encore moins de candeur et d’innocence que les bouviers. »

On ne saurait mieux se rendre compte de la vie des gens de campagne, qu’en la voyant telle que nous la représente la Vie de mon 2oèrey sorte de panégyrique naïf et touchant que Restif a consacré à la mémoire de ses parents. Voici une des pages de ce livre, qui nous fait assister au souper d’un chef de famille au village : (( Les travaux d’Edme Restif lui avaient procuré une sorte d’aisance ; il jouissait d’une con-

Fig. 56. — Un vrai Berger ; fac-similé , d’après une estampe du temps.

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