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CHAMBRE A COUCHER

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répondit à un seigneur qui lui demandait ce qu’il pensait de tant de merveilles : (( Il n’y manque qu’une potence au milieu delà cour! »

Nolivos de Saint-Cyr, qui nous a conservé cette sanglante épigramme contre un financier, a encadré, dans son Tableau du siècle , comme un précieux et rare contraste, ce portrait d’un autre financier contemporain, le fermier général Joseph de la Borde, banquier de la cour : « Mont d’or mérite l’estime et la bienveillance de tous les Français. Au milieu des richesses immenses qu’il possède, son coeur et son esprit ne se sont jamais ressentis de la dureté ni de l’orgueil, qu’on ne reproche que trop justement à la plus grande partie de nos financiers. Toute l’Europe est témoin que son application au travail, l’étendue de son génie et la solidité de son jugement sont les artisans de son élévation. Il est certain que la fortune l’a favorisé. C’est peut-être la première fois qu’elle n’a pas été aveugle. Admis au conseil du souverain, ses avis sont toujours dictés par la droiture qui l’inspire, et ce qu’il y a de fort extraordinaire, c’est que l’envie n’a jamais pu le rendre suspect, quoiqu’il passe, à la cour même, pour le fléau des flatteurs. ))

Le mauvais état des finances sous le règne de Louis XV avait peutêtre pour origine et pour cause première ces guerres malheureuses où la France perdit ses flottes et ses armées, guerres lointaines, entreprises et soutenues à la fois sur toutes les mers et dans differents pays étrangers. Mais il est plus juste d’attribuer aux prodigalités excessives des dépenses royales les embarras et les désordres successifs qui compromirent la fortune publique. Tous les contrôleurs généraux s’ingéniaient à créer des ressources pour des besoins qui s’accroissaient toujours, et aucun d’eux n’avait recours au remède énergique des économies. Au début du ministère du cardinal de Fleury (1726), la situation financière paraissait satisfaisante; le revenu total de l’Etat était de 160 millions, (( qui présentaient alors, suivant l’opinion du duc de Richelieu, un beau coup d’œil à toute l’Europe. )) Vingt ans plus tard, ce revenu avait presque doublé : en 1750, il atteignait le chiffre de 300 millions ; mais les dépenses avaient augmenté dans une telle proportion, que le gouvernement, loin de pouvoir supprimer l’impôt du dixième, comme il le promettait depuis longtemps, songeait à établir l’impôt du

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vingtième sur tous les biens meubles et immeubles. On avait repris le déplorable système des expédients ; on eut recours au plus dangereux de tous, à celui des acquits de comptant , que le roi signait sans qu’il y fût fait mention du genre de service auquel ils étaient ou devaient être affectés. Louis XV, naturellement économe dès qu’il s’agissait d’espèces monnayées, ne regardait pas à signer ces acquits de comptant, qui facilitèrent d’effroyables dilapidations. « Les dépenses sont si fortes et le luxe est arrivé à un tel point, écrivait l’avocat Barbier dans ses notes journalières de 1749, que chacun ne sait comment se retourner pour gagner. » Le déficit annuel était alors de 22 à 30 millions.

Les contrôleurs généraux se succédaient l’un à l’autre sans avoir amélioré lasituation des finances. Machault (1745), un des plus habiles, avait échoué, en voulant amortir la dette de l’Etat par l’établissement de l’impôt du vingtième. Le parlement crut nécessaire de s’opposer avec vigueur aux augmentations progressives des impôts. Silhouette débuta par une opération fort applaudie (1759) et qui ne coûta rien à l’Etat : il créa soixante-douze mille actions de mille livres chacune, donnant droit à la moitié des bénéfices dont jouissaient les fermiers généraux. Il réduisit aussi les pensions et suspendit plusieurs privilèges concernant la taille. Il proposa enfin toute une série de réformes rigoureuses que le roi semblait accepter; mais les moyens qu’il employa pour retrouver l’argent qui avait disparu achevèrent de ruiner le crédit. Silhouette était un magistrat probe et sévère , mais toutes les caisses s’étaient fermées et l’argent ne se montrait plus. Le contrôleur général fut donc sacrifié à la colère publique. Les soixante-quatre fermiers généraux, qu’on surnomma les intrépides , se concertèrent pour faire des avances sur les impôts qui allaient s’accroître encore. Du reste, pas le moindre changement dans les habitudes dépensières de la cour. Les économistes étaient en faveur, parce qu’ils multipliaient les plus beaux projets du monde pour payer les dettes de l’Etat et pour diminuer ses charges. Louis XV s’obstinait à fermer l’oreille aux remontrances des parlements; celui de Rouen n’hésita pas, en 1763, à proclamer « que si l’état actuel des finances oblige, en temps de paix, à imposer sur les peuples des fardeaux

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plus pesants qu’ils n’en ont porté en temps de guerre, les maux sont à leur comble et présagent l’avenir le plus effrayant. » Louis XV répondait à tout avec la même insouciance : « Cela durera bien autant que nous, et puis après, le déluge! » On trouvait toujours de l’argent, que le banquier de la cour fût Paris de Montmartel ou Joseph de la Borde ; mais l’argent coûtait cher et les impôts ne diminuaient pas, malgré les plus audacieuses combinaisons des économistes.

Fig. 125. — Monnaies d’or et d’argent à l'effigie de Louis XV.

Le duc de Choiseul, dans le cours de son ministère, parvint à économiser plus de 250 millions ; mais après lui, cependant, les finances n’étaient pas, en apparence du moins, mieux ordonnées. L’abbé Terray, nommé contrôleur général (1769), eut l’imprudence d’émettre ce principe, que le gouvernement seul devait être juge souverain des engagements onéreux qu’il aurait été forcé de contracter dans des temps difficiles. C’était ériger la banqueroute en raison d’Etat. L’abbé Terray ne se fit donc aucun scrupule de réduire à deux et demi pour cent les rentes perpétuelles. Il imagina coup sur coup différents expé-

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clients du même genre, en déguisant l'impôt le mieux possible, alors même qu’il le grossissait de taxes arbitraires. On essaya de lui représenter qu’une de ces mesures financières était injuste : « Eh ! qui vous dit qu’elle est juste?» répliqua-t-il tranquillement. L’indignation publique ne se prononça que par des épigrammes et des chansons : cc Tant mieux ! disait-il, on me traite comme Mazarin, on chante, mais on paye. » Les pauvres rentiers étaient à demi ruinés : « C’est une banqueroute partielle ! s’écriait-on. — Si c’était une banqueroute complète, comme je l’avais conseillé, dit froidement l’abbé Terray, on ne crierait pas davantage. » Quelqu’un, poussé à bout, osa lui dire en face que ces opérations ressemblaient assez à prendre l’argent dans les poches : cc Oii voulez-vous donc que je le prenne? » répliqua-t-il d’un air étonné. Les économistes calculaient, supputaient, inventaient, et leurs plus riches projets n’amenaient pas un écu au trésor. Il était vide lorsque Louis XVI monta sur le trône. Le roi se piquait d’être à moitié économiste : il appela Turgot à son aide (1774). Le programme de Turgot fut un coup de théâtre : (( Je me borne, disait le nouveau contrôleur général, à vous rappeler, sire , ces trois paroles : Point de banqueroute, point d’augmentation d’impôts, point d’emprunts. » Ce programme ne pouvait pas être exécuté sans changer entièrement l’état social, et, dès que Turgot tenta d’affirmer son système par six édits qui n’en étaient que le prélude , il se heurta aux résistances inflexibles du parlement. Ce n’était qu’un honnête homme à projets chimériques; il avait prévu son sort , en disant dans sa lettre au roi : « J’ai prévu que je serais seul à combattre contre les abus de tous genres , contre les efforts de ceux qui gagnaient à ces abus , contre la foule des préjugés qui s’opposent à toute réforme et qui sont un moyen si puissant dans les mains des gens intéressés à éterniser le désordre. » Necker, qui fut appelé comme un sauveur (1777), n’était qu’un banquier, qui savait compter. Il commença par faire rentrer au trésor 27 millions que les trésoriers retenaient dans leurs coffres-forts le plus longtemps possible, de manière à profiter de l’intérêt de l’argent. Il s’était donné pour le seul homme de France capable de bien administrer les finances. Il les administra , il est vrai, avec habileté, mais il eut l’imprudence de publier son fameux Compte

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rendu, présenté au roi au mois de janvier 1781. (( Jusque-là, dit le comte de Ségur dans ses Mémoires , la nation, étrangère à ses propres affaires, était restée dans la plus complète ignorance sur ses recettes, sur ses dépenses, sur ses dettes, sur l’étendue de ses besoins et sur celle de ses ressources. » Le crédit public eut à souffrir de ces inquié-

Fig. 126. — Portrait de Turgot; d’après Michel Yanloo.

tantes révélations. Necker n’avait fait qu’alarmer le pays, sans le soulager de ses charges, qui tendaient toujours à s’aggraver : il dut se retirer, quoique soutenu par l’opinion, devant une coalition des gens de cour : « L’Etat fut sacrifié à la cour, .ajoute Ségur, l’économie au luxe, la sagesse à la vanité. )) Deux contrôleurs généraux, Joly de Fleury et d’Ormesson, ne lui succèdent que pour témoigner de leur impuissance, sinon de leur incapacité. Calonne eut le courage de

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