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XVIII* SIÉOLK, III. — INSTITUTIONS

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les remplacer lorsque le numéraire manquait absolument dans les caisses de l’Etat, et pourtant Necker avait constaté que les contributions du royaume s’élevaient à près de 600 millions. Calonne se mit à emprunter, à emprunter encore, à emprunter toujours, sans avoir égard aux plaintes continuelles du parlement. Il avait pourtant avoué au roi, dès le début de son administration, que la disproportion entre les recettes et les dépenses exigeait le remaniement du système des impôts. Le remède était pire que le mal, puisque Calonne conseillait de donner une nouvelle constitution à l’Etat, en changeant le régime des finances. Il avait tant et tant emprunté, qu’il ne trouvait plus d’argent, lorsque le roi, d’après ses avis, convoqua l’assemblée des notables, dans laquelle l’audacieux et imprudent ministre dénonça le terrible déficit , qu’il n’avait que trop contribué à augmenter. « Déficit, dit Mercier, mot nouveau dans notre langue et tristement naturalisé : il présente l’image d’un abîme obscur, et il ne fait naître que des agitations vagues et ténébreuses. » Cet abîme obscur, c’était la révolution, qui évoquait le spectre menaçant du déficit et de la banqueroute.

Fig. 324. — Girandole en pierreries do J. B. F. ; 1723.

LE COMMERCE

Le commerce. — Préjugés contre cette profession. — Le commerce d’exportation et la marine marchande. — Le conseil du commerce. — Les compagnies commerciales : la compagnie des Indes ; les grands commerçants. — Les marchands de Paris. — Les théories sur le commerce : les économistes et les utopistes. — Souffrance du haut commerce sous Louis XVI. — Développement des industries de luxe. — Symptômes de révolution.

, État est un arbre, disait le marquis de Mirabeau, les racines de cet arbre sont T agriculture, le tronc est la population, les branches sont l’industrie, les feuilles sont le commerce proprement dit et les arts. )) Cette image plus ou moins juste de l’état social ne caractérise pas suffisamment le rôle du commerce dans les sociétés modernes. Montesquieu, après avoir reconnu, dans son Esprit des lois , que (( le commerce guérit des préjugés destructeurs, polit et adoucit les moeurs barbares, et porte à la paix les nations qui négocient ensemble, » fait cruellement ressortir les vices inhérents au commerce : « Dans les pays où l’on n’est affecté que de l’esprit du commerce, dit-il en voulant peut-être parler de la Hollande, mais en faisant aussi la critique de la France au dixhuitième siècle, on trafique de toutes les actions humaines et de toutes

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les vertus morales ; les plus petites choses, celles que l’humanité demande, s’y font ou s’y donnent pour de l’argent. » Dans une édition anonyme de cet immortel ouvrage (1764), la pensée de Montesquieu se prononce encore davantage contre l’esprit du commerce, que les économistes avaient trop exalté aux dépens des idées morales et politiques : ce Le commerce, disaient alors Montesquieu et son éditeur, rend les hommes plus sociables, ou, si l’on veut, moins farouches, plus industrieux, plus actifs ; mais il les rend en même temps moins courageux, plus rigides sur le droit parfait, moins sensibles aux sentiments de générosité. Le système du commerce se réduit souvent à ce principe : Que chacun travaille pour soi comme je travaille pour moi; je ne vous demande rien qu’en vous en offrant la valeur; faites-en autant. )) L’esprit du commerce, aux yeux des philosophes du dix-huitième siècle, était donc l’égoïsme dans sa plus naïve expression.

C’était là sans doute ce qui avait motivé le préjugé d’après lequel la cour, la noblesse et la bourgeoisie même, surtout l’armée et la magistrature, regardaient avec un égal mépris le métier de marchand et la profession de négociant. Cette profession, ce métier, étaient presque avilis sous le règne de Louis XIV. Négociants et marchands, loin de protester contre cet étrange avilissement, se tenaient à l’écart et se contentaient de s’enrichir sans éclat et sans bruit : « Les artisans et les marchands, que leur obscurité dérobe à la fureur ambitieuse des grands, disait Voltaire, qu’il faut toujours citer quand on veut bien connaître l’esprit et le caractère de son époque, sont des fourmis qui se creusent des habitations en silence, tandis que les aigles et les vautours se déchirent. » Voltaire ne pouvait cependant constater sans indignation le dédain dont le commerce était l’objet : (( Le négociant, disaitil, entend parler si souvent avec dédain de sa profession, qu’il est assez sot pour en rougir. Je ne sais pourtant quel est le plus utile à un Etat, ou le seigneur bien poudré, qui sait précisément à quelle heure le roi se lève, à quelle heure il se couche, et qui se donne des airs de grandeur en jouant le rôle d’esclave dans l’antichambre d’un ministre, ou un négociant qui enrichit son pays, donne de son cabinet des ordres à Surate et au Caire, et contribue au bonheur du monde. »

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Depuis la mort de Colbert jusqu’à la fin du règne de Louis XIV, le gouvernement sembla se désintéresser absolument des affaires du commerce, qu’il laissait se développer ou se restreindre selon le libre arbitre du commerçant; mais les mesures sages et intelligentes que Colbert avait prises pour aider aux progrès de l’industrie et du négoce subsistaient toujours, et se perpétuaient par la force des choses et de la routine. Le commerce, livré à lui-même, n’en suivait pas moins les voies de l’expérience et de l’habitude, en vue de ses intérêts particuliers, mais en contribuant aussi à l’accroissement de la fortune publique. Les produits naturels de la France, ses vins surtout et ses eaux-de-vie, ainsi que ses produits manufacturés, ses étoffes de laine et de soie, ses toiles et ses objets de luxe et de mode, étaient cent fois trop abondants pour sa consommation intérieure, et fournissaient à son trafic d’exportation une inépuisable variété de marchandises appréciées et recherchées dans les contrées les plus lointaines. Ce commerce extérieur, dont la prospérité constante n’avait pas même beaucoup souffert des conséquences de la guerre étrangère, aurait pu acquérir, dès le temps de Louis XIV, une importance beaucoup plus considérable, notamment dans la Méditerranée et dans les mers de l’Inde, ce qui faisait dire à un seigneur de la cour, comme le rapporte Piganiol de la Force (. Description de la France , 1719), que : (( Si Dieu faisait un jour connaître aux Turcs ce qu’ils peuvent faire par mer, et aux Français jusqu’où ils peuvent porter le commerce, le reste de l’Europe deviendrait bientôt la conquête des uns et des autres. » Ce fut sans doute sous l’empire de cette idée, peut-être trop orgueilleuse, que le gouvernement de Louis XIV avait favorisé la création de plusieurs compagnies commerciales, qui devaient trafiquer en Asie, en Afrique et en Amérique. Mais ces compagnies, les dernières qui eussent été formées sous Louis XIV, celle de Saint-Domingue, celle du Canada, celle de la baie d’Hudson et celle de 1 ' Assiente ou de Guinée, ne prospérèrent pas, du moins au profit de leurs intéressés, malgré les privilèges avantageux que le roi leur avait accordés ; elles ne servirent qu’à fonder des colonies françaises sur quelques points de l’Afrique et de l’Amérique du Nord, en donnant plus d’activité et d’extension à la marine marchande, et en apportant ainsi à la marine

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militaire un utile concours ; car les meilleurs marins, les plus intrépides et les pins habiles, se formèrent dans la marine marchande, qui fut le berceau de Duguay-Trouin, de Cassart, de Ducasse, de Gardin et de la Villestreux.

On ne s’explique pas comment ces grandes compagnies commerciales, à qui le roi et l’Etat prêtaient des sommes énormes sans intérêts, et qui étaient exemptes de tous droits sur les marchandises étrangères importées en France, ne tardèrent pas à déchoir, peu d’années après leur création, et renoncèrent bientôt à leurs privilèges, sans avoir indemnisé leurs actionnaires. Faut-il en conclure, comme l’ont prétendu certains économistes du dix-huitième siècle, que le Français n’a pas et n’aura jamais le génie du commerce? Chez les Anglais, au contraire, on voyait grandir et se développer ce génie national, qui portait sur toutes les mers et dans toutes les contrées du globe son antagonisme contre la France commerçante. « C’est uniquement parce que les Anglais sont devenus négociants, disait Voltaire dans ses Lettres philosophiques , que Londres l’emporte sur Paris par l’étendue de la ville et le nombre des citoyens. )) Les longues guerres que Louis XIV avait eu à soutenir contre l’Angleterre et la Hollande n’étaient, en réalité, de la part de ces deux puissances navales, qu’un moyen de s’opposer aux progrès du commerce français dans les Indes orientales et occidentales. Les compagnies établies en France pour favoriser le commerce extérieur ne réussissaient pas, et à la fin du dix-septième siècle, la compagnie des Indes se voyait forcée de céder, moyennant une simple redevance proportionnelle, à des villes et à des 'particuliers, le droit de trafiquer avec les Indes et la Chine; elle n’existait plus que de nom lorsque Law, en 1719, lui prépara de glorieuses destinées, en l’absorbant dans une nouvelle compagnie des Indes, qui devait centraliser le commerce du monde maritime.

Si Colbert avait pu vaincre les préjugés et les répugnances que Louis XIV eut toujours contre le commerce et contre ceux qui l’exerçaient, il aurait sans doute donné une base plus solide aux institutions commerciales, en organisant un contrôle général du commerce à côté du contrôle des finances. Le commerce extérieur et intérieur n’était réel-

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lement pas représenté dans le conseil dn roi, où les questions qui le concernaient, si importantes qu’elles fussent, ressortissaient tantôt au département de la marine et tantôt à la surintendance des finances. Ce n’est qu’en 1710 qu’on reconnut la nécessité d’établir un conseil de commerce dans lequel seraient traitées exclusivement les matières com-

Fig. 128. — Ancien pavillon marchand de la murine française.

(D’après les Pavillons ou Bannières que la plupart des nations arborent en mer ,

‘ chez David Mortier, à Amsterdam; 1718.)

merciales, qui devenaient de jour en jour plus complexes et plus multipliées. Ce conseil fut composé de plusieurs conseillers d’Etat, de six intendants du commerce, choisis parmi les maîtres des requêtes, du syndic de la province du Languedoc, de deux députés de la ville de Paris et de neuf autres députés des principales places de commerce. Le conseil se rassemblait sous la double présidence du secrétaire d’Etat de la marine et du contrôleur général des finances ; ce dernier appelait, au besoin, dans le conseil, deux intéressés au bail des fermes du roi. Les six intendants du commerce, dont la création remontait au mois de mai 1708, étaient chargés du détail des diverses parties du commerce général, divisées en six départements spéciaux ; ils devaient donc avoir les connaissances nécessaires pour être rapporteurs des affaires que l’assemblée avait à examiner. Quant aux députés des villes de commerce, on choisissait, sans doute par élection, les principaux

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négociants de ces différentes villes où le commerce était à la fois le plus considérable et le plus florissant.

Les gens de cour, les nobles, les financiers eux-mêmes, les uns par dédain, les autres par jalousie, n’avaient pas vu de bon œil l’introduction des négociants dans un conseil qu’on pouvait considérer comme une annexe du conseil d’Etat et des départements ministériels de la marine et des finances. A la mort de Louis XIV, le conseil de commerce fut supprimé, et ses attributions rentrèrent dans celles des deux nouveaux conseils supérieurs, qui auraient à s’occuper de la marine et des finances, et qui soumettraient leurs décisions au conseil de régence. Cependant le duc d’Orléans voulut conserver quelque ombre de l’ancien conseil de commerce : il choisit plusieurs membres des deux conseils des finances et de la marine, et les délégua pour travailler alternativement avec les six intendants du commerce et les députés des villes commerçantes du royaume. Mais, quoique ces derniers n’eussent pas voix délibérative dans les réunions, une hostilité sourde se manifesta contre eux et leur ôta toute espèce d’influence, en ne leur attribuant qu’un droit de présence passive et d’examen consultatif. Les six offices d’intendants du commerce avaient été supprimés par édit du mois d’octobre 1715, et le conseil particulier du commerce ne se composait plus que de trois conseillers d’Etat et de trois maîtres des requêtes, qui étudiaient et rapportaient les affaires, pour les soumettre soit au président du conseil des finances, soit au président du conseil de la marine. Les négociants députés des villes de commerce et les deux intéressés dans les fermes du roi n’étaient plus que des assistants muets. Un nombre illimité d’inspecteurs du commerce nommés par le chef du conseil des finances, recevaient de lui leurs commissions, à l’exception de l’inspecteur de Marseille, qui ne dépendait que du chef du conseil de la marine.

Telle fut l’organisation administrative du commerce pendant la régence, et ce conseil, aux séances duquel assistaient les commerçants les plus compétents et les plus estimés, approuva pourtant les audacieuses innovations du système de Law. Cet économiste écossais, fécond en ressources, mais trop impatient et toujours téméraire, avait fondé une

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banque, qui faisait, à l’aide de combinaisons ingénieuses, affluer dans ses caisses tout le numéraire du royaume , en échange de billets auxquels l’agiotage imposait une hausse factice et aléatoire. Law comprit qu’il devait donner à cette banque une base solide, en représentant par des valeurs mobilières et immobilières le papier mis en circulation avec une folle prodigalité. Ce fut au commerce et à l’agriculture qu’il

Fig. 129. — Traite des Nègres (vente d’une esclave); d’après Eisen.

demanda, du moins en apparence, la consolidation de son système financier. La Compagnie de la Louisiane, qui n’avait donné que des résultats nuis ou insignifiants depuis sa création, passa dans les mains de Law, et devint la Compagnie d’Occident, par lettres patentes du roi, en date de septembre 1717. L’objet principal de la nouvelle compagnie était la plantation et la culture des terres arrosées par le grand fleuve du Mississipi : il s’agissait de réussir là où Crozat, un des plus riches et des plus habiles négociants, avait échoué. On avait en vue, pour faire prospérer une colonie en détresse, le développement du commerce mari-

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time et l’exploitation des mines d’or du pays. Ces mines d’or, par malheur n’existaient qu’en espérance. La Compagnie d’Occident, dont les actions étaient déjà placées, fit beaucoup de bruit de ses projets et de ses efforts. Dès le mois de mai 1718, six navires chargés de colons et d’ouvriers partirent pour le Mississipi, qui allait être bientôt, disaiton, le centre d’une puissante et magnifique colonisation. Le taux des actions de la banque de Law s’élevait sans cesse ; cette banque avait obtenu du roi le privilège du commerce du Canada pour les castors et les autres pelleteries ; elle ajouta encore à ce privilège celui de la traite des nègres au Sénégal (fig. 129 et 130), celui de la navigation et du commerce dans toutes les mers de l’Orient, depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu’à la Chine. C’est alors que la Compagnie d’Occident se transforma en Compagnie des deux Indes, par édit de mai 1719, en absorbant les anciennes Compagnies des Indes et de la Chine, qui n’avaient cessé de dépérir et qui succombaient sous le poids de leurs dettes. Le roi concédait à la Compagnie nouvelle, en toute propriété, les terres, îles, forts, habitations, magasins, meubles, immeubles, droits, rentes, vaisseaux, banques, munitions de guerre et de bouche, nègres, bestiaux et marchandises, que possédaient les deux anciennes Compagnies , mais à la charge de payer les dettes de ces compagnies et de fournir au roi une indemnité de 50 millions.

La banque de Law était devenue alors banque de l’Etat, et dès 1720 la Compagnie des Indes fut chargée de l’administrer. Les gigantesques entreprises que Law avaient annoncées n’eurent qu’un commencement d’exécution. A peine si quelques navires chargés de denrées orientales et appartenant à l’ancienne Compagnie des Indes arrivèrent dans les ports de l’Océan -, à peine si la triste colonie du Mississipi envoya quelques échantillons de ses produits indigènes. Law n’eut pas le temps, d’ailleurs, de s’occuper de colonisation et d’agriculture en Amérique, ni de commerce et de conquêtes en Asie. Ses ennemis, ses rivaux, les gros financiers français, les négociants étrangers, les Anglais et les Hollandais surtout, avaient enlevé de la banque royale toutes les espèces monnayées, en n’y laissant que des billets. La catastrophe était inévitable : elle fut prompte et terrible. L’argent avait

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disparu, les billets de banque et les actions de la Compagnie des Indes étaient tombés à rien. Il fallut, pour éviter une banqueroute générale, réduire le nombre et la valeur de ces actions et de ces billets. Banque du roi et Compagnie des Indes ne faisaient plus qu’une seule institution financière et commerciale. Les malheureux actionnaires avaientperdu les

Fig. 130. — Traite des Nègres (la contrainte des noirs au travail) ; d'après Eisen.

deux tiers de leur capital ; ils renoncèrent généreusement aux primes et aux dividendes promis, sans autre dédommagement qu’une faible part dans la ferme des tabacs, et ils se flattèrent de l’espoir d’être indemnisés lorsque la Compagnie des Indes, mieux dirigée et moins obérée, pourrait réaliser les espérances qu’on fondait sur son avenir.

Débarrassée depuis 1725 des opérations de la banque, la Compagnie des Indes, quoiqu’on lui eût retiré une partie de ses privilèges, en conservait assez pour faire de gros bénéfices, puisqu’elle représentait le commerce maritime de la France avec les deux Indes

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et l’Afrique. Elle avait le monopole du tabac, du café, du thé et des épices, à leur entrée dans les ports du royaume, où elle ne payait que des droits minimes; elle apportait de la Chine les étoffes, les porcelaines et les curiosités de luxe. Toutes les dettes se trouvèrent liquidées par l’émission de quarante-huit mille actions, dont le dividende fut arrêté à cent livres , et pourtant les actionnaires ne touchèrent pas ce faible dividende. Crozat et Samuel Bernard restaient l’un et l’autre à la tête de la Compagnie , qui avait pour vice-protecteur le duc de Bourbon , premier ministre, et pour directeurs d’honneur le duc d’Antin, les maréchaux de Grammont et d’Estrées , le marquis de Lassav, le duc de Chaulnes, le marquis de Mézières et M. de Vendôme. L’opinion publique ne leur était pas favorable, et l’on disait déjà tout haut que leur avarice et leur mauvaise foi porteraient malheur aux pauvres actionnaires. Les négociants et les gens de commerce n’en paraissaient pas moins flattés de voir des princes et des grands seigneurs se défaire de leurs préjugés de caste, au point de mettre la main dans des affaires commerciales. Il y avait, d’ailleurs, huit autres directeurs réels, choisis entre les plus gros banquiers, pour administrer la Compagnie, qui devint une puissance formidable en Asie , qui comptait par milliers ses comptoirs, ses commis, ses vaisseaux, qui donnait tous les jours plus d’activité à son commerce d’importation, et qui, néanmoins, en pleine prospérité , ne payait ni ses actionnaires ni ses créanciers. Ceux-ci attendaient, espéraient toujours, et déliaient les cordons de leur bourse à chaque appel de fonds. Le gouvernement seul tirait profit des agrandissements commerciaux et politiques de la Compagnie , qui avait son siège principal à Pondichéry et à Chandernagor.

Le gouvernement, averti par les désastres des entreprises de Law, affectait d’intervenir le moins possible dans les choses de commerce; il bornait son rôle à une protection sommaire et générale , en garantissant l’exécution des traités conclus avec les nations étrangères ; il négligeait même de faire soutenir par sa marine militaire les intérêts du négoce maritime. Il fallait, suivant un principe égoïste, que le commerçant se sauvegardât lui-même et fît le meilleur usage possible de la liberté qu’on laissait à ses opérations particulières. Le conseil de com-

Port de Rochefort. — Le magasin des colonies, d’après Joseph Yernet.

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merce, établi par ordonnance du 4 janvier 1717, avait été remplacé, en juin 1721, par un simple bureau composé de huit personnes. Deux ans après (juin 1723), on y adjoignit quatre intendants du commerce, conseillers du roi en ses conseils, pour la surveillance et la protection du commerce intérieur, ainsi que du commerce extérieur par terre. Les douze députés des principales villes commerçantes du royaume avaient toujours voix consultative auprès du bureau du commerce et des quatre intendants, ayant chacun son département spécial; ils étaient appelés, en outre, à donner leur avis dans toutes les questions concernant le commerce extérieur maritime, qui dépendait exclusivement du ministère de la marine.

Les intendants du commerce étaient des conseillers d’Etat, des maîtres des requêtes, mais on ne cherchait pas cependant à combattre, à détruire le préjugé qui attachait une sorte de dégradation sociale à l’exercice du commerce. L’ordonnance royale, dictée par Colbert (août 1669), qui déclarait la noblesse compatible avec le commerce, était comme frappée de nullité. On ne tenait pas plus de compte des édits qui autorisaient les nobles à faire le commerce en gros, sans déroger. Les magistrats étaient encore plus dédaigneux du commerce que les nobles eux-mêmes, et les négociants, qui voulaient en quelque sorte se laver de la tache originelle , se disaient financiers. Plusieurs grands manufacturiers, tels que van Robais et Cados, avaient obtenu des lettres de noblesse ; mais on ne les considérait pas comme des commerçants, bien que contribuant par leur fabrication à l’œuvre du commerce. Louis XIV avait récompensé les services de Samuel Bernard, en érigeant sa terre de Coubert en comté, mais, dans les lettres de création, Samuel Bernard était présenté comme financier et non comme négociant ; aussi bien, Samuel Bernard ne prit-il jamais le titre de comte. Aucun préjugé ne fut plus opiniâtre que celui qui éloignait de toute ingérence commerciale les personnes nobles de naissance ou de condition. La noblesse des îles ou des colonies avait seule le privilège de faire le négoce sans dérogeance. Les économistes et les philosophes, qui eurent tant d’action sur toutes les idées comme sur tous les actes du dix-huitième siècle, recommandaient inutilement le commerce à la noblesse et

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surtout à la noblesse pauvre, qui avait là un moyen honorable d’utiliser ses facultés, en servant sa patrie aussi noblement que par les armes : ils firent peu de prosélytes, et si plus tard l’ordre de Saint-Michel, en dépit de ses statuts, qui exigeaient que ses membres fussent nobles de deux races , était décerné à quelques grands commerçants déguisés en financiers, le gouvernement n’en resta pas moins fidèle au principe fondamental posé par Montesquieu dans Y Esprit des lois : « Il est contre l’esprit de la monarchie que la noblesse fasse le commerce. L’usage qui a permis en Angleterre le commerce à la noblesse est une des choses qui ont contribué à affaiblir le gouvernement monarchique. )) On distinguait, il est vrai, parmi les gens de commerce, différentes classes qui représentaient, pour ainsi dire, comme dans la noblesse, dans la bourgeoisie, dans la magistrature, tous les degrés de la hiérarchie. sociale. Il y avait une aristocratie et une démocratie commerçantes. Les grands négociants étaient des grands seigneurs, en comparaison des petits marchands, et souvent le financier n’était autre qu’un commerçant. Le marquis de Mirabeau, dans son Ami des hommes , s’efforçait d’unir, par un lien fraternel, le commerce, la finance et l’industrie: « Dans un Etat constitué comme la France, disait-il, il faut que le commerçant soit laborieux, entreprenant, franc, indépendant, simple, et en fasse gloire; que la finance se confonde et se répande dans le commerce, loin de l’opprimer et de le mépriser; que l’artisan soit industrieux, vigilant, réglé dans ses mœurs, borné dans la consommation. » Duclos, dans ses Considérations sur les mœurs , donnait ainsi la préférence au commerçant, en le comparant au financier : « Les commerçants sont le premier ressort de l’abondance ; les financiers ne sont que des canaux propres à la circulation de l’argent et qui trop souvent s’engorgent.... Les commerçants s’honorent par la voie meme qui les enrichit ; les financiers s’imaginent tendre au même but par le faste et l’étalage de leurs richesses. )) Les financiers étaient partout à cette époque, brillaient, triomphaient partout; quant aux commerçants, ils ne faisaient pas souvent parler d’eux, ils ne se montraient guère hors de leur bureau et vivaient généralement dans une obscure médiocrité, malgré leur fortune acquise. (( Ce sont les commerçants, di-

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sait Duclos, qui ne s’enrichissent qu’en procurant l’abondance et dont les richesses prouvent les services. On ne les rencontre pas dans la société aussi communément que les financiers, parce que les affaires les occupent et ne leur permettent pas de perdre un temps, dont ils connaissent le prix, pour des amusements frivoles. » On n’avait garde alors de confondre le commerçant avec le marchand, et l’on établissait aussi une différence marquée entre le commerçant et le négociant. L’abbé Coyer caractérise ainsi le négociant, dans la Noblesse commerçante : « Un négociant qui a bien saisi et pratiqué toute la science du commerce, qui en a fouillé tout l’art, connaît la disposition des mers, des côtes et des provinces, la longueur et la brièveté des trajets, les dangers des routes, les besoins et les intérêts nationaux, les mœurs et les coutumes des peuples, les productions locales, les apprêts et les

échanges de toutes les matières d’usage, la valeur des monnaies res-

pectives, les variations du change, les ressorts du crédit public et la juste mesure de la circulation de l’or dans les veines de l’Etat : cet homme ne respire que pour s’appliquer, méditer, combiner. » Plus tard, vers la fin du règne de Louis X\r, quand la profession de négociant fut mise en honneur par l’école philosophique, Joseph de la Borde, le fermier général millionnaire et le banquier de la cour, se glorifiait d’avoir été d’abord exclusivement adonné au commerce : « J’ai toujours conservé, écrivait-il dans ses Mémoires encore inédits, l’attachement le plus décidé pour le commerce ; c’est l’état d’un vrai citoyen. Un négociant, qui opère en grand, fait mouvoir tous les différents ordres de l’Etat, en leur faisant recueillir le fruit de son travail : l’agriculture, les manufactures, les artistes, les ouvriers en tous genres, tout se ressent des opérations d’un négociant. J’ai eu jusqu’à vingt navires à la pêche en Amérique, aux Indes orientales, aux Indes occidentales et en Guinée. Combien de personnes occupées, combien d’argent répandu, qui soulage le peuple et le gentilhomme, en leur procurant un débouché avantageux de leurs produits! » Ces nobles paroles, ces sentiments généreux et patriotiques donnent un éclatant démenti aux ignorants vaniteux, qui jugeaient un négociant de Marseille ou de Bayonne d’après le type vulgaire du marchand de la rue Saint-Denis.

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Les marchands de Paris, qui étaient cependant séparés entre eux par differents degrés sociaux, avaient justifié quelquefois la méchante opinion que la Bruyère nous a laissée de leur probité. « Le marchand, disait-il en 1694, dans la 8e édition de ses Caractères , fait des montres pour donner de sa marchandise ce qu’il y a de pire : il a le catis et le faux jour, afin d’en cacher les défauts, et qu’elle paraisse bonne; il la

Fig. 131. — Adresse illustrée d'un marchand de bimbeloterie. (Communiqué par M. Bonnardot.)

surfait, pour la vendre plus cher qu’elle ne vaut; il a des marques fausses et mystérieuses, afin qu’on croie n’en donner que son prix, un mauvais aunage, pour en livrer le moins qu’il se peut; et il a un trébuchet, pour que celui à qui il l’a livrée la lui paye en or qui soit de poids. » Cinq ou six ans plus tard, Cotolendi, dans sa fameuse lettre d’un Sicilien, ne traite pas mieux les marchands et le petit commerce de Paris : « Si vous venez jamais à Paris, faisait-il dire à son voyageur sicilien, gardez-vous de mettre le pied dans les boutiques où l’on vend des choses inutiles. D’abord que le marchand vous fait la description de ses marchandises avec plusieurs paroles précipitées, il vous flatte et vous invite insensiblement, avec beaucoup de révérences, à acheter quelque

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chose , et à la fin il parle tant, qu’il vous ennuie et vous étourdit. Quand on entre dans sa boutique, il commence par montrer tout ce qu’on ne veut pas, faisant voir ensuite ce qu’on demande, et alors il dit et il fait si bien que vous dépensez tout votre argent , en prenant la marchandise

Fig. 132. — Boutique de Marchande de poterie d'étain; d'après Christoph Kilian.

qu’il vous donne pour plus qu’elle ne vaut. C’est par ce moyen qu’il se paye de sa civilité et des peines continuelles qu’il prend à montrer inutilement, et cent fois par jour, ses marchandises à des curieux qui veulent tout voir sans acheter. » C’étaient là sans doute les défauts et les vices de quelques marchands trop avides et trop âpres au gain, mais, en général, le marchand de Paris, comme celui de province, se faisait un point d’honneur d’être honnête , de ne vendre que de bonne marchandise et de ne pas tromper l’acheteur. De là, ces maisons dites de confiance , qui existaient en si grand nombre au dix-huitième siècle et

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qui avaient une clientèle héréditaire, que les possesseurs de ces maisons se transmettaient de père en fils; car la même famille de marchand occupait souvent depuis deux ou trois siècles la même boutique , où l’on voyait se succéder aussi plusieurs générations de clients, qui n’avaient jamais eu à se plaindre ni à se défier de leurs fournisseurs attitrés. Les marchands, d’ailleurs, faisaient partie de ces corporations et de ces jurandes dans lesquelles ils trouvaient la récompense d’une réputation sans tache, en remplissant des charges honorifiques qui devaient suffire à leur ambition modeste et les conduisaient, sous les auspices des suffrages de leur communauté, au siège de juge du tribunal consulaire, au banc de marguillier dans l’église paroissiale, à la dignité d’échevin dans le conseil des notables de la ville.

Les marchands menaient, d’ordinaire, la vie la plus laborieuse et la plus simple : on les voyait constamment occupés derrière leur comptoir ; ils étaient levés avant l’aube ; ils ne veillaient que pour mettre en ordre leurs écritures de commerce; ils s’imposaient la plus stricte économie et ne souffraient pas dans le ménage la moindre dépense inutile ; ils se faisaient aider, dans les soins de leur négoce, par leurs femmes et leurs enfants ; on regardait alors les commis étrangers comme des causes de ruine et de gaspillage dans une bonne maison. « Les femmes des petits marchands, dit Mercier dans son Tableau de Paris, travaillent de concert avec leurs hommes et s’en trouvent bien, car elles manient toujours un peu d’argent. C’est une parfaite égalité de fonctions ; le ménage en va mieux. La femme est l’âme d’une boutique. )) Les fortunes qui s’étaient faites par l’épargne ne se conservaient que par un surcroît d’économie. Il y avait beaucoup de marchands riches , mais ils n’en étaient que plus parcimonieux; ils donnaient à leur famille l’exemple des mœurs patriarcales. La semaine était consacrée au travail , le dimanche au repos et à la promenade , après l’accomplissement des devoirs religieux. La distraction la plus coûteuse que se permettait un marchand aisé, et bien rarement encore, c’était une soirée de spectacle. On célébrait les fêtes de l’Eglise par des réunions intimes entre voisins, entre confrères. On trouve, dans V Ami des hommes , un tableau naïf de ces réunions : «A Noël, la famille rassemblée, la sou-

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che de la veillée et le brasier qui l’entourait , servant à cuire les marrons pour le vin blanc; ensuite le réveillon, etc. Aux Rois, la fève, et les cris le roi boit! A Pâques , les œufs, qu’anciennement le père de famille distribuait à toute sa maison, jusqu’au moindre domestique, le jambon, etc. A la Pentecôte, les premiers fruits, etc. Ces sortes d’assemblées, ajoute

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