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XVIII' SIÈCLE, III. — INSTITUTIONS

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à ce train et qui vais souvent à pied sans changer d’allure, j’enrage quelquefois comme un chrétien, car encore passe qu’on m’éclabousse depuis les pieds jusqu’à la tête, mais je ne puis pardonner les coups de coude queje reçois régulièrement et périodiquement. Un homme qui vient après moi et qui me passe me fait faire un demi-tour, et un autre qui me croise de l’autre côté me remet soudain où le premier m’avait pris, et je n’ai pas fait cent pas queje suis plus brisé que si j’avais fait dix lieues. )) «

Paris était donc toujours la ville populeuse, bruyante, agitée, sombre et malpropre, que Boileau avait décrite, soixante ans auparavant, dans la fameuse satire des Embarras de Paris. L’aspect général de cette ancienne capitale et le caractère de ses habitants indigènes n’avaient pas subi la moindre métamorphose depuis plus d’un siècle. On peut dire que la ville était restée immobile et stationnaire sous le règne de Louis XIV, qui n’avait pas cherché à l’agrandir et à en améliorer l’état normal, tout en faisant planter des boulevards autour de ses vieilles murailles ; ouvrir des places magnifiques, comme la place Vendôme ou de Louis le Grand et la place des Victoires; élever des portes monumentales, comme la porte Saint-Denis et la porte Saint-Martin ; créer de nouveaux quartiers, comme celui du Temple et celui de la butte Saint-Roch ; construire d’admirables édifices pour des établissements publics, tels que l’Observatoire et l’hôtel des Invalides, et continuer les merveilles architecturales du palais des Tuileries et du palais du Louvre.

Germain Brice, qui était réputé le meilleur guide des étrangers qu’il y eût à Paris du temps de Louis XIV, exposait ainsi la situation physique de la ville en 1698 : (( Il faut considérer que dans son étendue, qui est très-grande, il ne se rencontre aucun espace qui ne soit très-peuplé et entièrement rempli de maisons, où il se trouve souvent plusieurs familles ensemble, ce qui ne se voit point dans les autres grandes villes de l’Europe, où chacun veut être logé en particulier, et où l’on ne voit point de maisons à sept étages, comme il y en a quelques-unes autour du Palais, proche le grand Châtelet et aux environs des Halles, dans lesquelles les moindres espaces sont occupés et loués très-cher. » Vingt ans plus tard, Germain Brice constatait que Paris, sans offrir encore

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de notables changements, tendait à perdre graduellement sa physionomie de ville du moyen âge, et commençait à se prêter aux transformations matérielles réclamées par les mœurs et les usages de ses habitants. La ville se composait alors de vingt-quatre mille maisons, formant près

Fig. 171. — Types parisiens. — Le Commissionnaire; d'après Aug. de Saint- Aubin.

de neuf cents rues et cachant, eu outre, quatre mille autres maisons bâties dans les cours intérieures. Quatre mille de ces maisons, à portes cochères, pouvaient être louées chacune au prix moyen de deux mille livres ; vingt mille autres maisons, ne communiquant avec la rue que par des portes bâtardes ou de petites portes, représentaient chacune six ou sept cents livres de location ; le reste des maisons qui se trouvaient masquées ne devaient prétendre qu’à la moitié de ce prix. c( On verra de là, continue Germain Brice, que les loyers de toutes les maisons de cette grande ville produiront vingt millions de revenu tous les

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ans, ce qui est sans exemple partout ailleurs. )) Ces vingt millions équivaudraient à plus de deux cents millions, au taux actuel du numéraire.

A défaut d’un recensement officiel de la population parisienne, les recherches de quelques savants, versés dans les calculs de la statistique, avaient établi, en 1710, que cette population ne comprenait pas moins de sept cent mille individus, « malgré les diminutions considérables arrivées dans ces dernières années de guerres, de maladies et de disettes. )) Dans ce nombre de sept cent mille habitants de Paris, on ne comptait pas moins de cent cinquante mille domestiques. L’illustre Vauban avait pu constater, d’après des documents authentiques, en 1706, que la généralité de Paris renfermait huit cent cinquante-six mille neuf cent trente-huit personnes. La consommation annuelle de Paris, à cette époque, était de cinquante mille bœufs, de sept cent mille moutons, de cent vingt-cinq mille veaux, de quarante mille porcs, de trois cent cinquante mille muids de vin, sans compter diverses autres boissons, telles que les bières et les cidres, et de cent cinquante mille muids de blé. On estimait à douze mille le nombre des carrosses circulant alors dans la ville, et l’on pouvait porter à vingt-cinq mille le nombre des chevaux employés à l’attelage de toutes les voitures. Plus la population de Paris s’accroissait, plus diminuait l’élément parisien, qui cédait la place à tous les éléments cosmopolites. L’opinion peu flatteuse qu’on avait généralement des Parisiens se rapportait donc moins à la race meme originaire de Paris et plus ou moins dégénérée, qu’aux habitants de hasard qui étaient venus de toutes les provinces de France et de tous les pays du monde se fixer dans cette capitale et y faire souche parisienne. « Il n’y a pas de peuple plus impérieux et plus hardi, disait Saint-Evremond en 1698. Ils se sont donné eux-mêmes le droit de ne rien faire le jour de ce qu’ils ont promis le matin ; ils disent que, les seuls au monde, ils ont le privilège de manquer de parole, sans craindre de ne rien faire contre l’honneur. )) Notre voyageur insiste sur le défaut de raison et de moralité, qu’il impute aux Parisiens : (( Ce qu’on trouve ordinairement à Paris sont quantité de paroles données qu’on ne tient point, de grâces reçues qu’on se fait un plaisir d’oublier; plu-

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sieurs fous dans les rues et quelques-uns renfermés. Mais ce qu’on voit rarement, c’est la modestie, c’est la< sagesse, ce sont des gens oisifs, des personnes sobres -et des hommes qui aient vieilli. Il est très-rare de trouver des timides et des scrupuleux ; mais ce qu’on n’y

Fig. 172. — Types parisiens.

Le Boulanger; d'après Bouchardon [Cris de Paris).

voit jamais et ce qu’on souhaiterait avec plus d’ardeur, c’est le repos, le secret, et un ami véritable. »

Montesquieu mettait sur le compte de la légèreté et de l’orgueil les bizarreries et les inconséquences des Parisiens : <( A Paris, dit-il dans les Lettres persanes (1721), régnent la liberté et l’égalité. La naissance, la vertu, le mérite même de la guerre, quelque brillants qu’ils soient, ne sauvent pas un homme de la foule dans laquelle il est confondu. La jalousie des rangs y est inconnue. On dit que le premier de Paris est celui qui aies meilleurs chevaux à son carrosse. )) Saint-Foix, dans ses Essais historiques sur Paris , pour justifier les véritables Parisiens des reproches qu’on leur fait de leur caractère léger, ingrat et inconstant, rappelle que Paris était surtout peuplé de gens venus du dehors.

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(( Cette ville si vantée dans les provinces, dit-il, si renommée chez l’étranger, n’est pourtant qu’un as-semblage confus d’hommes de divers pays, qui se trouvent rassemblés par deux motifs : l’intérêt y conduit les uns, les autres s’y rendent pour satisfaire plus aisément leur amour pour les plaisirs. )) Cette invasion permanente de Paris par la province datait de loin, et l’on s’en plaignait déjà sous le règne d’Henri IV 5 mais elle n’avait fait que s’accroître d’année en année, et elle devint si considérable au dix-huitième siècle, que les économistes s’inquiétaient de voir la province se dépeupler aux dépens de la capitale. Les étrangers 11e commencèrent à y affluer que sous la régence, et ce fut dès lors une sorte d’envahissement et de conquête de la capitale de la France par les représentants du monde entier, ce Frappez à toutes les portes, depuis le plus bas peuple jusqu’au plus grand, disait le marquis de Mirabeau 5 vous entendrez parler toutes les langues, espagnol, anglais, hollandais, allemand, italien, etc., tous les idiomes, breton, normand, picard, champenois, provençal et surtout gascon, etc. Je mets en fait que sur trente personnes vous 11’en trouverez qu’une qui soit née à Paris. )) On se demandait, dès ce temps-là, où étaient les individus natifs de Paris, et s’ils ne s’expatriaient pas eux-mêmes pour voir du pays et pour faire fortune, car F Ami des hommes , étonné de ne pas trouver beaucoup de vrais Parisiens à Paris, faisait cette remarque, qui ne lui donnait pas le mot de l’énigme : (( Tout le monde s’y marie ; domestiques, gens à gages, ouvriers, viagers, gens qui n’ont que des emplois ou des bienfaits du roi, tout se met en ménage. Que devient leur génération? )) Après s’être posé ce redoutable problème, il arrivait à cette solution plus redoutable encore : (( Il est de fait que la génération des grandes villes est comme en pure perte pour l’humanité, et que tout cela s’éteint sans qu’on puisse savoir ce qu’il devient. )>

Il y avait cependant une population, une race essentiellement parisienne, qui n’était peut-être pas née à Paris, mais qui s’y était formée et qui avait pris aussitôt, sans étude et sans effort, le caractère et les moeurs des indigènes. Quiconque se fixait à Paris ne tardait pas à se faire Parisien. Voici comment Dufresny a tracé le portrait des Parisiens de naissance ou d’appropriation, dans les Amusements sérieux

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