PARIS
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et comiques : « Ils sont toujours agités et toujours actifs; leurs actions se succèdent avec tant de rapidité, qu’ils commencent mille choses avant que d’en finir une, et en finissent mille autres avant que de les avoir commencées. Ils sont également incapables et d’attention et de patience; rien n’est plus prompt que l’effet de l’ouïe et de la vue, et cependant ils ne se donnent le temps ni d’entendre ni de voir. Les Parisiens n’ont de véritable attention que sur le plaisir et sur la commodité; ils y raffinent tous les jours. » Mais ce qui distinguait le Parisien de tous les autres peuples, c’était sa curiosité toujours en éveil et à tout propos ; de là l’ancien proverbe, il ri est badaud que de Paris. Un des personnages des Lettres persanes raconte en ces termes ce qu’il eut à souffrir des importunités de cette badauderie endémique : « Les habitants de Paris sont d’une curiosité qui va jusqu’à l’extravagance. Lorsque j’arrivai, je fus regardé comme si j’avais été envoyé du ciel. Vieillards, hommes, femmes, enfants, tous voulaient me voir. Si je sortais, tout le monde se mettait aux fenêtres; si j’étais aux Tuileries, je voyais aussitôt un cercle se former autour de moi ; les femmes mêmes faisaient un arc-en-ciel nuancé de mille couleurs qui m’entourait. Si j’étais au spectacle, je voyais aussitôt cent lorgnettes dressées contre ma figure; enfin, jamais homme n’a tant été vu que moi.... Je ne me croyais pas un homme si curieux et si rare, et quoique j’aie trèsbonne opinion de moi, je ne me serais jamais imaginé que je dusse troubler le repos d’une grande ville où je n’étais point connu. »
Ce n’est pas le Persan de Montesquieu, c’est le Siamois de Dufresny que nous allons suivre au milieu du bruit et du mouvement des rues de Paris, et qui nous rendra compte de ses impressions dans ce pêlemêle effroyable de voitures, de bêtes et de gens. « Je suppose, dit Dufresny, que mon Siamois tombe des nues et qu’il se trouve dans le milieu de cette cité vaste et tumultueuse, où le repos et le silence ont peine à régner pendant la nuit même. D’abord le cahos bruyant de la rue Saint-Honoré l’étourdit et l’épouvante, la tête lui tourne. Il voit une infinité de machines différentes qife les hommes font mouvoir : les uns sont dessus, les autres derrière; ceux-ci portent, ceux-là sont portés; l’un tire, l’autre pousse; l’un frappe, l’autre crie; celui-ci s’en-
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fuit, l’autre court après. Je demande à mon Siamois ce qu’il pense de ce spectacle : J’admire et je tremble, me répond-il; j’admire que, dans un espace si étroit, tant de machines et tant d’animaux, dont les mouvements sont opposés et différents, soient ainsi agités sans se confondre; se démêler d’un tel embarras, c’est un chef-d’œuvre de l’adresse des Français. Mais leur témérité me fait trembler, quand je vois qu’à travers tant de roues, de bêtes brutes et d’étourdis, ils courent sur des pierres glissantes et inégales, où le moindre faux pas les met en péril de mort. »
Le Parisien avait, en effet, une merveilleuse adresse pour se tirer d’affaire dans les rues, dont les plus dangereuses étaient les plus fréquentées ; il allait toujours à pied, par goût et par habitude, mais bien rarement il se hasardait à monter à cheval : « Le Parisien, dit Mercier dans son Tableau de Paris , apprendra de bonne heure à se tenir en équilibre sur un pavé glissant, à éviter le pas des chevaux; à se faufiler entre des roues mobiles et des voitures roulantes ; il saura escamoter son ventre, s’aplatir comme un Gascon ; il saura franchir d’un pied leste les larges ruisseaux; il saura monter un escalier de sept étages sans reprendre haleine, le descendre sans lumière; mais il ne saura pas monter ou se tenir à cheval. » Le meilleur cavalier, il est vrai, ne pouvait qu’être fort inquiet de sa situation, s’il venait à se trouver arrêté dans une rue étroite ou dans un carrefour, au milieu de la foule et des voitures. « C’est un spectacle curieux, dit Mercier, que de voir tout à son aise, du haut d’un balcon, le nombre et la diversité des voitures qui se croisent et qui s’arrêtent mutuellement ; les piétons, qui, semblables à des oiseaux effrayés sous le fusil du chasseur, se glissent à travers les roues de tous ces chars prêts à les écraser : l’un qui franchit le ruisseau, de peur de s’éclabousser, et qui, manquant l’équilibre, se couvre de boue des pieds à la tête ; l’autre qui pirouette en sens contraire, une face dépoudrée et le parasol sous le bras. » A coup sûr, les piétons qui s’effaraient ainsi dans la mêlée des voitures et qui ne savaient pas s’en garer sans éclaboussure de boue n’étaient pas des Parisiens bien aguerris et bien exercés. La réputation des gens de Paris était faite de longue date, pour avoir le talent de marcher sur la pointe du pied, en sautant d’un pavé à
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l’autre, et en ne se crottant jamais, quoique la boue de Paris fût célèbre entre toutes par sa couleur noire, sa vertu corrosive et son odeur âcre. « Quoiqu’il ne pleuve pas, écrivait dans ses notes le Voyageur Sicilien
Fig. 173. — Le Passage du ruisseau un jour d’orage ; d’après Garnier.
de Saint-Ëvremond, on ne laisse pas de marcher souvent dans la boue. Comme l’on jette toutes les immondices dans les rues, la vigilance des magistrats ne suffit pas pour les faire nettoyer. Cependant les dames 11e vont plus qu’en mules (chaussure sans quartier). Autrefois les hommes ne pouvaient marcher à Paris qu’en bottines. Un Espagnol, les voyant en cet équipage, le jour de son arrivée, demanda si toute la ville partait en poste. ))
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Un observateur faisait remarquer, au dix-septième siècle, que la moitié de la population vivait dans la rue, et que toute l’animation de la ville désœuvrée se concentrait sur le Pont-Neuf, entre la Samaritaine et le Cheval de bronze (fig. 174 et 175). Le Pont-Neuf, au dixhuitième siècle, n’était plus un lieu de rendez-vous et de promenade; c’était encore un passage très-fréquenté, où les inconvénients de la circulation publique se faisaient peu sentir, eu égard à la largeur de la
Fig. 174. — La Statue d’Henri IV sur le Pont-Neuf.
X. B. La statue, œuvre du sculpteur Dupré (sauf le cheval, qui était de Jean de Bologne), est représentée telle qu’elle existait alors, sur un piédestal orné par Francheville et décoré de figures d’esclaves en bronze qui sont aujourd’hui aux Invalides.
chaussée et des trottoirs latéraux réservés aux piétons. L’accroissement de la population avait augmenté la foule et multiplié les embarras dans les rues centrales et dans les quartiers commerçants. Ces embarras continuels résultaient de la rencontre simultanée des voitures de toute espèce sur un meme point ; il n’y avait alors aucun règlement de police pour les prévenir ni pour les faire cesser ; aussi, là où la circulation se trouvait interrompue , vingt voitures , cent voitures venaient fatalement se confondre et s’arrêter à la fois, avant que le défilé eût repris son cours, au bout de plusieurs heures de tumulte et de désordre. Dans ce pêle-mêle effroyable de chevaux et de véhicules , il n’y avait
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plus aucun respect, aucune déférence pour le rang et la condition des personnes qui se trouvaient avec les équipages au milieu des charrettes, des baquets et des fiacres. Cochers et charretiers s’injuriaient, les uns les autres, avec force clameurs et jurements; ils se menaçaient sans cesse et s’attaquaient quelquefois à coups de fouet. Le plus insolent, le plus adroit, le plus téméraire n’avait pas toujours l'avau-
Fig. 175. — Le Terre-plein du Pont-Neuf ; fac-similé , d’après Rigaud.
N. B. Le Pont-Neuf fut le rendez-vous ordinaire des arracheurs de dents et marchands d’orviétan, dont le plus célèbre était le Grand^Thomas jusqu’en 1783, époque où ils on furent chassés par le premier médecin du roi.
tage dans cette lutte de chevaux et de roues, dans ce combat d’invectives et de malédictions. Le plus affreux fiacre sera resté jusqu’au soir à la même place , plutôt que de se déranger devant un carrosse de la cour : « Un procureur, pour sa pièce de vingt-quatre sols, dit Mercier, arrête le garde des sceaux; le recruteur, un maréchal de France; l’actrice de l’Opéra ne cédera point le pas à un archevêque. Tous ces différents états sont à la file, et les cochers parlent leur langue scandaleusement énergique devant la Robe, l’Eglise et les duchesses. » La foule des allants et venants était toujours et partout considérable ; on s’en ferait difficilement une idée* si l’on ne se représentait pas com-
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bien, à cette époque, les rues étaient encombrées de métiers ambulants, de portefaix, de vagabonds, de musiciens en plein air (fig. 176 et 177), de badauds et de petits bourgeois. De temps à autre, la police enlevait
Fig. 176. — Types parisiens. — Michel le Clerc, musicien ambulant; d’après Ingouf.
les mendiants et les gueux, pour les renfermer dans les maisons de force et de refuge ; mais on se lassait bientôt de les garder à ne rien faire, et on leur rendait la liberté , sous la condition de se mettre au travail; ceux-ci n’avaient garde de renoncer à leur profession lucrative, et recommençaient à vivre d’aumône. Il y avait, d’ailleurs, des mendiants autorisés et patentés : les infirmes, les estropiés et les aveugles. « Je n’ai jamais vu un si grand nombre d’aveugles, raconte le YToyageur Sicilien
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de Saint-Évremond ; ils vont par tonte la ville sans guide et marchent plusieurs ensemble, parmi une infinité de charrettes, de carrosses, de chevaux, avec la meme sûreté que s’ils avaient des yeux aux pieds. Ils
Fig. 177. — Types parisiens. — Charles Minart, musicien ambulant; d’après Ingouf.
ne manquent pas de tourmenter dans toutes les églises les fidèles, à qui ils demandent l’aumône avec une tasse de cuivre dans une main et un bâton dans l’autre. )) A vingt ans de là, bien que Voyer d’Argenson eût donné à la police de Paris une meilleure organisation , on retrouvait encore dans les rues les mêmes aveugles , moins nombreux peutêtre, mais aussi adroits. Le Voyageur persan de Montesquieu, ayant à se rendre au Marais, « qui est le quartier le plus éloigné de la ville, »
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s’abouche avec un homme qui lui offre de l’y conduire : « Il me mena à merveille, dit-il, me tira de tous les embarras et me sauva adroitement des carrosses et des voitures. Nous étions près d’arriver, quand la curiosité me prit : Mon bon ami, lui dis-je, ne pourrais-je point savoir qui vous êtes? — Je suis aveugle, monsieur, me répondit-il... Mais il faut que je vous quitte ; voilà la rue que vous me demandiez ; je vais me mettre dans la foule; j’entre dans cette église, où, je vous jure, j’embarrasserai plus les gens qu’ils ne m’embarrasseront. »
Ce n’était rien que ces innocents et honnêtes aveugles auprès des vagabonds, qui, avec tous les costumes et sous tous les prétextes, formaient partout la plus grande partie des rassemblements. On ne les reconnaissait pas toujours à leur maintien et à leur habit. « Les professions qui donnent le plus de vagabonds, disait Mercier, sont les tailleurs, les cordonniers, les perruquiers et les cuisiniers ; mais le plus incorrigible est le mendiant de race, qui, renfermé huit ou dix fois, recommence toujours le même métier. » Il était plus difficile encore de reconnaître, parmi ces flâneurs et ces oisifs qui pullulaient partout, les adroits voleurs qui n’exerçaient leur industrie et leur art que dans les foules, comme le constatait Saint-Evremond en 1698 : (( Le plus adroit exercice est celui de certains voleurs qu’on appelle filous. Ils volent avec tant d’adresse que, s’il n’était honteux de se laisser voler, ce serait un plaisir de l’être par des gens si fins et si rusés. Les filous sont toujours punis par les juges, mais ce n’est que quand on les attrape et qu’ils ne font plus leur métier adroitement. )) Eh général, on ne prenait pas le voleur sur le fait, et l’on ne s’apercevait du vol que quand le voleur était bien loin. Depuis un demi-siècle, on n’avait pas trouvé de plus sûr préservatif contre les coupeurs de bourse, que de renoncer aux bourses attachées extérieurement à la ceinture, et on les avait remplacées par des poches d’habit qui gardaient mieux ce qu’on voulait leur confier. Il fallait pourtant tenir les mains sur ses poches, si la foule devenait compacte et houleuse. Il fallait aussi jouer des coudes , pour se tirer de cette foule qui ne connaissait plus ni frein ni loi. (( Quand on considère cette foule immense, remarque le spirituel auteur du Petit tabledu de Paris en 1783 (Mmc de Satory), on doit
Le déménagement du peintre, d’après Jeaurat.
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s’étonner qu’il n’y ait pas tous les jours dix incendies, vingt meurtres ; et la police de huit à neuf cent mille hommes est, à mon avis, le chefd’œuvre de l’esprit humain. »
Les chevaux et les voitures, les cochers et les charretiers contribuaient sans doute au tumulte perpétuel qui régnait dans les rues et qui empêchait, disait-on, deux personnes de s’entendre lorsqu’elles parlaient entre elles dans la rue Saint-Honoré ou dans la rue Saint- Denis, par exemple. Il faut compter, dans ce bruit infernal, les milliers de cloches de toutes grosseurs qui sonnaient à chaque instant dans tous les clochers d’église et de couvent ; ces cloches toujours en branle, qui avaient inspiré à Voltaire ses premiers vers, où il disait aux sonneurs maudits :
Que n’avez-vous au cou la corde
Que vous tenez en votre main !
« Ajoutez au bruit des cloches, dit encore le Voyageur Sicilien, les hurlements et les cris de tous ceux qui vont dans la rue pour vendre des herbes, du laitage, des fruits, des haillons, du sable, des balais, du poisson, de l’eau. » Les porteurs d’eau seuls, qui étaient au nombre de vingt mille et qui distribuaient chacun trente à quarante voies d’eau par jour, avaient le dessus dans ce concert infernal, que des milliers de voix discordantes exécutaient sans interruption, dans tous les quartiers de Paris, dès le point du jour jusqu’à la nuit. Cette musique horrible des cris de Paris était un legs du moyen âge, et les petits métiers ambulants avaient conservé si fidèlement ce legs séculaire que rien n’était changé dans le rhythme traditionnel des cris marchands , à la fin du dix-huitième siècle. « Il n’y a point de ville au monde, disait Mercier, où les crieurs et les crieuses des rues aient une voix plus aigre et plus perçante. Il faut les entendre élancer leurs voix pardessus les toits ; leur gosier surmonte le bruit et le tapage des carrefours Tous ces cris discordants forment un ensemble dont on n’a
point idée, lorsqu’on ne l’a point entendu. » La plupart de ces cris étaient incompréhensibles et ne rendaient que des sons gutturaux plus ou moins stridents, dans lesquels l’oreille la plus exercée avait bien de
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la peine à découvrir un sens approximatif. Il fallait beaucoup d’habitude
Fig. 180. — Café! café! Fig. 181. — Scieur de bois.
LES CRIS DE PARIS, par Bouchardon ; 1737-1742. (Fig. 178 à 221.)
et d’attention pour distinguer à leurs cris caractéristiques les acheteurs
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de vieille ferraille, de verre cassé, de vieux chapeaux, etc. C’est à
Fig. 184. — Revendeuse. Fig. 185. — Chaudronnier auvergnat.
peine si, depuis cent ans, l’immense répertoire de ces cris usuels s’était augmenté de quelques cris nouveaux, annonçant des industries nou-
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velles. Le peuple de Paris, le plus rebelle de tous les peuples au sen-
Fig. 186. — A l'accommoder les vieux seaux! les vieux soufflets !
Fig. 187. — Petits pâtés tout chauds!
Fig. 188. — La vie! la vie! Fig. 189. — Huîtres à l'écaille!
timent musical, ne se plaignait pas de ce vacarme effroyable, car il avait toujours eu le verbe haut et la voix fausse. « Le petit peuple,
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dit Mercier, est naturellement braillard à l’excès ; il pousse sa voix
Fig. 190. — De la belle faïence !
Fig. 191. — Savetier.
Fig. 192. — Le Provençal. Fig. 193. — Marchand d'images!
avec une discordance choquante. » Il donnait donc la palme à qui criait le plus fort.
L’auteur du Tableau de Paris a recueilli quelques cris, de création
Fig. 194. — Balais! balais! Fig. 195. — Mon bel œillet!
Fig. 196. — Pommes cuites au four!
Fig. 197. — Achetez mes lardoires! mes cuillers à pot!
moderne, qui caractérisent l’esprit du dix-huitième siècle ; car le peuple se piquait de faire des jeux de mots jusque dans l’annonce de sa mar-
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chandise. <( On entend de tous côtés, dit Mercier, des cris rauques,
Fig. 198. — Ma belle salade!
Fig. 199. — La liste des gagnants à la loterie !
Fig. 200. — Tonnelier. Fig. 201. — La mort aux rats!
aigus, sourds : Voilà le maquereau qui ri est qoas mort; il arrive , il arrive! — Des harengs qui glacent, des harengs nouveaux ! — Pommes
cuites aux four! — IL brûle! il brûle! il brûle! (ce sont des gâteaux
Fig. 202. — Cureur de puits.
Fig. 203. — Afficheur.
?ig. 204. — Cottrets!
Fig. 205. — L’Orgue de Barbarie ou plutôt d’Allemagne (sic).
froids). — Voilà le plaisir des dames, voilà le plaisir! (c’est du croquet). — A la barque! à la barque! à V écaille! (ce sont des huîtres).
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— Portugal! Portugal! (ce sont
des oranges). Joignez
à ces cris les
Fig. 206. — Balayeuse.
Fig. 207. — Marchand de lanternes'.
Fig. 208. — Ramonez la cheminée du haut en bas!
Fig. 20D. — Lanterne tnagique!
clameurs confuses des fripiers ambulants, des vendeurs de parasols, de vieille ferraille, des porteurs d’eau. Les hommes ont des cris de
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Fig. 212. — Peaux de lapins! Fig. 213. — Crieuse de vieux chapeaux.
pétuel, et l’on ne saurait peindre le son et l’accent de cette pitoyable criaillerie, lorsque toutes ces voix réunies viennent à se croiser dans
femmes et les femmes des cris d’hommes. C’est un glapissement per-
Fig. 211. — Gagne-petit auvergnat.
Fig. 210. — Cerneaux! les gros cerneaux!
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un carrefour. » Les cris des rues ne cessaient pas meme tout à fait
Fig. 214. — Achetez des moulins!
Fig. 215. — Des ciseaux, des couteaux, des peignes!
' : fa»* .
m iSil
Fig. 216. — Vinaigrier ambulant.
Fig. 217. — Aveugle des Quinze-Vingts.
dans la soirée ou pendant la nuit. Le vendeur d’oublies, 1 ' oubhyer du bon vieux temps, n’avait pas disparu absolument; tous les jours, sa
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voix lamentable éveillait les échos des rues solitaires, mais, pour attirer les chalands qui l'abandonnaient, il criait le 'plaisir clés dames. Les crieurs publics n’avaient jamais plus de débit de leurs arrêts de justice, que quands ils annonçaient le soir l’exécution du lendemain : toutes les fenêtres, toutes les portes s’ouvraient sur leur passage. Plus tard, et bien avant dans la nuit, on entendait retentir l’appel prolongé du falot ou porteur de lanterne, offrant du feu ou de la lumière aux rares passants qui rentraient chez eux rig. 218. - Jeune laitière. et qUi craignaient de faire une
mauvaise rencontre. Au point du jour, été comme hiver, les cris de recommencer de plus belle, et le premier qui éclatait de rue en rue,
c’était celui de la laitière de campagne, que l’usage presque général du café au lait faisait accourir de tous les environs de la capitale, et qui frappait aux portes en criant : La laitière! Allons vite !
Le Paris du dix-huitième siècle différait peu, à bien des égards, sous le rapport physique et matériel, de ce qu’il était au siècle précédent, lorsque Yoyerd’Argenson, succédant au lieutenant de police la Reynie, fit entrer dans ses attri-
Fig. 219. — Vielleux.
butions une partie des soins édilitaires qui avaient incombé jusque-là au prévôt de Paris et au conseil
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Fig. 220. — Mes beaux lacets!
de ville. Les ordonnances de police se multipliaient sans cesse, mais quel que fût l’esprit de prévoyance et de bonne administration qui les avait dictées, elles n’étaient pas exécutées, et bientôt elles tombaient en désuétude. Ainsi, dans la grande période du règne de Louis XIV, on s’était préoccupé d’entretenir le pavé,, de nettoyer les rues, de les éclairer la nuit, d’en indiquer le nom par des écriteaux, de créer des égouts, de veiller à la salubrité de l’air, des eaux et des aliments ; on avait tout prévu et tout organisé en théorie, mais on se heurtait partout contre la routine ou le mauvais vouloir des intéressés ; les prescriptions de la police la plus active et la plus intelligente étaient toujours négligées, éludées, contestées et non avenues.
Les rues de Paris n’avaient donc pas changé d’aspect pendant la régence et sous le règne de Louis XV. La façade des maisons était généralement noire, sordide et délabrée ; ces maisons, dont la plupart n’avaient pas moins de deux ou trois siècles d’existence, quoique construites en charpente recouverte de plâtre, se crevassaient de tous côtés et Fig. 221. — La bonne encre’
penchaient en avant, sans que l’autorité y remédiât; une multitude
; ; lîULïW/â
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de bizarres constructions parasites, accrochées aux murailles et suspendues à chaque étage, sans compter d’énormes enseignes en fer se dressant de tous côtés, attestaient, de la part des locataires et des boutiquiers, l’intention d’empiéter le plus possible sur la voie publique. Il y avait en dehors de toutes les fenêtres un envahissement de pots de fleurs et de cages d’oiseaux. Toutes ces maisons, habitées par le commerce et la petite bourgeoisie, n’étaient pas mieux entretenues à l’intérieur qu’extérieurement : des cours étroites, sombres et infectes; des escaliers obscurs et fétides, auxquels on parvenait par une allée ténébreuse, dans le sol de laquelle s’ouvrait une cave profonde fermée par une trappe mobile. Le portier était un luxe encore inconnu, et le peuple, qui avait en aversion les grands suisses en livrée, armés de hallebardes et montant la garde à l’entrée des hôtels de la noblesse et de la finance, ne soupçonnait pas qu’il fût nécessaire d’avoir dans chaque maison un gardien à demeure pour faire le service de la porte. Cette porte était close la nuit, et tous les habitants du logis avaient une clef ou connaissaient le secret d’un ressort qui leur permettait d’entrer ou de sortir à toute heure.
Le pavé du roi n’était pas en meilleur état que les habitations qu’il desservait: on ne le réparait que de loin en loin, lorsque la rue devenait tout à fait impraticable; on n’appréciait pas facilement, d’ailleurs, les réparations qu’il pouvait exiger, car il disparaissait presque toujours sous une litière de fumier et d’immondices, sinon sous une épaisse couche de boue visqueuse ou liquide. Le ruisseau, pratiqué au milieu de la rue pour l’écoulement des eaux ménagères, offrait une espèce de marais stagnant, traversé et agité sans cesse par les roues des voitures et les pieds des chevaux. « S’il pleut, dit Mercier, Tableau de Paris , un large ruisseau, enflé par les gouttières, se présente ; un décrotteur fait sortir d’une longue allée un pont à roulette. Ce pont mobile est enlevé chaque fois qu’il passe une voiture. Le maître du pont tend les deux mains pour attraper son liard. Vous aurez ce spectacle pendant deux heures entières au carrefour de la rue Tiquetonne, la première fois qu’une averse aura fait enfler le ruisseau, qui n’a là ni pente ni cours. Si la planche se rompt, il faut recourir aux
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moyens héroïques. » (V. fig. 173) De hautes bornes de pierre, adossées aux maisons et parfois cerclées de fer, empêchaient les moyeux des roues d'ébrécher les murs, et offraient un refuge au malheureux piéton qui se blottissait derrière. Le passage était encore rétréci et gêné çà et là par des degrés de pierre ou de bois aboutissant à l’entrée des maisons, ou par d’anciens montoirs qui ne servaient plus, depuis que
Fig. 222. — Le pont Saiut-Michel ; d’après Martinet.
TV". B. Les maisons bâties sur ce pont ne furent supprimées que sous Louis XVI.
les médecins, les gens de loi et les riches bourgeois avaient renoncé à l’usage des mules, par suite de l'encombrement des rues, où l’on ne pouvait pas sans danger se trouver à cheval au milieu des voitures. C’est par le même motif que les chaises à porteurs avaient été tout à fait abandonnées , excepté dans quelques coins retirés des quartiers du Marais et du Louvre.
Les accidents de toute espèce étaient beaucoup plus fréquents et inévitables qu’ils ne le sont aujourd’hui, nonobstant les efforts de la police pour en diminuer le nombre ou la gravité ; mais les améliorations qu’elle proposait dans l’intérêt de la sécurité publique n’étaient admises en principe qu’à la longue, et ne se réalisaient qu’imparfaitement, après avoir triomphé delà routine, du préjugé et de la
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force d’inertie. Ainsi rien n’était fait encore en 1789, et P. Manuel pouvait dire avec raison dans sa Police de Paris dévoilée : cc On s’étonne des abus que la police laissait subsister : l’absence des trottoirs, les gouttières allongées, les pignons qui surplombent, les maisons construites sur les ponts (fig. 222), les réverbères qu’on n’allumait pas, l’infiltration des fosses d’aisances , etc. )) Quant aux personnes renversées, blessées, écrasées dans les rues, on n’en tenait pas compte. Tous les jours, à l’angle de certaines rues étroites, on rele-
Fig. 223. — Le Crocheteur; d’après Bouchardon.
vait un ou deux hommes qui avaient été pris, comme dans un engrenage, entre deux voitures, ou atteints tantôt par la roue, tantôt par le timon d’une charrette : morts ou blessés , on les transportait à la morgue du grand Châtelet. C’était là que, sans essayer de les rappeler à la vie, on déposait les noyés retirés de la Seine. La Ville accordait bien une médaille d’argent à quiconque avait sauvé une personne en danger de se noyer, mais les secours à donner aux noyés ne furent organisés qu’en 1782, aux frais d’un ancien échevin
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nommé Pia, qui fit établir sur les bords de la rivière plusieurs locaux où se trouvaient réunis tous les appareils nécessaires pour combattre l’asphyxie. Souvent, dans les accidents survenus en pleine rue, des personnes charitables s’offraient d’elles-mêmes pour soigner le blessé et le conduire à l' Hôtel-Dieu , sans attendre l’arrivée plus ou moins tardive du commissaire qui devait dresser procès-verbal. « Qui n’est pas exposé à être blessé dans ces rues tumultueuses ? disait Mercier. Une tuile, un carrosse, une poutre branlante, un marteau de maçon , un cheval , un chien danois, un portefaix sourd et muet, vous font plaie , bosse , contusion , fracture. » Il y avait sans cesse des gens étouffés dans la foule, surtout aux fêtes publiques, et l’on n’y prenait pas garde. La police se montrait un peu plus émue , lorsque la mort d’un homme était évidemment le résultat d’un crime ; car les attaques nocturnes contre les passants attardés ne se renouvelaient pas aussi fréquemment qu’on aurait pu le croire, et, grâce à la vigilance des soldats du guet, les rues de Paris étaient devenues aussi sûres la nuit que le jour.
Il n’en était pas ainsi dans les dernières années de Louis XIV, où l’on regardait comme dangereux de traverser le Pont- Neuf après minuit, et sous la régence, quand le poète Vergier , commissaire ordonnateur de la marine , sortant d’un souper dans lequel il avait récité quelques-uns de ses contes en vers, fut assassiné à coups de pistolet et de poignard dans la rue du Bout-du-Monde, près de la rue Montmartre , par des voleurs de la bande de Cartouche.
La plupart des rues étaient bien obscures pendant les nuits sans lune; car, à part quelques lanternes appendues aux hôtels ou maisons
des particuliers (fig. 224), elles n’avaient d’autre éclairage que la lueur vacillante des grands réverbères qui se balançaient de loin en loin, à vingt pieds au-dessus du sol; ces réverbères n’étaient éclairés qu’avec des chandelles, qui furent remplacées, à la fin de 1745, par des mèches plongeant dans une huile épaisse , fabriquée avec les intestins et les issues des animaux qu’on tuait pour la boucherie. On n’allumait d’ailleurs qu’une partie des réverbères , et parfois , dans les nuits claires, on n’en allumait aucun. Mais on peut imaginer combien d’ombres mobiles , étranges et même effrayantes, projetaient les innombrables enseignes qui faisaient saillie de toutes parts, car chaque maison en avait une qui lui donnait son nom et qui suppléait au numéro absent. Ces enseignes avaient quelquefois huit ou dix pieds de diamètre ; elles étaient peintes , dorées ou argentées , et accompagnées d’inscriptions dans lesquelles la langue et l’orthographe n’étaient pas trop respectées. Rien ne fut plus difficile que de faire rentrer dans l’alignement ces enseignes indépendantes , et d’obtenir un numérotage régulier des maisons.
Il y avait aussi liberté absolue pour le badigeonnage ou la mise en couleur des façades : la plupart restaient noires ou enfumées , mais quelques-unes étaient peintes ou seulement blanchies à la chaux, ce qui n’empêchait pas les afficheurs de s’emparer de toutes les surfaces de muraille qu’ils trouvaient à leur portée et à leur convenance : de là un bariolage incroyable d’affiches de toutes nuances, qui n’étaient soumises à aucun contrôle, et qui gardaient leur place au soleil jusqu’à ce qu’elles fussent couvertes par de nouveaux placards, entre lesquels la satire et la politique se permettaient de parler au public, qui se montrait friand de ces audacieuses proclamations anonymes. On comprend que ce n’était pas un des quarante afficheurs-jurés près du Châtelet qui se chargeait d’apposer sur les murs ces effrontés placards, dont les auteurs encouraient l’amende et même le pilori.
Si compacte, si bruyante que fut la foule , si nombreuses et si enchevêtrées que fussent les voitures, dans une rue que devait suivre un convoi funèbre, foule et voitures s’arrêtaient et s’écartaient spontanément pour lui livrer passage, dès qu’on entendait le chant du clergé qui
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accompagnait le corps. C’était un temps d’arrêt et de silence dans la circulation du public,jusqu’àcequele mortet son cortège fussentpassé, etchacun se signait et murmurait une prière ens’inclinantetense découvrant. Les même» témoignages de respect religieux se manifestaient
Fig. 225. — Types parisiens. — Le Chanteur de cantiques ; d’après Cochin.
parmi les passants, lorsque le tintement d’une clochette annonçait l’approche d’un ecclésiastique portant les sacrements à un malade. La dévotion était encore générale dans le peuple, qui, malgré sa grossièreté native, ne manquait jamais de saluer, avec plus ou moins de déférence, les gens d’Eglise, prêtres, moines ou religieuses, qu’il trouvait sur son chemin, ni de s’agenouiller pieusement devant le viatique. Mais, comme le Parisien ne pouvait se déshabituer d’être curieux et badaud, en toute circonstance, on ne se contentait pas de regarder, on
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se mettait à suivre le prêtre et le viatique jusqu’au domicile du mourant, le convoi et le mort jusqu’au cimetière.
On a peine à concevoir que l’aspect de Paris n’eût presque pas changé jusqu’à la fin du règne de Louis XV, quoique le luxe eût commencé d’y faire des progrès dans les dernières années du siècle de Louis XIV. (( Le luxe est ici dans un tel excès, disait le Voyageur Sicilien de 1698, que quiconque voudrait enrichir trois cents villes, il lui suffirait de détruire Paris. )) Il ajoutait, il est vrai, que ce luxe s’attachait surtout à la bonne chère , aux vêtements et aux équipages. Le luxe des gens riches, tout local et tout personnel, se renfermait d’ailleurs dans l’intérieur de leurs habitations ; on jugeait inutile de travailler à l’amélioration matérielle delà cité. Voltaire s’indignait, en 1749 , de l’égoïsme et de l’insouciance des Parisiens à cet égard : « A qui, leur disait-il dans son éloquent factum sur les embellissements de Paris, à qui appartient-il d’embellir la ville, sinon aux habitants qui jouissent dans son sein de tout ce que l’opulence et les plaisirs peuvent prodiguer aux hommes?... Il faut des marchés publics, des fontaines qui donnent en effet de l’eau, des carrefours réguliers, des salles de spectacle; il faut élargir les rues étroites et infectes , découvrir les monuments qu’on ne voit pas, et en élever qu’on puisse voir. )) Voltaire énumérait tout ce qui manquait à ce Paris, dans lequel on avait de quoi acheter des royaumes, ajoutait-il : ici, le Louvre, dont la façade, monument de la grandeur de Louis XIV, du zèle de Colbert et du génie de Perrault , était cachée par des masures dignes des Goths et des Vandales; là, des salles de spectacle si grossièrement construites qu’on en sortait avec plus d’embarras et de peine qu’on n’y était entré ; ailleurs , des marchés publics établis dans des rues étroites, étalant la malpropreté, répandant l’infection et causant des désordres continuels; plus loin, des quartiers immenses demandant des places et des statues ; puis, le centre de la ville obscur, resserré, hideux, représentant l’époque de la plus honteuse barbarie. Voltaire avait raison , mais on ne se pressa pas de faire droit à ses conseils. Il fallut que, six ans plus tard, le marquis de Mirabeau revînt à la charge avec les mêmes vérités : « Si l’on en excepte les quais et quelques ponts de Paris, disait-il dans X Ami des
ASPECT DE PARIS
hommes , y voit-on rien qui porte la même empreinte? Il y a trois spectacles : deux sont des jeux de paume, le troisième est un monument de l’amour paternel du cardinal de Richelieu pour une pièce de théâtre qu’il avait adoptée, et aucun n’a ni la grandeur, ni les commodités et issues convenables. L’hôtel de ville conviendrait à peine à une ville du troisième ordre ; nul emplacement destiné aux fêtes publiques ;
Fig. 226. — Types parisiens. — L'Écrivain public ; d'après une eau-forte de Boissieu.
N. B. — La Lettre ordinaire coûtait 5 sous j le placet au roi et aux ministres, 12 sous, attendu qu’il y entre de la bâtarde,
et que le style en est plus relevé. »
nulle fontaine digne , par ses eaux, d’un hameau décoré. Les beautés , en un mot, de cette grande ville, sont toutes dispersées, sans que l’une donne du lustre à l’autre. ))
Ces reproches, ces conseils furent enfin entendus, et, à partir de 1770, on construisit de tous côtés, non-seulement des monuments publics, mais encore des rues entières, des quartiers nouveaux. Le luxe s’était enfin tourné vers les constructions en tout genre. Cependant la population n’augmentait plus : « Il y a trente-deux mille appartements à louer, dit l’auteur du Petit Tableau de Paris en 1783, et dans tous les quartiers on élève des maisons. Le luxe n’est plus que dans les bâtiments et dans les décorations intérieures. » Il était
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aussi dans les chevaux et les équipages : « Tel homme de qualité, disait Diogène à Paris en 1787, tel seigneur à qui six ou huit chevaux suffisaient, ena dix-huit ou vingt ; tel bourgeois en a dix ou douze pour ses voitures, sans compter les chevaux de main pour lui ou pour monsieur son fils , qui court au grand galop dans les rues de Paris. » Ces rues n’étaient plus alors si pleines d’embarras, quoique le nombre des voitures eût décuplé ; mais la police avait fini par s’occuper d’améliorer l’état matériel de la voie publique, et par présider avec une attentive surveillance à la sûreté et au bien-être des citoyens. Jamais Paris n’avait été mieux gardé, de jour et de nuit, ni mieux éclairé, ni mieux assaini , ni plus brillant , ni plus magnifique. On achevait le dôme de l’église de Sainte-Geneviève, et, comme l’annonçait en 1782 le prophète Mercier, « il était question de renverser l’infernale Bastille. »
Fig. 227. — Le petit Décrotteur d’après Bouchardon.
FÊTES ET PLAISIRS DE PARIS
Les plaisirs de Paris. — Jours fériés et fêtes régulières. — Guinguettes, cabarets et cafés. — Promenades de la banlieue. — Promenades de Paris : les Champs-Elysées, les Tuileries, le Palais-Royal, les boulevards. — Les foires Saint-Germain, Saint-Laurent et Saint- Ovide. — Les bateleurs, les spectacles forains. — Les bals : le Wauxhall et le Colisée. — Les courses de chevaux et les revues. — Les ballons. — Les feux d’artifice et les illuminations.
e n’irai à Paris d’un an tout au plus, écrivait Montesquieu en 1745, à un prélat italien de ses amis. Je n’ai pas un sou pour aller dans cette ville qui dévore les provinces et que l’on prétend donner du plaisir, parce qu’elle fait oublier la vie.)) Vingt-cinq ans auparavant, il avait dit dans les Lettres persanes : (( Paris est peut-être la ville la plus sensuelle et où on raffine le plus sur le plaisir, mais c’est peut-être celle où l’on mène une vie plus dure. )) Tout le monde, en effet, excepté les étrangers de passage, travaillait beaucoup à Paris ; mais chacun aussi avait à cœur de se récréer, après le travail, et de se procurer le plus d’amusements possible. Dans le courant de la semaine, il n’y avait que les gens riches, les financiers, les gros bourgeois, qui songeassent à prendre de la distraction :
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tous les jours, le salon était ouvert, le carrosse était attelé, la table mise ; on recevait et on rendait des visites, on allait se promener en carrosse, on dînait, on soupait avec ses amis, on passait la soirée dans les cercles, à jouer ou à causer; sinon on se rendait au théâtre, c’està-dire à l’Opéra ou à la Comédie française. Mais tout ce qui travaillait, ou vivait bourgeoisement, ne donnait que les dimanches et les fêtes à la récréation et au plaisir. Paris n’en était pas moins considéré comme la ville du monde où l’on se divertissait le plus, et c’était en partie pour y chercher des plaisirs de toute espèce qu’on y venait à l’envi de toutes les parties de la France et de l’Europe. « Paris est le plus beau théâtre du monde, dit Bastide dans Les choses comme on doit les voir (1757) : merveilleusement décoré, à proportion du moins de son étendue, il se concilie l’esprit par le plaisir des yeux; il offre des scènes où le national et l’étranger, fondus ensemble, manifestent tous les génies, tous les goûts, et peignent à tous les peuples leurs mœurs, leurs vices, leurs devoirs et leurs plaisirs. )) On doit dire pourtant que, malgré le grand nombre d’étrangers qui se trouvaient mêlés à la population de la capitale, Paris n’était pas une ville cosmopolite, et que tout y était essentiellement parisien.
Les dimanches et les fêtes, que le peuple de Paris consacrait plus exclusivement à ses plaisirs, représentaient en réalité le tiers de l’année ; car les fêtes dont l’Eglise autorisait ou tolérait l’usage, ajoutées à celles dont elle prescrivait la célébration, étaient si. nombreuses, que les philosophes et les économistes avaient des raisons assez plausibles à faire valoir pour demander, avec une insistance sans doute exagérée, que le nombre des fêtes religieuses fût diminué par décision du pouvoir ecclésiastique. Dans sa requête à tous les magistrats du royaume, Voltaire, l’ennemi suspect de la multiplicité des fêtes admises par l’Eglise catholique, se croyait fondé à dire à ce sujet, en 1756 : « Vingt fêtes de trop dans le royaume condamnent à l’oisiveté et exposent à la débauche vingt fois par an dix millions d’ouvriers de toute espèce, qui feraient chacun pour dix sous d’ouvrage. C’est la valeur de cent quatre-vingts millions de nos livres, perdus à jamais pour l'Etat, par chaque année. Cette triste vérité est démontrée. » Le marquis de Mirabeau, plus respectueux que
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FÊTES ET PLAISIRS DE PARIS
Voltaire pour les pratiques religieuses, exprimait pourtant les mêmes regrets à l’égard des fâcheux résultats que pouvait avoir un trop grand nombre de jours fériés : (( Les ouvriers du premier ordre, comme joailliers, orfèvres et autres, disait-il dans son évangile philosophique de l’ Ami des hommes , font, les dimanches et fêtes, des dépenses en collations où les vins muscats, étrangers, etc., ne sont pas épargnés ! Les femmes et filles de ce genre de société y assistent et donnent le ton... Le bas artisan court à la guinguette, sorte de débauche protégée, diton, en faveur des aides. Tout cela revient ivre et incapable de servir le lendemain. Les maîtres artisans savent bien ce que c’est, pour leurs garçons, que le samedi court jour et le lundi lendemain de débauche; le mardi ne vaut pas encore grand’chose, et, s’il se trouve quelque fête dans la huitaine, ils ne voient pas leurs garçons de toute la semaine. » Le peuple en général ne manquait pas, les dimanches et fêtes, d’assister aux offices ; il y montrait une tenue très-convenable, car il était soumis dès l’enfance aux préceptes de la religion de ses pères, et il en observait généralement les pratiques, sans être pour cela moins avide de passe-temps joyeux. « Pendant le carême, disait le Voyageur Sicilien en 1698, le peuple court le matin au sermon avec une grande dévotion, et l’après-dîner, à la comédie, avec le même empressement. )) Ce n’était pas un grand mal, et les braves gens qui allaient au théâtre après avoir rempli le matin leurs devoirs religieux, s’abstenaient ainsi de passer leur soirée à la guinguette, et dépensaient plus honnêtement le produit de leurs économies. Quatre-vingts ans plus tard, Mercier reconnaissait que le peuple de Paris était toujours bon catholique et pratiquant, malgré le déchaînement des doctrines de l’école athée ou déiste : (( Le peuple va encore à la messe, disait-il avec étonnement en 1782, mais il commence à se passer des vêpres. Il faut qu’il reste debout dans les églises ou qu’il paye une chaise. Cela est très-mal vu. On lui demandera six sous pouf entendre un sermon assis. Les temples sont déserts, excepté dans les grande solennités, où les cérémonies le rappellent... Pendant l’octave de la Fête-Dieu, il y a toujours beaucoup d’affluence au salut et à l’exposition du saint sacrement. » On voit, par cet aveu de Mercier, que le peuple de Paris affluait dans les églises, tous les dimanches et les
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jours de fête, à l’approche même d’une révolution qui allait, avec tant de fureur, s’attaquer aux croyances chrétiennes.
Le clergé français, pour donner satisfaction aux plaintes incessantes des économistes, avait consenti alors à la suppression de quatorze fêtes fêtées ou chômées; mais cette concession passa inaperçue, et ne fut pas même accueillie favorablement par ceux qu’elle intéressait le plus ; car ce n’étaient pas les artisans et les gens du peuple qui se plaignaient du nombre exagéré des fêtes carillonnées, chacune leur valant un jour de repos et de plaisir. Il y avait d’ailleurs, pour les communautés de métier, une multitude de fêtes spéciales en l’honneur des saints patrons : on comptait cent vingt-quatre communautés, dont chacune avait au moins une fête patronale à célébrer tous les ans, fête qui commençait par les cérémonies religieuses dans l’église ou la chapelle sous l’invocation du saint, et qui donnait lieu ensuite à des promenades, à des banquets, à des chants et à des danses. Toute la corporation, en habits de gala, y prenait part. Quelques-unes de ces fêtes motivaient des espèces de pèlerinages aux environs de Paris, dans les localités rurales où était le siège des confréries, qui s’y rendaient processionnellement avec leurs bannières et leurs insignes. A toutes ces fêtes, il faut l’avouer, quoique d’ordinaire la bonne humeur et la franche gaieté des assistants restassent dans les bornes de la décence, l’occasion était bonne pour l’ivrognerie et le désordre. C’est Mercier qui a cité le premier l’anecdote du savetier regardant un ivrogne endormi au coin d’une borne, un jour ouvrable, et s’écriant avec un soupir : « Voilà cependant comme je serai dimanche! » Au surplus, les gens ivres étaient assez rares dans les rues de Paris avant la révolution, d’autant plus que la police municipale les menait au corps de garde, dont ils ne sortaient qu’en payant une amende. On était moins sévère à cet égard que du temps de Louis XIII : tout individu trouvé ivre était constitué prisonnier, au pain et à l’eau pour la première fois, et battu de verges dans la prison en cas de récidive. Les écrivains du dix-huitième siècle sont d’accord pour faire l’éloge, non de la sobriété du peuple, mais de son aversion pour la débauche crapuleuse : cc Les divertissements du peuple affectent une âme patriotique, disait le marquis de Caraccioli dans le
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Voyage de la Raison (1772); d’ailleurs, l’artisan même se réjouit à Paris avec une certaine honnêteté : on le trouve, dans ses parties de plaisir, supérieur aux bourgeois de Londres et d’Amsterdam. C’est la suite d’une heureuse éducation qui influe sur tous les états, et
d’une gaieté naturelle aux Français, qui leur donne un air toujours riant. Toute nation qui rit est sociable. »
Les guinguettes différaient des cabarets, où l’on allait boire et manger, et qui furent transformés en boutiques de marchands de vin traiteurs. L’espace était moins ménagé dans les guinguettes, où l’on s’attablait en buvant, pour voir danser et entendre chanter. Ces établissements bachiques se multiplièrent surtout dans les faubourgs et aux abords des barrières, où le vin et les liqueurs n’avaient pas d’octroi à payer; ils se composaient, en général, d’une grande tente, autour de laquelle régnait, à l’intérieur, une longue file de tables de bois à peine équarri, et qui offrait dans le centre une place libre réservée pour les danseurs, que mettaient en branle un violon criard et une flûte glapis-
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santé. Les guinguettes hors des murs de Paris étaient plus fréquentées que d’autres, à cause de leur caractère champêtre : c’étaient des tonnelles couvertes de vigne et des cabinets de verdure, au milieu d’un jardin ou d’un bocage. On les avait nommées, pour cette raison, des Cour tilles, c’est-à-dire enceintes plantées d’arbres. Il y avait la grande Courtille, à l’extrémité du faubourg du Temple, sur la route de Belleville, et la petite Courtille, près des Porcherons, sur la route de Clicliy. La plus fameuse de ces guinguettes fut celle du Tambour royal , tenue par Ramponeau, dans la basse Courtille des Porcherons. Ce cabaretier eut une immense popularité au milieu du dix-huitième siècle: (( Sa bonne humeur, ditM. Victor Fournel, ses saillies, sa bonne grosse figure rougeaude , son encolure de Silène et la magnifique enseigne où il était représenté à cheval sur un tonneau, contribuaient, non moins que les solides qualités de sa cave, à attirer chez lui une foule incessante de buveurs et de joyeux garçons. )) Tout Paris accourait pour le voir, et les équipages stationnaient à la porte. On allait chez Ramponeau, selon l’expression consacrée, comme on était allé aux Halles et au Port-au-Blé ou quai de Gesvres, pour entendre dans toute sa verdeur pittoresque le langage poissard, que les ouvrages de Vadé avaient mis à la mode, et que les jeunes gens de la noblesse et de la finance apprirent les premiers en le parlant avec les jolies marchandes de beurre et de marée, qu’ils faisaient danser sur le carreau des halles, aux sons d’un crincrin (voir la planche ci-contre). Les grands seigneurs et les grandes dames ne dédaignaient donc pas de venir goûter le petit vin blanc de Ramponeau, et prendre part aux plaisirs du peuple; quant à ce peuple, s’il y venait avec tant d’affluence, c’est que le vin était bon et qu’il se vendait à trois sous et demi la pinte, un sou de moins que partout ailleurs. Les danses des Porcherons et de la Courtille conservèrent leur attrait et leur réputation jusqu’à la fin du règne de Louis XVI : Marie-Antoinette y fut conduite plus d’une fois par son beau-frère, le comte d’Artois, et les habitués de ces bals populaires, quoique reconnaissant la reine, respectèrent son incognito. La reine se plaisait à raconter qu’elle ne s’était jamais tant divertie que la nuit du mardi gras, où elle avait été témoin de la course
des Innocents, d’après Jeaurat.
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dans le Grand-Salon des Porcherons. La course qui terminait le bal était une farandole effrénée, dans laquelle cinq ou six cents personnes, se tenant par la main, couraient de toutes leurs forces autour de la salle, et foulaient aux pieds ceux qui avaient le malheur de se laisser choir.
Fig. 229. — Le Cabaret de Ramponeau , à la Courtille ; vu de l’extérieur. Fac-similé , d'après une estampe populaire.
On trouvait une société toute différente, bien qu’aussi bruyante parfois, dans les cafés, qui étaient devenus si nombreux depuis la régence et qui ne cessaient de se multiplier dans Paris. L’exemple du café Procope (rue des F ossés-Saint-Germain, à présent de l’ Ancienne-Comédie) avait fait le succès de ces lieux publics, où l’on s’arrêtait, le soir et dans la journée, pour prendre une tasse de café et surtout pour se reposer et pour recueillir les nouvelles. ((Je crois pouvoir assurer, dit l’auteur de Diogène à Paris (1787), que c’est à l’établissement des cafés en aussi grand nombre à Paris, que l’on doit l’apparence de douceur, d’urbanité, qui brille sur la plupart des figures. Auparavant,
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tout le monde presque allait aux cabarets ; on y allait même pour traiter d’affaires. Depuis l’établissement des cafés, chacun s’y rassemblant, libre ou non de ses travaux, communiquant avec tous ceux qui y sont, dissertant presque tout le jour, buvant, jouant peu, gardant sa raison s’il en a, chacun est devenu plus honnête, plus civil en apparence. )) Les cafés (on en comptait six cents sous Louis XV) étaient le rendez-vous quotidien des désoeuvrés, des beaux parleurs, des joueurs de dominos, de dames, d’échecs, et des liseurs de gazettes. On n’y ajouta des salles de billards que sous la révolution, et personne n’eût osé se permettre d’y fumer. La passion du tabac amena la création des estaminets et des tabagies, qu’on plaçait hiérarchiquement bien au-dessous des cafés. Dans les cafés du moins, on ne faisait presque jamais abus de vin et d’eau-de-vie. La tasse de café, la bavaroise au lait et les boissons rafraîchissantes étaient les seuls objets de consommation qu’on trouvait dans ces établissements, très-simples et très-mal décorés la plupart, les uns tranquilles et même silencieux, les autres turbulents et agités, chacun ayant une physionomie particulière et un public spécial. Le café de la Régence et le café du quai de l’Ecole avaient hérité de la vogue de l’ancien café Procope. Les célibataires jeunes et vieux, les hommes de lettres, les officiers en retraite, les étrangers, les nouvellistes, formaient la clientèle ordinaire des cafés de Paris.
Il fallait d’autres plaisirs, d’autres récréations pour la jeunesse, qui semblait pourtant de plus en plus se désintéresser des jeux et des exercices dans lesquels le mouvement et la force du corps avaient besoin de se montrer. On apprenait toujours à faire des armes et à monter à cheval, dans les académies, mais on laissait au peuple le tir de l’arc, le jeu de boules, le jeu de quilles, etc. Le Voyageur Sicilien, qui avait vu Paris dans les dernières années du dix-septième siècle, remarquait que les exercices de corps y étaient toujours en usage. « Les jeunes gens se divertissent à tous les exercices de corps, disait-il, surtout à la paume, dans un lieu couvert; mais les hommes âgés passent le temps aux dés, aux cartes, et à dire des nouvelles. » Paris, à cette époque, avait encore un grand nombre de jeux de paume assez fréquentés; on n’en comptait plus que cinq ou six à la fin du siècle. Le marquis de
Tableau des portraits à la mode, d’après Augustin de Saint- Aubin.
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Mirabeau nous donne les motifs de cet abandon du jeu de paume par les gens de qualité : (( Un homme qu’on frise avec des papillotes, dit-il avec dédain, n’a garde, le lendemain de cette opération, au moment que la tête toute musquée sort de sa boîte, où elle a été conservée comme des fleurs d’Italie, d’aller risquer à la paume sa provision de quinze jours; au lieu de cela, il s’étend dans une chaise longue et prend une brochure. » On ne voyait plus, au jeu de mail de l’Arsenal, les fils des bourgeois et des commerçants se livrer à un exercice qui avait fait la joie des fils de nobles pendant la Fronde; on ne rencontrait plus sur les anciens boulevards des bandes de jeunes compagnons de métier s’exerçant à courir, ou jouant à la balle, ou s’essayant à la lutte. On recherchait des passe-temps plus calmes et moins fatigants. Seulement, partout où les garçons étaient à la campagne avec des jeunes filles, on donnait aussitôt le signal de la danse, dût-on ne danser qu’aux chansons, ou bien on jouait aux barres et aux quatre coins ; partout aussi où se trouvait une escarpolette, elle était bientôt en branle, et l’on avait une telle prédilection pour le jeu de volant que des parties s’organisaient dans les rues peu passantes, le soir des dimanches et fêtes, et que le volant rebondissait sur la raquette tant que l’on voyait assez clair pour se livrer à ce jeu favori, où la Parisienne déployait beaucoup d’adresse. L’été, bien peu de jeunes gens allaient, en amont de la ville, se baigner dans la Seine ou dans la Marne. Généralement on ne savait pas nager à Paris, et les bains de la porte Saint-Bernard suffisaient pour les amateurs de natation. L’hiver, si la Seine était gelée entre les ponts, ce qui arrivait fort souvent par suite des obstacles de tous genres qui obstruaient le lit de la rivière, une foule joyeuse et bruyante s’amassait sur la glace pour y établir d’interminables glissades ; mais on n’y rencontrait jamais un seul patineur, fût-ce un Hollandais désireux de faire admirer son talent national. La principale affaire des habitants de Paris, c’était la promenade : riches et pauvres, jeunes et vieux, y trouvaient leur plus vif plaisir ; les riches en jouissaient tous les jours, les pauvres et les petites gens n’en profitaient que les dimanches et fêtes. « Nous avons à Paris deux sortes de promenades, disait Dufrcsny en 1705 : dans les unes, on va pour voir et pour être vu ; dans les
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autres, pour ne voir ni n’être vu de personne. » C’était là ce qu’on appelait la promenade des amoureux; et dans le peuple, dans la petite bourgeoisie, les jeunes fiancés, les jeunes époux ne connaissaient rien de plus agréable que de se promener deux à deux, à la tombée de la nuit, le long des quais ou dans les jardins publics, qui restaient ouverts fort tard; les jours de fête, ils se promenaient encore aux alentours de Paris, surtout dans la belle saison, à travers les blés et les prairies, en faisant des bouquets et des couronnes de fleurs des champs. Ces promenades hors des murs de la ville, à Bicêtre et à Gentilly, à Belleville et à Ménilmontant, à Vincennes et à Saint-Mandé, avec une station plus ou moins longue dans quelque guinguette, étaient la distraction favorite des dimanches et des fêtes. Les oisifs, les flâneurs, les badauds, qui ne travaillaient pas régulièrement dans la semaine, se donnaient rendez-vous sur les places, oh les yeux et les oreilles avaient de quoi se distraire, et principalement à la place Dauphine, oh les charlatans, les musiciens et les chanteurs en plein vent, les petits marchands de bagatelles et de bibelots, entretenaient, du soir au matin, une foire perpétuelle. (( On y trouve une infinité de gens qui donnent des billets, disait le Voyageur Sicilien de 1698; les uns remettent les dents tombées, les autres font des yeux de cristal ; il y en a qui guérissent des maux incurables; celuici prétend avoir découvert la vertu cachée de quelques simples ou de quelques pierres en poudre, pour blanchir et embellir le visage ; celui-ci assure qu’il rajeunit les vieillards ; il en est qui effacent les rides et qui font des jambes de bois. )) Les successeurs de l’immortel Tabarin avaient gardé le secret d’appeler la foule et de la retenir ébahie devant leurs tréteaux du Pont-Neuf.
Il y avait toujours affluence de monde dans les promenades publiques, et chacune offrait une physionomie particulière, un genre spécial de promeneurs. « Du bois de Boulogne, disait l’auteur des Amusements sérieux et comiques , on vient dans le Cours (le vieux Cours-la-Reine, qui faisait partie des Champs-Elysées) ; c’est une forêt en galerie oh il est permis aux chevaux de se promener et non pas aux hommes. Dans un climat voisin, qu’on nomme les Tuileries, on va respirer l’air, au milieu d’un nuage de poussière étouffante, qui fait qu’on n’y voit point
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ceux qui n’y sont que pour se montrer. L’incommodité de ces promenades, c’est qu’on y est tourmenté de plusieurs insectes : des mouches en été, des cousins en automne, et, en tous temps, des nouvellistes. » On comprend que le bois de Boulogne, les Champs-Elysées et la place Louis XV (fig. 230), étaient naturellement réservés aux chevaux et aux voitures. Les piétons s’éloignaient le moins possible de leurs quartiers respectifs. Ils se portaient au Jardin des Plantes, à la Place Royale, au Jardin du Luxembourg, au Jardin des Tuileries, au Jardin du Palais- Royal. (Voir la planche coloriée d’après la célèbre composition de Debucourt, intitulée la Promenade publique, page 358.) Quant au parc Monceau (fig. 231), il n’était pas encore public à cette époque. Le marquis de Caraccioli fait remarquer, dans son Voyage de la Raison , que le Palais-Royal (avant la destruction de l’ancien jardin) était la promenade des élégants, le Luxembourg celle des songeurs, et les Tuileries celle de tout le monde, et que dans un jardin si magnifique on ne multipliait point assez les arbres et les fleurs. Plus d’un demi-siècle auparavant, le Voyageur Sicilien admirait aussi la beauté et les agréments de la promenade des Tuileries : ce Dans ce lieu si agréable, disait-il, on raille, on badine, on parle d’amour, de nouvelles, d’affaires et de guerre. On décide, on critique, on dispute, on se moque les uns des autres ; et avec cela tout le monde se divertit. » Le plus grand intérêt de cette promenade était un éblouissant concours de toilettes et de jolies femmes. « Quoi de plus ravissant, écrivait Restif de la Bretonne en 1786 ( Tableau de la bonne compagnie ), que ces triples rangs de femmes charmantes qui bordent la belle allée des Tuileries, dans une soirée d’été, dans les jours les plus sereins de l’automne et du printemps! Tous ces groupes, variés à l’infini, qui se décomposent sans cesse pour se recomposer mutuellement, établissent une circulation continuelle de connaissances, d’idées qui s’accroissent, se développent, en passant d’un groupe à l’autre avec les membres voltigeant de ces différentes sociétés. L’esprit se repaît, s’électrise, en même temps que les yeux se réjouissent du plus beau spectacle qu’aucun rendez-vous public puisse offrir en aucun pays du monde. » La mode avait fixé certains jours et certaines heures pour les promenades. On ne se montrait qu’en grande toilette dans le Jardin