‹ XVIIIme siècleChapitre 34 sur 72 · LE THE A L'ANGLAISE · texte numérisé non relu

LE THE A L'ANGLAISE

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française, les hommes ne dédaignaient pas de partager les travaux des femmes : les uns faisaient de la tapisserie, les autres brodaient au tambour. Cette occupation manuelle changeait, du reste, avec la mode. Le parfilage, c’est-à-dire l’art de séparer fil à fil la soie et le métal dans un morceau d’étoffe d’or ou d’argent, exerçait souvent la patience et l’adresse des plus graves personnages qui venaient à tomber au milieu d’un cercle de parfileuses; souvent aussi, les hommes apportaient le galon et le brocard ; les femmes se disputaient le butin du parfilage.

En 1728, ce fut une rage de découpures : tout le monde découpait, dans les salons ; chacun y arrivait avec des ciseaux en poche ; chacun y offrait des estampes à découper. Ces estampes , on les avait détachées des livres, des chansonniers, des almanachs : une fois découpées plus ou moins habilement, on les collait sur des écrans, des paravents, des abat-jour, des boîtes; et, en les collant ainsi, on les coloriait, on les vernissait quelquefois, on composait des scènes entières de différents genres, par le simple rapprochement de personnages et d’objets empruntés à des gravures de toutes sortes. Cette mode singulière coïncida presque avec celle de pantins mécaniques, que chacun portait avec soi, et que l’on faisait remuer au moyen de ficelles tout en causant de chose et d’autre.

Poinsinet, dans sa comédie du Cercle , ou la Soirée à la mode , représentée au Théâtre-Français en 1764, a fait un joli tableau où il expose le genre de talent qu’on demandait aux jeunes conseillers, aux jeunes colonels et aux jeunes abbés qui fréquentaient les salons : ce Ismène et Cidalise, ennuyées d’un tri (jeu de cartes en vogue) et ne sachant sur quoi médire, s’avisèrent de s’occuper. Araminte, à ce métier, achève une fleur de tapisserie ; Cidalise prend nonchalamment un fil d’or, fait approcher de son fauteuil un tambour, et brode, en bâillant, une garniture de robe, tandis qu’Ismène, couchée sur le canapé, travaille un falbala de Marly. On entend des chevaux hennir, l’écho retentit, un laquais annonce, et le marquis paraît : (( Que je suis heureux de vous trouver, mesdames! Mais que vois-je? Que ce point est égal! comme ces fleurs sont nuancées! C’est l’ouvrage des Grâces, c’est celui des fées, ou plutôt c’est le vôtre. )) Aussitôt il tire de sa poche un étui, dont assurément

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on ne le soupçonnait pas d’être porteur ; il y choisit une aiguille d’or, s’empare de la soie, et voilà mon colonel qui fait de la tapisserie. On le considère, on l’admire ; mais ce n’est rien encore : il quitte Araminte et son ouvrage, il court à Cidalise, lui dérobe le tambour, et déjà sa main légère achève le contour de la fleur à peine commencée... Puis, il s’élance sur le canapé, saisit un bout du falbala, et accélère d’autant plus son ouvrage qu’il est plus jaloux d’être auprès de l’aimable Ismène. Peignez-vous la surprise, l’extase de nos trois femmes ! »

Les femmes allaient en visite ou en soirée avec des sacs à ouvrage, souvent de dimension énorme, où elles renfermaient une foule de choses à leur usage, sans oublier la boîte à mouches, le pot de fard, la brochure du jour et l’ariette en vogue. Les hommes avaient également des sacs à ouvrage, mais plus petits, qui furent nommés plus tard des ridicules , et qui contenaient tout un arsenal de couturière et de bimbelotier, y compris des boîtes de toutes façons, pleines de pastilles, de bonbons, de tabac et d’odeurs.

On était si prompt à s’ennuyer alors ! on bâillait si vite et si démesurément ! il fallait bien chercher des distractions. Pendant un temps, on se passionna pour les charades, les énigmes et les logogriphes. C’était à qui en proposerait et en devinerait, ceux du Mercure de France ne suffisant pas à la consommation des cercles du jour et du soir. En dehors de ces cercles, que présidait toujours la maîtresse de maison, il y avait les visites pendant la toilette de madame, qui n’admettait que ses intimes et seulement des hommes (fig. 279). La conversation prenait là un tour particulier et plus galant. (( Que de jolies choses, dit l’abbé Coyer dans une lettre à une dame anglaise, que de réflexions utiles n’entendez-vous pas sur les robes de la saison, les rubans, les chignons, et la façon de se mettre! »

La médisance et la calomnie faisant les frais des conversations à la mode, les fats inventèrent le persiflage, qui devint un art dans lequel on excella, et parfois aux dépens des personnes les plus honnêtes et les plus respectables : on le qualifiait de bon ton , pour avoir le droit de s’en servir impunément, a Ce prétendu bon ton, qui n’est qu’un abus de l’esprit, disait Duclos, ne laisse pas d’en exiger beaucoup :

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ainsi il devient dans les sots un jargon inintelligible pour eux-mêmes, et, comme les sots font le grand nombre, le jargon a prévalu. C’est ce qu’on appelle \q persiflage, amas fatigant de paroles sans idées, volu-

Fig. 279. — Le Jour ; d’après Eisen.

bilité de propos qui font rire les fous, scandalisent la raison, déconcertent les gens honnêtes ou timides, et rendent la société insupportable. » Malgré le persiflage, malgré la médisance et la calomnie, les femmes s’ennuyaient encore dans les cercles, où elles ne trouvaient pas un intérêt de cœur, une satisfaction de vanité, une distraction de caprice. Alors commença le long règne des vapeurs. Toute femme à la mode devait en avoir, pour expliquer ses bâillements, ses migraines et ses

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insomnies. « Vous avez de la pesanteur, dit le médecin du Cercle à une de ses jolies malades, vous avez des dégoûts?... M’y voici... Quelques éblouissements? des impatiences défibrés ?... Vapeurs que tout cela, vapeurs ; le fluide nerveux que la chaleur électrise... des nerfs qui se crispent... une sorte de spasme! )) L’abbé Coyer écrivait à sa dame anglaise : (( Vous passez vos jours sans migraine? On peut vous le pardonner. Mais sans vapeur! C’est abuser, en femme de la halle, de la permission de se bien porter. ))

Les vapeurs, du moins n’étaient pas de mise dans les bureaux d’esprit, qui s’étaient multipliés et perfectionnés, depuis que Mme de Lambert en avait donné le goût et le modèle. La plupart de ces salons, où l’esprit occupait toujours la première place, s’ouvrirent sous les auspices de femmes distinguées, qui n’étaient plus jeunes, mais suffisamment lettrées et toujours passionnées pour les choses littéraires. Mme de Tencin avait écrit des romans agréables, avant de composer un cercle d’hommes d’esprit, qui lui restèrent fidèles jusqu’à sa mort (1749). Dans ce cercle, que les hommes d’Etat et les politiques côtoyaient discrètement, tous les genres d’esprit, les plus grossiers et les plus délicats, avaient droit de cité et recevaient le même accueil, soutenu, il est vrai, par des soupers exquis et copieux. Fontenelle et Montesquieu se trouvaient souvent aux prises avec Panard et Collé. Cependant, s’il faut croire Mme de Genlis, qui n’en parlait que d’après la tradition, la légèreté familière avec laquelle Mme de Tencin traitait le cercle de beaux esprits qui se rassemblaient chez elle, jeta sur eux beaucoup de ridicule. Elle les appelait ses bêtes; on sait bien qu’elle comptait dire une contre-vérité, mais le sobriquet prêtait à des épigrammes. Ce qui n’empêcha pas Mme Geoffrin de s’approprier les bêtes de Mme de Tencin. Comme elle lui rendait soigneusement visite pendant sa dernière maladie : « La petite rusée, dit la moribonde, vient voir ce qu’elle pourra recueillir de mon héritage. )>

Tous les gens de lettres et tous les beaux esprits qui avaient fait l’ornement du salon de Mme de Tencin passèrent dans celui de Mme Geoffrin, comme elle le dit elle-même, « avec armes et bagage. » Mme Geoffrin était, du reste, une femme intelligente, de bon goût et de

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bon ton, plutôt qu’un bel esprit. Le savoir-vivre, telle fut sa suprême science, au dire de Marmontel, qui, dans ses Mémoires , a fait d’elle un portrait achevé. (( C’était un caractère singulier que le sien, dit-il, et

Fig. 280. — L’Hiver; d’après la composition de Lancret, gravé par Ph. Le Bas,

difficile à saisir et à peindre, parce qu’il était tout en demi-teintes et en nuances... A l’égard de son esprit, quoique uniquement cultivé par le commerce du monde, il était fin, juste et perçant. Un goût naturel, un sens droit, lui donnaient, en parlant, le tour et le mot convenables. )> Le roi de ce salon fameux, qu’elle gouvernait en reine, fut son intime ami d’Alembert, autour duquel se groupaient l’astronome Mairan, le ro-

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mancier Marivaux, le poëte Saint-Lambert, et le marquis de Chastellux, l’adorateur naïf des philosophes, et l’abbé Morellet, le plus mordant des causeurs, et le pompeux Thomas, et le spirituel Helvétius. Entre tous ces hommes éminents, on remarquait une femme qui passait pour les égaler tous, MUe de Lespinasse, qu’on avait vue d’abord se produire avec éclat dans le salon rival de Mme du Deffand : « Sa conversation, dit le comte de Guibert, qui avait été aussi un des plus brillants courtisans de Mrae Geoffrin, sa conversation n’était jamais au-dessus ou au-dessous de ceux à qui elle parlait ; elle semblait avoir le secret de tous les caractères, la mesure et la nuance de tous les esprits... Elle disait cependant souvent, et le plus souvent, des choses simples, mais elle ne les disait jamais d’une manière commune, et cet art, qui semblait n’en être pas un chez elle, ne se faisait jamais sentir et ne la faisait jamais tomber dans la recherche et dans l’affectation. »

Le salon de Mme Geoffrin réunissait aussi un grand nombre de femmes charmantes, la plupart du grand monde, entre autres la duchesse d’Egmont, et Mffle de Boufflers, qui possédait mieux que personne, dit MUe de Lespinasse, « le petit jargon de Paris, tout en petits mots, tout en allusions fines, ce C’est ainsi que ce salon devint célèbre dans toute l’Europe. Il n’arrivait à Paris ni prince ni ministre, ni hommes ou femmes de nom, qui n’eussent l’ambition d’être admis dans cette maison, où ils étaient sûrs de rencontrer l’élite des gens de lettres français. La célébrité du salon de Mme Geoffrin s’attachait à sa personne, de telle sorte que les souverains étrangers voulaient la connaître, et que l’impératrice de Russie, Catherine II, employa toute sa diplomatie à lui faire faire le voyage de Saint-Pétersbourg, comme pour donner des leçons de politesse française à la cour de l’Ermitage.

Le salon de Mme du Deffand faisait un étrange contraste avec le salon de Mme Geoffrin : il était plus ancien, et il subsista encore quelques années après son éclatant rival, qui l’avait entièrement éclipsé : l\Ime du Deffand mourut à l’âge de quatre-vingt-trois ans, en 1780; Mme Geoffrin était morte trois années auparavant. Mme du Deffand, qui fut un monstre d'esprit, suivant l’expression d’un contemporain, inspirait peu de sympathies et ne se piquait pas d’être sympathique.

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Elle affectait pourtant un air de bonhomie et jouait le naturel avec infiniment d’art 5 elle ne manquait pas d’instruction et causait agréablement ; mais quoique son salon fût rempli de littérateurs et de philosophes, on n’y parlait pas souvent de philosophie et de littérature. On voyait chez elle, il est vrai, beaucoup d’écrivains illustres : Fontenelle, Diderot, Montesquieu, Voltaire, le président Hénault; beaucoup d’étrangers de distinction: David Hume, Gibbon, Horace Walpole; beaucoup de femmes de grand monde et de grand esprit : la marquise du Châtelet, la duchesse de Chaulnes, la duchesse de Bouffiers' ; e.tMme du Deffand, presque aveugle, mécontente d’elle et du monde entier, jalouse de tout ce qui était jeune, beau et bon, méchante et acariâtre avec un ton doucereux et un sourire bienveillant, écrivait à son confident Horace Walpole : « On ne voit dans la société que des imbéciles qui ne savent rien, qui ne sentent rien, qui ne pensent rien, ou des gens d’esprit pleins d’eux-mêmes, jaloux, envieux, qu’il faut haïr ou mépriser. »

Les gens de lettres se portaient donc de préférence dans d’autres salons, où ils n’étaient pas mieux accueillis, mais où ils trouvaient, avec moins d’étiquette, plus de bonne grâce et de cordialité : tels étaient les salons de Mme< Dupin et deForcalquier, qui firent concurrence au bureau d’esprit de Mme d’Houdetot. Saint-Lambert, le fidèle ami de la comtesse d’Houdetot, trônait dans son salon, dont il faisait les honneurs, de concert avec la maîtresse de la maison : (( Jamais, dit Marmontel dans ses Mémoires d'un père, deux esprits et deux âmes n’ont formé un plus parfait accord de sentiments et de pensées. Mais ils se ressemblaient surtout par un aimable empressement à bien recevoir leurs amis : politesse à la fois libre, aisée, attentive; politesse d’un goût exquis, qui vient du cœur, qui va au cœur, et qui n’est bien connue que des âmes sensibles. ))

Ce salon ou bureau d’esprit, par sa composition comme par sa physionomie intellectuelle, devait ressembler assez, malgré ses allures un peu libres, à celui de Mme Dupin, que Jean- Jacques Rousseau a peint de main de maître et d’après nature : « Mme Dupin, tout aimable quelle était, était sérieuse et froide. Sa maison, aussi brillante alors

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qu’aucune autre dans Paris, rassemblait des sociétés auxquelles il ne manquait que d’être un peu moins nombreuses pour être d’élite dans tous les genres. Elle aimait à voir les gens qui jetaient de l’éclat : les grands, les gens de lettres, les belles femmes. On ne voyait chez elle que ducs, ambassadeurs, cordons bleus. Mme la princesse de Rohan, Mme la comtesse de Forcalquier, Mme de Mirepoix, Mme de Brignoles, milady Hervey, pouvaient passer pour ses amies. M. de Fontenelle, l’abbé de Saint-Pierre, l’abbé Sallier, M. de Fourmont, M. de Bernis, M. de Buffon, M. de Voltaire, étaient de son cercle et de ses dîners. Si son maintien réservé n’attirait pas beaucoup les jeunes gens, sa société, d’autant mieux composée, n’en était que plus imposante. )) On doit remarquer que tout salon en vogue avait des dîners ou des soupers pour accessoire indispensable.

Il y avait aussi des salons plus exclusivement littéraires et philosophiques : par exemple, celui de Falconet, médecin consultant du roi. Ses réunions furent appelées la Messe des gens de lettres , parce qu’elles eurent lieu régulièrement tous les dimanches dans la matinée, jusqu’à la mort du vieil académicien (1762), qui, par la variété et l’étendue de ses connaissances, donnait à la conversation générale un intérêt instructif et agréable à la fois, qu’on ne trouvait pas chez Helvétius ni chez le baron d’Holbach, bien que les habitués de l’un et de l’autre salon, causeurs et auditeurs, fussent à peu près les mêmes. Mais les réceptions d’Helvétius, plus nombreuses et moins simples, ne permettaient que rarement à la conversation de s’établir d’une manière générale. Chez le baron d’Holbach, l’entretien se ressentait de la vivacité des caractères et des opinions en touchant à tous les points les plus délicats de la philosophie et de la politique. Ce n’était pas seulement un salon, c’était un arsenal, pour ainsi dire, où l’on forgeait des armes, où l’on préparait des machines de guerre, pour battre en brèche, pour détruire les principes et les lois des sociétés, des religions et des gouvernements.

Un autre salon célèbre fut celui de Mme Doublet de Persan, laquelle ne sortait jamais de son appartement, et qui y recevait tous les jours un petit groupe de gens de lettres et de gens de cour, que le goût

Salon Louis XVI , d’après Lawrence.

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et le plaisir de la médisance avaient rassemblés , autour de cette vieille femme malicieuse et discrète. C’était de ce salon que sortaient ^nouvelles à la main , qui circulèrent manuscrites par toute la France et meme à l’étranger, pendant plus de quarante ans. On prétend que deux registres étaient constamment ouverts sur la table du salon : l’un pour les nouvelles authentiques et incontestables, l’autre pour les nouvelles suspectes et douteuses. Petit de Bachaumont, curieux et dilettante , surtout pour les choses d’art, était chargé de composer, d’après ces deux registres, le journal officiel des nouvelles du jour, que son élève Pidansat de Mairobert continua même après la mort de Mme Doublet (1771). Les habitués de la maison furent tour à tour Sainte-Palaye, Mairan , l’abbé de Voisenon, Piron, Falconet, Foncemagne, Perrin, Devaur, d’ Argentai et le chevalier de Mouhy. Ce dernier avait trop de rapport avec la police pour ne pas la tenir au courant de tout ce qui se passait chezMme Doublet. Le secret, d’ailleurs, ne fut plus gardé, quand on eut admis dans ce cercle frondeur quatre ou cinq femmes, entre autres Mme du Boccage et Mme d’ Argentai , qui, par leurs indiscrétions , ne contribuèrent pas peu à faire fermer, par ordre du lieutenant de police, les bureaux de nouvelles à la main.

Mme Doublet eut pourtant des imitateurs, moins habiles et moins bien informés. Une année avant que le suicide de Mairobert (1779) eût dispersé les membres de sa coterie de nouvellistes , Pahin de laBlancherie avait imaginé de publier à lui seul, toutes les semaines, sous le titre de Nouvelles de la République des lettres , une correspondance générale, dans le genre de celle qui porte le nom de Bachaumont, mais avec plus de mesure et de bienveillance. Les matériaux de cette correspondance étaient recueillis dans des assemblées , que la Blancherie convoquait en un galetas du collège de Bayeux, rue de la Harpe. « On n’y a pas même de chaise, dit le journal de Mairobert ; il faut rester debout jusqu’à six heures du soir. » Telle fut l’origine des conférences littéraires et artistiques. On était loin du salon poli et railleur de Mme Doublet, mais on était bien près du Lycée et des salons publics.

Chaque salon , à cette époque, avait son caractère spécial et distinct : les encyclopédistes et les philosophes se réunissaient, de préférence,

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chez la duchesse de Choiseul et chez la maréchale de Luxembourg ; les économistes, chez Mme de Marchais et chez Turgot ; les artistes, chez le financier académicien Watelet ; les mélomanes, chez Rameau et chez l’abbé Morellet ; les littérateurs, chez Suard et chez le libraire du Mercure, Panckoucke. Quant aux salons où l’on ne s’occupait, où l’on ne parlait que de choses frivoles, des modes et des inventions nouvelles, de la franc-maçonnerie, du magnétisme, des aérostats, des courses de chevaux, des spectacles, et des plaisirs du moment, ils s’étaient multipliés à l’infini ; mais partout on pouvait se convaincre que la société française tendait à se métamorphoser rapidement, en perdant toutes ses traditions nationales et en devenant plus familière et plus bruyante. On croyait n’avoir banni que l’étiquette , et c’était la politesse qui s’exilait avec elle.

On trouvait encore pourtant, dans quelques grandes maisons, telles que celles de la princesse de Beauvau, de la duchesse de Grammont, de la duchesse d’Anville , de la comtesse de Tessé, de la comtesse de Ségur, de la comtesse de Boufflers, de Mme de Puisieux, de Mme de Montesson, mariée secrètement au duc d’Orléans, on trouvait des entretiens tantôt profonds, tantôt légers, toujours à la fois instructifs et agréables. « On y voyait, ajoute le comte de Ségur, qui nous donne ces renseignements, un mélange indéfinissable de simplicité et d’élégance, de grâce et de raison, de critique et d’urbanité. On y apprenait , sans s’en douter, l’histoire et la politique des temps anciens et modernes. On recherchait avec empressement toutes les productions nouvelles des génies transcendants et des brillants esprits qui faisaient alors l’ornement de la France... On y discutait avec douceur, on n’y disputait presque jamais, et comme un tact fin y rendait savant dans l’art de plaire, on y évitait l’ennui, en ne s’appesantissant sur rien. Les hommes de lettres les plus distingués étaient admis avec faveur dans les maisons de la haute noblesse. Ce mélange des hommes de cour et des hommes lettrés donnait aux uns plus de lumières, aux autres plus de goût. Jamais Paris ne fut plus semblable à la célèbre Athènes. ))

Ces salons aristocratiques n’étaient plus que de brillantes excep-

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tions, qui disparaissaient tous les jours, à mesure qu’une passion de liberté et d’égalité s’emparait des classes moyennes de la nation et les poussait à introduire en France les idées et les moeurs anglaises. La société polie fut la première victime de cette imitation étrangère. Ici, on avait des réunions politiques, où l’on agitait tumultueusement les questions d’Etat les plus épineuses : tous les assistants devenaient tour à tour orateurs , criant à tue-tête , s’interrompant , se querellant , sans arriver jamais à une solution raisonnable. Là, on se rassemblait pour entendre la lecture de mémoires scientifiques, ou pour assister à des séances de physique et de chimie. Sous prétexte d’être sérieux, on était lourd, pédant , insupportable.

Ces foules, ces cohues, ces assemblées confuses et tumultueuses, c’était la révolution qui commençait à détruire la société française. La noblesse n’aidait pas à cette destruction, mais elle la laissait faire, en adoptant les usages de l’Angleterre et de l’Amérique. On se piquait encore d’appartenir à labonne compagnie, on conservait les habitudes du savoir-vivre ; on n’avait pas encore perdu le goût et le talent de la conversation, quoiqu’elle fût souvent remplacée par un babil insignifiant et intarissable qui ne s’entendait qu’à Paris. Les visites du matin gardaient quelques vestiges de l’urbanité des anciens salons; mais ces visites furent bientôt troublées par les divers genres d’opinions politiques et par les luttes de partis. Le nombre des oisifs et des désœuvrés avait , d’ailleurs, beaucoup diminué, avec le nombre des familles riches. Il n’y avait plus que les gens à voiture qui pussent se donner la fantaisie de courir les salons, à jour fixe, en se montrant cinq minutes dans chacun de ces salons, où ils ne laissaient que le souvenir fugitif de leur apparition. On jugea donc très-suffisant de faire succéder aux visites l’usage de s écrire aux 'portes. Ce fut là comme le suprême effort de la civilité du beau monde.

Cependant, ce qui restait encore de la société française s’exagérait son importance et son autorité : (( Vaine, curieuse, sujette au caprice et à l’engouement, dit un contemporain qui devait survivre à l’écroulement de l’ancien régime , cette société avait accueilli les mots de réforme et de libei'té comme un changement de coupe dans les habits

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ou de refrain dans les couplets. Elle était depuis si longtemps en possession du droit de tout évoquer à son tribunal, qu’elle ne pouvait cesser de prononcer des arrêts. )) Elle voulut, elle osa juger, avec légèreté, avec imprudence, les terribles événements qui se préparaient, après le triomphe de l’émeute populaire, que la prise de la Bastille venait de couronner. Mais bientôt les derniers salons, que l’émigration avait du reste largement dégarnis , se fermèrent ; sous l’influence des événements politiques les clubs s’ouvrirent de toutes parts, et l’on peut dire que la vieille société française avait fini son règne , au moment où le club des Jacobins commençait le sien, en 1789.

Eig. 281. — La Danse; d’après Chodovieski. (Communiqué par M. Eug. Sauzay.)

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out le monde voyageait plus ou moins, au dix-huitième siècle, dans l’intérieur de la France, quoique les voitures fussent lourdes et peu solides, les chemins mauvais et même souvent impraticables, les auberges horribles ; mais on ne se décidait pas volontiers à entreprendre de longs voyages en Europe, pour le seul plaisir de voyager, de voir des pays nouveaux et de s’instruire en étudiant les moeurs et les usages des nations étrangères. Les Français, qui, malgré une répugnance instinctive, se déplaçaient pour aller chercher fortune dans les contrées lointaines , n’avaient pas d’autre mobile que l’intérêt, et s’empressaient de revenir dans leur patrie , et de préférence dans leur ville natale , dès qu’ils avaient réussi à se créer des ressources modestes pour vivre tranquilles au milieu de leurs concitoyens. On com-

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prend donc que, dans toute l’Europe, et l’on peut dire dans le monde entier, certaines industries étaient exercées habituellement par des Français qui n’aspiraient qu’à s’enrichir et à retourner chez eux. Les comédiens, les barbiers, les marchandes de modes, les musiciens, et aussi, il faut l’avouer, les aventuriers et les chevaliers d’industrie, venaient généralement de la France et surtout de Paris. Voilà comment on rencontrait, sur tous les points du globe, des Français ou des gens qui s’attribuaient cette qualité, bien qu’ils fussent Brabançons, Flamands, Suisses ou Piémontais. (( Il n’y a que quatre classes d’hommes qui fassent des voyages de long cours, remarquait J.-J. Rousseau dans son Emile : les marins, les marchands, les soldats et les missionnaires. On ne doit guère attendre que les trois premières classes fournissent de bons observateurs. )>

J.-J. Rousseau ne parle pas de plusieurs autres catégories de voyageurs français, qui visitaient, au moins une fois dans leur vie, l’Italie, ou la Suisse, ou les Pays-Bas, ou l’Allemagne, ou l’Angleterre. C’étaient les jeunes gens riches que leurs familles y envoyaient, avec des précepteurs, pour compléter leur éducation; c’étaient des personnes pieuses, qui accomplissaient des vœux de pèlerinage, surtout aux époques de jubilé; c’étaient encore des artistes, des amis des arts, qui faisaient aussi un autre genre de pèlerinage, surtout en Italie, pour voir, pour admirer des monuments anciens et modernes, des tableaux, des statues ; c’étaient enfin des curieux de la nature, de véritables touristes , qui s’en allaient cherchant des sites pittoresques et sauvages, des montagnes, des glaciers et des torrents. Mais le nombre des voyageurs était bien restreint, néanmoins, en comparaison de ce qu’il est devenu depuis. J.-J. Rousseau, qui fut un des plus passionnés admirateurs de la nature et de ses aspects grandioses, magnifiques et charmants, a caractérisé d’une façon ingénieuse le goût des voyages chez les Français et les Anglais : « De tous les peuples du monde, le Français est celui qui voyage le plus.... Il y a des Français dans tous les coins du monde. Il n’y apointde pays où l’on trouve plus de gens qui aient voyagé qu’on en trouve en France... L’Anglais voyage aussi, mais d’une autre manière... La noblesse anglaise voyage ; la

Entrée du Eoi à Strasbourg, en 1744,

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noblesse française ne voyage point... Le peuple français voyage ; le peuple anglais ne voyage point... Les Français ont toujours quelque vue d’intérêt dans leurs voyages, mais les Anglais ne vont pas chercher fortune chez les autres nations, si ce n’est par le commerce et les mains pleines; quand ils voyagent, c’est pour y verser leur argent, non pour vivre de leur industrie ; ils sont trop fiers, pour aller ramper hors de chez eux. Cela fait qu’ils s’instruisent mieux chez l’étranger, que ne font les Français. ))

On avait, dès le règne de Louis XIV, cette opinion arrêtée, dans les grandes maisons nobles ou financières, que le complément indispensable de toute bonne éducation pour un jeune homme, au sortir du collège, était un voyage dans quelque partie de l’Europe, sous les yeux et la direction studieuse d’un gouverneur. C’est ainsi que l’abbé Fléchier, après avoir fait l’éducation du fils de M. de Caumartin, maître des requêtes, conduisit son élève en Italie, après lui avoir fait parcourir les provinces méridionales de la France. On choisissait ordinairement pour surveiller les voyages d’instruction un ecclésiastique, ou du moins un précepteur qui en portait l’habit. Les résultats de ces pérégrinations pédagogiques ne pouvaient pas être aussi favorables qu’on l’espérait, pour former l’esprit d’un jeune homme et pour augmenter la somme de ses connaissances. Le marquis de Pezay regardait comme aussi dangereuse que ridicule la rage qu’on avait alors de faire voyager les jeunes gens à peine sortis du collège : « Tel écolier part en poste de Paris, dit-il à ce sujet, court vers le canal d’Utrecht, admire quelques marbres médiocres dans le jardin de M1116 Fermer, et n’a jamais regardé les statues des Tuileries, dont une seule vaut peut-être tous les trésors de la Hollande en ce genre. Tel autre n’a pas vu le cabinet du roi, et s’extasie à Bâle, chez Bernouilli l’apothicaire, devant six paires de moules, deux agates et un corail. Il faut au moins qu’un Français connaisse les proportions de la colonnade du Louvre, avant d’aller s’agenouiller devant les parvis de Saint-Pierre de Rome ou de Sainte- Sophie de Constantinople. ))

Ces voyages d’instruction étaient plus profitables à la jeunesse, quand on se préoccupait surtout de chercher des spectacles nouveaux,

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dont la grande nature faisait tous les frais, lorsque les précepteurs conduisaient leurs élèves dans les Alpes ou dans les Pyrénées, même dans les Vosges ou dans le Jura, pour leur montrer ce qu’on voit rarement à Paris ou dans une ville de province : un beau lever, un beau coucher de soleil. Quelquefois on voyageait à pied dans les montagnes, la valise sur le dos et le bâton à la main, en herborisant, en étudiant la minéralogie, en s’occupant à l’histoire naturelle. J.- J. Rousseau, qui possédait à un si haut degré le sentiment de la nature, revient plus d’une fois, dans ses Confessions , sur le plaisir qu’il trouvait à faire des voyages pédestres, non dans un pays de plaines monotones, mais au milieu des sites sauvages d’une contrée montagneuse comme la Suisse : « J’aime à marcher à mon aise, dit-il, et à m’arrêter quand il me plaît. La vie ambulante est celle qu’il me faut. Faire route à pied, par un beau temps, dans un beau pays, sans être pressé, et avoir pour terme de ma course un objet agréable, voilà de toutes les manières de vivre celle qui est le plus de mon goût. » Mais, au moment où Rousseau quittait sa chère Suisse, qu’il avait parcourue en tous sens à une époque où elle ne recevait encore qu’un petit nombre de visiteurs, les voyages pédestres n’étaient pas aussi fréquents qu’ils le devinrent, lorsque la lecture de ses ouvrages rêveurs et philosophiques eut créé une nouvelle espèce de voyageur, qui existait et qui se multipliait, antérieurement à la vogue toute française du Voyage sentimental de Sterne, ce roman humoristique qui fit école dans la littérature des voyages. Rousseau, peu d’années avant sa mort, ne regrettait rien tant que ces voyages à travers les montagnes, dont il avait lui-même tracé l’itinéraire : (( Je n’ai voyagé à pied, disait-il alors, que dans mes beaux jours, et toujours avec délices. Bientôt les devoirs, les affaires, un bagage à porter, m’ont forcé de faire le Monsieur et de prendre des voitures. Les soucis rongeants, les embarras, la gêne, y sont montés avec moi ; et dès lors, au lieu qu’auparavant dans mes voyages je ne sentais que le plaisir d’aller, je n’ai plus senti que le besoin d’arriver. »

La manie des voyages d’observation et d’impression, de ces voyages qu’on entreprend non-seulement pour voir et pour s’instruire, mais en-

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core pour les écrire un jour, pour recueillir, dans des notes spontanées ou rédigées à loisir, tout ce qu’on a vu, tout ce qu’on a ressenti, tout ce qu’on a appris en route, cette manie, devenue fréquente au dixliuitième siècle, n’était pas seulement particulière à la France; on la retrouvait, et plus générale, dans tous les pays de l’Europe, notamment en Angleterre et en Allemagne. Mais les Français et même les Françaises, qui rapportaient de leurs voyages un carnet rempli de descriptions et de réflexions, qu’ils avaient hâte de voir imprimées (et Dieu sait quelle prodigieuse quantité de volumes cette manie a fait éclore ! ) , ne faisaient que mieux ressortir la légèreté de leur caractère national. C’est de ces contemporains que Voltaire a pu dire avec raison : « Les voyageurs croient que tout l’univers a les yeux ouverts sur tous les cabarets où ils ont couché et sur leurs querelles avec les commis de la douane. » Il ajoutait ailleurs : « C’est surtout chez les voyageurs qu’on trouve le plus de mensonges imprimés. » Il prouvait, par une anecdote, le peu de cas qu’on devait faire des récits de la plupart des voyages. Un Allemand, ayant eu une petite difficulté, à Blois, avec son hôtesse, laquelle avait les cheveux un peu trop blonds, mit sur son album : « Nota bene. Toutes les dames de Blois sont rousses et acariâtres. » C’était peut-être une simple malice germanique, mais on peut, dans tous les cas, pardonner aux voyageurs de manquer d’impartialité et même d’intelligence, car, suivant la remarque spirituelle de Montesquieu : « Il y a beaucoup de gens qui payent des chevaux de poste, mais il y a peu de voyageurs. )) J.- J. Rousseau, qui mieux que personne s’était rendu compte des qualités nécessaires pour bien voyager, disait aussi : (( Il y a beaucoup de gens que les voyages instruisent moins que les livres... D’autres ne s’instruisent pas, parce qu’ils ne veulent pas s’instruire.- Leur objet est si différent, que celui-là ne les frappe guère. C’est grand hasard si l’on voit exactement ce que l’on ne se soucie point de regarder. Le Français, plein de ses usages, confond tout ce qui n’y ressemble pas. )>

On s’explique donc comment les Français, qu’ils eussent ou n’eussent pas voyagé, étaient d’une ignorance marquée sur la géographie et sur tout ce qui se trouvait en dehors du cercle restreint de leurs habi-

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tudes journalières. Ceux-là même qui avaient reçu de l’éducation n’avaient pas beaucoup plus de connaissances ethnographiques que les gens absolument dépourvus d’instruction élémentaire.

On rencontrait encore à Paris, avant la révolution, un grand nombre de personnes qui n’avaient jamais quitté la capitale ou qui s’en étaient éloignées à peine de quelques lieues. « Il n’y a rien de si sot et de si neuf qu’un Parisien qui n’est jamais sorti des barrières, dit Néel, l’auteur facétieux du célèbre Voyage de Paris à Saint- Cloud , par mer (1760) : s’il voit des terres, des prés, des bois et des montagnes qui terminent son horizon, il pense que tout cela est inhabitable ; il mange du pain et boit du vin à Paris, sans savoir comment croît l’un et l’autre. x> Ces railleries n’étaient pas faites pour déconcerter l’imperturbable assurance des Parisiens, à qui les voyages n’auraient peut-être rien appris. (( Malgré la facilité que procurent les chevaux de poste, écrivait Sébastien Mercier en 1782, tous ceux qui jouissent d’une certaine fortune voyagent peu : ils demeureront toujours, de préférence, au centre de la capitale, et la France leur sera presque inconnue. Ils se logeront à Paris, à Auteuil, ou le long des bords de la Seine et de la Marne. )) Les Parisiens pouvaient ainsi circonscrire d’avance leurs voyages aux environs de Paris pendant la belle saison.

Quelques privilégiés cependant, ou quelques audacieux, se permettaient des excursions champêtres à des distances plus éloignées, et ces parties de campagne, qui duraient trois ou quatre jours et qui emportaient, à quinze ou vingt lieues de Paris, une joyeuse association d’amis ou de parents , faisaient époque dans la vie de ceux qui avaient payé les frais du voyage. On allait passer une ou deux journées de printemps, d’été ou d’automne, à Ermenonville, dont les merveilleux jardins égalaient, disait-on, les plus beaux parcs anglais; à Mortfontaine, où l’art avait multiplié les effets pittoresques du paysage ; à Chantilly, où l’on visitait le château des princes de Condé et surtout leurs écuries, comparables aux plus magnifiques palais ; à Fontainebleau, où l’on parcourait la forêt , après avoir admiré les splendeurs artistiques du château royal de François Ier et d’Henri II; à Montmorency, où l’on se donnait le luxe d’une promenade à âne au milieu des bois, et dans

Fig. 282. — Parc de Chantilly, appartenant aux princes de Condé,

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les anciennes villes de File de France, où il y avait toujours à voir les curiosités locales, qui contrastaient et fournissaient un objet de comparaison avec tout ce qu’on avait vu depuis son enfance dans la capitale. Puis, au retour de ces excursions joyeuses, on en parlait longtemps dans les réunions de famille, et l’on se rappelait avec plaisir les épisodes amusants et souvent burlesques des seuls voyages qui devaient faire diversion dans toute une existence bourgeoise ou marchande.

Le peuple de Paris avait aussi ses petits voyages de plaisir, dans les beaux jours d’été et d’automne : il se rendait volontiers aux fêtes patronales des villages voisins, à Suresnes, à Pantin, à Gonesse, etc.; il allait aussi aux pèlerinages, à Sainte-Geneviève des Bois, à Larchant, à Argenteuil, etc., et tous les dimanches il se répandait, en habits de gala, dans les communes rurales, qui sont devenues des faubourgs de la capitale. Les artisans, après avoir achevé leur apprentissage, qui se prolongeait durant plusieurs années, ne manquaient pas de faire leur tour de France et de parcourir les provinces, en exerçant leur métier, jusqu’à ce qu’ils se fixassent dans une localité où ils devenaient maîtres , après avoir voyagé comme compagnons. Ces voyages se faisaient à pied, soit par groupes, soit isolément; et les jeunes ouvriers trouvaient à chaque étape, dans un centre de compagnonnage , l’accueil le plus fraternel. C’est ainsi que la plupart des membres de toutes les confréries et corporations d’arts et métiers avaient visité, dans leur jeunesse, une partie des provinces du royaume.

Les voyages du roi, assez rares en dehors des résidences royales ordinaires, comme Marly, Fontainebleau ou Compiègne, et motivés, tantôt par un départ pour l’armée, tantôt par la visite d’une province récemment conquise, étaient un grand événement pour les populations et donnaient lieu à des réjouissances de toutes sortes. Le voyage de Louis XV à Strasbourg est resté célèbre par la magnificence et la variété des fêtes dont il fut l’occasion, et dont le souvenir a été conservé par la gravure. (Voir pages 243, 455 et 461.)

Quant à la noblesse, qui voyageait bien rarement hors de France, elle ne pouvait se dispenser de passer quelques mois dans ses terres, si elles n’étaient pas trop éloignées de Versailles, et si les intérêts d’une

Feu d’artifice sur l’Ill, à Strasbourg en 1744.

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position à garder à la cour ne lui défendaient pas de se faire oublier trop longtemps. Les nobles, d’ailleurs, possédant plusieurs châteaux et différents domaines, à de grandes distances les uns des autres, ne pouvaient les visiter que de loin en loin, et quelquefois n’avaient pas le temps d’y venir une seule fois en dix ou quinze ans. (( Qu’une terre dans une province éloignée, dit l’auteur de V Ami des hommes , tombe par héritage dans une grosse maison : toute une famille de gens de condition y vivait honnêtement, y élevait ses enfants et consommait ses revenus dans le pays. Au lieu de cela, à peine l’agent a-t-il de quoi s’entretenir, les chouettes s’emparent du donjon, les colimaçons, du jardin; on coupe les bois, et le nouveau seigneur n’en est pas plus riche. » Le marquis de Mirabeau compare, à cette propriété abandonnée, celle que le seigneur avait prise en affection, et dans laquelle il fixait sa résidence annuelle à l’époque où les châteaux voisins étaient habités par leurs nobles possesseurs. Les terres « qui sont à portée ont l’honneur de voir leur patron, » mais la présence du seigneur dans son domaine motivait des dépenses de luxe qui en absorbaient le revenu : le vieux château était restauré à la moderne ; on en changeait le mobilier; on créait des potagers, des terrasses, des jardins, des serres, avec des plantes rares; on creusait des pièces d’eau et des bassins à jets hydrauliques : les frais d’entretien absorbaient le produit des fermages, et les grandes chasses à courre, qui retenaient quelquefois jusqu’à l’hiver un grand propriétaire de terres et de bois, ne contribuaient pas moins à obérer sa fortune, de telle sorte qu’un voyage à sa maison des champs, comme il l’appelait par vanité, était dix fois plus coûteux que son séjour ordinaire dans son hôtel de Versailles ou de Paris. La magistrature mettait plus d’économie dans les voyages qu’elle faisait tous les ans pour passer sur ses terres le temps des vacances : les membres des parlements avaient aussi de vastes domaines héréditaires en province ; la grande affaire pour eux était de surveiller la culture des terres, de toucher les rentes des métairies, de se rendre compte de l’état des troupeaux, du résultat de la moisson, d’assister à la vendange, d’ordonner les coupes de bois dans les forêts, de présider enfin à tous les travaux de la campagne : là, pour toute

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distraction, quelques assemblées de voisins, quelques dîners d’apparat, des parties de pêche et de chasse, mais sans aucun étalage de livrées et de chiens. Les grands propriétaires prenaient la poste, pour aller dans leurs résidences des champs et pour en revenir, à la fin des vacances ; beaucoup d’autres, moins riches ou plus parcimonieux, se contentaient de la diligence, qu’on nommait le carrosse , et qui offrait, à moins de frais, une manière de voyager plus pénible, plus longue et plus périlleuse.

Les personnes riches qui ne voyageaient pas ou qui n’aimaient pas les voyages, avaient donc les meilleures raisons du monde pour éviter les inconvénients et les dangers d’une villégiature en province : elles ne couraient pas le risque de verser dans les fondrières, de rester embourbées dans des chemins affreux, de s’arrêter dans de détestables auberges; elles n’avaient pas à craindre de rencontrer en route un mauvais souper, un mauvais gîte, une bande de voleurs. Elles préféraient se donner, autant que possible, le plaisir de la campagne, sans s’éloigner guère de Paris. « Le plus grand nombre des gens opulents, riches ou commodes, dit l’auteur anonyme des Numéros (1782), va dans les villages contigus ou voisins de Paris, comme Auteuil, Passy, Saint- Cloud, Sèvres, Nogent, Vincennes, Saint-Maur, Villejuif. Ceux qui ont de grands moyens occupent de magnifiques maisons isolées, dont l’extérieur est décoré de la plus belle architecture et l’intérieur meublé avec toute la richesse et le goût imaginables. Ces maisons sont entourées de parcs, de jardins' bien peignés, bien léchés, bien symétriques, où il n’y a absolument rien d’agreste. Les gens dont les facultés sont plus resserrées ont des maisons dans les villages, avec de petits jardins ou plutôt des basses-cours arborisées, et ne voient pas plus les champs que s’ils étaient logés dans la rue Saint-Denis ou dans la rue Saint- Honoré... Les uns et les autres tiennent le même état, voient à peu près le même monde, mènent la même vie, que dans le sein de Paris... Ils veulent absolument trouver la campagne dans un circuit où l’art a chassé de partout la nature. )) Cependant l’art de composer des jardins avait fait des progrès incontestables, et l’on pouvait, dans un espace de terrain peu étendu, appliquer l’ingénieuse théorie du marquis de

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