‹ XVIIIme siècleChapitre 35 sur 72 · TP · texte numérisé non relu

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Par Urrabieta.

Iinpr. lith. de Firmin-Didot et Cie.

LF. DF., JEUNER DK CHASSE.

LES VOYAGES

Girardin (( sur la composition des paysages. )) C’était surtout dans certaines propriétés voisines de Paris ou même enfermées dans ses murs, que la création des jardins anglais et pittoresques avait englouti des sommes énormes ; ce qui fit donner le nom de folies à ces simulacres

Fig. 283. — Hallali de chasse; d’après Desportes.

de campagne, tels que la folie-Beaujon , appartenant au banquier Beaujon; la folie-âi Orléans, qui n’était autre que le parc de Monceau; et la Jolie-Brunoy , où le marquis de Brunoy, dix fois millionnaire, parvint à se ruiner entièrement. Joseph de la Borde, fermier général et banquier de la cour, avait fait plus : il voulut prouver qu’on pouvait avoir, à dix lieues de Paris, des rochers, des cascades et des forêts de sapins, ainsi que dans les Alpes : il dépensa plus de trente millions, en pleine Beauce, pour construire la folie- Méréville, et il disait à ses hôtes, qu’il y avait amenés dans des équipages attelés de six chevaux : « Messieurs, nous sommes en Suisse, et nous allons traverser le pont du Diable, jeté au-dessus d’un torrent et d’un précipice, pour arriver au temple de marbre que j’ai fait bâtir en l’honneur de l’Amitié. )>

Les voyages en diligence, en chaise de poste, en voiture, en messagerie, n’étaient pas toujours favorisés par l’état des routes royales, qui devenaient plus impraticables à mesure quelles s’éloignaient de Paris. Ces routes avaient été faites ou réparées avec le concours des corvées, mais leur entretien laissait partout à désirer, malgré les travaux qu’on y exécutait, par ordre des intendants de provinces, en imposant aux populations certain nombre de journées d’hommes et de charrois. Ces travaux, exécutés à la hâte et presque sans contrôle, n’offraient pas les conditions nécessaires de solidité et de durée. On n’avait pas d’ailleurs changé de système dans la confection des routes, qui se composaient d’une grande voie, occupée au centre par une chaussée étroite en dos d’âne, et côtoyée par des plantations d’arbres de haute futaie, qui formaient à droite et à gauche une allée couverte. Mais, la chaussée n’ayant pas une largeur suffisante pour que deux voitures s’y rencontrassent à la fois , une des deux voitures qui se suivaient ou qui marchaient en sens contraire devait quitter le pavé, pour laisser le passage libre à l’autre. Il en résultait de continuels accidents : tantôt les deux voitures se heurtaient, en cherchant à s’éviter mutuellement ; tantôt l’une d’elles se trouvait emportée par son poids et culbutée, au moment où les roues s’enfonçaient dans le sable ou dans la boue, en descendant de la chaussée. Celle-ci était envahie ordinairement par de lourdes charrettes, traînées par un grand nombre de chevaux, que leurs conducteurs, armés de longs fouets, ne parvenaient pas à faire changer de direction. Ce n’est pas tout : les pluies d’orage creusaient des ravines au milieu des routes et y laissaient subsister des bourbiers profonds, où les voitures de voyage allaient se précipiter, en temps de brouillard ou pendant la nuit. Louis XVI, en supprimant les corvées (1776), avait décidé que la confection des grandes routes et leur entretien s’exécuteraient aux frais de l’Etat ; mais les propriétaires du sol que traversaient les routes réclamèrent au nom du droit féodal, et le système des corvées fut maintenu pour le service de la voirie, jusqu’à l’établissement de l’administration des ponts et chaussées. Quant aux voies secondaires, qu’on a nommées depuis chemins vicinaux , elles étaient, avant la révolution, dans un tel délabre-

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ment, que la plupart semblaient absolument inaccessibles aux voitures.

Ce n’était pas encore là le principal obstacle des voyages à l’intérieur du royaume. On redoutait, avec raison, de passer la nuit dans les auberges, et l’on ne voyageait presque jamais la nuit, par crainte des accidents de voiture et des mauvaises rencontres. Rien n’était si fréquent que l’attaque d’une diligence ou d’une malle-poste par les voleurs. On citait même certaines routes où ces arrestations nocturnes avaient lieu plus ordinairement qu’ailleurs, par exemple à la montée de Juvisy, à celle de Tarare, etc. Les malfaiteurs choisissaient l’instant où la voiture gravissait lentement la côte et se trouvait livrée à leur merci, sans espoir d’échapper, grâce au courage et à l’adresse du postillon, qui ne pouvait faire prendre le galop à son attelage. Les auberges situées dans des endroits isolés étaient aussi redoutées que les attaques de voleurs ; ces auberges ne justifiaient pas toujours leur fâcheuse réputation, mais, en général, elles n’offraient aucune ressource aux voyageurs qui s’y arrêtaient par force majeure et qui n’y obtenaient pas même à souper. La plupart, mal closes, malpropres, inhabitables, ne présentaient que trois réduits infects : l’écurie, la cuisine et la chambrée. Cette chambrée était une sorte de dortoir, contenant un nombre de lits ou de grabats, où couchaient pêle-mêle l’aubergiste et ses valets, ainsi que les voyageurs que leur mauvaise étoile avait amenés dans ce coupe-gorge. De là les effrayantes histoires, accompagnement traditionnel de toute espèce de voyage pendant lequel il fallait coucher à l’auberge.

xvnic siècle, m. — institutions. — 69

Les voyages par eau étaient moins dangereux, disait-on, car les voyageurs couchaient dans le coche, où ils avaient payé leur passage ; mais ces voyages n’étaient ni plus rapides, ni plus confortables. On ne trouvait, sur les coches d’eau qui descendaient les fleuves et qui les remontaient à l’aide de chevaux, aucune des commodités de la vie des citadins. Les voyageurs, à quelque condition qu’ils appartinssent, étaient entassés dans une cabine basse, obscure et puante, où chacun avait de la peine à se pourvoir d’un siège et à le garder durant la traversée. Il fallait donc renoncer à dormir couché, pendant deux ou trois nuits, et si l’on n’avait pas eu la précaution de prendre avec soi les aliments nécessaires, on risquait fort de jeûner, et dans tous les cas on était très-mal nourri. Le patron du bateau, ayant égard à la qualité de scs passagers ordinaires, n’avait songé qu’à les empêcher de se plaindre de la soif. Au reste, les coches d’eau n’étaient fréquentés que par les gens du peuple et de la campagne, par les ouvriers et les petits marchands. Leur départ avait lieu tous les trois jours, du quai des Célestins où était leur bureau, et ils desservaient toutes les villes situées sur les bords de la Seine jusqu’à Montargis, sur les bords de la Marne jusqu’à Châlons, et sur les bords de l’Yonne jusqu’à Auxerre. Ils partaient aussi tous les deux jours pour Rouen, où ils communiquaient avec les bateaux du Havre. Le poète Bertin, dans son Voyage de Bourgogne , en prose et en vers, nous donnera un curieux tableau du coche où il s’était embarqué, au quai Saint-Paul, pour remonter la Seine jusqu’à Montereau (septembre 1774): « L’entre-pont est occupé par des moines, des soldats, des nourrices et des paysans, et je crois être à bord de ces navires chargés d’animaux destinés à peupler quelques terres nouvellement découvertes, et de toute espèce. Celui qui, parmi nous, s’intitule le patron , a sa cabane près du gouvernail. L’antre de la vivandière n’est pas loin, et ce qui n’est point plaisant pour les malheureux qui n’ont point fait leur provision, c’est que la cuisine n’est séparée de ce qu’on nomme à bord les bouteilles , que par une cloison. Le tillac est embarrassé de cordages, et d’ailleurs le temps ne nous permet pas de nous y promener. On n’a pour ressource que six espèces de cahutes, enviées et sollicitées comme un gros bénéfice. )) Ber-

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tin décrit, ensuite avec beaucoup de couleur la manière de haler le coche pour remonter le courant: (( A propos de coursiers, dit-il, j’ai oublié de te dire que nous en avions quatre assez vigoureux pour nous traîner. Us tirent, le long du rivage, une corde attachée au grand mât, et ce sont là nos vents les plus favorables. La galiote prend ordinairement ses zépbirs dans le Limousin. Cette manœuvre grotesque m’offre de temps en temps un spectacle digne du pinceau de Vernet. Les

Fig. 285. — Le Coche cVeau, sur la Seine; d’après Perronnet.

chevaux s’arrêtent quelquefois, la corde traîne et disparaît sous les flots : qu’un coup de fouet bien appliqué les remette alors au grand trot, la corde se relève et semble courir sur l’onde jaillissante, comme le feu sur une traînée de poudre, et vous la voyez se tendre en frémissant. )) Cette lente et monotone traversée se termine par la peinture d’une nuit épouvantable, où l’on voit les hommes et les femmes étendus pêle-mêle sur des bancs dans l’entre-pont, les dragons jurant et buvant tour à tour, et Morphée ne répandant ses pavots que sur les ivrognes.

Une nuit passée en diligence n’était pas souvent plus réjouissante : un voyage de deux cents lieues ne s’effectuait jamais sans accidents, dont le moindre était de verser. Le carrosse de voiture , comme on l’appelait au dix-septième siècle, était une énorme voiture, en bois chevillé de fer, à quatre roues et à brancards, longue de sept pieds et large de cinq, pouvant contenir huit ou dix personnes assises au pourtour, sur les deux sièges du fond, ainsi que sur ceux placés contre les

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portières. Ces portières 11e pouvaient s’ouvrir qu autant que les sièges étaient relevés ; elles n’étaient pas garnies de glaces, comme les berlingots de ville, mais on se garantissait du vent, de la pluie et de la poussière, avec des rideaux de cuir. O11 surchargeait tellement de bagages, de malles et de porte-manteaux, le dessus de la voiture, qu’il ne fallait pas moins de huit chevaux pour la faire avancer dans les mauvais chemins. Plus tard, les voitures de voyage furent encore agrandies et alourdies ; on les nomma gondoles, et l’on y ménagea douze places, en divisant la voiture en deux compartiments, dont le second s’ouvrait par derrière. Les places étaient si pressées que, suivant l’expression de Mercier, ce chacun redemande sa jambe ou son bras à son voisin, lorsqu’il s’agit de descendre. »

Quand il avait été question de confier à l’Etat l’entretien des routes, moyennant le payement d’une redevance spéciale, le ministre Turgot, qui avait organisé le projet de réforme, fit concéder le privilège des messageries à une société de capitalistes qui payèrent au roi des droits considérables. Ce fut la ruine d’une foule d’entreprises de petits carrosses, qui desservaient toutes les routes et qui ne purent soutenir la concurrence des nouvelles diligences, qu’on appela turgotines , voitures monstrueuses, attelées de maigres chevaux qui paraissaient prêts à rendre leur dernier souffle sous le fouet du postillon.

Les grandes voitures de voyage , à quatre roues , dont se servaient les particuliers pour déplacer toute une famille avec des bagages devant et derrière, ressemblaient beaucoup aux coches publics, que les turgotines avaient remplacés. La caisse de ces voitures était aussi trèslourde, fort élevée au-dessus des brancards, toujours branlante, à cause de la grossière fabrication des ressorts, auxquels on ajoutait des courroies pour maintenir l’équilibre de cette caisse , éclairée par trois ou quatre petites fenêtres ou vasistas, ouverts dans le haut des panneaux du milieu; on ne pénétrait pas sans peine, par une étroite portière, dans l’intérieur du coffre, en se hissant presque à la hauteur des roues, au moyen d’un marchepied en forme d’échelle. Il ne fallait pas moins de cinq ou six chevaux pour courir la poste avec ces voitures de famille qui faisaient deux lieues à l’heure, quand il n’y avait pas de temps d’arrêt.

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Les voitures affectées au service des postes , sous l’administration des fermiers généraux, contrastaient singulièrement avec la richesse de cette administration. C’étaient de véritables charrettes, à deux roues, portant sur les brancards , et couvertes d’une toile goudronnée soutenue par des cerceaux. On y entassait des malles de bois ou de cuir contenant les lettres et les paquets, sous la surveillance du courrier qui distribuait ces malles sur son passage. Il n’y avait que vingt-sept courriers pour toute la France, lesquels devaient, chacun recevant mille livres par an, fournir les voitures, dites malles-charrettes , dont l’administration payait seulement les frais de poste. Les courriers pouvaient, comme compensation, avoir un voyageur avec eux et transporter quelques

Fig. 286. — Le Pannier, coche de terre; fac-similé, d’après Rigaud.

petits colis à leur usage. Cet état de choses, tout à fait primitif et insuffisant, ne fut modifié qu’en 1790, lorsqu’on enleva l’administration des postes aux fermiers généraux. Au reste, le voyage par la malle, à cette époque, était plus sûr, moins coûteux et plus prompt que le voyage en chaise de poste. Le courrier avait pour son voyageur toute espèce de prévenances et de bons procédés. Il en était de même du voyage par le coche, avant l’établissement des grandes messageries. Le cocher ou le messager devenait naturellement le patron des personnes qu’il avait à 'conduire dans sa voiture : il les entourait de petits soins , et se préparait ainsi de bons pourboires.

On ne saurait se faire une idée du nombre de voitures de toute espèce, voitures publiques à prix fixe ou voitures de louage , qui desservaient les environs de Paris, pendant tout le dix-huitième siècle, lorsque la cour résidait à Versailles et que les innombrables châteaux,

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anciens et modernes, qui existaient alors dans un rayon de trente lieues autour de la capitale, étaient habités par la noblesse et la finance, surtout à l’époque des chasses. Cependant la route de Versailles était interdite aux charrettes, aux fourgons, aux cabriolets, et même aux fiacres vides. Outre cette multitude de véhicules plus ou moins barbares et incommodes , on faisait grand usage de la galiote ou du coche, pour aller à Saint-Cloud tous les jours, et à Fontainebleau quand la cour y était. On payait deux livres dix sols par personne dans le coche royal de Fontainebleau, et seulement cinq sols dans la galiote de Saint-Cloud. Il est impossible d’imaginer la quantité de personnes de toute espèce qui avaient besoin de se transporter chaque jour à Versailles, où la plupart des administrations publiques entretenaient des rapports journaliers avec les ministères et la maison du roi. « Versailles est le pays des chevaux, écrivait Mercier au milieu du règne de Louis XVI ; on en voit de toutes parts des troupeaux nombreux. Les écuries des princes rivalisent avec celles du monarque ; malgré les réformes, on y voit presque autant de chevaux que d’hommes. » Cependant les habitués de Versailles ne se souciaient pas de fatiguer leurs propres chevaux (car le luxe des beaux chevaux était général , à l’imitation des modes anglaises), pour faire le trajet de Versailles à Paris. On louait donc des rosses, maigres, efflanquées, qu’on nourrissait de foin exclusivement, et qui, en moins de trois heures, faisaient le voyage de Versailles, aller et retour, avec une heure d’arrêt pour donner au voyageur le temps de visiter les bureaux et de voir le ministre ou les commis. La location de deux de ces chevaux de fatigue, qu’on appelait des enragés , ne coûtait que vingt-quatre francs.

Mais les voitures les plus en usage sur la route de Versailles étaient le carabas et le pot-chambre , dont le nom caractéristique se changea en celui de coucou. Le carabas se composait d’une longue cage d’osier montée sur soupente, à quatre ou six roues, pouvant renfermer vingt à vingt-quatre personnes, et traînée majestueusement par six chevaux qui ne parvenaient pas sans peine à faire quatre lieues en six heures et demie. Le pot-de-chambre marchait plus vite^ quoiqu’il fût fabriqué pour contenir cinq voyageurs et qu’il en admît quelquefois neuf ou dix

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entassés les uns sur les autres. Cette hideuse voiture était une caisse ouverte par devant, reposant sur deux grandes roues, et offrant deux banquettes mal rembourrées à six victimes, que l’impitoyable cocher y faisait entrer de vive forcé, sans se préoccuper de leur embonpoint plus ou moins formidable. C’étaient les premiers venus qu’on appelait les singes; ceux qui venaient ensuite devaient se contenter d’être assis, avec le cocher, sur la banquette de bois qu’on rabattait devant le tablier qui fermait la voiture: on les nommait lapins ;q t tous ces infortunés,

Fig. 287. — Le Carabas sur la route de Versailles; fac-similé, d'après Rigaud.

qui payaient douze sous par personne le supplice d’être cahotés pendant deux heures sur le pavé du roi, sortaient de là moulus, brisés, glacés ou tout en sueur, selon la saison, blancs de poussière ou couverts d’éclaboussures. Ces abominables voitures avaient pourtant le privilège de rouler sur la route de Versailles à toute heure, et de se croiser sans cesse avec les voitures de la cour. Lapins et singes , qui parfois se rendaient, en ce piètre équipage, à l’audience d’un ministre ou d’un premier commis, avaient à subir les railleries et les éclats de rire des laquais et des cochers poudrés, qui les toisaient du haut des carrosses dorés et armoriés. Heureux quand les voyageurs du pot-dechambre avaient pu échapper à un de ces gros hommes qui prenaient à enx seuls la place de trois personnes ! On racontait qu’un singe , aussi malin que le comportait son surnom, avait mis en fuite un corpulent chanoine, en l’effrayant par des grimaces grotesques, et en disant tout haut qu’il n’était pas encore bien guéri, après avoir été mordu par un chien enragé. Ainsi le pot-de-chambre de Versailles ne le cédait pas en

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confortable à la carriole de Chantilly, dont le poète Jean-François Guichard faisait cette description prosaïque, en 17G0 : (( Une charrette surmontée de quelques faibles cerceaux pour soutenir un gros drap de toile jaune et une couverture de surcroît, huit tabourets de paille assez mal assurés, et une échelle pour y arriver. ))

Fig. 288. — Le Char à bœufs.

(Tiré de Mon Odyssée, ou Journal de mon retour de Saintonrje, par Robbé de Beauveset, 1760 ; dessins de Desfriches, gravés par C. Cochin )

LE COSTUME ET LES MODES

Le costume à, la fin du règne de Louis XIV. — La fontange, les andriennes et les Jalbalas. — Les paniers. — Les mouches. — Costume des hommes. — Habits de cour. — Le costume bourgeois. — Le Costume populaire. — Les cannes et les éventails. — La chaussure. — Barbiers et coiffeurs. — Variété et hauteur exagérée des coiffures sous Louis XVI. — Les modes anglaises à la veille de la révolution.

ans la sixième édition des Caractères (1691), la Bruyère prononçait, en quelque sorte, l’oraison funèbre des modes du dix-septième siècle : « Une mode a à peine détruit une autre mode, qu’elle est abolie par une plus nouvelle, qui cède elle-même à celle qui la suit et qui ne sera pas la dernière ; telle est notre légèreté. Pendant ces révolutions, un siècle s’est écoulé, qui a mis toutes ces parures au rang des choses passées et qui ne sont plus. » La Bruyère aurait dû ajouter que la mode, comme le phénix, se transformait sans cesse dans un rajeunissement perpétuel. Il pouvait dire aussi que la mode avait établi son empire en France plus que partout ailleurs, et que cette reine toute-puissante tenait sous la loi le monde entier. On s’en aperçut bien au dix-huitième siècle, qui fut véritablement le grand siècle de la mode française.

XVIIIe SII'.CI.K , lit. — IXS'I ITL’TIOXS. — CO

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Les moralistes et les philosophes , qui prétendaient être les oracles de ce siècle-là, n’osèrent pas trop protester contre les exagérations et les folies de la mode, qu’ils regardaient comme un mal nécessaire, sinon inévitable.

L’imitateur de la Bruyère, l’avocat Alleaume , disait dans la Suite des Caractères : « Les fols donnent cours aux modes ; les sages n’affectent pas de s’en éloigner. Si ridicules que puissent être certaines modes , il est encore plus ridicule de s’en écarter. »

Le grave Montesquieu, dans son Esprit des lois , tout en reconnaissant que (( les modes tirent leur source de la vanité, » n’avait pas eu le courage de les blâmer, ni de vouloir les proscrire , d’autant plus qu’il les considérait

Fig. 289. — Costume; fac-similé, d'après une eau-forte deWatteau.

comme utiles au commerce d’une nation. Plus tard, Jean- Jacques Rousseau ne fut pas aussi indulgent pour les modes et pour les femmes, qui en faisaient leur principale préoccupation : « L’abus de la toilette n’est pas ce qu’on pense, disait-il, pour se donner le plaisir de contredire Montesquieu : il vient bien plus de l’ennui que de la vanité. )) Cependant il avait constaté que (( les parures ruineuses sont la vanité du rang et non de la personne, puisqu’elles tiennent uniquement au préjugé. )) ]] avouait aussi que, parmi les femmes, « il y a des figures qui ont besoin de la parure ; » mais il ajoutait d’un ton dogmatique : « Il n’y en a point qui exigent de riches atours. )) Buffon, au contraire, prit ouvertement la

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défense de la mode, et n’hésita pas à déclarer que cc l’habillement est une partie de nous-mêmes. » Voltaire ne se montra pas moins indulgent pour la mode ; mais comme il la voyait, de sa nature, essentiellement changeante , il voulut nier qu’elle méritât de s’attribuer le privilège du goût :

« Le goût, disait-il dans les Questions sur Y Encyclopédie, est arbitraire dans plusieurs choses, comme dans les étoffes, dans les parures, dans les équipages, dans ce qui n’est pas au rang des beaux-arts ; alors il mérite plutôt le nom de fantaisie. C’est la fantaisie plutôt que le goût qui produit tant de modes nouvelles. »

Fantaisie ou goût, la France en eut presque le monopole, dans les

choses de la mode, durant tout le dix-huitième siècle ; ce qui fut trèsingénieusement caractérisé par une fameuse caricature du temps de Louis XVI, dans laquelle tous les peuples de l’Europe avaient été représentés avec leurs costumes nationaux. Le Français seul était nu, tenant sous le bras un paquet ficelé qui portait cette inscription : (( Comme celui-ci change de goût et de mode à chaque instant, nous lui avons donné son étoffe pour l’employer à sa guise et s’habiller comme il voudra. ))

Cependant la mode avait été, pour ainsi dire, exilée de la cour, pen-

Fig. 290. — Costume ; fac-similé , d’après une eau-forte de Watteau.

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dant les vingt dernières années du règne de Louis XIV ; elle s’était réfugiée, il est vrai, dans les classes financières et même dans la riche bourgeoisie, où les lois somptuaires ne lui faisaient plus la guerre. Ces lois somptuaires, souvent renouvelées et remises en vigueur depuis 1660 jusqu’en 1704, n’avaient été, dans la pensée de Colbert, qu’un moyen détourné de protéger la fabrication française contre la concurrence des fabriques étrangères, ces lois somptuaires interdisant surtout les étoffes et les objets de luxe, tels que les dentelles d’Angleterre et des Pays-Bas, que la contrebande se chargeait d’introduire dans le royaume. Au reste, quel que fût le but politique de ces lois somptuaires, elles n’étaient jamais observées, du moins rigoureusement, et elles tombaient bientôt en désuétude, si ce n’est quand l’interdiction portait sur les étoffes d’or et d’argent. L’ordonnance de 1704 fut donc la dernière qui ait essayé de réglementer la parure des femmes, et il faut ensuite sortir de France, pour retrouver des ordonnances contre le luxe de la toilette, ordonnances aussi peu exécutées à l’étranger qu’elles l’avaient été en France à des époques antérieures.

Le costume des hommes et des femmes, à la cour, avait subi des modifications successives et très-caractéristiques, depuis que la prédominence morale de Mme de Maintenon s’était fait sentir autour du roi. Le plus grand changement et le plus général consistait dans les nuances des vêtements, qui prenaient un aspect plus sévère et plus monotone : aux couleurs éclantes et bariolées avaient succédé des couleurs sombres, brunes et uniformes. Mme de Maintenon semblait s’être vouée à porter un habit de pénitence, car elle s’entourait ordinairement la tête d’une ample coiffe noire ; mais , comme les habits de deuil étaient insupportables au roi, elle devait se borner à n’employer pour sa toilette que des étoffes unies, de teinte foncée, ce qui donnait à son habillement, toujours très-simple et très-modeste, un air monacal, auquel ne correspondaient que trop*sa tenue, ses manières et sa physionomie. Toutes les dames de son âge se faisaient un devoir de l’imiter et de s’habiller comme elle ; mais les jeunes protestaient de leur mieux contre ces innovations austères, en maintenant les droits impres-

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criptibles de la mode. C’est ainsi qu’elles avaient conservé pour coiffure la fontange, inaugurée vers 1680, mais elles n’avaient pas cessé de la modifier et de la varier de mille manières. « Les fontanges, dit malignement Saint-Simon dans ses Mémoires , étaient un bâtiment de fil d’archal, de rubans, de cheveux et de toutes sortes d’affiquets, de deux pieds de haut , qui mettaient le visage des femmes au milieu du corps. Pour peu qu’elles remuassent, le bâtiment tremblait et mena-

Fig. 291. — Femme en costume du temps de Louis X1Y, et coiffée de la fontange , montant en chaise à porteur; fac-similé , d’après une estampe du temps.

çait ruine. » C’est là, en effet, ce que la fontange était devenue, après avoir été un simple nœud de ruban, attaché sur le front pour soutenir les cheveux ramassés au sommet de la tête. La fontange perfectionnée se composait de morceaux de toile gommée, roulés en tuyaux d’orgue et destinés à soutenir tout ce qu’on voulait y ajouter de nœuds de rubans, de plumes et de pierreries. Cet édifice de tête s’appelait commode , et les objets divers qu’on y accrochait avec des épingles pour former la fontange avaient les noms les plus bizarres : la duchesse , le solitaire , le chou , le collet , le mousquetaire , la palissade, la souris , etc. (( La souris, dit un valet dans la comédie de Regnard intitulée : Attendez-moi sous T orme (1694) , est un petit nœud de nonpareille qui se place dans le bois. Notez qu’on appelle petit

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bois un paquet de cheveux hérissés qui garnissent le pied de la fontange bouclée. ))

Cette mode des fontanges avait duré près de dix ans, tout un siècle pour une mode, lorsque Louis XIV, à qui ces grandes coiffures déplaisaient depuis longtemps, se prononça contreelles, le 23 septembre 1699, comme le marquis de Dangeau l’a consigné dans son Journal historique. Les princesses et les dames de l’entourage obéirent sur-le-champ au désir du roi; quelques-unes, les plus âgées surtout, résistèrent, mais l’exemple de la vieille reine d’Angleterre décida la chute des fontanges : « Les pyramides tombèrent avec une rapidité surprenante, dit Saint-Simon, et le même jour, de l’extrémité du haut, les femmes se jetèrent dans l’extrémité du bas. )> On ne porta plus que des coiffures plates ou du moins peu élevées.

Mme de Maintenon avait été la première à employer les falbalas et même à en abuser ; car ces bandes d’étoffe plissée, tailladée et bouillonnée, qui se promenaient sur toutes les parties de la jupe et des manches, donnaient au vêtement une ampleur et une indécision flottante, sous lesquelles les imperfections de la taille et de la démarche se dissimulaient aussi bien que les perfections de la beauté physique. L’impertinent valet de la comédie de Regnard , Attendez-moi sous l’orme , n’épargnait pas plus les falbalas que les fontanges : <( Les femmes de Paris, disait-il, n’inventent point de modes qui ne servent à cacher quelque défaut. Falbala par haut pour celles qui n’ont point de hanches ; celles qui en ont trop le portent plus bas. Le col long et la gorge creuse ont donné lieu à la squinquerque (cravate), et ainsi du reste. » Mais les falbalas tinrent bon plus longtemps que les fontanges, qui, abandonnées à Versailles en 1699, ne disparurent tout à fait à Paris qu’ après la régence. Quant aux falbalas, ils ne furent jamais mis de côté, ni même dédaignés; ils reprenaient la vogue de moment à autre, avec une telle folie, qu’un caricaturiste de la régence imagina de représenter une femme enveloppée de falbalas, qui la faisaient ressembler à une dinde secouant ses plumes et dressant sa crête. On entendit alors répéter, dans les carrefours, une chanson populaire sur la dinde aux falbalas. Eh bien! malgré la chanson et la caricature, les falba-

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las restèrent à la mode et ne firent que se multiplier pour les garnitures de robes et de manteaux.

L’abandon presque immédiat d’une mode en faveur résultait quelquefois de la circonstance la plus insignifiante : tantôt c’était la cour qui faisait loi, tantôt c’était la ville. Ainsi les robes retroussées sur le devant avec des nœuds de rubans, comme les rideaux d’une fenêtre, de manière à mettre en évidence une riche jupe faite d’étoffe différente et ornée de bandes circulairement superposées, ne cessèrent pas d’être portées dans les costumes de cour, quoique les élégantes de Paris eussent changé la mode, en adoptant les andriennes à la place des

Fig. 292. — Femme en chaise roulante (règne de Louis XIV); fac-similé , d’après Itigaud.

robes retroussées , depuis la représentation de la comédie de Baron , Y Andrienne (6 novembre 1703), où l’actrice en vogue, la demoiselle Marie Carton Dancourt, s’était montrée pour la première fois avec une robe ouverte, longue et volante. On comprend que ce genre de robe était un peu trop sans gêne pour la cour de Louis XIV et de Mme de Maintenon. D’ailleurs, les étoffes de brocard à fleurs et à grandes arabesques, qu’on employait exclusivement pour les costumes de cour, auraient eu trop de raideur et de pesanteur pour des andriennes , qui devaient être façonnées en taffetas ou en satin léger, que le moindre mouvement faisait onduler en plis gracieux. Sans doute, les jeunes

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princesses et les dames de leur âge, encouragées par l’exemple de la petite ducliesse de Bourgogne, se révoltaient souvent contre les vieilles modes et ne se privaient pas tout à fait de suivre les nouvelles, qui venaient de Paris, mais ce n’était pas dans les circonstances d’apparat, où l’étiquette imposait aux plus rebelles son inflexible tyrannie.

Le roi lui-même, si absolu qu’il fût en toute chose, avait dû se soumettre, à certains égards, aux exigences de la mode. Il gardait ses énormes perruques, lorsque la dimension et la forme des perruques changeaient autour de lui. Ce changement presque général était le résultat de la poudre d’amidon odoriférante que les hommes avaient admise dans leurs cheveux postiches. Cette fois ce furent les vieux qui donnèrent la mode aux jeunes. On ne portait plus que des perruques poudrées, fussent-elles blondes ou noires. Louis XIV se prononça d’abord contre la poudre avec beaucoup de vivacité, mais on lui fit entendre que l’usage de la poudre avait pour résultat d’égaliser tous les âges et d’adoucir l’expression du visage, que la perruque noire rendait dure et sinistre. Louis XIV se laissa persuader, et finit par souffrir qu’on poudrât ses perruques. Il n’en changea pas la forme cependant, bien que les seigneurs de la cour eussent, à la faveur de la poudre, inauguré différentes espèces de perruques : la cavalière, pour la campagne ; la financière, pour la ville; la carrée, l’ espagnole , etc. On porta même des perruques de crin, dont la frisure pouvait brafer les intempéries de l’air. Mais la poudre était l’attribut des petits maîtres, qui ne sortaient pas de chez eux sans faire poudrer même leur justaucorps. Il n’y avait plus que des têtes blanches, même parmi les blondins, et un courtisan osait dire à Louis XIV : « Tout le monde veut être vieux pour être sage. )) La poudre favorisa la diminution des perruques, et l’on vit paraître les premières chevelures naturelles, poudrées et pommadées, qui se relevaient derrière le cou au moyen d’un ruban noir et se renfermaient dans des bourses en filet, garnies de crin, qu’on faisait retomber sur le collet de l’habit.

Les vertugadins du seizième siècle avaient reparu, d’abord à la cour, sous le nom de paniers , et ils semblaient très-favorables à l’extension des jupes et des robes, qui s’arrondissaient, en s’élargissant par le bas,

LE COSTUME ET LES MODES

sur cette espèce de moule composé de cercles ou de cerceaux en baleine, en jonc ou en bois léger. Les paniers, qui n’avaient encore rien d’exagéré, donnaient de la majesté à l’habit de cour et de la grâce aux queues traînantes des robes ; mais les femmes de la finance et de la bourgeoisie ne se furent pas plutôt emparées de la nouvelle mode qu’elles ne s’arrêtèrent plus dans l’excès. Les paniers prirent des proportions monstrueuses, qui, suivant l’expression d’un satirique, firent ressembler les petites femmes à des boules et les grandes à des cloches. Les cerceaux ou criardes n’étaient pas faits pour détrôner les falbalas et les volants; on les multiplia, au contraire, et on en garnit robes, jupes et manteaux à profusion. La critique et la caricature se liguèrent en vain pour faire disparaître une mode qui ne laissait pas que d’être gênante dans les spectacles, dans les salons, dans les promenades et surtout dans les voitures. Mais les femmes ne cédèrent point à cette coalition, hostile aux paniers, qu’elles avaient généralement adoptés et qui devaient subsister, à travers des métamorphoses successives, jusqu’au règne de Louis XVI. Ces paniers, de toutes formes et de toutes grandeurs, devinrent inséparables de toutes les toilettes de ville, même quand une femme s’en tenait au négligé le plus simple, c’est-à-dire au casaquin ou yet-en-T air, dont les basques retombaient sur le panier. Ces petits paniers du matin s’appelaient des considérations. Les dames imaginèrent de grossir le volume de leurs jupes, en y attachant des poches en crin nommées poupottes , dans lesquelles on engageait les extrémités de la robe, en la retroussant, car l’usage des paniers avait amené forcément celui des robes à queue, même pour les bourgeoises riches, et non sans scandale, les robes à queue ayant été jusqu’alors attribuées exclusivement aux dames de la cour et de la haute noblesse. Ce fut alors qu’un chevalier d’Henissart publia deux ou trois satires très-violentes contre les femmes bourgeoises qui se permettaient de pareils excès de toilette (1713). La comédie entreprit aussi une campagne contre la mode des paniers, sans plus de succès, et la pièce qui fut jouée, sous ce titre, à Chantilly, en présence du jeune roi Louis XV, le 5 novembre 1722, ne servit qu’à enraciner davantage, en quelque sorte, une mode qui avait pris naissance à la cour, mais

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