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LES ACADÉMIES

ET LESj ACADÉMICIENS.

Premières sociétés littéraires. — L'Académie française. — Ses origines. — Conrart. — />'«»•< «m tt'ailressts. — Le chancelier Séguier. — Richelieu protecteur de l'Académie. — Constitution de l'Académie. — Scudéry et ses Observations contre le Cid. — Sentiments de l'Académie française sur le Cid. — Les mercuriales, chez Ménage. — Autres sociétés littéraires. — Académie des inscriptions et belles-lettres. — Christine de Suéde. — Dictionnaire de l'Académie.

î Italiens, qui étaient en faveur à la cour de France sous les règnes de Charles IX et de Henri III, ne manquèrent pas d'y faire naître le goût des académies littéraires, en racontant que chaque ville d'Italie possédait au moins une académie de cette espèce. Il y eut donc quelques tentatives pour fonder des académies françaises analogues, dans lesquelles on ne s'occupait que des belles-lettres, des beaux-arts, de la poésie et de la musique. La pléiade de Ronsard avait été une création de ce genre, laquelle ne survécut pas ;\ son ordonnateur. On comprend que les troubles de la Ligue eurent bientôt mis fin à ces académies naissantes, dont les noms même ne sont pas venus jusqu'à nous. Mais l'idée était bonne et les beaux esprits du temps songèrent à la reprendre, lorsque le culte des muses redevint la plus agréable distraction du règne

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de Henri IV. Ce fut sa première femme, Marguerite de Valois, qui, revenant de son château d'Usson à Paris, en 1005, institua d'abord une académie dans sa maison.

Cette reine habitait l'hôtel de Sens, au quartier de l'Arsenal, et depuis elle se transporta au faubourg Saint-Germain, à l'entrée du Pré-aux- Clercs, où elle se fit construire un hôtel. Antoine Leclerc de la Forêt, maître des requêtes de la reine, fut le président de son académie : « Il brilla dans les savantes conférences qui se tenoient chez cette princesse, et en sa présence, dit l'abbé Lebeuf dans son Histoire cTAuxerre. Il dressoit le plan de ces conférences et en formoit le résultat. Elles rouloient sur des matières d'érudition ; les sujets en étoient soigneusement choisis, et le mérite de ceux qui, sous la direction du sieur de la Foret, se chargeoient de les discuter, avoient une approbation universelle. Leur nom fait encore honneur à la République des Lettres. Ces assemblées ont été comme le prélude des Académies qui se sont établies depuis. )> Les membres de cette Académie étaient les poètes Desportes, Régnier et Maynard ; les historiens Palma Cayet, Scipion Dupleix et Pierre Louvet; le jurisconsulte Savaron, et le Père Coeffeteau, dominicain, qui fut évêque de Marseille. Plusieurs de ces académiciens moururent avant Marguerite, qui vit mourir avec elle, en 1615, la petite académie qu'elle avait fondée. Elle dut, de son vivant, empêcher l'établissement d'une autre académie qui aurait pu faire concurrence à la sienne : « M. Fulgence Rivault, dernier précepteur du roy Louis XIII, dit Sorel dans son Discours sur V Académie franqoise (publié en 1654), fit imprimer en l'an 1612 le dessein d'une Académie et de son introduction dans la Cour, mais elle n'eut point d'exécution, et il semble pourtant que notre Académie françoise ait été établie sur ce modèle , sinon que , comme au lieu du Roy elle n'a eu qu'un Cardinal pour protecteur; aussi, au lieu des grandes matières de la première, elle ne s'est réservé que des questions de grammaire et tout au plus de rhétorique. »

Diverses réunions, qui ne devinrent pas des académies, se formèrent autour de quelques personnes qui aimaient les lettres et qui pouvaient se faire centre de différents groupes littéraires; par

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exemple, chez Mlle de Gournay, qui s'intitulait la fille (V alliance de Montaigne, et qui demeurait rue de l' Arbre-Sec et ensuite rue Saint- Honoré, près de l'Oratoire ; chez le graveur François Chauveau, qui, tout jeune, rassemblait dans son atelier autant de littérateurs que

Fip, 42. Frontispice gravé par Léonard Gaultier, pont le recueil Intitulé :

Le Parnasse des plus excrllms 2>or/rs de M frmps. (Coll. StnnUl, BtbL Nnt.)

d'artistes et qui les encourageait à parler sur des questions d'art et de littérature; chez Guillaume Colletct, qui présidait un cénacle de poètes, où l'on buvait des vins fameux, en récitant des vers, dans la maison qu'il avait rue du Mûrier, au faubourg Saint-Marcel, maison déjà célèbre par les assemblées de la pléiade, qui s'y étaient tenues sous les yeux de Ronsard. Plusieurs des amis de Guillaume Colletct

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furent plus tard reçus, avec lui, parmi les premiers membres de l'Académie française, et il put dire que sa maison avait été le berceau de cette académie.

L'Académie française ne fut réellement constituée qu'en 1634, mais elle existait bien auparavant , quoique en secret, comme association particulière, formée entre des hommes qui s'estimaient mutuellement et que l'amour des lettres avait liés l'un à l'autre. « Environ l'année 1629, rapporte Pellisson dans sa Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise, quelques particuliers, logés en divers endroits de Paris , ne trouvant rien de plus incommode dans cette grande ville, que d'aller fort souvent se chercher les uns les autres sans se trouver, résolurent de se voir, un jour de la semaine, chez l'un d'eux. Ils étoient tous gens de lettres et d'un mérite fort au-dessus du commun : M. Godeau, maintenant évêque de Grasse, qui n'étoit pas encore ecclésiastique; M. de Gombauld, M. Chapelain, M. Conrart, M. Gery, feu M. Habert, commissaire de l'Artillerie ; M. l'abbé Cerisy, son frère ; M. de Serizay, et M. de Malleville. Us s'assembloient chez M. Conrart, qui se trouvoit le plus commodément logé pour les recevoir, et au cœur de la ville (rue Saint-Martin), d'où tous les autres étoient presque également éloignés. Là ils s'entretenoient familièrement, comme ils eussent fait en une visite ordinaire, et de toute sorte de choses, d'affaires, de nouvelles, de belles-lettres. »

La première de ces assemblées, au dire de l'abbé d'Olivct qui a recueilli les traditions orales de l'Académie, s'était tenue chez Conrart, qui avait invité ses amis, pour leur présenter son jeune parent Antoine Godeau, et pour leur faire entendre des vers que celui-ci apportait de Dreux, sa ville natale. Ces amis, écrivains la plupart, se communiquaient entre eux les ouvrages qu'ils avaient composés et les livraient ainsi au jugement impartial de chacun ; leurs conférences étaient suivies, tantôt d'une promenade, tantôt d'une collation, et jamais la moindre querelle ne vint altérer la bonne harmonie qui régnait dans leurs relations hebdomadaires, « Us continuèrent ainsi trois ou quatre ans, dit Pellisson, et comme j'ai ouï dire à plusieurs d'entre eux, c'étoit avec un plaisir extrême et un profit incroyable , et de ce pre-

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mier âge de l'Académie, ils en parlent encore comme d'un âge d'or, durant lequel , avec toute l'innocence et toute la liberté des premiers siècles, sans bruit et sans pompe, et sans autres lois que celles de l'amitié, ils goûtoient ensemble tout ce que la société des esprits et la vie raisonnable ont de plus doux et de plus charmant. »

L'abbé de la Chambre, dans sa réponse au discours de réception de Boileau Despréaux en 1G84, a fait un intéressant tableau de cet âge d'or de l'Académie française : « Nous avouions M. Conrart pour instituteur de cette petite Académie naissante, formée seulement de sept ou huit personnes d'élite que l'amour des lettres avait rassemblées pour conférer ensemble des productions de leur esprit et pour se perfectionner mutuellement. Dans cette école d'honneur, de politesse et de savoir, l'on ne s'en faisoit point accroire, l'on ne s'entctoit point de son prétendu mérite, l'on n'y opinoit point tumultuairement et en désordre ; personne n'y disputoit avec altercation et aigreur ; les défauts étoient repris avec douceur et modestie , les avis reçus avec docilité et soumission ; bien loin d'avoir de la jalousie les uns des autres, l'on se faisoit un honneur et un mérite de celui de ses confrères, dont on se glorifioit plus que du sien propre... Là, chacun s'efforçoit de devenir, de jour en jour, plus savant et plus vertueux. Là, chacun étoit maître et disciple à son tour; chacun donnoit et recevoit ; tout le monde contribuoit à un si agréable commerce : inégaux, mais toujours d'accord. » Ces confrères et amis s'étaient engagés réciproquement à garder le secret de leurs réunions et de l'objet de leurs conférences.

Ce secret fut bien gardé; toujours est-il qu'en 1G31 et en 1633, il se fit à Paris certains essais d'académie, qui prouvent que les gens de lettres et les savants français étaient jaloux d'établir en France des académies semblables à celles qui florissaicnt en Italie. « L'année 1631, rapporte Charles Sorel, le feu archevêque de Rouen (François de Ilarlayj fit tenir une Académie publique dans l'abbaye de Saint-Victor, où quelques religieux de divers ordres et autres personnes ecclésiastiques parloient de plusieurs doctes matières. Quelques années après, le cardinal de Richelieu, qui airaoit fort toutes

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sortes d'actions publiques, s'étant ressouvenu de celle-ci, voulut se donner le plaisir d'une chose qu'il n'avoit point vue et faire renaître cette assemblée. Les doctes personnages que François de Harlay avoit réunis dans le cloître Saint- Victor furent convoqués de nouveau, par ordre du cardinal, au château de Conflans, et l'assemblée, qui devoit discourir sur les mêmes matières qu'elle avoit traitées précédemment, se tint, en présence de Richelieu, sous la présidence de Campanella, qui avoit quitté sa patrie pour se réfugier en France. » Vers la même époque, en 1G33, Théophraste Renaudot, ce médecin si fertile en inventions ingénieuses, avait ouvert des conférences académiques dans les salles de son Bureau d'adresses, qui servait d'annexé et de véhicule à la publication de sa Gazette, le premier journal politique qu'on ait publié en France. Sorel représente ces conférences du Bureau d'adresses comme une sorte d'Académie libre, comme une école de philosophes : « En ce qui est de ses disputes ou discours de doctrine, dit-il, quoiqu'ils ne se fissent pas avec tant d'appareil et d'ordre que l'on les eût pu faire chez les grands seigneurs, c'étoit à peu près néanmoins ce que pouvoit exécuter un petit particulier, et cette assemblée a eu ceci d'excellent au-dessus de beaucoup d'autres, qu'il reste quatre livres de ses conférences, pour quatre années qu'elles ont duré, où l'on trouve beaucoup de belles curiosités. )> L'assemblée de ces conférences était sans doute assez mélangée, puisque l'entrée du local où elles se tenaient s'ouvrait pour tout le monde, sous la seule condition d'une mise décente et d'une manière d'être polie. « Ceux qui considéreront que les académies ne sont pas pour le vulgaire, disait Renaudot, ne trouveront pas étrange qu'on y ait apporté quelque distinction. »

Il y avait un président ou modérateur, qui réglait la discussion et qui l'empêchait de tomber dans la dispute grossière. Deux sujets n'étaient jamais traités dans ces conférences : la religion, dont Renaudot renvoyait les questions en Sorbonne, et la politique, qui ne relevait que du conseil d'Etat. On proposait, à chaque séance, les questions qui seraient posées et débattues dans la séance suivante : quelquefois on examinait, on appréciait, comme le fit l'Académie

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française, les ouvrages des auteurs qui demandaient eux-mêmes cet examen contradictoire auquel tous les assistants pouvaient prendre part. On en cite un curieux exemple. Un poète suédois, qui avait composé un poème latin de douze mille vers sur les exploits militaires

Kig. 43. — Pierre Ségnler, Chancelier de Fronce (Ci. ifellan Gair del. et sonlp. i«30).

de Gustave Adolphe, vint de Suède tout exprès pour soumettre aux habitués du Bureau d'adresses ce poème épique, dont la critique ne rencontra que des appréciateurs instruits et bienveillants. Cependant, comme Renaudot l'avait posé en principe, « l'une des loix de cette conférence, sinon absolue, mais de laquelle on s'écarte le moins qu'il

se peut, est qu'on n'y parle que françois, afin de cultiver tant plus notre langue à l'imitation des anciens Grecs et Romains, et qu'on n'y allègue des autorités que fort rarement... sur ce fondement que, si l'auteur a parlé avec raison, elle doit suffire sans autorité. » Ces conférences, dont le recueil fut imprimé plusieurs fois en quatre volumes in-4°, étaient donc plus scientifiques que littéraires, et l'on peut les regarder comme l'origine de l'Académie des sciences, bien que cette académie n'ait été créée que trente ans plus tard, en 1666.

C'est dans le cours de l'année 1633 que l'Académie française, qui existait de fait depuis quatre ans et qui fonctionnait en secret selon le vœu de ses membres ou associés, se trouva tout à coup signalée, par suite d'une indiscrétion ou d'une imprudence, à l'attention du cardinal de Richelieu. Malleville avait obtenu de ses confrères que son ami Faret serait introduit dans le sein de la compagnie, pour y faire lecture de son livre de l'Honnête homme, qu'il allait mettre sous presse. La lecture eut lieu et obtint beaucoup d'éloges ; Faret se montra très satisfait des bons avis qu'il avait reçus de son auditoire. Il en parla donc à Desmarets, qui voulut aussi être admis dans cette société d'élite et qui y lut le premier volume du roman d'Ariane, qu'il composait alors. Desmarets ne put s'en taire devant Boisrobert, qui était le plus curieux et le plus léger des hommes ; celui-ci voulut juger par lui-même ce que c'était que cette académie qu'on lui cachait, quoiqu'il fût en relations journalières avec ceux qui en faisaient partie; il se plaignit d'avoir été mis à l'écart et se fit inviter bon gré mal gré à la prochaine réunion, qui le laissa, au dire de Pellisson, « rempli de joie et d'admiration. » Il reprocha vivement aux assistants de l'avoir privé d'un plaisir qu'il se promettait bien de renouveler souvent, car il se regardait, désormais, comme un des plus fidèles confrères de l'académie de Conrart. On s'explique ainsi cette phrase malicieuse que Balzac a glissée dans une lettre qu'il lui adressait à cette époque : « Il faut que vous soyez toujours le médiateur entre Apollon et les Muses. »

Le jour même où Boisrobert eut pénétré dans le sanctuaire mystérieux de l'Académie, il avait hâte de raconter au cardinal de Richelieu

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tout ce qui s'était passé dans la séance à laquelle il avait assisté. Boisrobert était alors en sa plus grande faveur auprès du premier ministre, qu'il amusait en lui rapportant les mille et une nouvelles de la cour et de la ville. Il avait donc ses entrées libres à toute heure chez le cardinal, auquel il n'était pas moins utile que son premier médecin Citois. Il raconte lui-même, dans la préface de ses Épîtres en vers et autres œuvres poétiques, que « M. le cardinal estant malade à Narbonne et demandant à M. Cytois, son médecin, quelque remède particulier qui le soulagent et qui ne fût ni casse, ni rhubarbe, ni saignée : « Je n'ay plus rien, dit-il, monseigneur, à vous ordonner, que deux drachmes de Boisrobert. »

Le cardinal parut s'intéresser beaucoup à tout ce que Boisrobert lui racontait avoir vu et entendu chez Conrart, et «. demanda à M. Boisrobert si ces personnes ne voudraient pas faire un corps et s'assembler régulièrement et sous une autorité publique. » Boisroberl se fit fort de déclarer que cette proposition serait reçue avec reconnaissance; et le cardinal l'autorisa, en conséquence, à « offrir à ces messieurs sa protection pour leur compagnie qu'il feroit établir par lettres patentes, et à chacun d'eux en particulier son affection qu'il leur témoigneroit en toutes rencontres. » Boisrobert s'empressa de remplir la commission délicate dont il était chargé, mais il ne fut pas peu étonné de voir que les offres du cardinal ne trouvaient pas l'accueil qu'il leur avait promis; plusieurs de la compagnie s'obstinaient à décliner les propositions qu'on leur faisait, de la part du cardinal, si avantageuses qu'elles pussent être. L'un d'eux, M. de Serizay, était l'intendant de la maison du duc de la Rochefoucauld, un des ennemis déclarés de Richelieu; un autre, Malleville, avait été le secrétaire intime du maréchal de Bassom pierre, que le premier ministre avait fait enfermer à la Bastille.

Boisrobert eut pourtant l'adresse d'aplanir toutes les difficultés, et dans une conférence secrète des académiciens, où, de part et d'autre, l'on discuta le pour et le contre, Chapelain finit par convaincre la majorité, en représentant à l'assemblée que repousser les offres du premier ministre c'était rendre certaine la ruine de l'Académie, qui ne pourrait

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plus exister, sans la permission du roi. L'assemblée, au lieu d'aller aux voix, décida spontanément « que M. de Boisrobert seroit prié de remercier très humblement M. le cardinal de l'honneur qu'il leur faisoit et de l'assurer qu'encore qu'ils n'eussent jamais eu une si haute pensée et qu'ils fussent fort surpris du dessein de Son Eminence, ils étoient très résolus de suivre ses volontés. ï> Le cardinal leur fit répondre aussitôt, par Boisrobert, « qu'ils s'assemblassent comme de coutume, et qu'augmentant leur compagnie, ainsi qu'ils le jugeroient à propos, ils avisassent entre eux quelle forme et quelles lois il seroit bon de lui donner à l'avenir. )) Ceci se passait au commencement de l'année 1634, et comme Conrart venait de se marier, on jugea que son logement ne devait plus servir de lieu de réunion académique, et il fut convenu que les conférences se tiendraient dorénavant chez Desmarets, qui demeurait dans l'hôtel Pellevé, à l'angle des rues Tison et du Roi-de- Sicile.

La compagnie ne comprenait encore que douze personnes, en tenant compte de l'admission récente de Faret, de Desmarets et de Boisrobert. On s'occupa d'abord de chercher et de désigner d'autres personnes considérables par leur mérite ou leur condition, qu'on jugerait dignes de faire honneur à la compagnie qui les recevrait parmi ses membres. Quelques notabilités politiques allèrent au devant des suffrages de cette compagnie, qui n'eut garde de les écarter, mais qui ne régularisa pas immédiatement leur réception : Habert de Montmor, maître des requêtes; Guillaume de Bautru et Hay du Chastelet, conseillers d'Etat; Servien, secrétaire d'Etat, et même Pierre Séguier, garde des sceaux de France, avaient voulu être académiciens, et ils le furent avec l'approbation directe du cardinal de Richelieu, qui avait accepté le titre de protecteur de l'Académie. Les autres académiciens que la compagnie nomma par acclamation furent les suivants, qui prirent part à la discussion des statuts de l'Académie : un philosophe, Jean Silhon ; un historiographe du roi, Jean Sirmond ; un théologien, l'abbé de Bourzéis; un traducteur, Bachet de Meziriac ; six poètes, François Maynard, Guillaume Colletet, Saint- Amant, de Colomby, d'Arbaud de Porchères et Racan; deux auteurs dramatiques, Claude

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de l'Estoile et Baro ; enfin un romancier, le Roy de Gomberville. En. tout vingt-sept académiciens, qui furent nommés par acclamation.

L'Académie se trouvait ainsi constituée, quoiqu'il fallût, pour arriver au nombre fixe de quarante membres, en désigner encore treize, qui seraient reçus à la pluralité des voix par les premiers académiciens composant la compagnie. Chapelain, dont la voix était prépondérante, déclara que l'Académie n'avait pas de chance de vivre, tant que l'illustre Balzac n'aurait pas accepte d'en faire partie. Balzac, il est vrai, ne quittait plus Angouleme, sa ville natale, mais son éclatante réputation avait porté son nom dans tous les pays de l'Europe. Chapelain lui écrivit pour le prier de permettre que ce glorieux nom fût inscrit en tete de la liste des nouveaux académiciens. Balzac répondit <( qu'on lui avait parlé de l'Académie des beaux esprits, comme d'une comète fatale, comme d'une chose terrible et plus redoutable que la sainte inquisition : « J'aurai de la peine, disait-il, à adorer le soleil levant! » Il ajoutait : c( On me mande que c'est une tyrannie qui se va établir sur les esprits, et à laquelle il faut que nous autres, faiseurs de livres, rendions une obéissance aveugle. Si cela est, je suis rebelle, je suis hérétique, je vais me jeter dans le parti des barbares. » Chapelain répliqua, en s' efforçant de combattre le préjugé de Balzac à l'égard de l'Académie et en la rehaussant autant qu'on l'avait rabaissée. Balzac se plut à reconnaître qu'il avait été sans doute mal informé et que l'Académie serait bientôt l'oracle de toute l'Europe civilisée. ■< Je suis bien aise, dit-il, que M. le garde des sceaux et M. Servien en aient voulu être, mais je voudrois que quelques autres qu'où m'a nommé n'en fussent pas, ou, pour le moins, qu'ils n'y eussent point de voix délibérative. Ce seroit assez qu'ils se contentassent de donner des sièges et de fermer et ouvrir la porte. Ils peuvent être de l' Académie, mais en qualité de bedeaux ou de frères lais. Il faut qu'ils fassent partie de votre société comme les huissiers fout partie du Parlement. »

Chapelain comprit les répugnances de Balzac : « J'ai les mômes sentiments que vous pour quelques académiciens, lui dit-il, mais ils y sont, et les choses ne sont plus en estât d'estre révoquées. Le temps purgera la compagnie, mais vous l'illustrerez toujours et elle tirera plus de

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gloire de vous seul que de honte de ceux qui y trouvent place indignement. )) Balzac ne répondit pas : il était bien déterminé à ne point mettre son nom à côté de ceux de Colletet et de Saint-Amant. Boisrobert intervint à son tour ; il écrivit deux ou trois fois à Balzac sur le môme sujet et il lui représenta, « par mille belles raisons et dans le style le plus sérieux, » que rien ne pouvait l'empêcher d'être un des confrères. Balzac tourna la chose en plaisanterie, en déclarant qu'il avait fait vœu de n'entrer jamais dans aucune société, c( fût-elle plus illustre que celle des Argonautes. » Boisrobert se montra très blessé de cette boutade plaisante et fit savoir à Balzac, dans une lettre presque menaçante, qu'il déplairait fort à Son Emmenée, s'il avait l'air de mépriser sa fondation et s'il n'adressait pas à l'Académie un compliment par écrit. Balzac cessa de correspondre avec Boisrobert et resta tout à fait étranger à l'Académie. Mais Boisrobert l'avait inscrit d'office au nombre des académiciens, et son nom, dès l'année 1635, figurait dans la couronne de rayons, que le sieur de la Peyre avait fait ' graver autour du portrait de Richelieu, chacun de ces rayons portant le nom d'un académicien. Balzac ne réclama pas et se contenta de n'être académicien que de nom et malgré lui.

D'autres académiciens avaient été élus à l'unanimité en 1G34 : Pierre Boissat, poète polyglotte, qu'on avait surnommé l'Esprit et qui résidait en province; Pierre Bardin, philosophe moraliste; Laugier, sieur de Porchères, autre célébrité de province, peu connue à Paris ; Auger de Mauléon, éditeur de bons ouvrages historiques ; Vaugelas, le premier grammairien de son temps, et le fameux épistolaire et poète Vincent Voiture. Ces élections portèrent à trente-cinq le nombre des membres de l'Académie, y compris Balzac qui ne protestait que par son dédaigneux silence.

L'Académie, nonobstant ses dernières recrues, était toujours dans la période difficile de son enfantement, et l'absence de Conrart en retardait la terminaison définitive. Elle avait choisi le titre qu'elle devait prendre, après avoir hésité entre ceux d'Académie des beaux esprits, d'Académie éminente, et d'Académie de l'Éloquence : elle adopta le nom d'Académie franqoùe, qui était approuvé déjà par son éminent protecteur.

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Elle avait aussi, pour donner quelque ordre à ses assemblées, créé trois officiers, un directeur et un chancelier, qu'on changerait de temps à autre, et un secrétaire qui serait perpétuel, les deux premiers dési-

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l'ig. 41. — Estampe allégorique représentant Richelieu dans une gloire, dont chaque rayon porte le nom d'un aoadémicien< (Cuil. Hennin', Btbl. Nat.)

gnés par le sort et le troisième par les suffrages de l'assemblée. Le directeur fut Seriaay, le chancelier Desmarets, et le secrétaire Courart, nommé d'un consentement Unanime, «: tout le monde demeurant d'accord que personne ne pouvoit mieux remplir cette place. »

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On s'occupait de discuter les statuts, mais avec une extrême lenteur. Chapelain écrivait à Conrart, en août 1634 : « Les trois dernières assemblées se sont passées sans rien faire, et si celle que nous allons tenir tantôt est de même, il lui faudra changer de nom et l'appeler Y Académie des fainéants. )) Le mois suivant, il écrivait à Boisrobert, qui était absent, ainsi que Conrart : « Peut-être trouverez-vous l'Académie plus échauffée qu'elle n'est et les académiciens en meilleure humeur de bien faire. La salle de M. Desmarets est depuis six semaines trois fois plus grande que d'ordinaire, et quand tout le monde y est assemblé, elle paroît comme s'il n'y avoit personne. En effet, c'est qu'il n'y a presque personne et que la pénultième fois l'Académie ne fut composée que d'un seul ! »

L'Académie avait perdu beaucoup de temps à étudier et à remanier un discours, rédigé par Faret, lequel contenait, pour ainsi dire, le Projet de V Académie; il fut toutefois établi en principe que le principal objet de l'institution académique serait « de nettoyer la langue des ordures qu'elle avoit contractées, ou dans la bouche du peuple, ou dans la foule du palais et dans les impuretés de la chicane, ou par les mauvais usages des courtisans ignorants, ou par l'abus de ceux qui la corrompent en l'écrivant et de ceux qui disent bien dans les chaires ce qu'il faut dire, mais autrement qu'il ne faut, et que pour cet effet il seroit bon d'établir un usage certain des mots. » L'Académie se constituait donc en régulatrice souveraine de la langue française, et elle ne craignait pas de se faire de puissants ennemis, en annonçant l'espèce de suprématie qu'elle prétendait exercer sur tous ceux qui se mêlaient d'écrire ou de parler en public.

Les statuts de l'Académie furent enfin présentés au cardinal, qui les approuva, et les lettres patentes que Conrart avait été chargé de dresser pour la fondation de l'Académie furent signées par le roi, le 2 janvier 1635. L'enregistrement de, ces lettres patentes rencontra la plus vive et la plus tenace opposition, de la part du Parlement, qui croyait voir dans l'Académie un tribunal de censure permanente à l'égard de la langue du palais et du style judiciaire. Cet enregistrement n'eut lieu qu'au bout de deux ans et demi de résistance (10 juillet 1637),

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après deux lettres de jussion et des menaces verbales du protecteur de l'Académie, qui avait déclaré lui-même « que l'Académie ne pourra connoître que de la langue françoise, et des livres qu'elle aura faits ou qu'on exposera à son jugement. » Ce n'était point encore assez pour vaincre les défiances du Parlement, qui ajouta cette clause aux lettres patentes qu'il enregistrait : « à la charge que ceux de ladite Académie ne connoîtront que de l'ornement ou embellissement et augmentation de la langue françoise et des livres qui seront par eux faits et par autres personnes qui le désireront et le voudront. »

Les plus étranges préjugés persistaient dans le public contre l'Académie, qui n'avait pas encore fait acte d'existence. Les procureurs et les bas officiers du Palais s'obstinaient à soutenir que le rôle de l'Académie consistait à censurer tous les actes judiciaires et à en tirer des amendes arbitraires; les marchands voyaient de mauvais œil les assemblées tenues chez Chapelain, lequel demeurait dans la rue des Cinq- Diamants, et ils regardaient les académiciens comme des monopoleurs. Quant au petit peuple, on n'avait pas eu de peine à lui persuader que Richelieu donnait à chaque académicien une pension de 2,000 livres et que ces pensions étaient prises sur les fonds publics destinés à l'enlèvement des boues de Paris. Cependant les aboiements du vulgain , comme le dit Chapelain, se turent, quand on apprit que l'Académie se composait de personnes de condition, parmi lesquelles il y en avait de fort riches qui occupaient des charges importantes dans l'Etat. On avait d'ailleurs acquis la certitude que les académiciens n'auraient ni pensions ni privilèges extraordinaires, et que leur dignité académique n'était qu'une distinction littéraire, car ils devaient seulement s'appliquer à composer un Dictionnaire de la langue française, une Grammaire, une Poétique et une Rhétorique.

Tel était, en effet, le principal objet de leur institution; mais comme il fallait attendre longtemps pour obtenir les résultats qu'on en espérait, le cardinal de Richelieu saisit la première occasion de les mettre en demeure d'examiner l'ouvrage d'un d'entre eux et de prononcer un jugement public sur cet ouvrage. La tragédie du CW, par Pierre Corneille, qui n'était pas de l'Académie, avait été représen-

tée sur la scène de l'Hôtel de Bourgogne avec un si prodigieux succès, dans le mois de décembre 1G36, que les comédiens ordinaires du roi en donnèrent trois représentations au Louvre devant la cour, et deux au Palais-Cardinal devant Richelieu. « Il est malaisé, dit Pellisson, de s'imaginer avec quelle approbation cette pièce fut reçue de la cour et du public. On ne pouvoit se lasser de la voir, on n'entendoit autre chose dans les compagnies, on la faisoit apprendre aux enfants, et en plusieurs endroits de la France, il était passé en proverbe de dire : Gela est beau comme le Gid. Il ne faut pas demander si la gloire de cet auteur donna de la jalousie à ses concurrents. »

L'enthousiasme des admirateurs du Gid augmenta quand fut imprimée cette tragédie, mais la jalousie et la colère des rivaux de Corneille augmentèrent à proportion. Richelieu était un de ces rivaux : il avait la passion du théâtre et il se mêlait de faire aussi des tragédies avec l'aide de cinq auteurs dramatiques : Boisrobert, Corneille, Colletet, de l'Estoile et Rotrou. Une de ses tragédies fut représentée {TAveugle de Smyrne), le 28 février 1637, en présence du roi et de la cour, dans le palais du cardinal, et cette triste représentation ne servit qu'à rehausser le succès du Gid. Le cardinal en ressentit un dépit d'autant plus vif, qu'il était forcé de le cacher ; il accorda des lettres de noblesse au père de Corneille et une pension à Corneille lui-même, mais il excita sourdement une sorte de cabale contre le Gid et voulut que cette pièce fût livrée en pâture à la critique.

Les libelles et les satires anonymes sur l'œuvre de Corneille se multiplièrent aussitôt, comme pour complaire au cardinal, et Scudéry, qui avait déjà publié des Observations contre le Gid aussi malveillantes qu'injustes, adressa une Lettre à V Illustre Académie, pour l'inviter à se prononcer entre Corneille et lui. L'Académie, d'après ses statuts, ne pouvait juger un ouvrage sans y être autorisée par le consentement formel de l'auteur. Corneille, circonvenu et pressé par les agents du cardinal, qui avait à cœur de lui infliger une humiliation publique, se refusait à donner son consentement : il répondait à Boisrobert, que l'Académie n'avait que faire de discuter les qualités d'un ouvrage applaudi par tout le monde; que cette occupation n'était pas digne

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d'elle, et qu'un libelle qui ne méritait pas de réponse ne méritait point son jugement. Boisrobert insistait de telle sorte, en faisant valoir le désir exprimé par le cardinal, que Corneille finit par céder : « Messieurs de l'Académie, dit-il dans une lettre en date du 13 juin 1637,

Fig. 45. — Mcssirc Georges île Scudèry, gouverneur du fort de Nostre-Panic de la Garde et capitaine entretenu sur les galères du roy ; d'après la gravure do Robert Nnntenil.

peuvent faire ce qu'il leur plaira; puisque vous m'écrivez que Monseigneur seroit bien aise d'en voir le jugement, et que cela doit divertir Son Eminence, je n'ai rien à dire. » L'Académie n'avait plus qu'à obéir à son protecteur ; trois commissaires furent nommés à la pluralité des voix, pour examiner le Cid et les Observations contrt lt

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Gid. Ces trois commissaires, l'abbé de Bourzéis, Chapelain et Desmarets, ne devaient s'occuper que du corps de V ouvrage. Quant aux vers, l'Académie s'était réservé d'en faire l'examen dans ses séances.

Les académiciens s'acquittèrent avec conscience de la tâche difficile et délicate que le cardinal leur avait assignée, mais ils n'eurent pas peu de peine à le contenter. Le cardinal trouvait la critique tantôt trop dure et trop sèche, tantôt trop ornée et trop fleurie. Chapelain , de Cerisy et Sirmond y travaillèrent de concert. Enfin on imprima les Sentiments de V Académie franqoise sur le Cid, et le cardinal en corrigea lui-môme les épreuves. Cette critique se recommandait par un ton d'impartialité et de modération que l'assemblée s'était fait un devoir de maintenir dans son jugement sur le fond et la forme de l'œuvre de Corneille. Celui-ci en fut pourtant indigné et exaspéré; il avait résolu d'y répondre, mais il se rendit aux conseils de ses amis et surtout à ceux de Boisrobert , auquel il écrivit : « J'aime mieux les bonnes grâces de mon maître que toutes les réputations de la terre; je me tairai donc, non point par mépris, mais par respect. »

Le jugement du Cid^ que Corneille eut l'air d'accepter avec indifférence, fit beaucoup d'honneur à l'Académie et ajouta encore à la considération dont elle jouissait déjà dans le monde des honnêtes gens. Les académiciens se montraient tous solidaires de l'honorabilité de leur corps ; ainsi, l'un d'eux, Auger de Mauléon, ayant commis un acte d'indélicatesse en abusant d'un dépôt que des religieuses lui avaient confié, fut exclu de l'Académie, avec radiation de son nom sur les registres, ce qui fut fait sans éclat et sans scandale. On ne procéda qu'en 1639 à son remplacement et l'Académie lui donna pour successeur le jurisconsulte Daniel de Priezac, qui fut le quarantième membre nommé. On ne se pressait pas d'ailleurs de remplir les vides que la mort avait déjà faits dans la compagnie; il fallait, avant tout, que le candidat fût agréé par le cardinal, qui, « comme le dit Chapelain dans une lettre du 18 mai 1638, par un ordre particulier, a voulu être consulté sur tous les prétendants, afin de fermer la porte à toute brigue et ne souffrir dans son assemblée que des gens qu'il connoisse ses serviteurs. »

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Dès 1637, la mort frappa trois académiciens , Paul du Chastelet, Philippe Habert et Bardin, qui eurent pour successeurs Perrot d'Ablancourt, J. Es[>rit et Nicolas Bourbon, un traducteur, un bel-esprit et un

Fig. 46. — Frontispice île la comédie intitulée : les Acaddmistes, de Saint-Evrcuiond; tiré des Œuvres du même, Amsterdam, Pierre Mortier, 1706.

poète latin. L'Académie avait beau compléter le nombre réglementaire de ses membres, elle n'en était pas moins languissante et oiseuse, au dire de Chapelain, en cette année 1638, où elle avait été cruellement raillée dans une spirituelle comédie, intitulée : les Académùtes, qui circulait sous le manteau et dont l'auteur avait eu la prudence de conserver l'anonyme. Ce n'est que dix ans plus tard que cet auteur fut

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SCIENCES

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démasqué, après avoir laissé planer sur plusieurs le soupçon et la responsabilité d'une pareille satire que Saint-Evrernond se gardait bien d'avouer (il l'inséra, en 1680, dans ses œuvres complètes) : « Qualche scioperato (quelque fainéant), dit Chapelain dans une lettre à Balzac, s'est avisé de faire rire les croclieteurs, aux dépens de notre sénat littéraire, car il ne fait point rire les honnêtes gens. Il a fait une mauvaise farce où nous représentons tous, et jusqu'à monsieur le chancelier même, ce qui a fait supprimer la pièce, parce qu'on menaçoit d'un voyage à la Bastille celui qui s'en avoueroit le compositeur. »

L'Académie, qui s'assemblait régulièrement, une après-dînée de chaque semaine, en hiver dans la salle haute , et en été dans la salle basse de l'hôtel Séguier, rue de Grenelle, donnait suite à ses travaux; mais le Dictionnaire, dont Chapelain avait fourni le plan, et qui devait être la principale occupation de la compagnie, n'avançait pas ; car personne dans l'Académie ne s'était offert pour prendre la conduite de cette grande entreprise. Tous les yeux se tournaient vers Vaugelas, qui passait ajuste titre pour le meilleur grammairien de l'Académie, et il consentit à se charger de préparer la rédaction du Dictionnaire, si l'on faisait rétablir en sa faveur une pension de 2,000 livres que Henri IV avait accordée à son père le président Favre. La pension fut dune rétablie, par les soins de Boisrobert, et Vaugelas vint remercier le cardinal : « Eh bien, Monsieur, lui dit en souriant le protecteur de l'Académie, vous n'oublierez pas du moins dans le Dictionnaire le mot de pension? — Non, Monseigneur, répondit Vaugelas en faisant une profonde révérence, et moins encore celui de reconnaissance. »

Il commença donc les cahiers du Dictionnaire, et il apportait à chaque séance les matériaux de son travail préparatoire; or, pendant la lecture des articles qui devaient composer la lettre A, on s'aperçut que le mot Académie avait été oublié! Malheureusement, Vaugelas, qui mourut en 1650, n'eut pas le temps de mener son œuvre à bonne fin, et les parties du Dictionnaire qu'il avait élaborées restèrent dans les mains de ses créanciers, qui refusaient de s'en dessaisir. Il fallut alors recommencer le Dictionnaire sur nouveaux frais, et près d'un demi-siècle devait s'écouler encore avant l'apparition de cet ouvrage,

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qui avait été la cause prédominante de la création de l'Académie française. Les autres occupations de l'Académie étaient moins sérieuses et moins utiles. En 1035, il avait été décidé que dans les séances chaque académicien lirait à son tour un morceau oratoire sur un sujet désigné à l'avance, ce qui fut exécuté et ce qui donna lieu à quelques discussions assez vives entre les assistants. Ensuite on eut l'idée d'ouvrir des débats contradictoires en matière de goût sur certaines pièces en vers et en prose. L'examen minutieux des stances de Malherbe pour le Roi allant en Lorraine ne dura pas moins de trois mois. L'Académie devenait la succursale de l'hôtel de Rambouillet, quand, par exemple, elle décidait en dernier ressort s'il fallait écrire muscadins ou muscardins. Enfin elle invita ses membres à faire des lectures de leurs ouvrages avant de les publier, et il en résulta que souvent l'auditoire épluchait ces ouvrages avec tant de soin et de rigueur, que le cardinal fut obligé de prier les académiciens d'être plus indulgents et moins épineux à l'égard de leurs confrères. On comprend que Balzac se soit toujours refusé à descendre de son char triomphal pour venir s'asseoir sur la sellette académique.

Les séances où l'on discutait les articles du Dictionnaire amenaient des discussions stériles et quelquefois ridicules : ainsi, le Roy de Gomberville avait proposé de retrancher de la langue le mot car, qu'il accusait d'être fatigant et ennuyeux. 11 ne manqua donc pas de mauvais plaisants, « qui dépeignent, dit Pavillon, les académiciens comme des gens qui ne travaillent nuit et jour qu'à forger bizarrement des mots ou bien à en supprimer d'autres plutôt par caprice que par raison. » La comédie des . icadémistes n'avait pas été la seule ni la plus grossière attaque contre l'Académie. L'abbé, de Saint-Germain, dans un de ses pamphlets politiques en faveur de Marie de Médicis, avait affecté de confondre l'Académie française avec le Bureau d'adresses de Renaudot : « Là, disait-il, s'assemble un grand nombre de pauvres ardents (lépreux), qui apprennent à composer des fards pour plâtrer les laides actions et à faire des onguents pour mettre sur les plaies du public et du cardinal. » Sorel, dans une facétie intitulée : Bôh des représentai ions faites pour les Grands Jours de / 'Eloquence , sur la

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réformation de notre langue franchise, avait rassemblé tous les mots incongrus, indécents ou burlesques, qui pouvaient déshonorer le Dictionnaire de l'Académie. Ce Dictionnaire, qu'on promettait toujours et qui semblait ne devoir jamais paraître , fut aussi le point de mire de Ménage dans sa malicieuse Requête des Dictionnaires, qu'il trouva toujours, comme une barrière insurmontable, entre lui et l'Académie, où sa compétence de grammairien semblait devoir l'introduire.

Bien des vacances avaient eu lieu dans la compagnie depuis sa formation en 1634 jusqu'en 1052; à cette époque, le nombre des académiciens morts s'élevait à dix-sept, dont quelques-uns avaient été remplacés avec avantage par des écrivains d'un mérite supérieur, quoique l'Académie eût négligé de porter ses choix sur Rotrou, Descartes et Scarron : elle avait nommé un grand historien, Eudes de Mézeray ; un avocat éloquent, Olivier Patru, et quatre auteurs dramatiques en vogue, Pierre du Ryer, François Tristan l'Hermite, Georges de Scudéry et le célèbre Pierre Corneille. En revanche, certains candidats, d'une médiocrité notable, avaient été élus, sans avoir jamais rien publié en prose ni en vers, et ne devaient leur élection qu'à des compromis d'amitié et de politesse. Il fut dès lors établi en habitude que le goût des lettres, chez tout homme du monde, de cour ou d'église, constituait un titre académique suffisant. C'est le moment que Pellisson jugea favorable pour écrire l'histoire de l'Académie, qui ne comptait encore que quinze à seize années d'existence, mais qui paraissait solidement fondée pour un long avenir.

L'Académie possédait alors la plupart des littérateurs distingués, qu'elle avait appelés à elle spontanément et qui s'étaient empressés de répondre avec reconnaissance ii son appel. Balzac seul avait fait la sourde oreille, quoique Boisrobert lui eût fait savoir, en 1634, de la part du cardinal de Richelieu, « que s'il désiroit d'être admis, il pouvoit le témoigner à la compagnie par ses lettres, et qu'il ne doutoit point qu'elle ne le lui accordât volontiers, en considération de son mérite. »

Balzac, dans un voyage qu'il fit à Paris en 1636, avait fait en pleine Académie une lecture de plusieurs chapitres de son traité, îm-

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primé depuis cinq ans : h Prince, mais il n'avait écrit aucune lettre constatant qu'il eût accepté le titre d'académicien. Il s'en défendait encore en 1G52, lorsque Pellisson, qui venait d'achever la Relation contenant une histoire de l'Académie française , eut l'honneur de lire

Fig. 17. — Frontispice de l'ant/uf, tragédie de Tristan l'Hermite. (Itifol. de A. Firmiu-Didot.)

son ouvrage devant l'Académie, qui en fui tellement charmée, que, « quelques jours après, elle ordonna, de son propre mouvement, en faveur de l'auteur, que la première place qui vaqueroil dans le corps lui seroit destinée et que cependant il avoit droit d'assister aux assemblées et d'y opiner comme académicien. » Pellisson, dans le Remerciement qu'il adressa, le 30 décembre 1652, à Messieurs de

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l'Académie, exprimait ainsi sa reconnaissance : « Qui suis-je, que, pour me faire entrée en ce sacré lieu, il faille non pas ouvrir les portes, mais, si j'ose le dire, en abattre les remparts et les murailles, comme on faisoit pour un roi triomphant et victorieux? » Son petit livre fut imprimé, en 1G53, avec l'approbation de l'Académie, et toutes les personnes de goût en admirèrent la belle langue et la parfaite convenance, à l'heure même où Pellisson était élu à la place de Jacques Serizay.

La Relation de Pellisson, que Balzac avait proclamée admirablement écrite et qui fut très bien accueillie dans les cercles des beaux esprits, ne contribua pas peu à mettre en relief l'Académie, qui avait de nombreux partisans et de plus nombreux adversaires. Ces derniers, au dire de Charles Sorel qui fit paraître en 1654 son Discours sur l'Académie franqoisr, objectaient (( qu'ils ne s'effrayoient pas du nom du cardinal de Richelieu et de tant de personnes qualifiées qui sont de l'Académie, parce que leur qualité n'a rien à démêler avec la science, et que si l'Académie est composée de gens de talent, ils doivent donner, en corps, quelque chose d'utile au bien public, et sont inexcusables de ne le pas faire. » C'était rappeler indirectement que l'Académie ne se pressait pas de mettre au jour le Dictionnaire qu'elle avait promis depuis sa fondation. Les partisans de l'Académie répondaient à ces critiques, toujours selon Sorel, (( que l'Académie françoise ne servira pas seulement à faire que les auteurs et les personnes les plus considérables du royaume parlent plus purement, mais aussi la plupart du peuple, et que la langue françoise, étant rendue plus facile, plus copieuse, plus élégante et plus agréable par son moyen, elle demeurera fixe en cet état et que les livres qui suivront ces dernières et indubitables maximes seront en crédit perpétuel. »

L'Académie, en dépit des lettres patentes qui lui donnaient un caractère officiel et une prépondérance reconnue, n'avait pas moins à se défendre contre la concurrence et la rivalité de certaines réunions, formées sur le modèle de ses conférences particulières; ces réunions avaient lieu chez la vicomtesse d'Auchy, chez Ménage,

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chez les frères du Puy, chez le marquis.de Sourdis, chez l'abbé d'Aubignac et chez Pascal. Elles étaient toutes essentiellement littéraires, et l'on n'exigeait, des personnes qui en faisaient partie, nulle

l'ig. 18. — Gilles Ménage; d'aprèala gravure de Robert NanU uii c 1 *'-*»-> .

souniission à des règles ou à des statuts tyranniques ; chacun des assistants, homme ou femme, avait le droit de prendre la parole à son tour et d'exprimer son opinion sur tous les sujets qu'on était convenu de traiter. Les assemblées qui se tenaient tous les mercredis chez Ménage, et qu'il appelait Mercuriales, ne différaient pas beaucoup des

xvii1' siècle. — BCŒNCxa. — 17

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séances de l'Académie, et l'on y voyait toujours quelques académiciens. Sorel donnait aussi la préférence aux réunions de la vicomtesse d'Auchy : « Plusieurs de ceux qui, ayant toujours été de l'Académie du cardinal de Richelieu , ont pris en même temps un tout autre plaisir dans celle qu'ils tenoient encore avec d'autres personnes chez la feue vicomtesse d'Auchy, ont quelquefois écouté les mêmes harangues qu'ils avoient faites pour leur première assemblée, et où, après les récits, la conversation étoit plus libre et plus galante, quelques dames de condition et d'esprit y ayant été reçues. »

Quant à l'Académie privée, qu'un des membres de l'Académie française, Habert de Montmor, avait établie chez lui en 1657, pour aider aux progrès des sciences physiques et naturelles, on peut la considérer comme le premier essai de la grande Académie des sciences, créée en 1666; de même que cette académie, elle eut ses statuts, ses lectures et ses discussions scientifiques.

Il y avait alors en France diverses académies poétiques, dont la fondation remontait à une haute antiquité, comme l'Académie des jeux floraux de Toulouse, qu'on prétendait avoir été créée au quatorzième siècle , et les Académies du Puy de la Conception, à Caen et à Rouen, dont l'origine était presque aussi ancienne. Mais les académies provinciales formées sur le modèle de l'Académie française ne se multiplièrent pas, ainsi qu'on pouvait l'espérer, dans des villes qui avaient eu de tous temps un centre de distractions littéraires. Ainsi Lyon n'essaya pas de ressusciter la petite académie qu'on y avait vu fleurir au seizième siècle, lorsque cette ville lettrée s'intitulait : la Nouvelle Athènes. Avignon, au contraire, composa une Académie des Émulateurs, dans laquelle trois membres de l'Académie française, Gombauld, Conrart et Perrot d'Ablancourt, n'eurent pas la faveur d'être admis, parce qu'ils étaient hétérodoxes ou protestants. Une seule académie provinciale, celle de Soissons, se constitua, en 1653, d'après les mêmes règlements que ceux de l'Académie française. Cette académie, qui s'occupait spécialement de traduire en français les auteurs grecs et latins, et par conséquent d'étudier la philologie classique, avait eu pour fondateurs Julien d'Héricourt, conseiller au

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