‹ XVIIme [i.e. dix-septième] siècleChapitre 14 sur 70 · C -eu · texte numérisé non relu

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LES ACADÉMIES ET LES ACADÉMICIENS

si vous eussiez décrit cette bataille! » Cette scène scandaleuse est racontée certainement avec l'exagération d'une satire, mais si les séances étaient plus décentes et plus dignes , on pouvait souvent leur reprocher de la négligence et de la monotonie. Etienne Pavillon, dans une lettre à Furetière, en date du mois de juin 1G79, ne fait pas de ces séances un tableau trop flatteur : « J'ai été, dit-il, introduit, incognito, il y a trois jours, à l'Académie, par M. Racine... La scène, qui s'y est passée en ma présence n'a pas été fort utile à l'enregistrement des décisions

I'ig. 50. — Députation île l'Académie, présentée au roi Louis XIV; d'après une tête de page de la première édition du Dictionnaire (1694). Gravé par J. Mariette, d'après J. B. Corneille.

que l'on y a faites, puisque l'on n'a rien arrêté à cette assemblée. J'y ai vu onze personnes : une écoutoit, une autre dormoit, trois autres se sont querellées, et les trois autres sont sorties sans dire mot. » Les quarante jetons d'argent destinés aux quarante de l'Académie n'en furent pas moins partagés, dans cette assemblée de onze personnes, au commencement de la séance, ce qui faisoit un dividende de trente-six livres pour chaque académicien, le jeton représentant dix livres. Les académiciens qui ne manquaient à aucune séance et qui profitaient toujours de l'absence de leurs confrères étaient qualifiés de jetonniers : « C'est ainsi, dit Furetière dans un de sesfactums, que les a baptisés le grand Corneille; ils sont assidus à l'Académie pour y gagner des jetons plutôt que pour y rendre service au public. »

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Louis XIV, sous l'inspiration de Colbert, ne cessait de combler de nouvelles grâces l'Académie dont il était protecteur : plus du tiers des académiciens recevaient des gratifications annuelles ; les autres avaient des places bien rétribuées et des titres honorifiques. Chapelain, en 1G62, avait été chargé de dresser la liste de ceux qui devaient être gratifiés selon leur mérite. En 1G76, le roi ordonna qu'il y aurait, à chaque représentation des pièces de théâtre qui se joueraient à la cour, six places marquées pour des académiciens, et que les officiers du gobelet leur présenteraient des rafraîchissements dans les entr'actes, de même qu'aux personnes les plus qualifiées. On fit savoir au roi que les académiciens dans leurs séances n'étaient assis que sur des chaises, fussent-ils cardinaux, archevêques ou ducs, le directeur seul ayant droit à un fauteuil; le roi s'émut de cet état de choses peu convenable au rang de certains académiciens, et il donna ordre que des fauteuils fussent apportés du garde-meuble de la Couronne pour tous les membres de l'Académie. Les discours de réception, que devaient prononcer les nouveaux élus, n'étaient pas soumis par avance à l'approbation du roi; le directeur de l'Académie était chargé seul d'examiner ces discours et de les approuver, depuis l'année 1G40, où Olivier Patru avait prononcé, devant ses nouveaux collègues, le premier discours de cette espèce. Telle fut l'origine d'un usage traditionnel auquel tous les académiciens durent se soumettre.

On travaillait au Dictionnaire, avec une incroyable lenteur, car chaque article devait être lu et discuté en séance académique, et tout nouvel académicien, qui mettait la main à l'œuvre pour réunir les matériaux de ce Dictionnaire, modifiait plus ou moins, d'après ses propres idées, le travail fait par ses devanciers. Le but de l'Académie était, comme le dit Pellisson, « de porter la langue que nous parlons à sa dernière perfection et de nous tracer un chemin pour parvenir à la plus haute éloquence; » mais, depuis cinquante ans qu'elle avait entrepris sa tâche, les opinions, les usages, le goût, la langue elle-même, subissaient des changements continuels qui se faisaient sentir dans l'économie du Dictionnaire, qu'il fallait, pour ainsi dire, remettre sans cesse sur le métier. L'Académie, voyant s'éloigner de plus en plus

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l'époque où ce Dictionnaire serait en état de paraître, et craignant

Fig. 51. — Frontispice ilu Dictionnaire de l'Académie, 1" édition, 1694. (Bibl. de M. A. Firmin-Didot.) Gravé par Mariette, d'après le dessin de J. B. Corneille. (La tête du roi est faite par G. Bdelinck.)

l'infidélité des copistes employés à transcrire ses cahiers, avait obtenu, le 28 juin 1(174, un privilège du roi, par lequel défenses étaient faites

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de publier aucun autre Dictionnaire français, avant que le sien eût paru; dix ans plus tard, le Dictionnaire était encore loin de pouvoir être mis en lumière, et plusieurs académiciens eux-mêmes avaient reconnu l'impuissance ou l'insuffisance de l'Académie , en projetant de faire entre eux un Dictionnaire « composé de citations extraites des bons auteurs, » comme Patru l'écrivait à Furetière en 1079. (( Cette idée leur est venue, ajoutait Patru, sur ce que l'Académie, contre mon avis qui fut toujours celui de Chapelain et de beaucoup d'autres, persista dans sa résolution de ne point citer. » Cassagne, Riclielet, Rapin et Bouhours avaient donc accepté le projet de Patru et y coopéraient en secret avec Furetière. La mort de Patru (1G81) mit obstacle à l'exécution de ce projet , et Furetière le reprit pour son compte.

Il demanda un privilège, qui lui fat accordé le 24 août 1684, pour l'impression d'un Dictionnaire universel, où il ferait entrer les termes d'arts et de sciences, ainsi que tous les mots anciens et modernes. Ce Dictionnaire n'était donc que le développement de celui que cinq ou six académiciens avaient préparé sous la direction d'Olivier Patru. Furetière, confiant dans la garantie de son privilège, fit imprimer, à Paris même, mais subrepticement, une sorte de prospectus de son ouvrage, sous le titre ÏÏEssay dun Dictionnaire universel. L'Académie, aussi surprise qu'émue de la concurrence déloyale qu'un de ses membres osait lui faire, usa d'abord de bienveillance à l'égard du coupable et lui envoya trois de ses collègues, Racine, la Fontaine et Boileau, ses amis d'enfance, pour le disposer à faire amende honorable et à renoncer à sa publication.

Furetière résista à ces tentatives d'accommodement. L'intervention du président de Novion, directeur de l'Académie, et celle du secrétaire Régnier des Marais n'eurent pas plus de succès, et l'Académie, après avoir constaté que Furetière s'était servi malhonnêtement des cahiers manuscrits qu'elle tenait en réserve pour son Dictionnaire, se vit obligée de recourir à ses statuts qui l'obligeaient à destituer un académicien, convaincu d'avoir fait « quelque action indigne d'un homme d'honneur. » Furetière fut donc exclu de l'Académie, dans la séance du 22 janvier 1685, et le roi, s' étant fait rendre compte de l'affaire,

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approuva la décision académique, en supprimant le privilège qu'il avait accordé à l'auteur du Dictionnaire 'universel. Furetière ne cessa jusqu'à sa mort de poursuivre de ses épigrammes et de ses satires l'Académie qui avait dû l'exclure, et il s'acharna de préférence sur ses anciens amis, qu'il accusait d'avoir participé à cette exécution. Sa mort seule mit fin à une guerre de pamphlets. Furetière n'eut pas même la consolation de voir paraître son Dictionnaire universel, qui fut imprimé, sur son manuscrit, à Rotterdam, chez les frères Leers, en 1G90, et qui devança ainsi de quatre années le Dictionnaire de l'Académie, publié seulement en 1094.

Ce Dictionnaire, qu'on attendait avec tant d'impatience depuis soixante ans, n'avait été achevé que grâce aux efforts combinés de Régnier des Marais et de Charpentier, qui composa la préface; il fut accueilli par les critiques les plus injustes et les plus amères ; on lui reprocha surtout d'avoir repoussé une multitude d'anciens termes, qui n'avaient pas d'équivalents dans la langue moderne et qui semblaient indispensables aux besoins de l'éloquence et de la poésie ; on lui reprocha aussi de présenter les mots par racines, au lieu de les ranger, pour la commodité des recherches, dans l'ordre alphabétique; on constatait aussi la sécheresse de sa nomenclature, qui n'offrait que des phrases communes faites exprès pour servir d'exemples dans la définition et l'emploi du mot. 11 fut donc décidé, par l'Académie elle-même, qu'on ne songerait pas à revoir et à\ corriger ce Dictionnaire, niais qu'on en ferait un autre sur un nouveau plan.

L'Académie, à la fin du dix-septième siècle, comme le dit un Mémoire adressé à Louis XI V en 1696, n'était pas sans doute « également décriée et en France et chez les étrangers; » mais, de 16")."» à 1700, elle avait perdu les plus illustres de ses membres, entre autres Conrart, Mézeray, Pellisson, la Fontaine, la Bruyère et Racine, parmi les soixante-huit académiciens morts dans cet intervalle de temps, et la plupart des choix qu'elle avait faits pour se compléter n'étaient pas dignes d'elle, au point de vue de leur valeur littéraire : « Les gens de qualité que l'on introduit dans l'Académie françoise en si grand nombre, écrivait alors Segrais dans ses Mémoires, lui font

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grand tort. Il faut qu'il y en ait, mais le nombre devroit être fixé à sept ou huit, et les autres académiciens devroient être choisis dans toutes sortes de littératures. » L'auteur anonyme du Mémoire adressé à Louis XIV pour l'inviter à réformer et réorganiser l'Académie française, signalait à son attention la principale cause « du mépris et de l'avilissement dans lequel elle est tombée depuis quelque temps. » On lui rappelait d'abord qu'il avait bien voulu se déclarer le protecteur de cette Académie, « encore composée de plusieurs personnes d'un mérite distingué dans les lettres, mais quelques petits esprits qui s'y sont introduits s'en sont, pour ainsi dire, rendus les maistres, par l'absence des autres, que leurs différentes fonctions empeschent d'assister régulièrement aux assemblées, et ont escarté ceux qui auroient pu s'y trouver assidûment, en sorte que les honnestes gens se sont piquez à l'envy l'un de l'autre de n'y point aller et s'en sont mesme faict une espèce d'honneur dans le monde. » Louis XIV ne tint pas compte de ces avis, qui lui venaient peut-être de Charles Perrault ou du vieux Despréaux.

Bïg. f>2. — Cul-de-lampe dessiné par Sob. Lcclere.

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