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LES PRÉCIEUSES ET LES FEMMES SAVANTES

Catherine de Vivonue, marquise de Rambouillet. — Son influence. — Julie d'Angennes, — La Gvir- /(inde de Julie. — Les Ruelles. — Les Précieuses et les femmes savantes. — MU1L' de la Fayette, M"'c de Séyigné, Mme Coruuel, la marquise de Sablé, la marquise de Coulauges.

ans mi Mémoire pour servir à F histoire de la société polie en France, Rœderer dit <( qu'une société d'élite s'éleva avec le dixseptième siècle, au sein de la capitale; elle unit les deux sexes par de nouveaux liens, par de nouvelles affections, mêla les hommes distingués de la cour et de la ville, les gens du monde poli et les gens de ^^^m^m^m lettres; créa des mœurs délicates et nobles, au milieu de la plus dégoûtante dissolution; réforma et enrichit la langue, prépara l'essor d'une nouvelle littérature, éleva les esprits au sentiment et au besoin de jouissances ignorées du vulgaire. » La créatrice de cette société nouvelle , qui eut tant d'éclat et d'autorité jusqu'au milieu du règne de Louis XI Vr, fut Catherine de Vivonne, marquise de Rambouillet. C'était une femme supérieure par l'intelli-

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gence et par la solide éducation que lui avait donnée son père, le marquis de Pisani, un des hommes les plus distingués de son temps. Lorsqu'elle eut épousé Charles d'Angennes (26 janvier 1600), alors vidame du Mans et plus tard marquis de Rambouillet, qui, âgé de quarante-trois ans, avait presque le double de l'âge de sa femme, elle résolut de se retirer de la cour, le plus tôt qu'elle le pourrait , et de vivre à sa guise dans un petit cercle d'amis choisis et éprouvés. Aussi, « dès l'âge de vingt ans, elle ne voulut plus aller aux assemblées de la cour, » dit Tallemant des Réaux, qui ajoute : « Ce n'est pas qu'elle n'aimast le divertissement, mais c'estoit en particulier. Elle vouloit, pour ainsi dire, avoir la Cour chez elle et la rendre plus polie, plus honneste, mieux ordonnée qu'elle ne l'estoit au Louvre. »

La jeune marquise s'était établie, en se mariant, dans l'hôtel de Pisani, qu'elle avait apporté en dot et qui devint dès lors l'hôtel de Rambouillet. Cet hôtel était situé entre le Louvre et les Tuileries, près des hôtels de Chevreuse et de Longueville, derrière le jardin des Quinze- Vingts, dans la rue Saint-Thomas-du-Louvre. La marquise l'avait transformé, de fond en comble, d'après ses propres dessins. « C'est d'elle, dit Tallemant des Réaux, qu'on a appris à mettre les escaliers à costé, pour avoir une grande suite de chambres ; à exhausser les planchers et à faire des portes et des fenestres hautes et larges et vis à vis les unes des autres. Et cela est si vray que la reine mère, quand elle fit bastir le Luxembourg, ordonna aux architectes d'aller voir l'hostel de Rambouillet, et ce soing ne leur fut pas inutile. C'est la première qui s'est avisée de faire peindre une chambre d'autre couleur que de rouge ou de tanné. » Le premier étage se composait d'une suite de chambres et de cabinets, tous de plain-pied et communiquant de l'un à l'autre, sans antichambre et sans corridor. Ces différentes pièces étaient petites et ne ressemblaient en rien aux grandes et hautes salles des palais et des hôtels nobiliaires, qui n'étaient faites que pour des réunions nombreuses et pour des réceptions d'apparat.

Le nombre des habitués de cet hôtel fut d'abord restreint; ils étaient reçus, tantôt dans un des cabinets, tantôt dans la chambre à

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coucher, et l'on déployait, autour du cercle formé au centre de la pièce, deux ou trois paravents qui préservaient des courants d'air les personnes assises , car on ne faisait jamais de feu dans les cheminées, même en plein hiver, Mmp de Rambouillet ne pouvant supporter la chaleur d'un foyer allumé. Au surplus, les tapisseries qui couvraient le plancher et qui garnissaient les murailles empêchaient de sentir le froid du dehors. Il y avait une dizaine de sièges dans chaque cabinet, et dix-huit dans la chambre à coucher. Ces sièges étaient, suivant la définition du Dictionnaire de Furetière, « des fauteuils qui ont un dossier et des bras, des chaises qui n'ont qu'un dossier, des placets et des tabourets qui n'ont ni l'un ni l'autre. » La chambre à coucher n'admettait pas encore, comme la mode le permit plus tard, les visiteurs intimes dans la ruelle, espace réservé des deux côtés du lit et qui se trouvait séparé de la chambre par une balustrade.

Mrac de Rambouillet recevait tous les soirs les familiers de la maison : M. de Cliaudebonne, son plus cher ami; le duc de Guise, la princesse de Coudé, le cardinal de la Valette, la belle M"° Paulet, surnommée la lionne a cause de sa blonde chevelure, et des poètes plus ou moins connus, Ogier de Combauld, Malherbe, Racan et d'autres. « La conversation, dit le comte Rœderer, devint bientôt le principal attrait «le cette société et fut placée entre les plus vives et les plus nobles jouissances de la vie. » Cette conversation n'était certainement pas pédante, puisque les femmes en faisaient le charme; elle devait rouler, de préférence, sur les choses de l'esprit et sur les sentiments de l'âme, sur l'amour, dans son expression la plus pure, et sur l'amitié, dans ses nuances les plus éthérées.

C'est avec beaucoup de vraisemblance qu'on a supposé que le roman de VAstrée, qui fit les délices de la cour, et qui amena dans les mœurs plus de décence et de vertu , servait de thème aux longs entretiens de l'hôtel de Rambouillet, où l'on remplaça le culte de l'amour par celui de l'amitié. Le roman pastoral du seigneur d'Urfé, dont le premier volume avait paru en 1608, était, en effet, un cadre idéal, « où, comme le dit son titre, par plusieurs histoires, et sous

personnes de bergers et d'autres, sont déduits les divers effets de l'honneste amitié. )) Le second volume de V Astrêe fut publié en 1610, mais le troisième ne vit le jour qu'en 1619, lorsque la vogue prodigieuse de cet ouvrage semblait encouragée par l'approbation des visiteurs ordinaires de l'hôtel de Rambouillet. Longtemps après, Boileau lui-même, dans son Discours sur les Héros de roman, reconnaissait, dans V Astrêe, ce une narration également vive et fleurie, des fictions très ingénieuses, des caractères aussi finement imaginés qu'agréablement variés et bien suivis... Il fut fort en estime, ajoutait-il, même des gens du goût le plus exquis. )) Mme de Rambouillet, que Malherbe et Racan avaient de concert nommée Arthénice, en créant ce nom poétique, avec l'anagramme du nom de Catherine , aima toujours les bergeries et les fictions romanesques, malgré l'élévation de son esprit et la fermeté de son bon sens. Ainsi, vers 1650, dans un âge déjà mûr, elle fit une galanterie, dit Tallemant des Réaux, à M. de Lisieux (Philippe Cospean), qui était venu la voir au château de Rambouillet; elle l'emmena promener dans une prairie et le conduisit aux roches qui formaient un cercle entouré de vieux arbres. Le bon évêque aperçut entre les feuilles je ne sais quoi de brillant : « Enfin, estant parvenus jusqu'aux roches, ils trouvèrent MUe de Rambouillet et toutes les demoiselles de la maison vestues effectivement en nymphes, qui, assises sur les roches, faisoient le plus agréable spectacle du monde. )) .

De 1620 à 1630, l'hôtel de Rambouillet, dont la renommée allait toujours croissant, avait fait de glorieuses recrues : le grammairien Vaugelas; Balzac, qui, sans avoir rien publié, était déjà célèbre par les lettres éloquentes qu'il adressait aux beaux esprits de la cour et de la ville; Costar, l'élève de Balzac, et Voiture, poète dès l'âge de quinze ans, véritable inventeur du genre précieux en vers et en prose, à qui la marquise de Rambouillet pardonnait toutes les hardiesses de parole et de plume et qui allait devenir Y âme du rond, c'est-àdire de tous les membres ordinaires de la coterie des précieux et des précieuses. Voiture écrivait avec recherche et affectation pour les personnes qu'il savait charmer par là; mais, en revanche, il n'était

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