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XVII- SIÈCLE

généralement chantée; cependant, ce n'a jamais esté une beauté. A la vérité, elle a toujours la taille fort avantageuse ; on dit qu'en sa jeunesse elle n'estoit point trop maigre et qu'elle avoit le teint beau. Je veux croire, cela estant ainsy, que, dansant admirablement comme ellefaisoit, avec l'esprit et la grâce qu'elle a toujours eus, c'estoit une fort aimable personne. » Elle avait une cour d'adorateurs ou plutôt d'admirateurs, qui lui rendaient une espèce de culte. Godeau, évêque de Vence, s'était surnommé lui-même le Nain de Julie ; Voiture s'était déclaré son amant du Parnasse, et il ne cessait de l'assiéger de lettres et de vers galants. Elle manifestait l'aversion la plus prononcée pour le mariage et elle attendit jusqu'à l'âge de trente ans pour trouver, un parti qu'elle jugeât digne d'elle. Hector de Sainte-Maure, marquis de Montausier, lui avait fait demander sa main, par l'entremise d'une amie ; mais Julie d'Angennes s'était abstenue de donner une réponse précise, car, dès ce temps-là, elle accordait une préférence sympatliique au baron de Salles, frère cadet du marquis de Montausier. Ce dernier ayant été tué à la guerre en 1G35, le baron de Salles, qui héritait des titres et de la fortune de son aîné, n'avait plus de rival auprès de Mlle de Rambouillet, qui ne se décida pourtant pas à l'épouser aussitôt qu'il put ouvertement se poser en prétendant vis-à-vis d'elle. Ils s'aimaient et ne s'en cachaient pas. Cette affection mutuelle, qui s'exprimait dans de tendres entretiens et dans des lettres sentimentales, ressemblait aux amours des anciens héros de romans, que la société de l'hôtel de Rambouillet avait pris pour modèles.

Le baron Charles de Salles, devenu marquis de Montausier, n'avait pas encore à cette époque le caractère grave et austère que l'histoire lui attribue depuis son mariage. « Ç'a esté, dit Tallemant des Réaux, un mourant, d'une constance qui dura plus de treize ans. )) Il était alors un des plus aimables et des plus brillants causeurs ou orateurs de la société de Mme de Rambouillet; il écrivait agréablement en prose et en vers, sur les sujets les plus variés ; il pouvait se piquer d'être un savant, car il traduisait les satires de Juvénal, et il avait l'esprit orné par ses lectures. Ce fut là le plus beau temps de l'hôtel de Rambouillet, qui affecta d'être une succursale de l'Académie française, où les femmes

L'HOTEL DE RAMBOUILLET

avaient le droit Je parler, de discuter et d'opiner sur les mêmes matières et sur beaucoup d'autres que les académiciens n'abordaient pas entre eux; là, Corneille lisait toutes ses tragédies; là, Vaugelas, Chapelain et Ménage traitaient magistralement les questions les plus ardues et les plus fines de la langue des honnêtes yens, ainsi qu'on appelait les personnes du grand monde et de la bonne compagnie; là, Voiture, Godeau, Malleville, apportaient la rieur de leurs poésies familières; là, on dissertait tour à tour sur la philosophie de Descartes, sur des points importants de théologie, de morale ou de politique.

La conversation, à ce qu'il paraît, ne se désintéressait pas de l'examen sévère ou malicieux des affaires publiques et des événements du jour. Richelieu s'en inquiéta, et envoya Boisrobert à la marquise, pour traiter de puissance à puissance avec elle, en la priant, comme amie, de lui donner avis de ce qu'on dirait de lui dans les assemblées qui se tenaient chez elle. La marquise répondit que ses amis étaient si fortement persuadés de la considération et de l'amitié qu'elle avait pour Son Eminence, qu'il n'y en avaitpasun seul qui eût la hardiesse de parler de lui en sa présence et qu'elle n'aurait donc jamais occasion de lui donner aucun avis à cet égard. Boisrobert avait espéré se charger luimôme de cet espionnage, en s'introduisant ainsi à l'hôtel de Rambouillet sous les auspices du nom du cardinal, mais il était trop décrié et trop redouté, à cause de son génie d'intrigue, pour que la sage et prudente Arthénice consentit à le recevoir, quoiqu'il fût membre de l'Académie française. M'uede Rambouillet s'excusait, d'ailleurs, de ne pouvoir agrandir le cercle de ses connaissances, en raison de l'impossibilité où. elle était, disait-elle, d'agrandir aussi ses cabinets. « Un jour, raconte T allemant des Réaux, qu'il y avoit grande compagnie à l'hôtel, tout à coup on entend du bruit derrière la tapisserie : une porte s'ouvre, et Mllc de Rambouillet, aujourd'hui M""' de Montausier, vestue superbement, paroist dans un grand cabinet tout à fait magnifique et merveilleusement bien éclairé. Je vous laisse à penser si le monde fut surpris. Ils sçavoient que derrière cette tapisserie il n'y avoit que le jardin des Quinze- Vingts, et sans en avoir eu le moindre soupçon, ils voyoientun cabinet si beau, si bien peint et presque aussi grand qu'une

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chambre, qui sembloit apporté là par enchantement. » Quelques jours après, on trouva, dans ce cabinet, attachée au rideau, une ode écrite sur vélin, dans laquelle l'auteur, qui n'était autre que Chapelain, disait que Zirfée, reine d'Angennes, avait fait faire cette loge, pour mettre Arthénice à l'abri de l'injure des ans.

Tous les habitués de l'hôtel de Rambouillet savaient par cœur leur Amadis, et ils applaudirent cette galanterie, où. le poète avait fait allusion à un épisode de ce roman espagnol. On ne s'expliquait pas comment la marquise avait pu faire bâtir, peindre et meubler la loge de Zirfée, sans que personne s'en fût aperçu. Le marquis de Montausier, qui se préparait à partir pour l'armée avec le maréchal de Guébriant (1641), avait imaginé une galanterie d'un autre genre, en l'honneur de Julie d'Angennes, qui lui avait promis de l'épouser dès qu'il aurait abjuré la religion protestante. Il fit peindre sur vélin, par Robert, excellent miniaturiste, une suite de belles fleurs, que Julie avait choisies elle-même et que les poètes de l'hôtel de Rambouillet faisaient parler en vers pour célébrer ses grâces, ses talents et ses vertus. Ces pièces de poésie, écrites de la main du fameux Jarry au-dessous des fleurs, étaient signées par le marquis de Montausier, Arnauld d'Andilly père et fils, Conrart, Mme de Scudéry, Malïeville, Colletet, les trois Habert, Arnauld de Corbeville, Tallemant des Réaux, Gombauld, Godeau,le marquis de Briot, Pinchesne, Desmarets. Deux pièces ne portaient pas de nom : on les attribua toutes deux au grand Corneille, et Voiture, que Montausier ne pouvait souffrir, fut seul excepté dans l'hommage collectif que les amis de Mme de Rambouillet rendaient à sa fille. Ce précieux recueil avait pour titre : La Guirlande de J alie, pour Mlu de Rambouillet, Julie-Lucie d'Angennes. Montausier ne quitta pas sans regret Julie d'Angennes, en lui laissant ce beau livre relié en maroquin et couvert de ses chiffres en or : il fut fait prisonnier et ne recouvra la liberté qu'au bout de dix mois. De retour, en France, il s'empressa d'embrasser la religion catholique et se maria enfin, le 4 juillet 1645, à l'âge de trente-cinq ans, avec MUe de Rambouillet qui en avait trente-huit. « Ce mariage, dit Rœderer, fut la première cause qui mit fin à ce qu'on peut appeler le règne de V hôtel de Rambouillet. »

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