‹ XVIIme [i.e. dix-septième] siècleChapitre 21 sur 70 · MADRIGAL · texte numérisé non relu

MADRIGAL

Bien que dans l'Empire des Fleurs,

l'efpere emporter la Couronne ,

Delfus toutes mes autres fœurs ,

Au moins li la beauté la donne;

Deuant ton teint vif c\: vermeil,

Decjui leffeer plus grand que celuy du Soleil,

Des cœurs les plus g-elez fond la plus dure g'Iace

Mon éclat le ternit cV mon lullre s 'efface;

Mais deûus tes cheueux îe reprens ma beauté,

Et i emprunte de tov ceque tu mas olfe .

es trois pages qui précèdent sont reproduites d' après le célèbre manuscrit sur velin :

La Guirlande de Julie

pour M a de moi s elle de Ramb oxiill e i

Julie Lueine d' Aneennes,

eseript par N Jarry MDCXLI.

La première page représente le titre,

lies deiix paa'es qui se font face, 1 ' ŒILLET, peint par Robert, et le Sonnet qui s'y rapporte , attribué à M . de Montausier.

(' ' esl avec la gracieuse autorisation de M1"0 la duchesse d' Uzès, à qui ce manuscrit appartient , que nous donnons ces trois intéressantes pages.

L'HOTEL DE RAMBOUILLET

Montausier, une fois marié, répandit autour de lui une habitude d'austérité, de froideur et même de tristesse, qui modifièrent profondément cette société, savante sans pédanterie, galante sans libertinage, gaie et de belle humeur sans grossièreté, puriste et polie sans ridicule et sans exagération. La marquise de Rambouillet se sentait tous les jours plus infirme : elle passait sur son lit une partie de ses journées; elle avait donc fait établir, dans sa chambre à coucher, une grande alcôve, où elle admettait un petit nombre d'amis qui venaient lavoir. Telle fut l'origine des alcôves, qui devinrent, à Paris et en province, ainsi que les ruelles et les réduits, des centres intimes de conversations familières. Les nouveaux époux présidèrent encore pendant plus de deux années les assemblées de ce qu'on appela le « dernier hôtel de Rambouillet » avant la Fronde. La société choisie qui avait composé la cour d'Arthénice s'était morcelée et divisée, depuis l'année 1641, pour suivre d'autres courants et pour former de nouveaux groupes à l'imitation de l'hôtel de Rambouillet. M"" .Madeleine de Scudérv fut une des premières à ouvrir un cabinet, où elle avait de grandes et de petites réunions; celles-ci eurent lieu tous les samedis. M"n de Scudéry avait d'abord publié ses romans sous le nom de son frère; on sut bientôt que c'était elle seule qui écrivait ces longs récits d'aventures et ces ingénieuses dissertations sur l'amour.

Le commencement de la Fronde, en 1048, ferma pour un temps les alcôves, les ruelles etles réduits, qui s'étaient ouverts dans Paris. Quant ii l'hôtel de Rambouillet, il était désert et silencieux, depuis que le marquis de Montausier, nommé gouverneur de l'Angoumois, était allé se fixer en son gouvernement, pour maintenir les habitants dans l'obéissance au roi. Il revint avec sa femme passer quelques mois à Paris, en 1G49, mais, rappelé bientôt dans l'Angoumois, où l'état politique de la province exigeait sa présence, il ne rentra dans la capitale qu'en 1G53, après la cessation complète de la guerre civile. M'"° de Rambouillet, âgée de plus de soixante-douze ans, était accablée d'infirmités et de chagrin; elle avait perdu presque simultanément deux de ses fils et son mari : tout était en deuil dans sa société, où la mort de Voiture, en 1G48, avait laissé un vide, que remplissait encore le vivant souvenir

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XVIIe SIÈCLE. —

de son gracieux esprit et de son aimable caractère. Il n'était pas suffisamment remplacé par l'abbé Cotin, qui ne manquait ni de politesse ni de bonne grâce, et qui sut d'abord tenir un rang honorable dans cette société, que la vieille Artliénice présidait toujours avec autant de dignité que de bienveillance. Ce bon abbé, que Boileau et Molière devaient ridiculiser avec tant de cruauté, fit imprimer, en 1663, dans ses Œuvres galantes, (( pour faire valoir, disait-il, l'esprit de son illustre amie, et pour ne rien ôter à sa reconnoissance et à sa gloire,' )) beaucoup de lettres à lui adressées par les femmes les plus remarquables de l'hôtel de Rambouillet et des principales sociétés de Paris. « Les femmes de qualité ont poli mes mœurs et poli mon esprit, ajoutait-il, et comme je ne leur ai jamais eu d'obligation pour ma fortune, je n'ai jamais souffert auprès d'elles de servitude ni de contrainte. ))

L'hôtel de Rambouillet conservait encore son ancienne réputation, quoiqu'il eût bien changé de physionomie. Mmc de Montausier et son mari n'y paraissaient que de temps à autre ; on n'y voyait que fort rarement les grandes dames et les femmes d'esprit qui y avaient tant brillé : la duchesse de Longueville et sa fille, Mmc de Nemours, Mme de Sablé et Mlle de Scudéry. Le duc de la Rochefoucauld n'y venait plus qu'en passant : il y retrouvait ses vieux amis Gombauld, Chapelain, Ménage, Conrart, Lamothe le Vayer, Habert de Montmor. Balzac, qui mourut en 1654, et Racan, avaient abandonné tout à fait le théâtre primitif de leurs succès; Corneille et Georges de Scudéry, qui habitaient la province, y reparaissaient un moment quelquefois. Ménage y avait amené son élève, la spirituelle marquise de Sévigné, dont l'entrée à l'hôtel de Rambouillet fut un triomphe ; mais ce n'était plus alors l'hôtel de Rambouillet d'autrefois : l'air et le ton avaient changé; la pruderie, une pruderie sèche et glaciale, avait envahi ce sanctuaire de la bonne compagnie, comme pour protester contre les légèretés et les libertés de la jeune cour. C'était cependant le plus beau temps du règne des précieuses.

Somaize, dans son fameux Dictionnaire des Précieuses (1630), présentait Voiture comme le fondateur de leur empire, où il avait exercé longtemps la charge de premier ministre. Le poète Sarrasin avait été, disait-

L'HOTEL DE RAMBOUILLET

on, son successeur. L'abbé de Pure, dans son curieux roman intitulé : la Précieuse ouïes Mystères des rue/ les (1656), donne cette étrange définition du nom de précieuse: « C'est un mot du temps, un mot à la mode, qui a cours aujourd'hui, comme autrefois celui àepncde ou de feuillantine, et qui s'applique à certaines personnes du beau sexe, qui ont su se tirer du prix commun et ont acquis une espèce de renommée et un rang tout particulier. Elles sont une secte nouvelle. » Les précieuses inventèrent pour leur usage un code de savoir-vivre et un langage méta-

Fig. 70. — Scènes de jeu, au dix-septième sièelc; d'après une psvnn1 de Sèlinstien Lcolere.

physique, qui avait pour objet de supprimer les mots grossiers ou malhonnêtes et d'écarter les phrases malsonnantes, populacières ou de mauvais goût.

Des académies de femmes s'étaient tonnées à l'instar de l'Académie française, vers l'année 1640, et dans les séances de ces académies, qui n'eurent pas une existence sérieuse, on s'occupait de corriger la langue à certains égards et de lui donner une allure plus décente, plus respectueuse, plus digne. C'était peut-être une réaction utile contre les débordements du style burlesque et contre l'audace des poésies de Scarron, de Colletet, de Saint- Amand et des autres e muses de caba-

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ret, » mais on eut bientôt dépassé le but : dans les Advis ou les Présens de la demoiselle de Gournay (1641), on voit qu'il était convenu, dans certaines compagnies, de ne jamais employer des mots qui renfermeraient des syllabes sales ou ordurières.

On peut affirmer que ces honteuses réticences de la langue parlée ne se produisirent jamais à l'hôtel de Rambouillet, devant la précieuse Arthénice, que Mlle de Scudéry caractérisait ainsi (dans le tome VII de son roman à'Artamène ou le grand Cyrus, volume publié en 1650) : (( Si on vouloit donner un corps à la chasteté pour la faire adorer par toute la terre, je voudrois représenter Cléomire; si on en vouloit donner un à la gloire, pour la faire aimer à tout le monde, je voudrois encore faire sa peinture, et si l'on en donnoit un à la vertu, je voudrois aussi la représenter. Au reste, l'esprit et l'âme de cette merveilleuse personne surpassent de beaucoup sa beauté ; le premier n'a pas de bornes dans son étendue, et l'autre n'a pas d'égale en générosité, en constance, en bonté, en justice et en vertu. » Mais tout était possible en fait de singularités et d'excentricités, de la part des pecques de province, qui s'efforçaient de renchérir sur les merveilles académiques qu'on racontait des réunions de l'hôtel de Rambouillet.

Il y eut à Paris, dès l'année 1655, d'autres sociétés de conversation, rivales de l'hôtel de Rambouillet, à l'hôtel de Richelieu et à l'hôtel d'Albret. c( Ces deux hôtels, dit Mme de Caylus dans ses Mémoires, étoient une suite et une imitation de l'hôtel de Rambouillet. » La maréchale d'Albret n'avait pas d'esprit ; elle était très dévote , mais très indulgente et très bonne; elle avait la passion du bel esprit, et, comme le dit Mme de Caylus, « elle eut le secret de s'attacher Mme Scarron, que le maréchal avoit connue chez son mari, )> et Mme Scarron fut la reine des assemblées de l'hôtel d'Albret. « M. et Mme de Richelieu, raconte Mmc de Caylus, avoient l'un et l'autre du goût pour les gens d'esprit; ils rassembloient chez eux, comme le maréchal d'Albret, ce qu'il y avoit de meilleur à Paris en hommes et en femmes; et c'étaient, à peu près, les mêmes gens, excepté que l'abbé Testu, intime ami de Mmc de Richelieu, dominoit à l'hôtel de Richelieu et s'en croyoit le Voiture. Mme Scarron y alloit souvent, désirée également.

L' HOTEL DE RAMBOUILLET

M. de Barillon, amoureux de Mme Scarron, mais maltraité comme amant, fort estimé comme ami, n'étoit pas de ce qu'il y avoit de moins bon dans cette société. Le cardinal d'Estrées, M. de Guilleragues , aussi amoureux de M"'e Scarron, faisoient partie des cercles de l'hôtel de

r^rion D-uu »i C »<

Fig. 71. — Le pays du Tendre, décrit dans un des romans de M"c de Scudéry, Clilie (18Ô6).

Richelieu. Ce sont ces sociétés charmantes dont M"u de Scudéry a étudié les moeurs ; elle nous les a montrées comme un navigateur les peuples étranges qu'il a vus, et, pour qu'on ne doutât pas de ses assertions, nous a donné la carte de ses découvertes, la Carte du pays du Tendre.

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La belle et spirituelle Mme Scarron, que l'auteur du Roman comique avait épousée, pour se faire un appui moral contre le ressentiment du cardinal Mazarin, recevait chez elle, dans son misérable appartement de la rue Saint-Louis, les plus grands personnages, les femmes les plus appréciées, c'est-à-dire les précieuses, et les écrivains les plus fameux : là, on écoutait sous le charme, quand M"'c Scarron ouvrait la bouche.

Mademoiselle de Montpensier, qui prenait plaisir à faire les portraits des personnes eélèbres parleur esprit, avait formé, au Luxembourg, un cercle qui ressemblait à une académie. « Dans le palais de Mademoiselle, dit Scarron, son secrétaire et son gentilhomme ordinaire, on faisoit accueil au mérite, et tout ce qu'il y avoit de beaux-esprits y trouvoient leur place, comme chez Mécènes. » La cour de la princesse de Pajphlagonie (c'est ainsi que Mademoiselle s'était qualifiée dans un roman allégorique) n'avait rien de plus enviable que la marquise de Sablé et la eomtesse de Maure, qui passaient pour des enehanteresses dans l'art de bien dire. Le duc de la Rochefoucauld recevait chez lui les personnes de son intimité, qui se partageaient entre son hôtel et l'hôtel d'Albret. Mmc de la Fayette n'avait pas encore remplacé dans son affection la duchesse de Longueville, qui se retirait du monde et qui avait acheté dans la rue Saint-Thomas du Louvre un hôtel où elle réunissait mystérieusement la société janséniste, les Arnauld, les Nicole, les Sacy, qui, tout austères qu'ils étaient, ne se déplaisaient pas trop dans la société des précieuses.

Mme de la Fayette, dont Boileau a dit que « c'étoit la femme de France qui avoit le plus d'esprit et qui écrivoit le mieux, )) jugea le moment bon pour ouvrir sa maison aux beaux-esprits les plus renommés et pour y attirer le due de la Rochefoucauld. Mme Cornuel, dont les bons mots sont célèbres, avait aussi chez elle, selon l'expression de Chaulieu, Y élite des honnêtes gens, c'est-à-dire des gens du inonde; son mari, trésorier de l'Extraordinaire des guerres, ne connaissait que des gens de finance ; mais elle ne s'entourait que de gens d'esprit. Vigneul- Marville, qui l'avait vue dans sa vieillesse, en parle ainsi : « Elle écoutoit avec une attention qui débrouilloit toutes choses, et répondoit encore

L'HOTEL DE RAMBOUILLET

plus aux pensées qu'aux paroles de ceux qui l'interrogeoient. Quand elle considéroit un objet, elle en voyôitle fort et le faible, et l' expriment en termes vifs et concis. »

M"1' de Scudéry, après avoir été une des favorites de l'hôtel de Rambouillet et la sœur d'alliance de Julie d'Angennes, avait voulu tenir maison à son tour, quoiqu'elle n'eût qu'une fortune médiocre, à laquelle la vogue de ses romans apporta un surcroît considérable. FA\e pouvait donc faire de grandes réunions irrégulières, outre des assemblées fixes qui revenaient tous les samedis. Ces dernières eurent un éclat extraordinaire : tous les académiciens y venaient esquisser leurs séances de l'Académie; les précieuses y venaient aussi, mais elles laissaient dans l'antichambre leur jargon trop prétentieux. M"" de Scudéry, qui dans ses romans donnait le ton de la bonne compagnie, ne souffrait pas les bizarres innovations de langage, qu'on tolérait, qu'on applaudissait dans quelques ruelles et dans quelques réduits. Elle ne se plaisait que dans les raffinements de l'expression des sentiments nobles, tendres et délicats. Le Samedi de MUc de Scudéry, que ses amis avaient surnommée Sapho, et qui garda ce nom du Parnasse jusqu'à sa mort en 1701, ne se tenait pas toujours chez elle; il avait lieu alors chez l'une ou l'autre de ses deux amies intimes, M"" hoquet et M"" Aragonais; Pellisson, sous le nom de Th'odomas, en était le grand-maître.

Conrart, qui s'appelait Cléoxène dans le monde des précieuses, nous a conservé le procès-verbal d'une séance du Samedi, celle du 20 novembre 1653, que présidait M"" de Scudéry, avec ses deux assesseurs, Pellisson et Sarrasin. Cette séance, toute consacrée à la poésie galante, nous fait connaître quels étaient les passe-temps de ces assemblées, où Y air galant avait droit de cité. Sapho, dans son roman du Grand Cyrus, l'a défini ainsi : « C'est je ne sais quoi qui naît de cent choses différentes. Je suis persuadée qu'il faut que la nature mette, du moins dans l'esprit et dans la personne de ceux qui doivent avoir l'air galant, une certaine disposition à le recevoir; il faut, de plus, que le grand commerce du monde et du monde de la cour, aide encore à le donner, et il faut aussi que la conversation des femmes le donne aux hommes, car je soutiens qu'il n'y en a jamais eu, qui aient eu l'air galant, qui

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aient fui l'entretien des personnes de mon sexe. » On conçoit que les femmes qui se plaisaient à entendre ces théories de métaphysique galante n'étaient pas des précieuses ridicules.

Les précieuses ridicules étaient en province ; c'est là que Molière les avait rencontrées, à Lyon peut-être, à Limoges et à Toulouse sans doute ; il s'était moqué d'elles, dans une farce des Précieuses ridicules, qu'il fit jouer à Béziers, en 1654, par la troupe de campagne des Béjart, et lui-même avait un rôle dans cette farce, qui fut représentée ensuite dans toutes les villes où il transporta son théâtre ambulant. Quand il vint s'établir à Paris, avec sa troupe, en 1658, il y trouva les vraies précieuses, qui étaient à l'apogée de leurs triomphes. Ces précieuses, qui s'honoraient de tenir leurs assemblées chez la marquise de Rambouillet, chez M"° de-Scudéry, chez Mmc Scarron et même chez Mlle de Montpensier, ces précieuses-là n'étaient pas les pecques provinciales, qu'il avait raillées si plaisamment dans la farce jouée pour la première fois à Béziers; mais cette farce amusante avait fait assez de bruit pour qu'on s'en souvînt encore à Paris, cinq ans plus tard, d'autant plus que Molière avait pris possession du théâtre du Petit-Bourbon, en y représentant les farces qui composaient son répertoire de province. Il n'osa pas néanmoins donner au public parisien la farce des Précieuses ridicules, telle qu'il l'avait jouée en Languedoc; il la remania, il la modifia complètement : il en fit une excellente comédie. La représentation de cette comédie, qu'on disait remplie d'allusions et de critiques très mordantes, était donc attendue avec une vive impatience.

« J'étois, raconte Ménage, à la première représentation, le 18 novembre 1659, des Précieuse* ridicules de Molière, au Petit-Bourbon. La pièce fut jouée avec un applaudissement général, et j'en fus si satisfait en mon particulier, que je vis dès lors l'effet qu'elle alloit produire. Au sortir de la comédie, prenant M. Chapelain par la main : « Monsieur, luidis-je, nous approuvions, vous et moi, toutes les folies qui viennent d'être critiquées si finement et avec tant de bon sens, mais, croyez-moi, pour me servir de ce que dit saint Remi à Clovis : a II nous faudra brûler ce que nous avons adoré et adorer ce que nous avons brûlé. )) Cela arriva comme je l'avois prédit, et dès cette pre-

L'HOTEL DE RAMBOUILLET

mière représentation, l'on revint du galimatias et du style forcé. » Le succès des Précieuses ridicules fut assez grand et assez général pour conjurer l'orage qui s'amassait contre Molière dans les principaux

IL E | PKEC 1E US £ S RIDICULES j

Fig. 7'2. — Scène des Prtdauet ridicules, tirée «le l'édition des Œunvs •!<■ Molière ; Paris, lfi82.

centres de la préciosité. Il eut, d'ailleurs, la précaution et l'adresse, en imprimant sa pièce, de se défendre d'avoir eu la pensée d'attaquer les véritables précieuses : « Les plus excellentes choses sont sujettes à être copiées. Les véritables précieuses auroient tort de se piquer, lorsqu'on joue les ridicules qui les imitent mal. ))

XVIIe siKCI.K. - BCHHOBS. — 25

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Le roman de l'abbé de Pure, la Précieuse, n'avait eu aucun succès en 1654, parce que les précieuses l'avaient condamné par leur silence; l'auteur se vengea de cette ingratitude, en faisant jouer, par les Comédiens italiens, une farce intitulée la Précieuse , dans laquelle il s'était inspiré, dit-on, de l'ancienne farce que Molière n'avait jouée qu'en province. Baudeau de Somaize, qui travaillait à son Grand Dictionnaire historique des Précieuses, avait aussi composé une comédie, en prose, sous le titre des Véritables Précieuses (1660), qu'on suppose avoir été représentée, sans éclat, au théâtre de Mademoiselle. Le titre de cette plate comédie cachait une épigramme contre toutes les précieuses, que l'auteur faisait parler « tantost en insensez, et tantost en gens tout à fait raisonnables. » Le même Somaize semblait s'acharner contre les précieuses, tout en protestant qu'il n'avait pas prétendu « parler de ces personnes illustres, qui sont trop au-dessus de la satyre pour faire soupçonner que l'on ait dessein de les injurier; » il fit une autre comédie, en vers burlesques, qu'il intitula : le Procès des Précieuses; ensuite, il mit en vers la comédie de Molière, qui empêcha la vente (1660) de cette espèce de contrefaçon, pour ne point paraître complice des audaces de Somaize.

Cet implacable adversaire des précieuses, Somaize, avait publié d'abord la Clef de la langue des ruelles, pour servir d'introduction à son Grand Dictionnaire des Précieuses, historique, poétique , gréographù/ur, cosmographique, chronologique et armoirique (1661, 2 vol. petit in-8°). Il avait rassemblé pêle-mêle, dans son petit glossaire de la langue des ruelles, les expressions les plus étranges et les plus ridicules, avec les plus ingénieuses et les plus admirables définitions ; celle-ci, par exemple : la perruque, la Jeunesse des vieillards; la mode, V Idole de la Cour; la musique, le Paradis des oreilles; la fortune, la Déesse des courtisans ; la dissimulation, la Vertu du siècle, etc. Le compliment, c'est le Paquet sérieux; un carrosse, Y Assemblage de quatre corniches; le ciel, le Muable; les dents, X Ameublement de la bouche; un éventail, un Zéphir; un verre d'eau, un Bain intérieur ;la joie, Y Indiscrète; etc.

On comprend que les précieuses les plus obstinées ne persistèrent pas à employer ce jargon inintelligible et grotesque. Quant au Grand Die-

L'HOTEL DE RAMBOUILLET

tionnaire des Précieuses, il contenait beaucoup de renseignements curieux et nouveaux, mais le second volume, qui eût été l'explication du premier, ne vit jamais le jour. On en conclut que l'auteur, qui était pauvre , n'avait pas résisté aux offres d'une transaction amiable et avantageuse. Somaize avait, d'ailleurs, glissé dans son livre bien des éloges au sujet des précieuses : « Point de roturière dans l'empire des précieuses, dit-il en songeant sans doute aux sociétés du

Fig. 73. — Scène de jeu au dix-septième siècle; d'aj irès une gravure de Sébastien Leclerc.

Marais, les sciences et la galanterie n'ayant rien que d'illustre et de noble... Ce sont des beautés, ce sont des Muses. »

L'abbé d'Aubignac, qui avait écrit un pamphlet malveillant et grossier contre les précieuses de la place Royale, en traçant le tableau satirique du Royaume de Coquetterie, ne visait qu'à plaire à la cour, qui détestait les précieuses et qui se moquait d'elles ouvertement. Aussi, s'était-il proposé de décrire malignement les usages et les mœurs des précieuses, en indiquant le quartier, les rues, les maisons, où elles avaient leur domicile, et en donnant le signalement de chacune sous un nom imaginaire, qui ne servait qu'à la faire mieux reconnaître.

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SCIENCES

LETTRES ET ARTS

La médisance et la calomnie avaient fait les frais de cette satire plate et monstrueuse. Les précieuses n'en furent pas atteintes, quoique l'auteur se fût appuyé de l'autorité de Saint-Evremond, qui avait fait d'elles ce portrait méchamment spirituel : « L'amour est encore un Dieu pour les précieuses ; il n'existe pas d'amour dans leurs âmes : il y forme une espèce de religion , mais, à parler même mystérieusement, le corps des précieuses n'est autre chose que l'union d'un petit nombre de personnes, où quelques-unes, véritablement délicates, ont jeté les autres dans une affectation de délicatesse ridicule. » La célèbre Ninon de l'Enclos avait trouvé une définition analogue, en disant, à la reine Christine de Suède qui l'interrogeait sur les précieuses , que c'étaient les jansénistes de V amour. Il résulta de ces attaques et de ces controverses, que les précieuses furent divisées alors en trois classes distinctes :les illustres, les grandes, et les petites ouïes ridicules.

La comédie des Précieuses ridicules n'avait pas tué les précieuses, elles étaient, au contraire, plus vivaces que jamais, et leur nombre allait en s'augmentant. « Il n'est plus de femmes, dans Paris, qui ne veuille avoir une précieuse dans sa société, dit Somaize, ou pour se mettre en réputation d'esprit, ou pour avoir droit de censurer autrui. La précieuse tient rang dans un cercle, comme une duchesse à la cour. On ne peut prendre sa place sans profanation. » L'hôtel de Rambouillet n'était plus que l'ombre de ce qu'il avait été, mais sa renommée subsistait toujours, dans les souvenirs de la bonne compagnie, même après la mort de la vieille marquise de Rambouillet en 16G5, et celle de la duchesse de Montausier en 1671. « Souvenez-vous, disait Fléchier dans l'oraison funèbre de la dernière, souvenez- vous de ces cabinets qu'on regarde encore avec tant de vénération, où la vertu étoit révérée sous le nom de l'incomparable Arthénice, où se rendoient tant de personnes de qualité et de mérite qui composoient une cour choisie, nombreuse sans confusion, modeste sans contrainte, savante sans orgueil et sans affectation... »

Vingt ans plus tard, Saint-Simon écrivait, dans une note sur le Journal de Dangeau : « L'hôtel de Rambouillet étoit dans Paris une espèce d'académie de beaux-esprits, de galanterie, de vertu et de

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science, car toutes ces choses s'accordoient alors merveilleusement, et le rendez-vous de tout ce qui étoit le plus distingué en mérite, un tribunal avec qui il falloit compter, et dont la décision avoit un grand poids dans le monde sur la conduite et la réputation des personnes de la cour et du grand monde , autant pour le moins que sur les ouvrages qui s'y portoient à l'examen. » Les autres groupes de précieuses, qui se réunissaient dans différents centres et à certains jours marqués, avaient fait droit à la critique, en s'occupant moins de questions frivoles et galantes ; on s'y adonnait aux travaux sérieux de l'esprit; on travaillait à réformer la langue écrite et l'orthographe, car les femmes qui avaient naguère brillé dans la conversation, ne songeaient plus qu'à se distinguer en écrivant des lettres familières qui faisaient les délices de la société polie.

M"10 de Sévigné passait généralement pour la première entre toutes ces habiles épistolières. Les copies des charmantes lettres qu'elle écrivait à ses amis circulaient de main en main, comme des chefsd'œuvre du genre, et ne contribuèrent pas peu à réhabiliter les précieuses dans l'opinion des gens de cour. 11 y avait aussi des cercles, ou l'on ne se passionnait que pour les sciences, et l'on vit se former, parmi les précieuses pédantesques , la secte des femmes savantes de cette école. Molière, en 1G72, protesta encore une fois contre les abus d'une nouvelle tendance de la préciosité, niais sa comédie des Femmes savantes, en critiquant la pédanterie chez les femmes, arrivait neuf ans après les éloges que le sieur de la Forge leur avait prodigués, au même point de vue, dans un dialogue en vers héroïques, intitulé : le Cercle des femmes savantes (1063;, et dédié à la comtesse de Fiesque, une des plus gracieuses protectrices des savants.

C'est dans un de ces cercles de femmes savantes, que des bourgeoises lettrées (Mmea Leroy et de Saint-Loup;, encouragées par le Clerc, de l'Académie française, avaient inventé l'orthographe des femmes, en ôtant des mots toutes les lettres superflues. Le cercle de Mlle de Scudéry était devenu aussi, en quelque sorte, l'Académie de la préciosité : non seulement on y prétendait régénérer la langue et la littérature, mais on voulait exercer une sorte de suzeraineté sur la

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ET AETS.

mode. Les dames, qui se trouvaient là, ajoutaient un travail manuel à la conversation, et composaient des habits sur des petits mannequins destinés à servir de types à la parure des femmes du beau monde. On faisait encore des lectures, on discutait encore sur les mérites et les qualités des ouvrages nouveaux : à coté des ruelles, on avait les bureaux d'esprit.

Le duc de Brancas et le duc de la Rochefoucauld ne se lassaient pas de recevoir chez eux les dernières précieuses. « On se moquoit, à la cour, dit Mme de Caylus, de ces sociétés de gens oisifs, uniquement occupés à développer un sentiment et à juger d'un ouvrage d'esprit. Mme de Montespan, elle-même, malgré le plaisir qu'elle avoit trouvé autrefois dans ces conversations, les tourna après en ridicule, pour divertir le roi. » Telle fut certainement l'origine et l'objet de la comédie de Molière, les Femmes savantes, et pourtant Molière avait eu le courage de lire sa comédie, encore inédite, chez le duc de la Rochefoucauld, en présence de la marquise de Sévigné et des plus illustres précieuses de la cour.

Les précieuses vieillissaient, mais restaient précieuses jusqu'à leur dernier soupir : Mmo Cornuel, Mme de la Fayette, la marquise de Sablé, la marquise de Ooulanges, ouvraient toujours leurs chambres et leurs cabinets aux fidèles qu'elles recevaient depuis quinze ou vingt ans. Le salon de Mme Cornuel, une franche bourgeoise, fameuse par ses bons mots, ne se ferma qu'en 1694, lorsqu'elle mourut, âgée de quatrevingt-cinq ans. La comtesse de Maure était morte auparavant, en 16G3, et mademoiselle de Montpensier lui avait consacré une oraison funèbre, pour faire son éloge : « Elle avoit de l'esprit infiniment, un esprit capable, instruit, extraordinaire en toute chose. » Sa meilleure amie, Mme de Sablé, eut le regret de lui survivre jusqu'en 1678, mais elle avait restreint de plus en plus le cercle de ses connaissances et ne voyait plus que la duchesse de Longueville, avant de se retirer au couvent de Port-Royal de Paris. Mme de la Fayette , qui pendant vingt-cinq ans avait été l'amie du duc de la Rochefoucauld et qui ne recevait chez elle l'élite de la société polie et littéraire que pour plaire à ce grand maître des beaux esprits, se renferma dans la re-

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traite, quand elle l'eut perdu en 1080, et vécut encore treize ans, avec son image et son souvenir.

Mme de Coulantes avait survécu aussi au cardinal de Retz, qu'elle entourait de respects et de soins ; mais elle était trop jeune pour direadieu au monde, et elle eut un salon fréquenté par les gens de cour et les gens d'esprit, jusqu'à l'âge de quatre-vingt-deux ans (1723), alors que l'on ne parlait plus des précieuses depuis un demi-siècle.

Fig. 74. — Costumes il'uMjés mniulnius ; il'après de Unr et Boimnrt.

Il y avait eu, à Paris, de 1005 à 1080, un second hôtel Rambouillet, qui ne fut jamais confondu avec le premier, quoiqu'il ait jeté quelque éclat dans le monde des gens de finance et dans la haute bourgeoisie. Antoine Rambouillet de la Sablière, poète et financier, qui n'avait de commun avec le marquis de Rambouillet qu'une grande fortune et un nom <\ peu près semblable, lit bâtir, dans le faubourg Saint-Antoine, une magnifique maison, où sa femme réunissait la meilleure compagnie : elle était belle, spirituelle, bien élevée; elle

XVII' SIÈCLE

avait la passion des hommes du grand monde et des littérateurs en renom : jeune, elle aima le duc de Lauzun ; vieille, elle s'attacha au vieux la Fontaine; délaissée par laFare, elle se retira aux Incurables. Son hôtel, qu'on nommait la Folie Rambouillet , fut le dernier asile des précieuses et des femmes savantes, à l'époque où MUe de Scudéry, presque octogénaire, ne rassemblait plus autour d'elle qu'un petit nombre d'amis de son âge, prêts à disparaître avec elle.

C'était la fin du règne des précieuses. En* 1692, les femmes qui avaient persévéré dans le culte des sciences et des lettres ne trouvaient plus une ruelle, plus un réduit, plus un cercle, où elles pussent prendre la parole et discuter sur de graves sujets ; elles n'avaient pas d'autre compensation à attendre, pour satisfaire leurs goûts sérieux, que d'assister aux conférences que de vrais savants tenaient chez eux, à certains jours de la semaine, soit chez l'abbé Ménage, au cloître Notre-Dame, « où l'un confère sur toutes sortes de sujets, » dit le Livre commode, soit chez M. de Villevaut, maître des requêtes, rue Hautefeuille, où l'on traitait « tous les sujets qui se présentent ; » chez l'abbé de la Roque, rue de Guénégaud, où l'entretien roulait sur diverses matières scientifiques, et enfin chez le chevalier de Chassebras du Bréau, où les beaux esprits se donnaient carrière sur l'histoire et sur les sciences les plus abstraites.

Fig. 75. — Nielle.

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