‹ XVIIme [i.e. dix-septième] siècleChapitre 22 sur 70 · ET LES PROSATEURS · texte numérisé non relu

ET LES PROSATEURS

Ecrivains politiques et satiriques. — Agrippa d'Aubigné. — Henri IV écrivain. — Amyot et Montaigne. — Mémoires d'Etat. — Mémoires de femmes. — Romans de bergerie. — Romans d'aventures. — Lettres : Balzac, Voiture, M""' de Sévigné. — Traductions. — Scarron et le Iloman comique. — Pascal, Bossuet, Malcbranche , Fénelon, la Bruyère. — Mé/.eray, le cardinal de Retz et le duo de Saint-Simon.

L y eut sans doute de bons écrivains, avant le règne de Henri IV, puisqu' Amyot avait publié son admirable traduction des œuvres morales de Plutarque en 1572, et Michel de Montaigne, ses Essays en 1580; mais néanmoins il faut reconnaître que, même pendant la Ligue, la langue française fit des progrès sensibles, peut-être ^P^^^^W^F^^cïm par suite de cette guerre de plume, que la polémique des idées et des opinions faisait naître dans toutes les régions de la politique.

Ainsi le Libre Discours sur V état présent de la France, par Hurault du Fay, qui en fit paraître le premier livre en 1588 et le second en 1591, est-il écrit avec une clarté, une éloquence, une noblesse de style, qu'on trouvait en germe dans les ouvrages de son grand-père, le chancelier de l'Hospital, mais qui semblent appartenir à une époque littéraire

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bien plus moderne. Les prosateurs commencent à se débarrasser de l'enflure, du mauvais goût, de la lourdeur et de la barbarie grammaticale, qui envahissaient tous les genres de littérature. On peut cependant assurer que ce n'était pas aux leçons des grammairiens que la langue était redevable de ce changement d'allure et de cette nouvelle vitalité littéraire.

Le Discours de Masparrault sur V Art général de bien parler (1595) , et la Grammaire générale de Maupas (1607), n'avaient eu aucune influence directe sur cette amélioration de la langue et du style ; mais l'admirable Trésor de la langue franqoise, par Aymar Ranconnet et Jean Nicot (1606), prouva du moins que les derniers progrès du langage et de l'art d'écrire dataient de ces temps troublés où tout était matière à controverse écrite et à débat oratoire. C'est le bon sens, c'est l'esprit, qui donnent l'élan à une reprise des travaux de la littérature ; ce sont des lettrés ingénieux, qui conspirent ensemble pour attaquer, pour vaincre la Ligue agonisante, avec les armes de la satire et du ridicule. Deux chanoines, Pierre le Roy et Jacques Gillot; deux humanistes , Florent Chrestien et Nicolas Rapin ; deux poètes, Gilles Durant et Passerat ; un jurisconsulte, Pierre Pithou, composent ensemble la Satyre Ménippée de la vertu du Gatholiron d'Espagne, et font imprimer, à Paris même, sous les yeux des ligueurs, cette critique sanglante des faits et gestes de la Ligue.

Cette espèce de comédie aristophanesquc donna le coup de grâce aux Singeries de la Ligue et fut la principale cause du triomphe définitif de la royauté. La Satyre Ménippée est, sans contredit, un des monuments les plus remarquables de l'esprit français, à la fin du seizième siècle.

Au reste, cet esprit, à toutes les époques, excellait à se montrer sous la forme de la satire. Agrippa d'Aubigné, qui, par ses Tragiques (161G) , avait déjà prouvé ce qu'il était capable de faire dans la satire en vers, voulut s'essayer aussi dans la satire en prose : il fit la Confession de Sancy, en mêlant la satire politique à la satire des mœurs, et plus tard, les Aventures du baron de Fœneste (1630), qui ne critiquaient plus que les mœurs de la cour avec autant de gaieté que de malice. On peut dire

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que le génie satirique l'inspirait encore dans la rédaction de son Histoire universelle, où son talent d'écrivain éclate à chaque page et qui fut brûlée par la main du bourreau en 1620, lorsqu'il achevait d'en publier le troisième volume in-folio. Les discours d'apparat, que l'auteur a semés dans ce grand corps d'histoire, se recommandent pourtant par leur noblesse, leur élévation et leur éloquence.

Les historiens, d'ailleurs, en ce temps-là, visaient à l'éloquence, dès qu'ils faisaient parler les personnages de l'histoire ; mais cette éloquence variait naturellement selon la personnalité littéraire de l'écrivain : d'Aubigné avait une langue sobre, colorée cependant, chaleureuse et vibrante; son contemporain, Pierre Matthieu (1563-1021,, qui écrivit aussi l'histoire de son temps, outre une éloquente Histoire de Louis XI, était verbeux, prolixe, abondant, emphatique, surchargé d'images et de rhétorique. Les écrivains sévères et corrects ne manquent pourtant pas, sous Henri IV, dans le genre philosophique et moral ; le plus simple et le plus énergique, François de la Noue, était un homme de guerre, un brave capitaine calviniste, qui écrivit ses Discours politiques et militaires, durant sa captivité au château de Limbourg dans les Pays-Bas. D'autres, le cardinal d'Ossat, dans sa correspondance diplomatique, le cardinal du Perron, dans ses Ambassades, le garde des sceaux Guillaume du Vair, dans ses œuvres philosophiques, manièrent la langue avec beaucoup d'habileté et d'adresse. Quant à Pierre Charron (1541-1003), dans son Livre de la Sagesse, il imita Montaigne, sans chaleur, sans grâce et sans charme, comme un dialecticien inflexible. Le meilleur écrivain de ce temps-là fut peut-être Henri IV, qui dans ses lettres emploie en maître tous les styles , toutes les formes de la langue la plus saisissante et la plus persuasive. Il se met toujours au diapason vrai de l'objet qui l'occupe et, pour ainsi dire, à la portée des personnes auxquelles il écrit; il sait prendre tous les tons et il possède, à tous les degrés, tous les genres d'éloquence.

Les mémoires d'État sont nombreux, sous ce règne : les hommes qui s'étaient trouvés mêlés aux affaires publiques écrivirent, avec plus ou moins de détails, le récit des événements auxquels ils avaient pris part : le duc de Villeroy, le duc d'Angoulême, le duc de Ne-

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vers, et bien d'autres, se rirent les historiens de leur vie et de leur temps ; mais, si leurs ouvrages ont le plus grand intérêt pour l'histoire, ils n'ont la plupart qu'une bien médiocre valeur au point de vue littéraire ; ils sont écrits sans art, sans méthode et sans goût. Les (Economies royales de Sully (1638), qui ont tant de valeur sous le rapport historique et politique, sont comme un labyrinthe confus et ténébreux, où le lecteur s'arrête à chaque instant et se trouve perdu dans des digressions incohérentes, en cherchant vainement un fil qui le conduise et le mène au but. Mais, parmi cet amas de Mémoires particuliers, il faut distinguer ceux de Brantôme, mort oublié, en 1614, dans ses terres où il s'était retiré pour recueillir ses souvenirs pleins d'originalité, d'esprit et de belle humeur, mais ce précieux tableau de la cour des Valois ne fut mis en lumière que quarante ans après la mort de l'auteur. Il faut citer aussi les Mémoires-Journaux de Pierre de l'Estoile, qui, dans ses notes écrites au jour le jour avec une malicieuse bonhomie, est encore le plus fidèle historien des règnes de Henri III et de Henri IV.

Quant aux charmants Mémoires de la reine Marguerite de Valois, qui les a dédiés à Brantôme, ils auraient eu une influence marquée sur la langue et la littérature du seizième siècle, s'ils eussent vu le jour à l'époque où ils furent écrits ; ils sont encore aujourd'hui une des plus intéressantes expressions du génie féminin. Les femmes des classes aristocratiques avaient prouvé, dès ce temps-là, qu'elles pouvaient exceller dans le genre épistolaire, et Marguerite de Valois, dont les lettres n'ont été rassemblées que de nos jours, écrivait, dans sa correspondance familière, avec autant d'esprit que de naturel, avec autant de noblesse que de sensibilité.

Les femmes instruites et spirituelles avaient repris tout leur empire, à la cour et dans la société distinguée, depuis que les furies de la Ligue, inspirées par la duchesse de Montpensier, étaient rentrées dans l'ombre et le mépris. Henri IV, qui appréciait les charmes de la compagnie des dames, faisait renaître la galanterie, c'est-à-dire l'urbanité, la politesse et les plaisirs de l'esprit. On ne lisait plus les vieux romans de chevalerie, et par conséquent on avait cessé d'en composer, mais le roman était toujours la manière la plus agréable de peindre des sen-

Marguerite de Valois appelle une ruelle lien assortie. Les romanciers

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reparurent alors, et leur nombre alla se multipliant avec celui de leurs ouvrages.

Un chanoine de Tours, Béroalde de Verville (1558-1612), fut le plus fécond et le plus capricieux de tous ces romanciers ; de 1593 à 1610, il publia des romans héroïques, amoureux « et d'autres ouvrages, où, comme le dit Sorel dans sa Bibliothèque franqoise, il introduisait des seigneurs et des dames qui couroient diverses fortunes, mais leurs entretiens n'étoient pas fort subtils, et ce qu'on doit estimer là dedans, ce sont les sentiments d'honneur et de vertu, qui sont les plus beaux du monde. » Tels sont les Aventures de Floride, les Amours d' JEsionne, la Pucelle d'Orléans, le Voyage des princes fortunez, etc. Mais son chefd'œuvre, bien différent de ces récits d'aventures et d'amour, c'est le Moyen de parvenir, dans lequel, dit la Monnoye, ce l'auteur suppose une espèce de festin général, où, sans conséquence pour les rangs, il introduit des gens de toute condition et de tout siècle, savants la plupart, qui, n'étant là que pour se divertir, causent de tout en liberté. )> Ce répertoire de la gaieté gauloise forme, selon l'expression de Lenglet du Fresnoy, « un tout singulier, mais assez divertissant pour ceux qui peuvent soutenir une foule de contes un peu vivement poussés. »

Les derniers soupirs du roman de chevalerie furent le Roman du chevalier de la Thrace (1605), le Théâtre d'histoire, ou les Grandes prouesses du chevalier Polimantes (1610), etc. Les dames préféraient des aventures d'amour, malgré leur fadeur, telles que les Amours de la belle du Luc, par le sieur de Gontier (1598), l'Histoire des amours tragiques de ce temps, par Isaac Laffemas (1607), les Amours divers, par deNervèze (1611), etc. On arriva tout naturellement aux romans de bergerie, inspirés par YAminta du Tasse et le Pastor fido de Guarini. Il y a toujours, d'ailleurs, des rapports intimes entre les romans et les pièces de théâtre de la même époque. La pastorale et les comédies bocagères étaient déjà en faveur, lorsque parut le premier volume de l'Astrée d'Honoré d'Urfé, dans le cours de 1608, puisque le roi, souffrant d'une attaque de goutte au mois de janvier 1609, se faisait lire ce roman et y prenait plaisir. Aussi le second volume, publié en 1610, fut-il dédié à Henri IV. Le troisième et le quatrième ne parurent qu'en 1619 et 1624.

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Borstel de Gaubertin publia la cinquième et la sixième partie, d'après les manuscrits de l'auteur, mort en 1625.

La, Bibliothèque française de Sorel présente VAstrée <r comme un ouvrage exquis, dont plusieurs aventures sont dans le genre vray-semblable, et les discours en sont naturels et agréables. » La réputation de ce roman fut si grande, que, cent ans plus tard, Boileau, dans le

Fig. 77. — Le duel espagnol (estampe satirique),

< > i . I ■ 1 1 1 . fanfaron que tu soîb , Cola t'aprend que la vaillance

( api tan ail ht et bravacho, Kst naturelle à a 04 soldats,

Co jeune cavalier français Bt que l'espagnole arrogance

Te faict enfin passer pour laehe. Pur eux est tousiours mise À bas.

Discours sur le Diakxjue des Héros de romans, y trouvait encore « une narration également vive et fleurie, des fictions très ingénieuses et des caractères aussi finement imaginés qu'agréablement variés et bien suivis. » Ce roman célèbre avait été précédé des Bergeries de Juliette (5 vol. in-8°, 1585-98), par Ollenix du Montsacré (Nicolas de Montreux), qu'on peut considérer comme le premier qui ait introduit en France le genre pastoral et amoureux, alors en faveur dans les cours d'Espagne et d'Angleterre, où Ton se passionnait pour YAr-

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cadie de Philippe Sidn'ey, et pour la Diane, de Montemayor, qui (de 1578 à 1624) eut les honneurs de cinq traductions françaises.

Tandis que les romans d'amour et d'aventures faisaient les délices des plus vertueuses dames et demoiselles, les hommes du plus grand monde se plaisaient aux licences de la poésie gaillarde, et demandaient non seulement des romans comiques, grossiers et impertinents, mais encore des contes grivois et des discours facétieux, analogues à ceux que les comédiens de l'Hôtel de Bourgogne faisaient débiter sur leur théâtre, pendant les entr' actes de la pièce représentée. Bruscambille était un de ces comédiens, et le recueil de ses Plaisantes imaginations , dans lesquelles l'indécence passait toutes les bornes, divertissait les amateurs du gros sel, qui n'avait rien d'attique, mais qui suffisait pour faire rire les auditeurs les plus graves. D'autres bateleurs subalternes, Tabarin, Herpinot, Maroquin, qui vendaient des drogues sur leurs tréteaux, composaient aussi des harangues bouffonnes et saugrenues, qui trouvaient des libraires, pour en faire des éditions populaires, et un public de bas étage, pour acheter ces drôleries facétieuses. C'était là le plus relevé de la littérature des rues, que les portepaniers distribuaient, pour quelques sous, aux passants. Plusieurs de ces facéties plaisantes et ingénieuses sortaient de meilleures mains et arrivaient dans celles des jeunes seigneurs de là cour, qui aimaient la gaillardise ; on peut citer le Recueil général des caquets de l'Accouchée (1G23), les Jeux de V inconnu (1630), par le comte de Vaux, le Recueil des pièces en prose les plus agréables de ce temps (1644), dont le premier volume contient la Loterie ou Blanque nouvelle, la Loterie d'amour, V Origine et le -progrès des rubans, etc.

On faisait grand cas de ces petites pièces de galanterie, qui paraissaient sous les formes diverses de Voyages, de Portraits, d'Allégories, d' Œuvres galantes. Il y avait, au reste, des modes pour les livres, comme pour les habits des hommes et des femmes, et ces modes-là ne duraient jamais longtemps. Celle des romans dura plus que les autres, car elle dura pendant tout le dix-septième siècle, en se transformant sans cesse, selon le goût du jour : elle fut dans toute sa force et dans tout son éclat sous le règne de Louis XIII, où on écrivit un si grand nombre

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de romans, de genres variés, que les dames qui en faisaient leur lecture habituelle eussent été dans l'impossibilité de les lire tous. « Rien, disait le savant Huet, éveque d'Avranches, dans son traité de lOrigine des

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