ARTS
La suite, n'a pas été achevée et ne parvint pas à réveiller l'attention des lecteurs de Polexandre. Le Roy de Gomberville avait dès lors un redoutable concurrent dans la Calprenède, qui s'était donné la tâche de faire des romans plus longs encore que Polexandre et Cythérée.
Gautier de Costes, sieur de la Calprenède (1G10-1GG3), gentilhomme gascon, avait débuté à la cour comme cadet au régiment des gardes; il racontait de si belles histoires aux femmes de la reine Anne d'Autriche, que celle-ci voulut le voir et l'entendre conter; elle en fut tellement satisfaite, qu'elle lui assigna une pension pour récompenser son talent de conteur. Il se mit tout naturellement à écrire ce qu'il contait si bien et il publia d'abord son roman de Cassandre^ en 10 volumes in-8° (1642-50). La prolixité de cet ouvrage, en assez mauvais style, ne lui enleva pas une de ses lectrices. Mm6 de Sévigné, qui le lisait bien longtemps après le moment de sa publication et de sa vogue, ne lui pardonnait pas ses défauts : « Le style de la Calprenède, dit-elle dans ses lettres, est maudit en mille endroits; de grandes périodes de romans, de méchants mots. » Elle fut plus indulgente pour la CHopâtre, qui ne formait pas moins de douze tomes en 24 volumes in-8° (1647-48), et dont le succès eut encore plus d'éclat que celui de Cassandre : « Cléopâtre va son train, écrivait-elle à sa fille, pendant qu'elle lisait ce roman interminable, mais sans empressement et aux heures perdues : c'est ordinairement sur cette lecture que je m'endors. Le caractère m'en plaît beaucoup plus que le style. Pour les sentiments, j'avoue qu'ils me plaisent et qu'ils sont d'une perfection qui remplit mon idée sur la belle âme. »
La Calprenède, qui mourut des suites d'un accident en 16G3, n'eut pas le temps de finir son Faramond, dont il n'avait encore publié que sept volumes et qui fut poussé à douze par son continuateur Pierre d'Ortigue de Vaumorière. Madeleine de Scudéry (1607- 1701) s'était d'abord essayée dans le roman, sous le nom de son frère Georges de Scudéry, en 1G41, l'année même où la Calprenède faisait réimprimer son Polexandre entièrement remanié, et en renouvelait le succès avec une nouvelle forme historique.
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Il paraît que Georges de Scudéry avait fourni le plan et créé les situations d'Ibrahim, ou l'Illustre Bassa (1641 , 4 volumes in-8°), mais que sa sœur Madeleine s'était chargée du soin de remplir ce canevas, en composant les portraits, les lettres, les analyses de senti-
l'ig. 81. — Frontispice A'JbraMm, ou l'illustre Berna, tragi-comédie par If. Scudéry; yxavé par Jean Matheus. Taris, Toussaint Qainet, 1645.
ments, les conversations subtiles et sentimentales qui l'ont le caractère distinctif de ce roman et de ceux qui le suivirent plus tard.
Ce fut seulement en 1649 que MUa de Scudéry, surnommée Sapko par les beaux esprits qui formaient la société de son salon du Marais, se mit à écrire des romans, sans avoir recours à la collaboration de
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son frère. Son premier et son meilleur roman (Artamhie ou le Grand Cyrus, 1649-53), en dix gros volumes in-8°, offre une assemblée curieuse des principaux habitués de l'hôtel Rambouillet. Artamène n'est autre que le grand Coudé qui jette ses derniers rayons sur cette intéressante galerie de portraits historiques. « C'est, dit Sorel, un livre remply d'aventures héroïques, où les effets de l'amour sont agréablement mêlez à ceux de la valeur, avec tant d'exemples conformes à la galanterie de nostre siècle et de si charmantes conversations, qu'il n'y a guère de lecteurs qui n'en soient touchez. »
Le roman de délie, histoire romaine (1656), qui vint ensuite avec ses 10 volumes in-8°, représentait l'histoire de la Fronde, sous des noms romains. On trouvait dans ce roman la fameuse carte du Pays du Tendre, et plusieurs discours sur ce sujet, « qui font connoître, dit Sorel, comment on peut aimer d'une honneste amitié, sans se laisser emporter aux frénésies de l'amour. » Cette carte de Tendre, en pleine histoire romaine, ne contribua pas peu à jeter sur les romans de M"e de Scudéry un ridicule que les pages les plus délicates ne pouvaient effacer. « Comme j'étois fort jeune, dit Boileau (Discours sur le Dialogue des Héros de romans), dans le temps que tous ces romans, tant ceux de Mua de Scudéry que ceux la Calprenède et de tous les autres, faisoient le plus d'éclat, je les lus, ainsi que les lisoit tout le monde , avec beaucoup d'admiration , et je les regardai comme des chefs-d'œuvre de notre langue ; mais enfin, mes années étant accrues et la raison m'ayant ouvert les yeux, je reconnus la puérilité de ces ouvrages. »
Mlle de Scudéry, qui conserva une brillante réputation jusqu'à sa mort, avait pu cependant pressentir la décadence prochaine de ses longs romans, lorsqu'elle publia, en 1660, celui à'Almahide, oit l'Esclave reine, qui n'eut qu'une seule édition en 8 volumes. Les longs romans à grands sentiments et à conversations raffinées avaient fait leur temps, puisqu'ils commençaient à ennuyer leurs lecteurs; mais on ne renonça pas, pour cela, aux romans d'aventures et d'amour, qui ne furent plus que de petites histoires détachées qu'on appela Nouvelles ou historiettes. Le roman se trouva donc réduit tout à coup aux
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proportions d'un seul volume in-12. Entre toutes ces nouvelles, de divers genres, qu'on vit paraître depuis 1600 jusqu'à la fin du siècle, et dont la plupart étaient anonymes, on peut signaler, comme les plus ingénieuses et les mieux écrites, celles dont Edme Boursault était l'auteur : le Prince de Condé (1G75), roman historique, le Marquis de Cliavigny, Artémise et Polianthe, les Apparences trompeuses, etc. Plusieurs auteurs de grands romans , comme Vaumorière et M1Ie de Scudéry, voulurent savoir s'ils réussiraient aussi bien dans la nouvelle galante et la nouvelle historique, qui étaient seules à la mode.
MUc de Scudéry mit au jour la nouvelle de Célinte, sans se nommer : « C'est, dit Sorel , une nouvelle sérieuse, qui est fort belle et qu'on croit venir de la plume d'une des plus excellentes filles qui ayent jamais écrit. » Vaumorière, qui avait échoué avec le Grand Scipion (1656), en quatre volumes, prit sa revanche avec Diane de France (1674), en un seul volume. Mais les plus grands succès furent pour Segrais et la comtesse de la Fayette. Celle-ci avait composé, de concert avec ses amis Segrais et le duc de la Rochefoucauld, qui ne se nommèrent pas, deux historiettes, souvent réimprimées tant en France qu'en Hollande : la Princesse de Montpensier et la Princesse de Clèves, ces deux charmantes études du cœur féminin. M'"'' de la Fayette (10,'U- 93), cette femme supérieure et dont l'esprit était au niveau de la raison, laissa paraître la Princesse de ( 'lèves (1G78) sans nom d'auteur, et Zàide (1670) sous celui de Segrais; mais toutes les personnes qui la connaissaient l'avaient reconnue dans ces deux ouvrages , imaginés peut-être par ses deux amis, niais écrits avec son cœur.
Il ne faut pas confondre ces nouvelles, dans lesquelles la vérité morale tient plus de place que la vérité historique, avec des nouvelles scandaleuses qui passaient pour des révélations secrètes du temps présent et dont les médisances ou les calomnies étaient accompagnées de clefs plus ou moins mensongères, qu'on ajoutait au livre pour y faire pénétrer la curiosité indiscrète du lecteur.
Le comte de Bussy-Rabutin avait donné imprudemment le modèle de ces livres satiriques qui circulaient en cachette à la cour, en écrivant d'une plume élégante et caustique son Histoire amoureuse
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des Gaules (1606), qui eut tant d'éditions subreptices en province et à l'étranger : il n'avoua jamais, du moins pour le public, ce spiri tuel pamphlet, qui n'avait pas épargné le roi lui-même et les plus grandes dames de son entourage ; mais l'auteur apprit à ses dépens que la prison de la Bastille était faite pour les courtisans qui ne savaient pas garder les secrets de la cour. Bussy-Rabutin (1618-93) eut donc à se repentir de sa malicieuse témérité ; plus tard, en écrivant de charmants Mémoires (1686) sur sa vie galante et militaire et des lettres dignes d'être comparées à celles de sa cousine Mmc de Sévigné, il prouva qu'il n'était pas un satirique incorrigible. Il eut pourtant des imitateurs, qui avaient pris la précaution de se mettre loin de la Bastille, en Hollande ou en Allemagne, afin d'abriter leurs calomnies ou leurs médisances sur les galanteries de la cour Louis XIV.
Gatien de Courtilz de Sandras (1644-1712), plusieurs fois embastillé avant sa retraite définitive dans les Pays-Bas, fut un des plus ingénieux et plus féconds auteurs de cette littérature de scandale et de mensonge : ses nombreux ouvrages historiques se répandaient, par toute l'Europe, comme des échos de ce qui se passait de plus secret à Versailles, à Marly et à Saint-Germain. Courtilz de Sandras renchérit sur Bussy-Rabutin, en composant, d'après les notes qu'on lui envoyait de la cour, les Amours des Dames illustres de France (1680), où Louis XIV est désigné sous le nom de grand Alcandre, et l'on distingue, entre ses compilations compromettantes, les piquants et intéressants Mémoires du comte de Rochefort (1687) et ceux de M. d'Artagnan, capitaine des mousquetaires du roi (1700).
C'étaient là des livres prohibés, que la librairie clandestine procurait à quiconque voulait les payer, en France, où l'on n'imprimait que des ouvrages approuvés par les censeurs et munis de privilèges du roi. Les censeurs n'étaient sévères que pour les romans qui visaient les personnes et les mœurs de la cour; ils ne faisaient donc pas obstacle à la publication des romans comiques, que la bourgeoisie accueillait avec plus de faveur que les romans héroïques et historiques. L'imitation des romans picaresques de l'Espagne, tels que Don Quichotte, Lazarille de Tormes, Gusman â! Alfarache, la Fouyne
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de Séville, etc., avait créé toute une famille de romans français, qui n'eurent pas moins de vogue que ces traductions des romans espa-
Fig. 82.— Portrait de Mme de Sévigné; réduction de la belle gravure exécutée en 1874 par E. Rousseaux pour la Société française de gravure, d'après un pastel peint par Nanteuil en 1666 et appartenant au comte Léonel de Lamliespin. N. li. Nous devons à In bienveillance do la Société francAl.0 de gravure l'autorisation de publier cette reproduction.
gnols. Tristan l'Hermite n'avait eu qu'à raconter l'histoire de sa jeunesse, pour composer son histoire comique du Page disgracié (1643), qui malheureusement n'a pas de conclusion, mais qui survivra
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pourtant aux œuvres dramatiques de son auteur. Le Roman comique de Scarron, dont la première partie parut en 1651 et la seconde en 1657, n'a été terminé que par un faible continuateur, le sieur de Prescliac, un des plus infatigables romanciers de son temps ; il eut plus de retentissement et plus de lecteurs, surtout en province, que tous les romans les plus admirés et les plus estimés. Scarron, d'après ses propres souvenirs de jeunesse, avait décrit la vie des comédiens de campagne et dépeint les gens de province, « avec des naïvetés incomparables, » en racontant leurs plaisantes aventures : « Cela, ajoute Sorel qui voyait dans Scarron un des plus agréables écrivains du dix-septième siècle, cela est d'un style particulier à l'autlieur, qui est de faire raillerie de tout, mesmes dans les narrations où il parle lui-même, ce qui est proprement le style burlesque plutôt que le comique. »
Ce joyeux roman, que Scarron n'eut pas le bonheur de mener jusqu'au dénouement, obtint bien plus de succès que ses Nouvelles tragicomiques, imitées de l'espagnol, et fut réimprimé vingt ou trente fois. Le Roman bourgeois (1666), deFuretières, qui l'avait dédié au bourreau pour se railler des dédicaces, ne fut pas d'abord apprécié à sa valeur, puisqu'il n'eut qu'une seule édition dans sa nouveauté. La bourgeoisie lui gardait rancune de s'être moqué d'elle dans cette histoire comique et satirique : elle fit meilleur accueil aux Nouvelles comiques d'Antoine Oudin, sieur de Préfontaine (mort en 1653), qui excellait dans le genre bouffon et dont les facéties grivoises devinrent populaires, car la contrefaçon reproduisait sans cesse ses nouvelles comiques, l'Assemblée des Jiloux, le Maistre d'hôtel aux Halles, le Cavalier grotesque, l'Apothicaire empoisonné, etc. Le goût de la lecture s'introduisait par degré dans la classe bourgeoise et marchande, qui voulait des romans à sa portée, avec des faits divertissants plutôt que de belles phrases. Le merveilleux devait plaire aussi à des esprits vulgaires et ignorants. On s'explique donc le succès populaire de l'Histoire comique des Estais et empires de la lune et du soleil (1650), par Cyrano de Bergerac (1620-55), qui, en composant ce beau livre de philosophie élevée et de satire morale, était loin de soupçonner qu'il n'aurait pas de lecteurs plus sympathiques que les bonnes gens de la petite bourgeoisie.