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blièrent pas de vers , malgré le goût à peu près général de la société polie pour les œuvres de poésie , qui se multipliaient encore, dans tous les genres et sous toutes les formes, à la fin du règne de Henri III.
L'école de Ronsard était alors dans tout son éclat, et l'on ne se lassait pas de lire et d'apprendre par cœur une foule d'odes et de sonnets, surchargés de noms et de réminiscences mythologiques, de néologismes grecs et latins, d'expressions métaphoriques et d'images ampoulées, que leurs auteurs avaient adressés à des maîtresses imaginaires, pour avoir le prétexte de raconter et dépeindre les peines et les plaisirs d'un amour heureux ou malheureux. La période aiguë de la Ligue interrompit presque complètement le concert des muses amoureuses, et il fallut attendre, pour revenir aux charmes de la poésie, que le roi Henri IV fût rentré en possession de sa capitale, qui n'était pas seulement la capitale du royaume, mais que les poètes regardaient comme le siège du Parnasse français. Dès que le roi est maître de Paris (22 mars 1594), une espèce de renaissance poétique se manifeste par toute la France, et les imprimeurs parisiens donnent le signal de cette renaissance, en faisant sortir de leurs presses plusieurs volumes de vers, datés de 1594. Un de ces opuscules était un poème de circonstance, Yl.rion espagnol, autrement le berceau de la. Ligue, imprimé sous le pseudonyme de François Ceptiale ; un autre recueil renfermait toutes les œuvres poétiques de Gilles Durant, sieur de la Bergerie, y compris ses premier en et ses dernières amours.
Au moment même, un poète provincial, Alexandre de Pont-Aymery, sieur de Focheran, célébrait la victoire du roi et faisait imprimer à. Lyon son poème intitulé : Le Boy triomphant, où sont contenues les merveilles du très illustre et invincible Henry IV, roy de France et de Navarre. De toutes parts, les poètes recommencent à rimer, et l'on voit paraître successivement, jusqu'à la fin du siècle, dans les principales villes de province, un grand nombre de recueils de poésies, où l'on retrouve une imitation plus ou moins élégante des chefs-d'œuvre de la pléiade. Ces recueils, pour en citer quelques-uns, sont ceux de J. B. Ghassignet, à Besançon ; de P. Arquesson, à Saintes ; de Timothée Chilliac, à Lyon; de Jean Rosier, à Douai; de Charles de Navières,
LA POÉSIE ET LES POÈTES
à Sedan; de Jean Grisel, à Rouen; de Louvan Geliot, à Dijon; de Jacques de Meirier, à Aix ; de Béroalde de Verville, à Tours. Ainsi les plus féconds prosateurs, comme Béroalde de Verville, se montraient jaloux de composer des poésies et de les faire imprimer. Il y eut bientôt, sous le règne de Henri IV qui goûtait la poésie et qui se mêlait aussi de faire des vers, il y eut beaucoup plus de poètes que n'en avait produit l'influence de la pléiade.
Plusieurs de ces poètes appartenaient à l'époque des Valois. C'était Guillaume Salluste du Bartas, qui s'était fait une si grande renommée, sous Henri III, avec son poème descriptif de la Semaine, ou Création du monde; c'était Philippe Desportes, qui avait été le poète favori de Charles IX et de Henri III et qui devait à la libéralité de ces deux rois plus de dix mille écus de son revenu, fondé sur la collation de riches bénéfices; c'était Jean Passerat, poète latin et français, qui écrivait aussi bien en vers qu'en prose; c'était surtout Théodore- Agrippa d'Aubigné, le plus grand poète de son temps, qui n'avait pas encore fait imprimer ses Tragiques, mais qui en laissait circuler des copies que ses admirateurs se passaient de main en main. Guillaume Salluste du Bartas (1544-90) était mort des blessures qu'il avait reçues à la bataille d'Ivry, mais son éditeur et annotateur Simon Goulard avait réimprimé plus d'une fois les poèmes et les poésies diverses de cet illustre écrivain, au su jet duquel Ronsard avait dit, après la publication du poème de la Semaine : « M. du Bartas a plus fait en une Semaine, que je n'ai fait en toute ma vie. » Ce poème, qui n'eut pas moins de trente éditions dans l'espace de six années, offrait, il est vrai, malgré le mauvais goût et l'enflure de certains passages, des beautés supérieures à tout ce que la poésie avait fait de mieux depuis les sonnets de du Bellay et les odelettes de Ronsard : « Sur tous les poètes français, a l'exception de Ronsard, dit du Verdier dans sa Bibliothèque franchise, du Bartas emporte la palme, parce que, sans Ronsard, qui le premier amonlré le chemin, auparavant nullement frayé en France, de poétiser à la mode des anciens Grecs et Romains, nous n'aurions pas un du Bartas. »
Ce poète, en effet, dans le genre didactique comme dans le descriptif, avait uni à la noblesse du style la clarté de la phrase et de
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l'expression, l'harmonie du rythme et la construction savante de la période poétique. Philippe Desportes (1546-1606), moins poète que Ronsard, mais écrivain plus correct et plus pur, avait imité de préférence les poètes latins et italiens; il égala souvent Malherbe, mais son meilleur ouvrage fut son élève Mathurin Régnier. Jean Passerat (153-4-1602), un des auteurs, et le plus habile, de la Satyre Ménippée, avait négligé de rassembler ses poésies, la plupart pleines d'esprit et de grâce, mais elles furent recueillies et publiées, après sa mort, par un de ses parents, qui, en les dédiant au duc de Sully, se plut à déclarer que, sans la libéralité de ce ministre d'Etat, « les labeurs de maistre Jean Passerat n'auroient pas été tirés de la poudre et des vers, qui les eussent mangés. ))
Théodore-Agrippa d'Aubigné (1550-1630), le Juvénal de son siècle, avait achevé ses Tragiques avant 1589, puisqu'il déclare, dans l'Epître au lecteur placée en tête de ce terrible poème satirique, qu'Henri IV (( estant lors roy de Navarre )) avait lu plusieurs fois tous les Tragiques, qui ne parurent pourtant qu'en 1616, sans nom d'auteur et comme donnez au public par le larcin de Prométliée. Ce poème, comprenant sept livres ou chants, présente le tableau le plus effrayant des misères qui ont affligé le royaume pendant les guerres de religion. « Vous trouverez, en ce livre, dit l'auteur lui-même, un style souvent trop concis, moins poly que les œuvres du siècle, » mais on y trouve aussi tout ce qui caractérise la grande poésie, sous une forme énergique, brutale et hardie. <( D'Aubigné me semble être l'un de nos poètes les plus originaux, a dit Viollet-le-Duc dans sa Bibliothèque poétique; il n'emprunte rien ni aux anciens, sinon peut-être à Juvénal, ni aux modernes; tout est de lui, pensées, images, style. )) Plus tard, dans sa vieillesse, il rechercha et publia ses Petites œuvres mêlées, où l'on remarque des pièces exquises, qui ne dépareraient pas les œuvres de la Fontaine o d'André Chénier.
François Malherbe, de Caen (1555-1628), s'inspira sans doute des Tragiques de d'Aubigné, qu'il avait lus manuscrits et dont il s'est souvenu dans quelques-unes de ses plus belles pièces ; il avait commencé par se passionner pour les poètes italiens qui ne pouvaient que dévoyer
LA POÉSIE ET LES POÈTES
son génie naturel et affadir son style ; il s'attacha d'abord à renchérir sur ce qu'il y avait de plus faux et de plus mauvais dans les premiers ouvrages de du Bartas. Ses chefs-d'œuvre lyriques ne datent que du
J'ijf. 87. — François de Malherbe, gravure de J. Lutrin» Tiré dis Hemmtt illustres, de Ch. Tcrrault. (rnris, 1G0G-1700, 2 vol. in-fol.)
règne de Henri IV, durant lequel il remplissait à la cour l'ancienne charge de poète oyal. Il travailla soigneusement à purifier sa langue poétique en l'annoblissant, et il arriva par degrés à la perfection la plus complète de l'ode française. Les succès éclatants de Malherbe amenèrent définitivement la déchéance de l'école de Ronsard. 11 n'atteignit
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pourtant l'apogée de sa gloire qu'en devenant chef d'école à son tour, sous la régence de Marie de Médicis et dans les premières années du règne de Louis XIII, lorsque ses élèves ou ses imitateurs, Bertaut, Touvant, Motin, Racan, Théophile , etc., eurent adopté sa poétique. Le règne de Henri IV vit s'éteindre quelques bons poètes qui avaient jeté leur feu sous les règnes précédents, soit à Paris, soit en province; des poètes historiens, comme François le Poulchre, seigneur de la Motte-Messemé, qui mit au jour sept livres de ses Honnestes loisirs, et son Passetemps, en 1583 et 1597 ; des poètes didactiques, comme Hegemon, auteur de la Colombier e, ou Maison rustique, et comme Claude Gauchet, auteur du Plaisir des champs; des poètes amoureux, comme le ligueur Claude de Trellon et l'érotique avocat Guy de Tours; des poètes épiques, comme Sébastien Garnier, qui fit deux épopées françaises , la Henriade et la Loyssêe , et comme le piémontais Deimier, qui fit V Austriade ; des poètes traducteurs du Tasse et de l'Arioste, comme Jean Uuvignau; des poètes lyriques, comme Jean Leblanc, qui ne publia qu'en 1610 sa Néotêmachie poétique; des poètes polygraphes, qui n'avaient pas subi la dangereuse influence de Ronsard, tels que Jean de la Taille et Pierre de Brach.
Tout le monde, à cette époque, faisait des vers, parce que tout le monde en lisait, et parmi les poètes on comptait d'illustres et austères magistrats, tels que le vieux jurisconsulte Louis le Caron, et le fameux Etienne Pasquier. Il y avait même des poètes fous et mendiants, comme le comte de Permission, qui colportait d'hôtel en hôtel ses prophéties et ses horoscopes rimés. Henri IV n'avait pas échappé à cette espèce d'épidémie poétique; il écrivait à Gabrielle d'Estrées, pendant les guerres de la Ligue : (( Ces vers vous représenteront mieulx ma condition et plus agréablement que ne le feroit la prose ; je les ay dictez, non arrangez. » Au milieu des soucis et des travaux de la royauté , il trouvait le temps d'envoyer à la marquise de Verneuil deux couplets, qui commencent ainsi : Le cœur blessé, les yeux en larmes, et plus tard, à la comtesse de Moret, la délicieuse romance : Viens, Aurore! Ses successeurs, Louis XIII et Louis XIV, firent aussi quelques vers, qui ne valaient pas ceux de Henri IV, mais qui prouvent que la poésie était,
LA POÉSIE ET LES POÈTES
au dix-septième siècle, une expression des sentiments intimes, familière aux personnes les plus éminentes de la cour. Tous les genres de poésie néanmoins ne pouvaient leur plaire, et quoique le satirique Régnier, de Chartres (1573-1613), ait été en faveur auprès de Henri IV, auquel il adressa plus d'une fois des vers, on comprend que ses satires n'étaient pas du goût des courtisans, qu'il n'épargnait pas plus que les derniers des gueux. Boileau a dit, dans ses Réflexions sur Longin : « Le célèbre Régnier est le poète françois qui, du consentement de tout le monde, a le mieux connu, avant Molière, les mœurs et les caractères des hommes. )) Tous les critiques se sont accordés depuis à reconnaître ses qualités littéraires, qui sont la droiture du jugement, le bon sens et la justesse de la pensée, la naïveté, la vigueur et le coloris du style. Mais la licence des peintures et des expressions déshonore souvent ses ouvrages, comme ceux de son contemporain d'Aubigné.
Un autre satirique de la même époque, moins connu que Régnier auquel il n'est pourtant pas inférieur, c'est Vauquelin de la Fresnaye (153G-1G0G;, qui s'était fait l'imitateur et souvent le traducteur d'Horace; il écrivait plus purement et plus simplement que Régnier; il avait débuté par des poésies bucoliques, qu'il nomme Foresteries; il composa un Art poétique, à l'exemple de son modèle latin. 11 aurait eu plus de succès et plus de réputation, s'il avait vécu à la cour, comme son fils Nicolas Vauquelin, sieur des Yveteaux, qui lut le poète favori de la reine Marguerite de Valois et qui devint précepteur du dauphin. Le temps était d'ailleurs à la satire, et tous les poètes s'en mêlaient, sous la minorité de Louis XIII. « Les auteurs et probablement le public, dit Viollet-le-l)uc dans un Discours sur la Satire, étaient alors dans la fausse persuasion, d'après des études imparfaites ou mal dirigées, que le style de la satire devait être conforme au langage supposé des Satyres, divinités lascives des Grecs. )) On donnait, en effet, le nom de satires, non seulement à des attaques plus ou moins violentes contre les vices et les ridicules du jour, et surtout à des tableaux indécents de la corruption des mœurs, mais encore. à des pièces de vers obscènes, qui témoignaient de la dépravation de leurs auteurs.
Les satiriques honnêtes et moralistes de cette époque furent Cour-
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val-Sonnet, du Lorens, d'Esternod et Auvray, qui se permettaient sans doute les plus étranges libertés de langage, mais qui pouvaient s'en excuser par l'intention, vigoureusement accusée, de faire la guerre aux abus et aux vices de leur temps. Le nombre des satiriques libertins fut toutefois plus considérable, et leur audace dévergondée trouva aussi plus de lecteurs dans toutes les classes de la société. Ils avaient, d'ailleurs, pour répandre leurs scandaleuses compositions, l'active complicité des libraires, qui ne se piquaient pas de délicatesse à l'égard des moyens qu'ils employaient pour gagner de l'argent en réimprimant sans cesse les abominables élucubrations de la poésie, qu'on qualifiait simplement de gaillarde.
Les principaux auteurs de ces impuretés poétiques étaient Motin, Sigogne, Bertlielot, Touvant, Maynard et Théophile. Ce dernier s'était fait, dit-on, le grand prêtre de l'athéisme, dans le domaine de la poésie. Entre les années 1G15 et 1625, la librairie parisienne et rouennaise publia, outre le Cabinet saiyrique et le Parnasse saiyrique , plusieurs de ces recueils de poésies gaillardes et folastres ; tels que la Muse fo- Idstre, le Labyrinthe d'amour, les Muses gaillardes, etc., qui avaient un prodigieux débit et qui faisaient surtout les délices de la jeune cour de Louis XIII.
Le parlement finit par s'émouvoir de cette déplorable contagion d'immoralité, et le poète Théophile Viau (1590-1626), qu'on appelait seulement de son nom de baptême, par suite de la célébrité qu'il avait acquise en composant des vers licencieux et impies, fut accusé d'avoir publié le Parnasse satyrique, où beaucoup de vers infâmes étaient imprimés avec son nom. Condamné d'abord, par contumace, à être brûlé vif, il comparut en justice, et un nouvel arrêt, du 1er septembre 1625, commua la peine de mort en celle du bannissement perpétuel. Le pauvre banni, qui ne survécut pas longtemps aux souffrances qu'il avait éprouvées dans sa prison, était un poète d'une gracieuse imagination et d'un esprit élevé, mais qui n'avait pas plus de goût ni de pudeur que ses contemporains.
Les vrais satiriques n'eurent rien à craindre des sentences du parlement, Thomas de Courval-Sonnet, qui était docteur en médecine,
LA POÉSIE ET LES POÈTES
attaqua pourtant avec courage « la corruptelle et malversation des pervers officiers de judicature, » ainsi que le « sacrilège de la noblesse layque, et le larrecin des deniers du roy, commis par des pervers
Fig. 88. — Frontispice de la tragédie de Scœeole, par M. du Ryer. (Paris, chez Antoine de Sonnnaville, 1047, iu4°).
financiers, » et il osa dédier ses satires à la reine, mère du roi; il résidait à Caen et faisait imprimer à Rouen les Exercices de ce temps, contenant plusieurs satyres contre les mauvaises mœurs. Félix Auvray, qui était né aussi en Normandie où il mourut en 1633, fit également des satires, dans son Banquet des Muses (1623), qui n'était, comme il le dit lui-même, qu'un libre discours sur les abus de la France.
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Un autre Normand, Robert Angot de l'Esperonnière, publia, en 1637, peu d'années avant sa mort, de Nouveaux Satyres et exercices gaillards de ce temps, où l'on reconnaît un talent facile et correct, qui le place au niveau de son compatriote Courval-Sonnet. Jacques du Lorens (1583- 1G58), à qui son goût pour la satire causa bien des ennuis, était un poète original, hardi, bizarre et plein de verve ; il eut la patience de corriger ses vers et de rajeunir son style, trente-quatre ans après la première édition de ses satires, qui parurent d'abord à Paris en 1624. Il avait d'éminents amis dans la magistrature, tout satirique qu'il était, et il fut lui-même avocat à Paris, puis à Chartres.
Les poètes qui eurent le plus de vogue, pendant les vingt premières années du règne de Louis XIII, furent ceux qui composaient des vers amoureux dan s tous les genres, surtout en odes, en élégies et en sonnets, parce que les femmes de l'aristocratie leur faisaient un public empressé et sympathique ; la plupart de ces poètes ne pouvaient s'empocher de prendre pour modèles Ronsard et son école, en évitant toutefois l'abus des imitations grecques et latines, ce qui les préservait de l'entassement pédantesque des réminiscences mythologiques. Plusieurs vieux poètes, encore vivants à cette époque, qui avaient composé leurs vers en plein seizième siècle, trouvèrent le moment favorable pour les réunir en corps d'oeuvres, comme Bernier de la Brousse, en 1617; le président Claude Expilly, de Bordeaux, en 1624 ; Isaac Duryer, la même année ; Pierre de Cotignon, sieur de la Charnays, en 1623, etc. Ces recueils, devenus aujourd'hui fort rares, parce qu'ils furent très lus et très recherchés, comprenaient des poésies de toute espèce, parfois élégantes et gracieuses, dans lesquelles l'auteur s'inspirait de ses propres amours et racontait ses impressions personnelles. Les poèmes, si nombreux à cette époque, qu'ils fussent religieux, héroïques ou hocac/ers, c'està-dire dans le genre pastoral, excitaient moins la sympathie et l'intérêt des amateurs de poésie : il en paraissait toujours un grand nombre, mais on les achetait peu et on ne les lisait guère, quel que soit le mérite qui les distingue encore de nos jours. Honoré d'Urfé lui-même, dont le roman de YAstrée avait rendu le nom si populaire, ne réussit pas à trouver des lecteurs passionnés pour son poème de la Sirène, imprimé
LA POÉSIE ET LES POÈTES
à Lyon en 1611, lequel est écrit en stances de six vers, à la manière des poèmes du Tasse et de l'Arioste.
Un poète charmant, Jean de Lingendes, mort en 161G, à l'âge de trente-six ans, avait essayé, avant d'Urfé, un poème en stances, intitulé les (Jhangements de la bergère iris. C'était, entre les poètes, une émulation persévérante pour doter la France d'une épopée française. A la Franciade de Pierre de Laudun Daigaliers, publiée en 160-1, avaient succédé la Sainte Franciade de Jacques Corbin et la Franciade de Geuffrini, qui allèrent rejoindre dans le gouffre de l'oubli les quatre premiers livres de la Franciade inachevée de Ronsard.
Christophe de Gamon, qui n'était pas un poète sans valeur dans le genre pittoresque et descriptif, s'avisa de refaire, en 1615, la Semaine de Salluste du Bartas. Ces poèmes religieux, considérés comme lecture édifiante, avaient naturellement un plus grand nombre d'admirateurs, sans que ce fût la poésie qui motivât souvent cette admiration ; il suffit de citer, parmi ces poèmes édifiants, le Saint Iîoch, de Jean Fermelius, en 1619 ; la Madelaine pénitente, par François d'Arbaud, sieur de Porchères, en 1627 ; Uranie pénitente, par Jacques Leclerc, en 1628; le Grand Tombeau du Monde, par Jade Serclier, en 1628 ; les Miracles de la Vierge, en 1634, par Jacques Corbin ; les Travaux de Jésus, par Cotignon de la Charnays, en 1638, etc. Malherbe n'avait plus de rivaux, lorsqu'il termina sa carrière en 1628, à l'âge de soixante-treize ans, dans tout l'éclat de sa gloire poétique : un seul, Jean Bertaut, dont la mort précéda de dix-sept ans la sienne, était digne de lutter avec lui et l'eût peut-être surpassé, s'il avait vécu plus longtemps.
Jean Bertaut, né en 1570 dans la ville de Caen, fut premier aumônier de Marie de Médicis et devint évoque de Séez, après avoir publié sous son nom un recueil d' <Kuvres poétiques en 1601, mais il garda l'anonyme, en faisant imprimer en 1 606 son excellent Recueil de Vers amoureux, qu'il ne pouvait désavouer, puisque ces vers tendres et délicats étaient restés dans la mémoire de toutes les personnes de la cour, qui les lui avaient entendu réciter. Il avait surtout dans ses poésies un sentiment de douce mélancolie et d'exquise délicatesse, qu'on ne rencontrait nulle part chez les poètes de son temps. Plusieurs
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de ses chansons et de ses stances amoureuses avaient été mises en musique, et on les chantait encore à la cour sous la régence d'Anne d'Autriche. Cependant, Sorel, dans sa Bibliothèque franqoise, semble approuver la guerre sourde que Malherbe avait faite à ce rival qu'il redoutait entre tous : « M. Bertaut, évêque de Séez, dit-il, eut une poésie surprenante par ses pointes; Malherbe prétendit d'oster à la poésie toutes ces licences qui estoient autant de fautes, et on peut dire que d'abord il se rendit chef de secte. ))
C'est en vain que M"e de Gournay, qui s'intitulait./j/fe d'alliance de Montaigne, avait tenté, avec quelques poètes vieux ou attardés, de protester en faveur de Ronsard, que le libraire Nicolas Buon réimprima, pour la dernière fois, en 2 volumes in-folio (1623), avec les commentaires de Richelet et de Marcassus,et sans commentaires, en 11 parties, formant 5 volumes in-12 (1630) : « Je sors d'un lieu, disait M1!e de Gournay en 1608 dans ses Mélanges, je sors d'un lieu où j'ai veu jetter au vent les vénérables cendres de Ronsard et des poètes ses contemporains, autant qu'une impudence d'ignorans le peut faire, brossans en leur fantaisie, comme le sanglier échauffé dans une forest. » Mllc de Gournay avait écrit avec autant de courage que de talent la Défense de la poésie et du langage des poètes, mais la secte de Malherbe ne lui répondit qu'en la ridiculisant et en la mettant au-dessous de Neufgermain, le poète hétéroclite, et de Maillet, le poète crotté.
Les élèves de Malherbe ne survécurent pas à leur illustre chef et n'eurent pas le temps de recueillir leurs vers, qui ne furent imprimés que dans des recueils collectifs, tels que les Délices de la Poésie franchise, publiés en trois recueils différents par le sieur du Rosset, Jean Baudouin et de l'Estoile. Honorât de Bueil, marquis de Racan (1589- 1670), est le seul des élèves de Malherbe qui se soit fait un nom durable dans les lettres. Boileau, dans une lettre à Maucroix, va jusqu'à dire que Racan avait plus de génie que Malherbe, mais qu'il était plus néglige, comme Malherbe l'avait dit lui-même, en l'accusant de ne pas travailler assez ses vers.
Quant à François Maynard, qui n'avait rien de commun avec Malherbe, quoique celui-ci le voulût faire passer pour un de ses élèves, il
LA POÉSIE ET LES POÈTES
ne se piqua pas de traiter des sujets d'une grande élévation et se contenta de faire des stances, des épigrammes et des sonnets, qui sont parfaits de goiit, d'esprit et de style. Il fut reçu de l'Académie française, dès la fondation (1G35).
Fig. 89. — Frontispice des Œuvres poétiques du sieur Dcsinarcts, conseiller du Roy et controllcnr général de l'Extraordinaire des guerres, gravé par La Belle, 1041,111-4", H. Le G ras, à Paris.
Les poètes les plus renommés à cette époque étaient Jean Chapelain, qui n'avait encore publié qu'un très petit nombre de vers ; Philippe Habert et son frère l'abbé de Serizy , qui ne publièrent jamais que quelques pièces de poésie; Claude de Malleville, Jean Desmarets de
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Saint-Sorlin, Guillaume Colletet, Saint- Amant et Vincent Voiture. Ce dernier (1598-1648), qui n'était qu'un versificateur spirituel et agréable, devait son immense réputation de bel esprit aux précieuses qu'il charmait dans la société de l'hôtel de Rambouillet; ce n'était pas un véritable poète. Marc-Antoine Girard, sieur de Saint-Amant (1593- 1001), au contraire, passait avec raison, auprès des connaisseurs, pour la première muse de son temps; c'était un écrivain très original, fantasque et capricieux ; mais, toujours emporté par sa fougue et son caprice, il a touché en maître toutes les cordes de la lyre poétique. Boileau, après l'avoir durement critiqué dans les Satires, a fini par lui rendre plus de justice dans les Réflexions sur Longin. Saint- Amant appartenait, en effet, à la coterie des poètes bachiques, tels que ses amis Colletet, Faret, Vion d'Alibray et autres, qui cherchaient dans la bouteille leurs plus joyeuses inspirations ; mais Saint-Amant n'en avait pas moins au plus haut degré le sentiment de la poésie, non seulement dans les ouvrages de débauche et de satire outrée, comme le dit Boileau, mais encore dans l'ode et dans le genre héroïque, puisque son poème de Moïse sauvé (1653), qu'il intitula Idylle héroïque, renferme des passages de la plus grande beauté.
Le cardinal de Richelieu, en créant l'Académie, avait rendu hommage aux talents divers et variés des poètes qui se multipliaient à l'envi sous ses auspices et sous son influence; la plupart de ces poètes, en effet, travaillaient à la louange de son ministère, comme à celle du roi; leurs poèmes et leurs odes, qui ne manquaient pas de noblesse et de distinction, épuisaient toutes les formes de l'éloge et de la flatterie poétiques. Godeau, Desmarets, Chapelain, rivalisaient à cet égard dans un genre qui devait devenir fastidieux et presque ridicule . Sous Louis XIV, la poésie avait trouvé des échos journaliers et permanents dans une foule de compagnies aristocratiques, qui fréquentaient peu 'le théâtre et qui s'occupaient exclusivement de choses littéraires. Les auteurs dramatiques en vinrent alors à envier le succès du livre, qui, pour n'être connu que par les affiches et par les étalages des boutiques de libraires, n'en arrivait pas moins à se faire dans le monde un public plus éclairé et plus fidèle que celui du théâtre. On vit donc
LA POÉSIE ET LES POÈTES
Pierre Corneille, Scudéry, Rotro-u, Beys, Boisrobert, Tristan FHermite, et la plupart des poètes tragiques, composer des poésies de différents genres et les mettre sous presse, pour en former des recueils.
Fig. 90. — Arminius, ou les Frères ennemis, pnr G. de Scndrry. (Paris, Toussaint Quinct, 1644, in-4".)
Georges de Scudéry ne se borna pas à publier en 1649 ses Poésies diverses, et la description en vers de son Cabinet de tableaux; il voulut faire un poème épique et mit au jour, en L654, son Alaric, ou Rome vaincue. François de Boisrobert, qui se sentait plus porté
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il composer des comédies que des tragédies, excellait dans l'épître familière, et il publia un gros recueil de ces Épîtres, remplies de grâce et de finesse, de malice et de gaieté. Tristan l'Hermite était un poète sans charmes, mais non sans élévation et sans noblesse : il fit imprimer ses Vers héroïques, et sept ans après sa mort, on réimprima, avec ses œuvres posthumes, ses Amours, qui avaient paru, en 1G38, pour clore sa jeunesse galante.
Un nouveau genre de poésie était né de la Fronde, et le peuple qui en faisait d'abord ses délices, en le trouvant chaque jour dans les mazarinades en vers que les poètes faméliques ne se lassaient pas de foire vendre sur le Pont-Neuf, apprit aux gens du monde et même aux gens de cour à se plaire un moment au style burlesque et goguenard. L'invention de ce nouveau genre de littérature triviale et bouffonne appartient sans conteste à Scarron, bien que Charles Coypeau d'Assoucy (1604-79), un pauvre poète musicien qui avait vraiment le génie du burlesque, se soit attribué l'honneur de l'avoir inventé ; mais, dès l'année 1643, Scarron avait publié un premier Recueil de quelques vers burlesques , auquel il ajouta deux nouveaux recueils de la même fabrique, en 1G50 et 1651. Paul Scarron (1610-60) appliqua son système de bouffonnerie et de goguenardise poétiques à la traduction ou plutôt au travestissement de V Enéide et publia successivement les sept premiers livres du Virgile travesti, en 1648 et années suivantes. Les amis de la belle antiquité classique et les hommes de goût s'indignèrent de ce qui leur semblait une profanation sacrilège, mais le mauvais exemple l'emporta, et les mazarinades en vers burlesques faisant irruption de toutes parts , la poésie fut livrée au burlesque pendant plus de dix ans. Scarron avait fait son œuvre et il eut de nombreux imitateurs, en tete desquels d'Assoucy s'«était impatronisé Empereur du burlesque. D'Assoucy, il est vrai, pouvait opposer au Virgile travesti, qui fut plus tard continué et achevé par Moreau de Brasey, 1' Ovide en belle humeur, lequel répond amplement aux promesses de son titre : d'Assoucy fit, en outre, deux poèmes burlesques, le Ravissement de Rroserpine et le Jugement de I}âris, qui prouvaient que l'auteur, avec moins de finesse que Scarron, le surpassait d'ailleurs en imagination folle. I eut pour-
tant un rival redoutable, Louis Richer, l'auteur de 1' Ovide bouffon, qu'on réimprima plus souvent encore que 1' Ovide en belle humeur. Le burlesque s'attaqua même à Juvénal, mais il s'arrêta devant Horace.
Les poètes bouffons faisaient rage et se disputaient le terrain, car toute la poésie semblait dévolue au burlesque. Tristan l'Hermite, lui-même, le poète tragique, se mit aussi de la partie. Jean Loret réclama l'honneur de l'invention de ce genre d'écrire, en rappelant qu'il avait publié, le premier, en 1647, des Poésies burlesques contenant plusieurs épitres à diverses personnes de la cour; il avait commencé, en mai 1650, une gazette burlesque, qu'il adressait toutes les semaines à la duchesse de Longueville, et il obtint, en 1655, un privilège du roi, pour l'impression de cette gazette, qu'il rédigea en vers et qui parut exactement jusqu'en 1665, sous le titre de la Muse historique.
Le burlesque s'appliquait à tout, même aux sujets religieux, car un chanoine d'Embrun, nommé Jacques Jacques, fit imprimer, à Lyon, deux poèmes de cette espèce : le Faut mourir (1657) et le Démon travesti/, découvert et confus (1673). Les poètes de cabaret trouvèrent un meilleur emploi du burlesque, en composant des poèmes facétieux sur divers sujets plaisants et satiriques: le sieur Berthod, en 1652, la Ville de Paris en vers burlesques; François Colletet, en 1666, le Tracas de Paris, ou la seconde partie de la Ville de Paris ; Corneille de Blessebois, en 1666, sous le nom de Pierre le Jolie, la Description de la ville d'Amsterdam, (( dédiée aux boueurs et cureurs des canaux de cette ville. » Scarron n'avait pas fait défaut à cette nouvelle évocation de la poésie des rues, et après s'être amusé avec la Foire Saint- Germain, il était mort, en 1660, enseveli, pour ainsi dire, dans le burlesque, puisqu'un de ses élèves avait fait son apothéose dans une pièce de vers, criée par les rues, le jour de ses obsèques : le Burlesque malade, ou les Colporteurs affligez des nouvelles de la maladie de Scarron.
Le burlesque, mitigé et en quelque sorte policé, ne servit plus qu'a la rédaction des gazettes en vers, qui étaient devenues fort à la mode dans la société polie, depuis que Loret, poète d'antiehambre à la solde de la duchesse de Longueville, avait conduit sa Muse historique jusqu'à la veille de sa mort. Cette gazette, écrite en style familier, prosaï-
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que et parfois plaisant, fut imitée par d'autres rimeurs nouvellistes, tels que Charles Robinet, qui, sous le nom de du Laurens, publia ses Lettres en vers à Madame, depuis mai 1GG3 jusqu'en 1G78 ; Boursault, qui rima une Muse de la cour, adressée à la reine ; le sieur de Subligny, qui fit la Muse dauphine, adressée au dauphin.
Les poètes traducteurs avaient pris à cœur de venger des outrages du burlesque les poètes latins. Denys Châlline avait traduit en vers,
Fig. !»2. — l.Aminte, pastorale, traduction nouvelle avec les figures. Taris, chez Toussaint Quinet , 1«:18, ln-4". (Cette traduction, en prose, parait avoir été faite par le libraire Toussaint Qninct.)
sérieusement et habilement, les satires de Juvénal (1653); BrebeuJ traduisit admirablement la Pharsale de Lucain (1653-65); P. Perrin et Segrais firent à l'envi deux traductions remarquables de YÉnétdt , en bons et beaux vers ; l'abbé de Marolles, qui avait massacré en prose tous les classiques de l'ancienne Home, versifia cruellement Virgile et Lucrèce; enfin le président Nicole imita avec beaucoup d'élégance les meilleurs morceaux d'Ovide, d'Horace, de Martial, d'Anacréon. Parmi ces poètes, il n'est pas possible de comprendre Benserade, qui
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mit les Métamorphoses oV Ovide en rondeaux (1676). Cet essai malheureux tomba sous le ridicule ou plutôt sous le dédain, malgré les jolies estampes de Séb.Leclerc, de F. Chauveau et de J. le Pautre, que le libraire avait appelés au secours d'une si étrange métamorphose de la poésie d'Ovide.
Cependant, depuis 1660, le Parnasse français avait un législateur qui condamnait sans pitié les mauvais poètes : Boileau Despréaux (1636-1711), longtemps avant de faire partie de l'Académie française, prononçait souverainement sur toutes les œuvres poétiques qui voyaient le jour, et ses arrêts sévères, parfois même injustes, allaient frapper des célébrités acquises. Malheur au pauvre poète dont le nom était mis au pilori dans les satires de Despréaux! Il se voyait tout à coup déchu de sa réputation; il perdait, en un moment, ses libraires et ses lecteurs. Ainsi l'abbé Cotin, dont les vers galants avaient fait les délices des compagnies les plus brillantes, n'y rencontra plus qu'indifférence, lorsque le cruel satirique l'eut marqué du sceau de son mépris indélébile. C'est que Boileau s'était emparé de la confiance et de la faveur de Louis XIV, à ce point ({lie son opinion dans les choses littéraires était considérée à la cour comme la règle unique du bon goût. Pendant plus de quarante ans, le roi et la cour n'applaudirent, dans les œuvres de l'esprit, que ce qui avait été approuvé par l'auteur de ï Art poétique.
Il faut avouer, néanmoins, que son talent de poète, quelles que fussent l'élégance de sa versification et la pureté de son style, restait souvent inférieur aux talents qu'il critiquait avec le plus d'obstination, car, à l'en croire, la plupart des poètes de son temps ne méritaient pas d'être lus. Quant aux poètes du règne de Louis XIII, il les regardait comme à jamais enterrés dans l'oubli. Quand il ne fit plus de satires, il fut plus équitable et il réhabilita, dans ses Réflexions sur Longin, quelques-unes de ses victimes. « Les regards de la postérité, dit Voltaire dans son Siècle de Louis XIV , ne s'arrêteront point sur les Embarras de Paris et sur les noms des Cassagne et des Cotin, mais Boileau instruisait cette postérité, par ses belles Êpîtres et surtout par son Art poétique. »
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Voltaire aurait dû ajouter que le poème du Lutrin pouvait être considéré comme la meilleure épopée que la France eût produite. Boileau, en raillant les mauvais poètes, n'épargnait pas les bons, car il n'a loué franchement que Malherbe. Aussi n'aurait-il été que juste en faisant l'éloge des petits vers galants, si spirituels, de Montreuil , auquel il reproche de grossir de ses vers le recueil de Poésies choisies que le libraire Sercy publiait, volume par volume.
Matthieu de Montreuil , dont les madrigaux sont des modèles de grâce et de finesse, était tellement insouciant de ses ouvrages, qu'il laissa figurer dans l'édition de ses Œuvrrs K5GG) des pièces qui ne lui appartenaient pas. Boileau se moque, avec raison, des Amours et amourettes de René le Pays, des méchants poèmes épiques de Jacques de Coras, mais il ne dit mot du Saint Louis, de Pierre le Moync, qui offre des beautés de premier ordre; il revient sans cesse sur la Pucelle de Chapelain, pour l'écraser sous le ridicule, mais il oublie de parler du Ckarlemagne^ de Louis le Laboureur; il ne mentionne pas morne les poésies gracieuses do Saint-Pavin, de ( Iharleval et de Sarrasin; il ne dit mot de celles de Benserade, l'auteur du célèbre sonnet de Job, le roi des sonnets, mais Charles Perrault a bien réparé cette injustice, en disant dans son éloge de Benserade : « Ses poésies ont fait pendant quarante ans les délices de la cour et de tonte la France. » Perrault a vengé également François Sarrasin de l'oubli de Boileau, en déclarant que son ode de Calliope « est de la plus haute et de la plus noble poésie, » et que, « pour ce qui est de ses poésies amoureuses ou galantes, il ne s'est pas contenté d'imiter les anciens dans ce qu'ils ont de meilleur : il y a joint une galanterie qu'ils ont ignorée et dont luy et «Voiture sont en quelque sorte les premiers inventeurs. )) Les poètes de cour, qui furent plus nombreux que jamais du temps de Louis XIV, obtenaient d'ailleurs les seuls succès auxquels ils aspirassent, en voyant leurs madrigaux et leurs petits vers s'imprimer dans la mémoire des dames et des beaux esprits ; ils ne songeaient pas même à les rassembler en volume, et ils les laissaient s'éparpiller dans les recueils, que les libraires publiaient à l'envi : Saint-Pavin,
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Charleval, Montfuron, de Montplaisir, le duc de Saint- Aignan , ne recueillirent pas leurs œuvres qu'ils avaient ainsi dispersées.
Un genre de poésie, que tout le monde cultivait et qu'on recherchait à la cour de France, c'était la chanson anecdotique et plus ou moins satirique ; mais les malices et les impertinences de la chanson n'étaient pas faites pour les libraires : on en formait de gros recueils manuscrits, qui restaient dans les archives des familles. Le seul chansonnier qui se soit fait imprimer, ce fut le marquis de Coulanges, cousin de M"1P de Sévigné, bien inférieur à un autre cousin de la môme dame, le comte Bussy de Rabutin, dont les chansons caustiques et médisantes n'étaient pas bonnes, il est vrai, à mettre au grand jour, sous peine de ramener leur auteur à la Bastille.
Un poète, plus imprudent que Bussy-Rabutin ne l'avait été, Claude le Petit, qui avait fait imprimer en cachette son poème audacieux de Paris ridicule (1664), paya bien cher son audace, puisqu'il fut poursuivi plus tard pour avoir composé des vers impies qu'il n'avait pas fait paraître et qu'on vint à saisir parmi ses papiers : ce triste procès aboutit à sa condamnation, et le pauvre poète fut pendu en place de Grève (1668). C'étaient là, dit-on, des représailles contre son Paris ridicule, qui avait blessé la ville et la cour. Les satires de Boileau lui avaient fait beaucoup d'ennemis , mais elles ne s'adressaient guère qu'à des écrivains, qui ne firent pas un mauvais parti à un satirique protégé par le roi. Cependant, malgré cette protection, il ne fut reçu académicien qu'après la mort de Chapelain et des premiers membres de l'Académie qu'il avait impitoyablement attaqués. Sa superbe satire contre les femmes était bien faite aussi pour lui attirer des désagréments, s'il avait été moins en faveur auprès de Louis XIV.
Un ami de Pierre Corneille , Louis Petit , de Rouen , osa faire imprimer dans cette ville ses Discours satiriques et moraux, ou Satires générales (1686), qu'il avait lus autrefois à l'hôtel de Rambouillet; mais cette publication provinciale eut peu d'écho à Paris. Le Voyage de Mercure, satire de Furetière, fit plus de bruit, et ne l'empêcha pas d'entrer à l'Académie. Il fallait un certain courage pour publier sous
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son nom un volume Epi<j minutes. Jacques de Cailly, en publiant les siennes avec le titre innocent de Diverses petites poésies (1GG7), s'était caché sous l'anagramme de son nom, le chevalier d' 'Aceilly ,
Fig. i>3. — Madame DeahoullèreB, portrait peint imr Elisabeth-Sophie Chéron, gravé en 1GU5 par P. Van Bclmjipen et placé en tête de ses Poésies, éd. de 1707.
mais il n'osa pas publier le second volume, que les lecteurs, charmés de son esprit malicieux et fin, attendaient avec impatience.
Les étalages des libraires de la galerie du Palais-Royal étaient encombrés de poésies nouvelles, qui paraissaient et disparaissaient sans éclat et sans bruit. Les acheteurs cependant ne faisaient pas défaut aux Poésies chrestiennes d'Antoine Godeau, évoque de Vence,
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ET ARTS
mort en 1672 , aux Œuvres chrestiennes d'Arnaud d'Andilly, aux traductions en vers de Y Imitation de Jésus- Christ , par Jean Desmarets et par Pierre Corneille, qui traduisit aussi en vers les Louanges de la sainte Vierge, d'après le latin de saint Bonaventure. La publication des poèmes épiques, didactiques, descriptifs et autres qui se multiplièrent dans la première partie du règne de Louis XIV , causait sans doute de vifs et bruyants débats entre les auteurs qui fréquentaient la boutique de Claude Barbin, sur l'escalier de la Sainte- Chapelle, mais la vente de ces poèmes était fort restreinte et fort lente, fût-ce David, par Lesfargues ; Clovis, par Jean Desmarets ; Charles Martel, par de Sainte-Garde; V Illustre soufrant, ou Job, par Lecordier, etc. En revanche, quelques petits livres de vers, sans nom d'auteur, étaient enlevés rapidement, dès que le voile de l'anonyme qui le couvrait avait été déchiré : les Madrigaux, que Claude Barbin avait arrachés à Antoine Rambouillet, sieur de la Sablière, furent imprimés ainsi en 1689 et devinrent aussitôt introuvables. On prétendait que. l'auteur avait fait acheter toute l'édition de son charmant recueil. Un autre livre, non moins piquant, intitulé Valentins, questions d'amour et autres pièces galantes, mais dont l'auteur est resté inconnu, servit à faire des présents aux dames , qui préféraient la poésie amoureuse à toute autre. Les femmes elles-mêmes s'occupaient de poésie. Wlc Certain, qui avait ému le cœur du vieux Corneille, fit imprimer ses Nouvelles poésies choisies, en 1665 ; MUe Desjardins, depuis dame de Villedieu, écrivait en vers avec facilité et distinction; la comtesse de la Suze (1618-73) avait associé sa muse à celle de Pellisson et composé une quantité de poésies galantes, qu'on savait par cœur dans tous les cercles des précieuses.
Mmc Deshoulières (1634-94) eut peut-être plus de réputation qu'elle n'en méritait : « De toutes les dames françaises qui ont cultivé la poésie, dit Voltaire, dans son Siècle de Louis XIV, c'est celle qui a le plus réussi, puisque c'est celle dont on a retenu le plus de vers. » < Son chef-d'œuvre, l'idylle des Moutons, semble avoir tant de ressemblance avec une pièce d'un auteur fort peu connu, nommé Antoine Coutel, seigneur de Monteaux, qu'on est obligé de constater le plagiat,
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de la part de Mme Deshoulières, qui n'en fut accusée que longtemps après sa mort. La première édition de ses poésies ne vit le jour qu'en 1687, et les Promenades de Messire Antoine Coutel, où se trouvent les stances sur V Indolence, imitées dans l'idylle des Moutons, avaient paru à Blois en 1662.
La plupart des poètes tragiques et comiques avaient fait des excursions plus ou moins importantes dans la poésie héroïque ou familière, ne fût-ce que pour adresser au roi un panégyrique en vers. Molière, qui dès sa jeunesse avait entrepris une traduction en vers libres, malheureusement perdue, du poème de Lucrèce, adressa, comme les autres, un Remerciement au Roi, qu'on croirait écrit par la Fontaine, et composa, dans le genre didactique, son beau poème de la Gloire du Val de Grâce. Racine, qui au sortir du collège fit une ode, la Nginjjhe de la Seine, à l'occasion du mariage de Louis XIV, avait un talent inné pour l'épigramme, et il appliqua toutefois son génie poétique à la traduction en vers des principales hymnes de l'office de l'Eglise. Pierre Corneille, outre ses traductions de l' Imitation et des Louanges de la Vierge, traduisit en vers plusieurs poèmes latins du P. de la Rue sur les victoires du roi, ainsi que les deux premiers livres de lu Tltélia'idc, de Stace, ouvrage imprimé et devenu absolument introuvable; il fit aussi de très belles poésies diverses eu tous genres.
Le plus grand poète du dix-septième siècle et sans doute aussi le plus grand que la France ait jamais eu, .Jean de la Fontaine, né à Château-Thierry, le 8 juillet 1621, avait débuté dans les lettres, à "l'Age de trente-quatre ans, par V Eunuque, comédie imitée de Térence, en cinq actes et en vers : « Pour les vers et pour la conduite, dit-il dans l'Avertissement au lecteur, on y trouveroit beaucoup plus de défauts, sans les corrections de quelques personnes dont le mérite est universellement honoré. )> Ces personnes qu'il ne nomme pas étaient, diton, son parent Pintrel, qui traduisait les lettres de Sénèque, et le chanoine Maucroix, qui traduisait les Dialogues de Platon. La Fontaine, dans son innocente modestie, s'imaginait que ces deux traducteurs pouvaient aider au développement de son génie de poète. Il devait bientôt mieux profiter des conseils de Boileau, de Racine et de Molière.
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Ses premiers ouvrages de poésie, le poème d'Adonis , le Songe de Vaux, que la disgrâce de Fouquet l'empêcha d'achever, et beaucoup de petites pièces de vers en style marotique qu'il ne publia jamais ou qui ne parurent que plus tard, l'avaient fait connaître très avantageusement avant l'apparition de ses Contes et de ses Fables. Il travaillait simultanément à ses Contes, que lai avait inspirés la lecture de Boccace, et à ses Fables, dont Esope et Phèdre ne lui fournissaient que les sujets. Il obtint un privilège du roi pour l'impression de la première partie de ses Contes, et il publia chez Barbin cette première partie, en 1665; la seconde parut, l'année suivante, chez le même libraire, avec un nouveau privilège du roi.
Personne n'avait songé d'abord à protester contre certains passages un peu libres, qu'on pouvait reprocher à l'auteur ; mais le sévère Boileau, qui n'avait pas craint de signaler les beautés du conte de Joconde, n'osa pas se faire l'apologiste de la seconde partie des Contes, qui commençaient à exciter des murmures de réprobation. La Fontaine suspendit donc l'impression de son receuil, quoiqu'il eût en mains un troisième privilège du roi, et il crut arrêter les justes plaintes de la critique en faisant paraître la première partie de ses Fables, en 1668 : elles n'eurent que des admirateurs. La Fontaine voulut reprendre, en 1671, la publication de ses Contes, et il imprima, chez Barbin, la troisième partie du recueil, que sauvegardait un privilège du roi, en l'accompagnant d'un volume de Fables nouvelles et autres poésies; une admonition du lieutenant de police la Reynie, qui mettait en interdit les Contes de l'irréprochable fabuliste, l'empêcha de publier en France, du moins ouvertement, la suite de ces chefs-d'œuvre condamnables, qui surpassent le Décameron de Boccace et Y Ileptameron de la reine de Navarre. Quant aux Fables, elles furent réimprimées souvent et continuées de manière à former cinq parties, de 1668 à 1690.
L'opinion était faite dans tous les pays où la littérature française avait un public sympathique, et le bonla, Fontaine fut proclamé partout un poète inimitable : « Jamais, dit Charles Perrault dans ses Hommes illustres, jamais personne n'a mieux mérité d'être regardé comme original et comme le premier en son espèce. Non seulement il a créé le
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genre de poésie où il s'est appliqué, mais il Fa porté à sa dernière perfection, de sorte qu'il est le premier, et pour l'avoir inventé et pour y avoir tellement excellé, que personne ne pourra jamais avoir que la seconde place en ce genre d'écrire. Les bonnes choses qu'il faisoit luy coûtoient peu, parce qu'elles couloient de source et qu'il ne faisoit
Fig. 94. — Les Plaideurs. Dessiné par Fr. Chnuvean, pour la première édition dos Œuvres de Racine, publiic chez Jean Uibon, 1670, 2 vol. in-12.
presque autre chose que d'exprimer naturellement ses propres pensées et se peindre lui-même. » Molière avait tiré l'horoscope de la Fontaine, en disant, un jour : « Nos beaux esprits ont beau se trémousser, le Bonhomme ira plus loin que nous! »
La Fontaine, en effet, fut supérieur à ses émules dans tous les
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genres de poésie. Il mourut à Paris, le 13 avril 1695, et Fénelon, en apprenant sa mort, écrivit son éloge en latin , qu'il fit traduire en français par le jeune duc de Bourgogne : « La Fontaine n'est plus! disait-il avec émotion. Il n'est plus, et avec lui ont disparu les jeux badins, les ris folâtres, les grâces naïves et les doctes muses. Pleurez, vous tous qui avez reçu du Ciel un cœur et un esprit capables de sentir tous les charmes d'une poésie élégante, naturelle et sans apprêt... Lisez-le, et dites si Anacréon a su badiner avec plus de grâce; si Horace a paré la philosophie d'ornements poétiques plus variés et plus attrayants ; si Térence a peint les moeurs des hommes avec plus de naturel et de vérité ; si Virgile enfin a été plus touchant et plus harmonieux. »
Furetière, qui avait fait de jolis contes et de jolies fables, même après la Fontaine, était mort sept années avant lui. Presque tous les poètes qui avaient illustré le règne de Louis XIV n'existaient plus, et ceux qui survivaient encore allaient bientôt disparaître : Segrais mourut en 1701, Boileau en 1711, Etienne Pavillon, un des plus aimables imitateurs de la Fontaine, était mort en 1705. Il ne restait plus que l'abbé de Chaulieu (1639-1720), qui devait être l' Anacréon octogénaire de la Régence.
Fig. 05. — Nielle.