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LE THÉÂTRE

ET LES AUTEURS DRAMATIQUES

Los trois époques de l'art : Robert Gamier et Alexandre ITardy ; Corneille et Rotron ; Molière et Racine. — Les tragédies tirées de l'histoire contemporaine et de l'histoire sacrée. — Pièces tirées des pastorales. — Comédies : Milite. -J- Tragédies : le C'id. — Molière. — Racine.

N peut diviser l'histoire de l'art dramatique, au dix-septième siècle, comprenant à la fois la tragédie et la comédie, en trois époques, bien caractérisées par les noms des auteurs qui représentent le mieux ces trois époques et qui sont, en quelque sorte, les créateurs de chacune d'elles. Ainsi, la première époque com- S^^^fW^m^^^QJS: mencerait au règne de Henri IV, en 1594, après la réduction de Taris et la réouverture du théâtre de l'hôtel de Bourgogne fermé pendant la Ligue : Alexandre Hardy, le successeur immédiat de Robert Garnier, dont la dernière tragédie (les Juives) avait été imprimée en 1580, est le véritable représentant de cette première époque, qui n'offre sur la scène que des tragédies et des pastorales et qui délaisse absolument la comédie pour la farce. La seconde époque semble dater de 1630 environ, sous le règne de

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Louis XIII, et inaugure la glorieuse création de la belle tragédie et de la bonne comédie, qui vint détrôner la vieille farce gauloise. Pierre Corneille et Jean Rotrou sont les illustres chefs de cette deuxième époque. La troisième, où la tragédie et la comédie arrivent à la fois au plus haut degré de perfection, est représentée simultanément par Molière et par Racine, et se traîne après eux jusqu'à la fin du siècle, parmi une multitude d'oeuvres inférieures que l'imitation des maîtres défend à peine de la critique et de l'abandon.

Tant que la capitale fut soumise à la tyrannie de la Ligue, on peut assurer que les habitants de la ville assiégée n'eurent pas d'autres spectacles que des processions accompagnées de mascarades satiriques contre le Béarnais ; mais les ligueurs n'étaient pas maîtres de toute la France, et il y avait encore, on ne saurait en douter, des troupes de comédiens, qui parcouraient la province et qui donnaient des représentations dramatiques dans toutes les villes où ils étaient sûrs de trouver un public empressé de se réunir dans un jeu de paume pour entendre ce qu'on nommait la comédie. Il est certain que, nulle part, le Théâtre ne s'associa avec la Ligue, pour exalter les passions du peuple et pour favoriser le travail criminel de l'insurrection. Pierre Mathieu, qui devint historiographe de France en 1610, avait osé faire imprimer, en 1589, à Lyon, la Guisiade, « tragédie nouvelle, en laquelle, au vray, et sans passion, est représenté le massacre du duc de Guise; » mais cette tragédie n'était pas destinée à la scène, et Simon Belyard y répondit, avec violence, par une autre tragédie, également en 5 actes et en vers, intitulée : « le Guy sien, ou perfidie tyrannique commise par Henri de Valois ès personnes illustrissimes et révérendissimes, et très généreux princes Loys de Lorraine, cardinal et archevesque de Rheims, et Henry de Lorraine, duc de Guyse, grand-maître de France. » Cette tragédie historique, dont le style est fort remarquable, ne fut pas jouée, mais imprimée, en 1592, à Troyes, par Jean Moreau, imprimeur du roi. Le public avait alors une prédilection marquée pour la tragédie , et les acteurs de ce temps-là, qui nous sont à peine connus de nom, ne s'exerçaient que dans le genre tragique.

Il y avait pourtant deux espèces de tragédies en présence, dans la

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plupart des répertoires que les troupes de province promenaient de ville en ville : la tragédie antique , dans le genre de celles de Robert Garnier, et la tragédie moderne , imitée du théâtre espagnol et tirée des chroniques de l'histoire française ou étrangère. La tragédie antique comprenait la tragédie biblique, qui était fort en vogue et qui remplaçait, à certains égards, les anciens mystères, que le parlement avait interdits, par son arrêt du 19 novembre 1548, arrêt contre lequel la confrérie de la Passion avait plusieurs fois depuis essayé de protester.

On peut douter que les tragédies de Vasthi et à' Aman (dédoublement de celle d'Esther), par Pierre Matthieu, aient été jouées, à cause de leur longueur exagérée et de leur pathos amphigourique, mais on joua certainement, à Chambéri, les Gordians et Maximins, ou V Ambition, par Antoine Favre ; à Autun, Sicliern ravisseur, par François Perrin ; à Rouen, le Thobie, de Jacques Ovyn, et Esa'ù, ou le Chasseur, de Jean Behourt. On voit même, sur le titre de Polyxène, tragi-comédie de ce même Behourt, que la pièce fut représentée, au collège des Bons-Enfants, à Rouen, le 7 septembre 1597. Les tragédies imprimées depuis 1594 sont assez nombreuses, et quelques-unes ont eu deux ou trois éditions, ce qui prouverait qu'elles avaient du succès à la scène ; mais les documents font défaut à l'égard de la représentation de ces pièces de théâtre, écrites généralement dans le style le plus ampoulé, tout surchargé d'images et de métaphores qui témoignent de l'abus de l'érudition classique. Ainsi, dans la Tragédie de Jeanne d'Arqués, dite la Pucelle d' Orléans, l'auteur anonyme fait parler la Pucelle comme un professeur de rhétorique, dont l'esprit eût été nourri d'une bonne littérature latine, et pourtant cette tragédie de collège, où Jeanne d'Arc estime son harnois de guerre « plus plaisant que les robes peintes d'or ou de Tyr empourprées, » a été représentée souvent, vers 1000, en Normandie, car on possède deux exemplaires sur lesquels sont écrits les noms des acteurs, et l'on constate de la sorte que le rôle de Jeanne d'Arc était confié à un comédien. On citerait diverses tragédies de cette époque, les Gordians et Maximins, par exemple, et surtout la Sophonisbe, par Nicolas de Montreux

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(1G01), dans lesquelles on sent déjà le souffle de Corneille, qui ne viendra que trente ans plus tard avec Rotrou.

Il faut remarquer que la source principale d'où sortent une foule de tragédies ou de tragi-comédies , n'est autre que le poème de l'Arioste, Roland furieux, et celui du Tasse, la Jérusalem délivrée : de là la Rodomontade et la Mort de Roger, par Charles Bauter, dit Meliglosse (1605), la Cl'orinde, par Aymard de Veins (1599), et celle de Pierrard Poullet (1598), etc.

La poésie et le roman avaient fait la part belle aux bergers et aux bergères, qui représentaient toutes les péripéties de la vie amoureuse : le théâtre s'en empara pour ses pastorales, qui pendant un demi-siècle ne cessèrent de répéter sous mille formes variées le jeu éternel des mouvements de l'âme. La pastorale était, pour ainsi dire, un moyen d'humaniser la tragédie et de la mettre plus en rapport avec le spectateur. Il en fut de même de la tragi-comédie, qui n'était que la tragédie réduite à des proportions moins hyperboliques et plus naturelles, et transportée dans un milieu plus humain, plus vrai et plus simple. La tragi-comédie allait môme jusqu'à se rapprocher parfois de la comédie, car la comédie n'existait pas encore, en dépit des excellents essais de Pierre de Larivey, de Troyes, qui dès 1579 avait fait imprimer six charmantes comédies, « à l'imitation des anciens grecs, latins et modernes italiens. » Mais ces comédies ne paraissent pas avoir été faites pour le théâtre, qui s'en était peut-être approprié deux ou trois, en leur faisant subir les coupures nécessaires. Depuis, en 1611, Pierre de Larivey fit encore imprimer, à Troyes, où il résidait, trois autres comédies remplies de malice et de verve comiques, mais plus longues encore et plus injouables que les premières.

Ces pièces, d'ailleurs, avaient été écrites en prose, et la prose n'avait pas encore droit d'entrée sur la scène, où l'on ne voulait que des pièces en vers. Dès l'année 1576, un dramaturge de grand talent, Louis le Jars, avait tenté de faire jouer une tragédie en prose, intitulée Lucclle, et imitée de l'histoire de Roméo et Juliette : ce S'il est ainsi qu'en la tragédie ou comédie on s'efforce de représenter les actions humaines au plus près du naturel, disait-il pour justifier sa tentative;

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il me semble, sous vostre meilleur avis , estre plus séant de les faire réciter en prose qu'en vers, parce que, négotiant les uns avec les au-

Fig. iiC. — llébus théâtral, tirù de l'ouvrage intitule : l>> Schadt-titte ier PMlotophtn eflde Poetm, etc. (Le trésor îles Philosophes et des Poètes, où l'on trouvera beaucoup de beaux blasons savants). Malines , H. Jaye, 1G21, info].

très, l'on n'a pas accoutumé de parler en rythme, encoremoins les valets, chambrières et leurs autres semblables. » Cependant cette intéressante tragédie se jouait vingt ans plus tard, ce qui permit qu'elle fût réim-

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primée en 1596, et que Jacques du Hamel la mît en vers, dix ans après, sans doute à la demande des comédiens.

La comédie d'Odet de Turnebu, les Contents, en prose, se maintint plus longtemps encore au théâtre et fut considérée comme une des pièces les plus divertissantes, puisque Charles Maupas la faisait réimprimer, avec un commentaire grammatical, en 1(535, c'est-à-dire plus de cinquante ans après la première édition. Ce sont peut-être là les seules comédies qu'on ait imprimées pendant le règne de Henri IV. Il faut dire pourtant qu'on ne publiait pas alors la plus grande partie des pièces de théâtre, parce qu'une fois imprimées, elles appartenaient de droit à toutes les troupes qui voulaient les jouer.

Quant aux farces, qui s'étaient multipliées à l'infini, au dire de du Verdier, dans sa Bibliothèque française, on dédaignait de les faire imprimer, et nous n'en voyons guère que trois qui aient été imprimées jusqu'au règne de Louis XIII : la farce normande des Qwi&lards, celle du Valet à tout faire, et celle des Bossus, parle baron de Grattelard, le compère de Tabarin. Cependant, à partir de 1600, Paris avait eu deux grands théâtres, avec des troupes permanentes qui y jouaient, trois ou quatre fois par semaine, la tragédie, la tragi-comédie, la pastorale ou' pastorelle, qu'on appelait souvent fable bocagère, et la farce, accompagnée de prologues facétieux et de chansons comiques. Les confrères de la Passion, maîtres de l'hôtel de Bourgogne, s'étaient vainement opposés, par voie judiciaire, à l'établissement d'une troupe de comédiens de province à l'hôtel d'Argent, au coin de la rue de la Poterie, près de la Grève ; ces comédiens avaient un privilège pour jouer toute espèce de pièces dramatiques, à la seule condition de payer un écu tournois, par chaque représentation, aux confrères de l'hôtel de Bourgogne. Ce fut sur ce théâtre, transféré, peu d'années après, dans un jeu de paume de la, rue du Temple et appelé dès lors le théâtre du Marais , que les nouveaux comédiens représentèrent, durant plus de trente ans, toutes les pièces d'Alexandre Hardy, qui en composa, diton, huit cents environ, la plupart jouées d'abord en province.

Hardy, né à Paris, vers 15(30, avait été le poète de la troupe, longtemps avant que cette troupe vînt se fixer à Paris : il devait fournir

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au moins six pièces par an, si l'on en croit la tradition, et il touchait pour ses droits d'auteur une part de comédien dans la recette du jour. Il était donc fort pauvre, et pour augmenter son chétif revenu, il se hâtait de produire des œuvres nouvelles ; il n'a voulu avouer que celles qu'il a fait imprimer à Paris, de 1624 à 1628, au nombre de trentetrois, en comptant les Chastes et loyales amours de Théayène et de Cliariclée « en huit poèmes dramatiques ou de théâtre consécutifs, faisant huit journées, » à l'instar des anciens mystères ou des grandes moralités. On doit lui attribuer aussi, du moins en partie, les six pièces anonymes que Paul Manjan publia, en 1624, sous le titre de Théâtre français.

Hardy, dans un avis au lecteur, en tête du second volume de son Théâtre, déclare, à propos du Théâtre français « imprimé sous son nom », qu'il ne le désavoue pas par mépris, mais qu'il ne peut l'avouer avec honneur. (Je sont donc six pièces à ajouter aux œuvres de Hardy. On trouve, en outre, les titres de douze autres de ses pièces, indiquées dans le manuscrit d'un nommé Laurent Mahelo, qui était le machiniste, décorateur et metteur en scène de la troupe. Les poèmes dramatiques de Hardy sont peut-être écrits avec moins de génie poétique et de goût littéraire que les tragédies de Robert Garnier ; mais ils sont beaucoup meilleurs, sous le rapport de l'entente de la scène et de l'intérêt théâtral. Hardy, en vivant, pour ainsi dire, sur la scène, avait acquis la science et l'expérience du théâtre; il avait beaucoup lu les tragédies et les comédies grecques et latines, italiennes et espagnoles : il les imitait autant qu'il le fallait pour un public français; il écrivait en vers plus simplement et plus platement que Garnier; il savait aussi, mieux que Garnier, faire une pièce, la couper par actes et par scènes, en s'astreignant quelquefois à la règle des trois unités prescrites par la poétique du théâtre; il variait sans cesse le genre de ses drames, qu'il intitulait tantôt tragédie et tantôt tragi-comédie, en leur imposant néanmoins les sujets et les caractères les plus divers : « La diversité des sujets qui suivent ma Didon, dit-il, dans la préface de son Théâtre, comme du tout miens, montreront ce que j'ai pu seul. Les chœurs y sont omis, comme superflus à la représentation et de trop de fatigue

à refondre. » Ses deux chefs-d'œuvre tragiques, Bidon se sacrifiant et Mariamnè, sont de véritables tragédies, assez bien écrites. Hardy ayant obtenu sur la fin de sa vie (1G31) le titre de poète du roi, devait alors travailler peur l'hôtel de Bourgogne, comme il avait travaillé longtemps pour les comédiens du Marais. « Corneille, Scudéry, Sarrasin et plusieurs autres, dit de Beauchamp dans ses Recherches sur les théâtres de France, lui rendent de grands témoignages ; on peut d'autant plus les en croire, qu'ils couroient la même carrière. » Scudéry, qui se vantait d'être un des disciples de Hardy, fait ainsi son éloge dans la Comédie des Comédiens : « Il faut donner cet aveu à la mémoire de cet auteur, qu'il avait un puissant génie et une veine prodigieusement abondante (comme huit cents poèmes de sa façon en font foy), et certes à luy seul appartient la gloire d'avoir le premier relevé le théâtre françois, tombé depuis tant d'années. Il estoit plein de facilité et d'invention, et quoy qu'en veuillent dire ses envieux, il est certain que c'estoit un grand homme, et s'il eût aussi bien travaillé par divertissement que par nécessité, ses ouvrages auroient été sans doute inimitables, mais il avoit trop de part à la pauvreté de ceux de sa profession, et c'est ce que produit l'ignorance de notre siècle et le mépris de la vertu. »

Tandis que les tragédies et tragi-comédies d'Alexandre Hardy enrichissaient sans cesse le répertoire du théâtre du Marais, il faut bien croire que le théâtre de l'hôtel de Bourgogne ne manquait pas de portes dramatiques, et pourtant on ne peut les désigner que par conjecture, caries pièces jouées n'étaient imprimées, d'ordinaire, que par fraude, contre la volonté des comédiens qui ne pouvaient plus alors empêcher la représentation de ces pièces en province. On s'explique ainsi comment les impressions subreptices se faisaient à Rouen chez Raphaël du Petit- Val et à Troyes chez les Oudot. Il est très probable que les tragédies de Pyrrhe et de Saint- Clouaud, par Jean Heudon 5 celle d'Achab, par Roland de Marcé, furent représentées à l'hôtel de Bourgogne, de même que les huit tragédies de Claude Billard, seigneur de Courgenay, et les pastorales de Pierre Trotterel, sieur d'Aves, qui composa, en outre, une spirituelle comédie facétieuse, intitulée Gil-

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lette (1619 j. Mais nous ne voyons, sous le règne de Henri IV, que trois pièces qui appartiennent incontestablement à l'hôtel de Bourgogne : Cléophon, « tragédie conforme et semblable à celles que la France a veues durant les guerres civiles, » imprimée à Paris en 1600 et dont

l'auteur parait être Jacques de Fontenv, confrère de la Passion; les Amours d'Akméon et de Flore, tragédie par Etienne Bellone, un des comédiens de L'hôtel, imprimée en 1610, et la pastorale de Sidère, par Boichet, sieur d'Anibillou, imprimée en 1609, laquelle offre des passages pleins de grâce et de charme.

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Les pièces de cette époque sont généralement d'une incroyable indécence, que le jeu des acteurs ne corrigeait pas ; on entendait aussi, dans les entr'actes, des discours, paradoxes, harangues et prologues facétieux, encore plus indécents que les pièces elles-mêmes et dont l'auteur ordinaire était un comédien champenois, nommé Deslauriers, qui avait pris le surnom de Bruscambille. Les personnes de la cour n'allaient donc jamais au spectacle, qu'elle laissaient au peuple et à la petite bourgeoisie. Henri IV, de temps à autre, appelait au Louvre Turlupin, Gros-Guillaume et autres farceurs de l'hôtel de Bourgogne, qui jouaient devant lui les farces les mieux épicées de leur répertoire. La cour se contenta, pendant les quinze premières années du règne de Louis XIII, des ballets et des mascarades en musique, où les courtisans étaient tour à tour acteurs'et spectateurs. Il y eut cependant une tragédie représentée devant la reine Marie de Médicis, en 1610, cinq ou six mois après l'assassinat du roi, et cette mauvaise tragédie, composée par Claude Billard, avait pour titre : Henry le Grand.

Sous l'influence littéraire d'Alexandre Hardy, qui tient le théâtre jusqu'en 1030, tous les genres dramatiques se perfectionnent et s'améliorent; le goût s'épure lentement; les pièces nouvelles, qui se jouent devant un public plus difficile, respectent davantage les règles de l'art, le bon sens, la langue française et les convenances de la société polie; mais la licence reparaîtra encore, de temps à autre, sur la scène, jusqu'au règne de Louis XIV. La Comédie des Proverbes, nouvel essai de la comédie en prose, composée par le comte de Cramail, un des plus beaux esprits de la cour, fut jouée en 1616 et resta au théâtre, pendant plus de vingt ans, malgré l'incroyable audace de cet amas, très amusant et très spirituel d'ailleurs, de proverbes peu décents et de quolibets saugrenus.

La tragédie de Pyrame et Thisbê, par Théophile, représentée en 1617, eut un succès inouï et resta longtemps au théâtre ; elle était considérée comme un chef-d'œuvre accompli. « Depuis que Théophile eut fait jouer sa Tkisbé, Mairet sa Silvie, M. de Racan ses Bergeries, et M. de Gombauld son Amarante, le théâtre fut plus célèbre, disait Sorel, dans sa Bibliothèque franchise, et plusieurs s'efforcèrent d'y

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donner un nouvel entretien. Les poètes ne rirent plus de difficulté de laisser mettre leur nom aux affiches des comédiens, car auparavant on n'y en avoit jamais vu aucun. On y mettoit seulement que leur auteur leur donnoit une comédie d'un tel nom. » Les trois pastorales citées par Sorel, les Bergeries, la Silvie et V Amarante, furent représentées par les comédiens de l'hôtel de Bourgogne, la première en 1618, la seconde en 1621, la troisième en 1025.

Hardy avait désormais de redoutables concurrents au théâtre. Théophile , dont Scudéry a dit que « tous les morts ny tous les vivants n'ont rien qui puisse approcher des forces de ce vigoureux génie, » présenta aux comédiens deux tragédies : Pasiphaê, qui ne fut pas jouée, à cause de la monstruosité du sujet, et une Sophonisbe, qui, au dire de Desbarreaux, ne serait autre que celle de Mairet, jouée en 1029. C'est à l'occasion de cette remarquable pièce, où la règle des vingtquatre heures est bien observée, que Sarrasin loue l'auteur d'avoir «. ramené sur la scène la majesté de la tragédie. )> Trente-quatre ans plus tard, Pierre Corneille traita de nouveau le sujet de Sophonisbe, qui avait été traité, avant Mairet, par Antoine de Montchrestien e1 par Nicolas de Montreux, car c'était un usage au théâtre de renouveler ainsi une pièce du répertoire, lorsqu'elle paraissait avoir vieilli.

Rappelons aussi qu'en ce temps-là l'extrême jeunesse d'un auteur dramatique ne faisait pas obstacle à ses débuts : « Je composai ma CMm.de à seize ans, au sortir de philosophie, » dit Mairet, qui fit imprimer treize grandes pièces en vers, mais qui certainement en fit jouer un plus grand nombre. Jean Mairet , à qui le théâtre doit la première tragédie régulière en 1029 , avait composé aussi la première comédie en vers, les Galanteries du duc d'Ossonne, en 1027; depuis cette heureuse tentative, la comédie prit une place non moins importante que la tragédie dans les répertoires dramatiques, mais la tragédie et la pastorale se partageaient toujours la faveur du public. Le succès prodigieux de l'Amarante de Gombauld raviva même la vogue des pastorales, malgré l'infériorité de ce genre faux, qui côtoyait sans cesse la fadeur et le mauvais goût, mais qui rencontrait souvent la délicatesse du sentiment et l'élégance de l'expression.

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Parmi les pastorales à la mode, il faut signaler la Fidèle Bergère et Palemon, de Nicolas Frenicle; les Bocages, du sieur de la Charnays; la Mélize, du sieur du Rocher; VEromène, de Marcassus, et surtout la Chasteté invincible, de J.-B. de Croisille, bergerie en prose, écrite tout entière dans le style de cette phrase : « J'ay dans le sein un amas de larmes, qui fait que mon cœur oppose toujours son naufrage à son embrasement. » C'est le moment où l'art scénique va se transformer, d'après les exemples fournis par Rotrou et par Pierre Corneille. On ne saurait donc oublier une sorte de drame à la manière de Shakspeare, Tyr et Sidon (1C08), tragi-comédie divisée en deux journées, dont l'auteur, Jean Schelandre, eut au moins l'honneur d'avoir tenté une ingénieuse innovation : « De dire qu'il est malséant, dit cet auteur dans sa préface, de faire paroistre en une mesme pièce les mesmes personnes traictant tantost d'affaires sérieuses, importantes et tragiques, et incontinent après, de choses communes, vaines et comiques, c'est ignorer la condition de la vie des hommes, de qui les heures sont bien souvent entrecoupées de ris et de larmes, de contentement et d'affliction, selon qu'ils sont agitez de la bonne ou de la mauvaise fortune. »

Rotrou et Corneille vont apparaître, avec une nombreuse suite de pâles imitateurs et de brillants émules dans la tragédie comme dans la comédie, et près d'un siècle après l'abandon des mystères, on représente encore çà et là, dans les provinces , des tragédies et tragicomédies pieuses ou édifiantes, qui avaient été faites et jouées d'abord dans les couvents, comme lîicliecourt (1628), la Vie et le martyre de saint Eustaclie (1632), Saint Lambert, patron de Liège, par Denis Coppée (1634), etc. Il y aura, bientôt un regain de tragédies saintes, avec le Véritable saint Genest, de Rotrou, et Théodore, vierge et martyre, de Corneille. La première pièce de Jean Rotrou, donnée à l'hôtel de Bourgogne avec un très grand succès en 1628, fut l'Hypocondriaque, ou le Mort amoureux, tragi-comédie. « Si les censeurs y trouvent des défauts, dit-il dans sa préface, ils doivent estre satisfaits par ce mot : Il y a d'excellens poètes, mais non pas à l'âge de vingt ans. » Rotrou, né à Dreux le 19 août 1609, n'avait pas même dix-

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neuf ans; sa seconde pièce, la Bague de V oubli, comédie, représentée la. même année, eut encore plus de succès. Rotrou, qui mourut le 27 juin 1650, n'a publié que trente-six pièces, tragédies, tragi-comédies, pastorales et comédies, mais il en avait fait représenter bien

Fig. 1>8. — Frontispice i'Anttgone, tragédie de M. de Rotrou; dessiné et gravé par Vignon et Michel Lune. (Paris, Antoine de Bommaville, 1630, in-4°.)

davantage. Il avait puisé les principes de l'art dramatique dans les ouvrages d'Alexandre Hardy, qui passait encore pour le maître de la scène française, mais il s'éleva bien au-dessus de son modèle, en imitant non seulement Sophocle, Euripide, Sénèque, Térence etPlaute, mais encore Calderon , Lope de Vega et d'autres poètes espagnols;

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sa versification était simple et noble, quelquefois forte et toujours facile, avec beaucoup de vers heureux. Ses comédies des Mênechmes (1632) et des Sosies (1G36) sont presque bonnes; ses tragédies de Saint Genest (1646), de Venceslas (1645) sont presque admirables ; sa comédie de la Sœur (1645) est excellente.

Rotrou avait applaudi au triomphe de Corneille , au lieu de le voir d'un œil jaloux, et Corneille, qui eut toujours pour ce glorieux rival autant d'estime que de respect, acceptait ses conseils avec reconnaissance. L'année qui suivit la représentation des deux premières pièces de Rotrou était marquée par l'éclatant succès de la première pièce de Pierre Corneille et en même temps par l'apparition simultanée de quatre nouveaux poètes de théâtre, Pichou, Scudéry, Baro et Claveret. C'est au théâtre du Marais que la comédie de Mélite fut représentée, au mois de janvier 1629 : « Cette pièce, dit Corneille dans l'examen de son ouvrage, fut mon coup d'essay, et elle n'a garde d'être dans les règles, parce que je ne sçavois pas alors qu'il y en eût. Je n'avois pour guide qu'un peu de sens commun, avec les exemples de feu Hardy, dont la veine étoit plus féconde que polie , et de quelques modernes qui commençoient à se produire et qui n'étoient pas plus réguliers que luy. Le succès en fut surprenant : il établit une nouvelle troupe de comédiens à Paris, malgré le mérite de celle qui étoit en possession de s'y voir l'unique. Il égala tout ce qui s' étoit fait de plus beau jusqu'alors et me fit connaître à la cour. » Hardy, qui vivait encore, « avoit ses raisons, ajoute Corneille, pour vouloir confondre cette nouvelle espèce de comique avec l'ancienne, et disoit que Mélite était line assez jolie farce. »

Pierre Corneille, né à Rouen le 6 juin 1606, n'avait pas plus de vingt-deux ans et demi, à cette époque. Dans le cours de cette même année 1629, Pichou, Dijonnais, qui périt assassiné en 1631 , à l'âge de trente-cinq ans, fit jouer, sans doute à l'hôtel de Bourgogne, une tragicomédie envers, les Folies de Oardenio, laquelle, suivant l'expression du sieur d'Isnard, ami de Pichou, « fit voir en sa première représentation celle de l'esprit de son auteur. » Cette pièce , tirée du Don Quichotte de Cervantes, réussit complètement et resta au répertoire. Ce-

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linde, poème héroïque en cinq actes et en prose, parut sur le théâtre, après les Folies de Cardenio : l'auteur était Balthazar Baro, de Valence en Dauphiné, qui semblait avoir voulu, dans cette pièce romanesque écrite en style ampoulé, inventer une histoire pour la conclusion du roman de VAstrèe; mais il prit sa revanche, dans huit autres poèmes dramatiques en vers, dont le meilleur, la Clorise, pastorale empruntée au roman d'Honoré d'Urfé, fut joué en 1G3G, au Palais-Cardinal, devant le roi et la reine. (( Pendant près de quarante ans, lit-on dans le Segraisiana, on a tiré presque tous les sujets des pièces de théâtre, de VAstrèe, et les poètes se contentoient ordinairement de mettre en vers ce que M. d'Urfé y fait dire en prose aux personnages de son roman. » Baro, qui avait été nommé académicien dès l'origine de l'Académie française, mourut en 1G50, âgé de cinquante ans. Jean Claveret, d'Orléans, dont la première pièce, V Esprit fort, fut représentée aussi en 1(529, avait beaucoup d'esprit et l'esprit très mordant, comme le dit l'abbé de Marolles, dans le /Vnombrement des auteurs qui lui ont fait présent de leurs ouvrages : 8 il a fait des pièces de théâtre, où il paroît bien de l'esprit. » L'Esprit fort eut de nombreuses représentations à l'hôtel de Bourgogne, mais ne fut imprimé que sept ans après, lorsque les pointes qui avaient fait le succès de cette comédie n'étaient plus de mise au théâtre. Des neuf comédies, que Claveret fit jouer depuis, il n'en publia que deux, dont l'une, VÊcugcr, ou les Faux nobles mis au billon, fut condamnée au feu et brûlée de la main du bourreau, en 1GG5 , quoique munie d'un privilège du roi.

Après le succès prolongé de Milite, Pierre Corneille passa plus de trois années, sans donner de nouvelle pièce ou du moins sans en faire imprimer, car, dans l'avis au lecteur de la tragédie de CKtandre, sa deuxième pièce, il parle de six pièces de théâtre qui lui étaient échappées antérieurement, d'où il résulte que cinq de ces pièces n'avaient pas été imprimées et sont restées inconnues. Entre Mélite et Clitandre, c'est-à-dire de 1629 à 1G32, de nouveaux auteurs se produisirent, qui occupèrent la scène en même temps que Corneille : Jean de Rayssiguier, d'Alby en Languedoc, ne composa pas moins de six pièces

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en cinq actes et en vers, pastorales ou tragi-comédies, dans l'espace de cinq ans. La première, intitulée les Amours d'Astrée et de Céladon, fut représentée en 1C30, et l'auteur, qui était un admirateur passionné de l'Astrée, se loua lui-même, en imprimant sa tragi-comédie pastorale, (( d'avoir développé en deux mille vers deux histoires intriguées en cinq gros volumes. » Il faisait des pièces très 'compliquées , très embrouillées, mais écrites agréablement et avec facilité.

C'est aussi par une pastorale, V Inconstance d'Hylas, qu'Antoine Maréchal, avocat au parlement ainsi que Rayssiguier, débuta au théâtre en 1630; en imprimant sa pièce, cinq ou six ans plus tard, il rappela l'applaudissement général qu'elle avait reçu. Dans les sept autres pièces en vers, qu'il fit jouer et imprimer depuis, il ne retourna plus à la pastorale, qui lui avait inspiré pourtant de jolis vers; il composa deux comédies très plaisantes , le Railleur, ou la Satire du temps, et le Véritable capitan Matamore, ou le Fanfaron, imitation d'une comédie de Plaute, dans laquelle il mit en valeur le talent de l'acteur qui jouait le rôle du capitan. Malheureusement, le théâtre, pas plus que la littérature, n'enrichissait les poètes.

Pierre du Ryer, né à Paris en 1G05, composa une vingtaine de grandes pièces de théâtre en vers, dont dix-sept furent imprimées, et publia une dizaine de gros volumes in-folio de traductions savantes, d'après les poètes et les historiens latins; il n'en était pas moins pauvre, et ne pouvant vivre à Paris, il se retira, avec sa femme, dans un village voisin où il n'avait pas d'autre nourriture que du laitage et des fruits. Il était âgé de treize ans, quand il fit sa première tragédie d' Aretaphile, qui fut jouée en 1618 et reçue alors, (( avec un applaudissement universel du peuple et de la cour. » Cette pièce n'a pas été imprimée, non plus que la seconde, Glitoplion etLeucippe, représentée en 1G22. Du Ryer ne reparut au théâtre qu'en 1630, avec la tragi-comédie à'A?'génis. Toutes ses pièces, tragi-comédies ou comédies, sont bien écrites, et l'on y remarque beaucoup de vers heureux. Sa meilleure pièce , la tragédie de Scevole (1648), est bien conduite, bien versifiée et presque digne de Corneille. Il revint mourir à Paris en 1658. Du Ryer a vait dû se conformer d'abord au goût du jour, qui réclamait des

LE THÉÂTRE ET LES AUTEURS P R A M AT I Q U ES

pièces de théâtre surchargées d'événements. « La plus grande part de ceux qui portent le teston (monnaie d'argent valant un franc, prix de l'entrée au parterre) à l'hôtel de Bourgogne, veulent que l'on contente leurs yeux par la diversité et le changement de la scène du théâtre,

Fig. !)9. — Frontispice de ta tnigùilic ilo A. Mareïohal, intitulée : Le Jugement équitable de Charles le Hardy, dernier duc de BourgogtU. (Paris, Toussaint Quinet, 1646, in-4".)

et que le grand nombre des accidents et aventures extraordinaires leur ôtent la connoissance du sujet. »

Georges de Scudéry, qui balança quelque temps la réputation de Corneille, n'a pas écrit moins de seize tragi-comédies et comédies en vers, qui contiennent toutes de beaux passages et même de

belles scènes ; ses pièces sont habilement intriguées et fièrement écrites; on y trouve à chaque page quelque trait qui accuse l'influence de Rotrou et de Corneille. Il fut le roi des auteurs de l'hôtel de Bourgogne, depuis 1629 jusqu'en 1643, où il abandonna le théâtre pour le roman. On oublia ses tragi-comédies et ses comédies, même sa curieuse Comédie des comédiens, mais on n'oublia pas son nom.

Corneille, qui devait faire une des plus belles comédies du siècle , le Menteur, sembla d'abord se rattacher à la comédie, qui lui avait donné de beaux succès ; mais, depuis sa tragédie de Mêdée (1035), écrite d'un style fort inégal, d'après l'aveu de l'auteur lui-même, il se sentit porté vers la tragédie, à laquelle il consacra tout son génie jusqu'en 1G73.

« Semblable à un coup de foudre, disent les frères Parfaict dans leur Histoire du Théâtre franqoù, la première représentation du Cid causa une surprise universelle, répandit une consternation générale parmi les auteurs dramatiques, et fit connoître les sublimes talents de M. Corneille, qui dès ce moment fut reconnu le maître de tous ceux qu'il avoit regardés comme ses rivaux. Il est malaisé de s'imaginer avec quelle approbation cette pièce fut reçue de la cour et du public. )) Il y eut cependant un déchaînement général de tous les auteurs de l'hôtel de Bourgogne contre le Cid (1G36), qui était joué par la troupe de Mondory au théâtre du Marais. Mais , en dépit de la critique de l'Académie française, qui se vit obligée de juger la pièce nouvelle par ordre du cardinal de Richelieu, les applaudissements qui avaient accueilli cette admirable tragédie ne firent que redoubler, et la gloire de Corneille s'accrut, de jour en jour, d'année en année, à mesure qu'il faisait représenter Horace (1039), Ginna (1039), Polyeucte (1640), la Mort de Pompée (1641) et Bodogune (1644). « Corneille étoit né pour porter la tragédie au comble de la perfection, dit le Père Porée dans un discours sur le théâtre, et la nature sembloit avoir voulu montrer en sa personne jusqu'où l'esprit humain pouvoit s'élever. Il n'aimoit que le grand et frappoit par la majesté de ses pensées. Ses héros étoient plus que de simples hommes. »

C'est la grande époque de la tragédie. Rotrou et Corneille font sortir de terre une imposante phalange de poètes tragiques, qui

LE THÉÂTRE ET LES AUTEURS DRAMATIQUES

renoncent l'un après l'autre à la tragi-comédie : Boisrobert (1592- 1662), Guérin de Bouscal, Benserade (1612-91), la Calprenède (mort en 1663), Tristan l'Hermite (1G01-55), Desfontaines, Chevreau (1613-1701), Sallebray, Gilet de la Teyssonnerie, Gilbert , la Brosse,

Pig. 100. — Frontispice île la MoH île César, tragédie de M. Scudéry ; gravr par M. Van Lochom. (Paris, Augustin Courbé, 1C37, in-4«.)

Magnon, Leclerc, Boyer, Thomas Corneille (1625-1709), le frère cadet et l'élève bien-aimé du grand Corneille. Tous avaient du talent, tous restaient fidèles, dans leurs compositions scéniques, à ce qu'on nommait les règles, l'unité d'action et la loi fondamentale des vingt-quatre heures, tous visaient à imiter, à égaler Corneille ;

XVIIe SIÈCLE. —

quelques-uns en approchaient par intervalles , quelques-uns inventaient de belles scènes, créaient de beaux caractères, exprimaient de belles idées en beaux vers, mais bien peu parvenaient à faire une œuvre complète et parfaite.

Kg. 101. — La Mariane, tragédie de Tristan l'Hermite. (Paris, Augustin Courbe, 1637, in-4".) Ce frontispice a été dessiné et gravé par Abraliam Bosse.

Ainsi la Mariane de Tristan l'Hermite, qui fit oublier celle de Hardy, qu'il avait imitée, eut un succès prodigieux en 1G3(> , au théâtre du Marais, en concurrence avec le Ci'd, représenté à l'hôtel de Bourgogne, et Corneille attribue ce succès exagéré à l'excellence de l'acteur Mondory, qui jouait le rôle d'Hérode. Le père Rapin, en effet, dans ses

LE THÉÂTRE ET LES AUTEURS DRAMATIQUES. 281

Réflexions sur la Poésie, nous apprend que (( quand Mondory jouoit la Marianne au Marais, le peuple n'en sortoit jamais que rêveur et pensif, faisant réflexion à ce qu'il venoit de voir et pénétré en même temps d'un grand plaisir, en quoi on a vu un petit crayon des fortes impressions que faisoit la tragédie grecque. » Le cardinal de Richelieu n'avait pas peu contribué à faire dominer au théâtre le genre de la tragédie, qu'il aimait à la passion, au point de se faire le collaborateur des pre-

Pig. 102. — Scène de Miramt, tragédie du cardinal tic Richelieu. (Cuil. k&unin.) Première cdit., Paris , chez le Q-rM, 16.11 , in-fol. , Sg. de la Belle.

miers poètes tragiques de son temps. C'était lui qui choisissait le sujet, qui en donnait le canevas à cinq auteurs, avec lesquels il ne dédaignait pas de travailler à l'œuvre collective; ces auteurs furent, en 1G38, Boisrobert, Rotrou, Corneille, Colletet et l'Estoile. Chacun se chargeait d'écrire un acte de la pièce, que le cardinal revoyait lui-même et qui était représentée sur le théâtre de son palais, avant d'être imprimée, sous le nom du savant Jean Baudouin, de l'Académie française, lequel se faisait ainsi l'éditeur responsable de la pièce.

XVIIe SIKCLB. — StIKXCKS. — 36

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Lï Aveugle de Smyrne fut une des tragédies dues à la collaboration des cinq auteurs. Plus tard, Richelieu, toujours épris de l'art dramatique, voulut travailler seul, avec le concours d'un seul auteur, qui serait à la fois chargé de revoir les pièces et de les produire au grand jour sous sa responsabilité personnelle : il eut donc assez de confiance en Jean Desmarets, seigneur de Saint-Sorliu, pour lui confier cette mission délicate. La tragi-comédie de Mirame (1630), l'oeuvre favorite du cardinal, fut donc représentée, avec une pompe extraordinaire, à l'ouverture du théâtre delà grande salle du Palais-Cardinal, construite exprès pour cette représentation solennelle, qui coûta des sommes énormes et qui n'eut aucun succès. Le cardinal y assistait, avec le roi et la cour : il éprouva tant de dépit et de chagrin, qu'il se retira, le soir même, à son château de Ruel. « Eh bien! dit-il à Desmarets, les Français n'auront jamais de goût! Us n'ont point été charmés de Mirame! »

On devait bientôt, malgré le talent des acteurs et la magnificence du spectacle, se fatiguer de ces tragédies, taillées sur le même modèle, où l'on ne faisait que répéter les mêmes sujets, les mêmes scènes, les mêmes pensées et les mêmes sentiments. On s'explique comment elles n'avaient ordinairement que six ou huit représentations et ne restaient pas au répertoire du théâtre où elles avaient paru pour la première fois ; mais, aussitôt qu'elles étaient imprimées, on les jouait par toute la France, selon le bon plaisir des troupes de province. Corneille luimême subissait les caprices du public qu'il avait charmé si longtemps et qui l'abandonnait, sans lui tenir compte de ses chefs-d'œuvre; les dernières tragédies qu'il fit représenter n'étaient pas sans doute à la hauteur du Cid, d' Horace et de Cinna, mais les plus faibles renfermaient encore de grandes beautés, et l'on comprend que l'auteur de tant d'ouvrages applaudis et admirés ait momentanément renoncé au théâtre, après la chute de Pertltarite flG53) qui n'eut que deux représentations. La tragédie cornélienne, il est vrai, tournait, pour ainsi dire, dans uri cercle uniforme et restreint, sans changer d'objet, de caractère, de mise en scène et de style.

Deux novateurs cependant avaient essayé de modifier la tragédie dans sa forme et dans son essence : avec plus de talent d'exécution, ils

LE THÉÂTRE ET LES AUTEURS DRAMATIQUES

auraient mieux réussi, même en face de Rotrou et de Corneille. Puget de la Serre, qui fut sans doute un très mauvais écrivain, imagina d'écrire en prose la tragédie, et il en fit sept de cette espèce, entre lesquelles son Thomas Morus (1641 qui méritait de fixer l'attention des

Kg. 103s Pierre Corneille, 116 a Rouen en l(iOG, mort en 1(181; d'après le tableau de C. Lebrun , grave1 pur Tomassin.

lions esprits. L'idée de Puget de la Serre ne fut reprise que par l'abbé d'Aubignac, qui, dans l 'avant-propos de sa tragédie de Zênobie 1647 , osa présenter « l'apologie de la prose contre les vers, avec beaucoup de règles peu communes pour la construction du poème dramatique. )) La tentative de Gabriel Durval, qui avait inventé les poèmes composés, c'est-

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à-dire « hors de la prétendue règle des vingt-quatre heures, )) ne réussit pas même dans sa tragédie des Travaux d Ulysse, véritable pièce romantique, sorte de poème épique dialogué, plein d'imagination et de poésie. Mais, si la tragédie marchait forcément vers sa décadence, la comédie, dont Pierre Corneille avait donné un modèle achevé dans le Menteur, commençait à s'emparer du théâtre, en faisant disparaître les derniers vestiges de la farce séculaire, et devenait le principal attrait des représentations de l'hôtel de Bourgogne.

L'abbé de Boisrobert, dont l'humeur joyeuse ne s'accordait guère avec le ton de la tragédie, s'était décidé à n'être plus que poète comique, et ses comédies assez plaisantes, entre autres la Folle Gageure et les Trois Orontes, encouragèrent son frère Antoine le Metel, sieur d'Ouville, et ses amis Scudéry, Claude de l'Estoile, Dcsmarets et Scarron, à faire d'heureux essais dans an nouveau genre qu'ils mirent à la mode. La Comédie des Comédiens, de Scudéry, quoique écrite en prose, mais avec beaucoup de verve, était un agréable échantillon de la comédie épisodique. Les Visionnaires de Desmarets (1G37) eurent un si grand succès et tant de réputation, que cette comédie, une des premières où l'on se soit moqué des ridicules de l'esprit humain, fut longtemps qualifiée ^ inimitable. La Belle Esclave et V Intrigue des filoux, par de l'Estoile, étaient de bonnes comédies pour le temps. Le sieur d'Ouville, qui avait le génie du conte, appliqua son talent à la comédie et surpassa son frère Boisrobert, dans ï Esprit follet et Jodelct astrologue; enfin Paul Scarron, qui était passé maître dans le genre burlesque, transporta ce genre dans la comédie et 'fut secondé par le fameux Jodelet, qui s'incarnait, en quelque sorte, dans les pièces bouffonnes de l'auteur de Bon Japliet d1 Arménie (1652) et des Trois Dorothèes.

Il ne faut pas oublier un auteur, qui s'est caché sous le nom de Discret et qui devait être un comédien : sa comédie $ Alison flG37), qu'il dédia aux vieilles filles et aux jeunes veuves, en l'imprimant, et sa pastorale comique : les Noces de Vaugirard, on les Gaietés champêtres, eurent aussi un beau succès de rire pendant de nombreuses représentations. Ces comédies joyeuses, qui divertissaient les habitués de l'hôtel de Bourgogne, n'étaient pas beaucoup plus décentes que lesancien-

LE THEATRE ET LES AUTEURS DRAMATIQUES

nés farces; mais le parterre se délectait des plus grosses joveusetés et •les loges protestaient à peine par leur silence. Partout la tragédie cédait le pas à la comédie, et l'heure approchait où Molière (1622-1673 , le véritable créateur du théâtre comique, allait reparaître à Paris,

Fig. 104. — Frontispice do la !}•■!!•• Etclavt de M. de TEstoile, gravé par ITnnibelot. I,a pière a paru, a Paris, chez Pierre Morcan , 1648, in-4".

avec ses chefs-d'œuvre, sur une nouvelle scène qu'il devait inaugurer en 1058; il avait parcouru le midi de la France, avec une bonne troupe de comédiens depuis douze à treize ans, et il avait joué luimême ii Lyon, en 105.°,, sa première comédie en vers, V Etourdi. Une autre comédie en prose, à laquelle il avait travaillé de concert avec

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SCIENCES

LETTRES ET ARTS

son camarade de collège Cyrano de Bergerac, était représentée à Paris, au moment même où il s'essayait, comme poète comique, devant les spectateurs de son théâtre de Lyon. L 'Étourdi , malgré son incontestable supériorité, reçut moins d'applaudissements que le Pédant joué, qui fut réimprimé bien des fois, et qui resta longtemps au répertoire de l'hôtel de Bourgogne. Il y avait, à cette époque, une sorte de pénurie et d'atonie dans la production dramatique des deux théâtres de Paris, où la troupe italienne faisait aux comédiens français une redoutable concurrence.

Le théâtre du Marais se ruinait à monter des pièces à spectacle et à machines, sans pouvoir couvrir ces frais dispendieux par les recettes d'un petit nombre de représentations peu suivies ; le théâtre de l'hôtel de Bourgogne ne s'était soutenu que par quelques comédies spirituelles ou plaisantes de Quinault, de Montfleury et de Raymond Poisson. L'aristocratie avait encore une fois abandonné les théâtres populaires, pour ne s'intéresser qu'aux ballets qui se dansaient au Louvre et à Saint-Germain, et dans lesquels Louis XIV ne dédaignait pas de figurer comme danseur au milieu des plus grandes dames et des plus grands seigneurs de la cour.

De 1G54 à 1G58, les auteurs qui travaillaient pour le théâtre étaient Corneille le jeune, Quinault, Gilbert, Magnon, dans la tragédie ; Boisrobert, Scarron, Quinault, Thomas Corneille, Lambert, dans la comédie, qui n'attirait môme plus personne, et pourtant jamais les deux troupes n'avaient réuni des comédiens plus distingués. Cet état de choses changea dès que Molière et sa troupe furent arrivés à Paris et que le roi leur eut permis de s'établir dans la salle du Petit-Bourbon, où les comédiens italiens jouaient trois fois par semaine avec plus de succès que les comédiens français de l'hôtel de Bourgogne.

Quand Molière représenta, le 24 octobre 1G58, dans la salle des gardes du vieux Louvre, une de ces petites pièces comiques qu'ii jouait dans les provinces et dont il était l'auteur, le roi donna le signal des applaudissements, et la nouvelle troupe, qui prit alors le titre de troupe de Monsieur, entra en rivalité avec la troupe royale et bientôt après avec la troupe de Mademoiselle, qui ouvrit un théâtre dans la rue des

LE THÉÂTRE ET LES AUTEURS DRAMATIQUES

Quatre- Vents, à la fin de 1660. Les petites pièces que Molière avait composées et jouées en province, avec un succès continu, étaient de véritables farces, dans le goût italien, très bouffonnes et très amusantes, telles que le Docteur amoureux, le Médecin volant, la Jalousie de Barbouillé, etc. : elles ne furent pas très goûtées à Paris, où l'auteur les faisait représenter et les jouait lui-même, concurremment avec ses

Fig. 105. — Molière évoquant le génie de la oomédie pour châtier le Vice et démasquer L'Hypocrisie , ancien tableau découvert a Faris par M. dn Seigneur, architecte, cédé par lui à la ville de Taris, et détruit dans l'Incendie da 24 mai 1671. (Attribué soit à Mignnrd soit a Lebrun.)

chefs-d'œuvre; il en remania et en retoucha quelques-unes, comme les Précieuses ridicules , Monsieur dé Pourceaugnac, les Fourberies de Scapin, etc., qui eurent tout l'attrait et toute la vogue de ses nouvelles comédies. Dès que Louis XIV lui eut donné un théâtre, d'abord celui du Petit-Bourbon, ensuite celui du Palais-Royal, il ne cessa plus, jusqu'à sa mort, de se consacrer à sa double existence de comédien et d'auteur dramatique : il composa, il représenta plus de trente pièces, en vers

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ou en prose, dont la plupart sont des chefs-d'œuvre d'invention, d'observation, de raison et d'esprit, de malice et de gaieté, de génie scénique et comique, ce II observoit les manières et les mœurs de tout le inonde, dit son ancien camarade Marcel (dans la préface de l'édition complète de ses œuvres, publiée en 1682 par ses amis la Grange et Vinot) ; il trouvoit moïen ensuite d'en faire des applications admirables dans ses comédies, où l'on peut dire qu'il a joué tout le monde, puisqu'il s'y est joué le premier en plusieurs endroits sur des affaires de sa famille, qui le regardoient et qui se passoient dans son domestique.

On peut dire qu'il fut non seulement le premier, mais encore le seul qui, durant plus de quatorze ans, de la fin de 1G58 au mois de février 1673, introduisit sur la scène française tous les genres, toutes les formes, tous les caractères de la comédie : ce Toutes ses pièces, ajoute Marcel, qui se fait l'écho du comédien La Grange et du fin connaisseur et curieux Vinot, les premiers éditeurs des œuvres de leur illustre ami ; toutes ses pièces n'ont pas d'égales beautez, mais on peut dire que dans ses moindres il y a des traits qui n'ont pu partir que de la main d'un grand maître et que celles qu'on estime les meilleures, comme le Misanthrope, le Tartuffe, les Femmes savantes, etc., sont des chefs-d'œuvre qu'on ne sçauroit assez admirer.

« Ce qui étoit la cause de cette inégalité dans ses ouvrages , dont quelques-uns semblent négligez en comparaison des autres, c'est qu'il étoit obligé d'assujétir son génie à des sujets qu'on lui prescrivoit et de travailler avec une très grande précipitation, soit par les ordres du roi, soit par la nécessité des affaires de la troupe... Si les critiques n'ont pas été entièrement satisfaits du dénouement de quelques-unes de ses comédies, tant de beautez avoient prévenu pour lui l'esprit de ses auditeurs, qu'il étoit aisé de faire grâce à des taches légères. »

Il avait pourtant de nombreux et terribles ennemis, ceux qui croyaient avoir été raillés et ridiculisés dans ses comédies : les marquis ridicules, les fausses précieuses, les prudes, les débauchés, les pédants , les mauvais poètes, les bourgeois vaniteux , les médecins surtout qu'il avait attaqués et poursuivis avec une sorte de dédain implacable, ceux aussi qui le regardaient comme un rival redoutable et toujours heureux, ses

LE THÉÂTRE ET LES AUTEURS DRAMATIQUES

confrères les comédiens de l'hôtel de Bourgogne et des autres troupes, auxquels il enlevait leur public ordinaire et les applaudissements des spectateurs; ses confrères les auteurs de ces théâtres, qui nepouvaien plus obtenir de succès en concurrence avec lui. Mais il avait pour lui, dans

Fig. 10U. — Portrait de Jean-Baptiste Foquclin de Molière, peint par C. Coypel, grave par Lépiciéi

cette guerre sourde ou éclatante, (pie tant de gens avaient intérêt à lui faire, ;\ la cour ainsi qu'à la ville, il avait la protection déclarée de Louis XIV, qui ne l'abandonna jamais, excepté après sa mort, lorsque les hypocrites et les faux dévots, qu'il n'avait pas épargnés dans sa belle comédie de l'Imposteur, voulurent faire refuser la sépulture à cet honnête homme, à ce sage, qui était mort chrétiennement.

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Molière eut aussi pour lui le témoignage des plus célèbres écrivains contemporains, Boileau , la Fontaine, Pierre Corneille, le duc de la Rochefoucauld, etc. L'opinion générale qu'on avait alors de Molière est résumée dans ces mots du Bolœana : « Il parloit en honnête homme, rioit en honnête homme, avoit tous les sentiments d'un honnête homme. » La Bruyère a jugé ainsi les ouvrages de ce grand créateur de la comédie en France : « Il n'a manqué à Térence que d'être moins froid : quelle pureté, quelle exactitude, quelle noblesse, quelle élégance, quels caractères! Il n'a manqué à Molière que d'éviter le jargon et d'écrire purement : quel feu! quelle naïveté! quelle source de bonne plaisanterie ! quelle imitation de moeurs et quel fléau de ridicule! Mais quel homme on auroit pu faire de ces deux comiques! »

La critique moderne a protesté en faveur du style de Molière, qu'on n'appréciait pas à sa valeur : ce M. Despréaux , dit l'auteur du Bolœana, trouvoit la prose de Molière plus parfaite que sa poésie, en ce qu'elle étoit plus régulière et plus châtiée. » Boileau n'avait pourtant pas hésité à faire, dans sa seconde satire, l'éloge le plus complet de la fertile veine de son ami Molière, qui n'était pas parvenu sans difficulté à faire admettre la prose dans la haute comédie, que l'usage et le goût du temps ne toléraient qu'en vers. Grimarest raconte, dans la Vie de Molière, qu'à la première représentation de V Avare, qui n'en eut que sept (1668), le duc... disait tout haut : « Comment? Molière est-il fou et nous prend-il pour des benêts, de nous faire essuyer cinq actes en prose? A-t-on jamais vu plus d'extravagance? Le moyen d'être diverti par de la prose ! »

On n'a point assez remarqué que l'exemple de Molière invita les comédiens à composer des comédies. On vit donc paraître sur la scène des théâtres de Paris les ouvrages de Montfleury, de Villiers, de Brécourt, de Rosimond, de Dorimond, de Raymond Poisson, de Hauteroche, de Chevalier et de Champmeslé, ouvrages assez plaisants la plupart, mais néanmoins assez médiocres, à l'exception de la Femme juge et partie de Montfleury. Les tragédies qui furent représentées du vivant de Molière n'étaient pas beaucoup meilleures que

LE THÉÂTRE ET LES AUTEURS DRAMATIQUES. 291

les comédies de la même époque, à l'exception des tragédies de Racine, que Molière avait aidé à composer ses deux premières pièces : la Tliêbaïde et Alexandre.

Fig. 107. — Frontlaplœ dn t. II de l'édit. originale de* Œuvres de Molière (1C66). Molière et mademoiselle Molière, dans les rôles d'Arnolphe et d'Agnes de l'Kcole de* femme*, couronnés par Tlialie; d'après Clmuveau.

Pierre Corneille, après une retraite de sept ans, avait reparu au théâtre, l'année même où Molière arrivait avec sa troupe à Paris. Le succès de la tragédie d' Othon donna naissance à d'autres tragédies qui n'eurent pas la même fortune, mais qui cependant prouvaient que par intervalles le génie du grand Corneille se rallumait encore pour

XVIIe SIÈCLE. —

SCIENCES, LETTRES ET A ET S

jeter des flammes et prolonger son rayonnement. Molière avait tendu la main au vieux poète, qui subissait tristement l'ingratitude et les dédains de la troupe royale ; il faisait représenter sur son théâtre les anciennes pièces de Corneille que l'hôtel de Bourgogne refusait de reprendre, et le théâtre du Palais-Royal, comme pour protester contre l'indigne chute d'Agésilas (1GG6), offrit une généreuse et brillante hospitalité à la tragédie à' Attila, que les comédiens de l'hôtel de Bourgogne ne voulaient pas jouer. La pièce avait été mise en scène avec le plus grand soin par Molière lui-même; la Thorillière s'était chargé du principal rôle, et Mlle Molière, la femme du chef de la troupe, ne trouva pas au-dessous d'elle de remplir un simple rôle de confidente. La réussite fut complète, en dépit de l'injuste épigramme de Boileau, qui prenait parti pour le jeune Racine contre le vieux Corneille, et cette tragédie, critiquée et tournée en ridicule, se maintint au théâtre jusqu'à la fin du siècle. C'est à la suite de la représentation d'Attila (1GG7), qui fut suivie des trois dernières tragédies de Corneille, à quelques années de distance, que Saint-Evremond prononça ce jugement suprême sur l'auteur du Ciel et d' Attila : « Corneille seroit au-dessus de tous les tragiques de l'antiquité, s'il n'avoit été fort au-dessous de lui dans quelques-unes de ses pièces. Il est si admirable dans les belles, qu'il ne se laisse pas souffrir ailleurs médiocre. Ce qui n'est pas excellent en lui me semble mauvais, moins pour être mal que pour n'avoir pas la perfection qu'il a sçu donner à d'autres choses. »

Au reste, les poètes tragiques, qui, du vivant de Molière, occupaient le théâtre à côté de Corneille, semblaient le grandir par le contraste de leur petitesse. Que pouvaient être auprès de lui son frère Thomas, Boyer, Magnon, Gilbert, Quinault, de Prade, Mlle Desjardins et même Boursault? Mais Racine avait débuté dans l'art dramatique par les tragédies de la Thébaïdé et d'Alexandre (1664 et 1665). Jean Racine était l'élève de Sophocle et d'Euripide ; il devint alors celui de Molière, qui le conseilla, qui le corrigea et qui lui ouvrit les portes du théâtre; mais la brouille se mit bientôt entre le maître et l'élève. Pendant les répétitions d' Alexandre, M110 du Parc quitta brusquement la

LE THÉATEE ET LES AUTEURS DRAMATIQUES

troupe de Molière, pour passer à l'hôtel de Bourgogne, et Racine, qui était éperdument amoureux d'elle, ne lui retira pas le rôle qu'il lui avait donné et l'autorisa même à le jouer sur le théâtre auquel il la savait désormais attachée. Mais Molière ne consentit pas à se

Fig. 108. — Frontispice dessiné par C. Lebrun et gra\c pu Êéb. Leclerc, pour la première Mit. (les (Kuvras île Racine: VnrU, Jean Ril ou, Hi76. i vol. In-lî.

dessaisir de la tragédie qu'il avait payée d'avance et qu'il venait de monter à grands frais ; il n'eut qu'a remplacer l'actrice fugitive, et les représentations continuèrent au Palais-Royal, nonobstant les plaintes de l'auteur, pendant (pie la même tragédie était représentée simultanément ;\ l'hôtel de Bourgogne. Racine et Molière ne se réconcilièrent

XVIIe SIÈCLE. — SCIENCES, LETTHES ET A HT S.

jamais, et l'on a lieu de croire que Mn° du Parc avait été la cause dominante de leur séparation définitive.

Les comédiens de l'hôtel de Bourgogne, grâce à Racine qu'ils avaient conquis en quelque sorte, par l'engagement de MUe du Parc, restaient ainsi en pleine possession des chefs-d'œuvre que ce jeune rival de Corneille devait leur fournir, pour les aider à soutenir une difficile concurrence contre le théâtre de Molière; de 1667 à 1677, ils représentèrent sept tragédies de leur poète attitré, et la gloire de l'auteur s'accroissait à chacune d'elles, en proportion du succès, qui augmentait aussi la fortune des comédiens. Racine avait pourtant failli renoncer à la littérature dramatique, lorsqu'il consulta sur son Alexandre le grand Corneille, qui lui reconnaissait un véritable talent pour la poésie, mais non pour la scène. Saint-Evremond, au contraire, avait pu encourager Racine, en écrivant à Mmo de Bourneau : ce Depuis que j'ai lu le Grand Alexandre, la vieillesse de Corneille me donne bien moins d'alarme, et je n'appréhende plus tant de voir finir avec lui la tragédie , mais je voudrois qu'avant sa mort il adoptât l'auteur de cette pièce, pour former avec la tendresse d'un père son vrai successeur. »

Les espérances de Saint-Evremond furent justifiées par Andromaque, Britannicus, Bérénice, Bajazet, Miihridate, Iphigênie et Phèdre (1667-1677). Cette dernière tragédie, à laquelle une cabale de gens de cour opposait une tragédie de Pradon indigne d'être comparée au chefd'œuvre de Racine, termina la carrière dramatique de ce grand poète, qui composa encore, sur les instances de Mme de Maintenon, les tragédies à'Esther et à'Athalie (1G89 et 1691), destinées à être jouées par les pensionnaires de la maison royale de Saint-Cyr, mais qui, jusqu'à sa mort (26 avril 1699), refusa toujours d'achever les autres tragédies profanes (disait-il) qu'il avait commencées depuis vingt-deux ans.

Corneille était né en 1606 ; Racine en 1639. Leurs œuvres sublimes et touchantes reparaissaient sans cesse sur la scène jusqu'à la fin de leur siècle et servaient de modèles inimitables à des poètes de troisième ordre, tels que l'abbé Genest,Campistron, la Chapelle, etc., qui s'efforçaient de les égaler, sans réussir seulement à s'en approcher. Il y eut à peine deux ou trois tragédies qui semblèrent de pâles reflets

LE THÉÂTRE ET LES AUTEURS DRAMATIQUES

de l'œuvre immortelle des deux maîtres de la tragédie. La Pénélope (1684) de l'abbé Genest, le Manlius Gdpitolinus (1098) de Lafosse, et Médée (1G94), de Longepierre, prouvèrent du moins que les ap-

Fig. 100. — Sei ne i'Esthcr, édition originale ; Paris, Denis Thierry, 1C8!>, in-12 ; gravure de Sel). T.eclorc. (Communique' par M. Mcaume.)

plaudissements appartenaient de droit aux vrais imitateurs de Corneille et de Racine.

Molière avait aussi ses imitateurs, dont quelques-uns n'eussent pas été désavoués par lui; il eut pardonné sans doute à Boursault le pla-

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giat de son Médecin volant et même la comédie satirique du Portrait du Peintre, s'il avait été témoin du légitime succès de la Comédie sans titre, ou le Mercure galant (1G83).

Trois comédiens, Dancourt, Baron et Dufresny, s'étaient mis aussi ii composer des comédies, en prose et en vers; la Fontaine lui-même, l'immortel auteur des Fables et des Contes, se cachait sous le nom de son ami le comédien Champmeslé, pour travailler à des pièces de théâtre, qui eussent peut-être été dignes de lui s'il les avait faites seul. Mais ce siècle ne devait pas finir avant l'apparition du véritable successeur de Molière, que le poète lyrique Jean-Baptiste Rousseau avait tenté vainement d'imiter dans les comédies en prose du Café et du Flatteur et dans la comédie en vers du Capricieux ; Jean-François Regnard, né à Paris en 1055 (il avait pu voir et applaudir Molière), fit jouer sur le théâtre de la rue des Fossés-Saint-Germain, par les comédiens ordinaires du roi, qui avaient depuis 10801e privilège exclusif de représenter des comédies dans Paris : la Sérénade (1G94), le Bourgeois de Falaise (1094), le Joueur (1090), un chef-d'œuvre presque égal aux chefs-d'œuvre de Molière, le Distrait, et Démocrite (1097 et 1700), excellentes comédies en vers, qui annonçaient que Molière allait revivre dans son héritier naturel.

Fig. 110. —

Cul-de-lampe tiré du titre des Œuvres mêlées de Saint-Évremond ; Amsterdam, Pierre Mortier (170G).

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