‹ XVIIme [i.e. dix-septième] siècleChapitre 29 sur 70 · XVII'' SIÈCLE. — SCIENCES · texte numérisé non relu

XVII'' SIÈCLE. — SCIENCES

XVIIe SIÈCLE. —

conde partie de cet admirable ouvrage de propagande politique, le discours que les auteurs ont mis dans la bouche de M. d'Aubray, représentant du tiers état, offre de telles qualités d'éloquence raisonnée et convaincante, qu'on serait tenté d'admettre la conjecture qui en fait honneur au génie politique d'Henri IV. Le tableau des souffrances de Paris pendant le siège est une des peintures les plus saisissantes que l'art oratoire ait jamais tracées, mais Henri IV allait bientôt montrer qu'il possédait le don de la parole à un plus haut degré que les habiles et ingénieux écrivains qui avaient si bien rendu ses inspirations. Le discours qu'il prononça en plein Parlement, le 19 avril 1597, pour demander un prêt volontaire à la bourgeoisie, et l'allocution qu'il adressa au Parlement, le 21 mai 1597, dans un lit de justice, pour réclamer l'enregistrement de l'édit relatif à la création de nouveaux offices, se recommandent autant par le grand sens politique de l'orateur, que par l'art et le tact merveilleux avec lesquels il manie la parole. Mais son chef-d'œuvre est le discours qu'il improvisa, au commencement de l'année 1599 , pour décider le Parlement à enregistrer sans délai l'édit de Nantes : ce C'est, dit son historien A. Poirson, c'est l'éloquence libre et naturelle, inspirée au plus haut degré de l'esprit français, animée de toute sa vivacité, obéissant à son allure, mais pleine de mouvement et d'entrain. » L'exorde est surtout un chef-d'œuvre d'adresse et d'originalité.

c( Vous me voyez, dit-il aux magistrats qu'il avait convoqués au Louvre, en mon cabinet, où je viens parler à vous, non point en habit royal ni avec l'épée et la cape, comme mes prédécesseurs, ni comme un prince qui vient recevoir des ambassadeurs, mais vêtu comme un père de famille, en pourpoint, pour parler familièrement à ses enfants. » L'exorde d'un autre discours, qu'il adressa, en 1G04, aux représentants de tous les grands corps de l'Etat, n'est pas moins habile ni moins ingénieux : « Messieurs, leur dit-il, j'estime que chacun de vous se souvient encore de l'état misérable où étaient réduites les affaires de la France lorsqu'il plut à Dieu m'appeler à. cette couronne, et que , la comparant à la condition présente, il loue et remercie en son eieur la bonté divine, d'un si heureux changement, pour la per-

ÉLOQUENCE RELIGIEUSE, CIVILE ET POLITIQUE. 315

f'ection duquel vous savez combien librement j'ai exposé ma vie aux périls et supporté toutes sortes de travaux, lesquels je tiens bien et dignement employés, pourvu seulement que la mémoire vous en demeure. »

Fig. 118. — Guillaume ilu Vair, chancelier île France; d'après une gravure <lu temps, anonyme, publiée chez Fr. LangloK dit Ciartres, graveur et marchand d'estampes.

Après la mort de Henri IV, l'éloquence politique eu1 une occasion inespérée de se produire, quand les troubles et les embarras de la régence de Marie de Médicis amenèrent la réunion des états généraux de 1614. L'ouverture de ces états généraux se fit solennellement, le 27 octobre, et les députés du clergé, de la noblesse

31G XVIIe SIÈCLE. — SCIENCES, LETTEES ET ARTS.

et du tiers état commencèrent immédiatement la rédaction des cahiers qui devaient servir de texte aux délibérations de l'assemblée ; mais on reconnut presque aussitôt que l'entente ne pouvait se faire entre les trois groupes qui composaient cette assemblée. Il y eut des discours d'une violence extrême, comme celui de Savaron, député de la noblesse; des discours ampoulés et ridicules, comme celui de Camus , évêque de Belley, qui eut l'air de déclamer un de ses sermons; mais le lieutenant civil, de Mesmes, député du tiers, prononça un discours très digne et très sensé, dans un fort bon langage; le prévôt des marchands, Miron, autre député du tiers, parla aussi de la situation avec beaucoup d'intelligence et dans des termes excellents, malgré leur bienveillante simplicité; et l'évoque de Luçon, Armand du Plessis de Richelieu, choisi comme orateur du clergé, prononça une harangue, (( qui fut, dit Henri Martin, la première révélation de son génie et qui fit entrevoir à la France la véritable éloquence politique, l'éloquence mâle, sobre, nerveuse, affranchie des digressions pédantesques, des ornements parasites, l'éloquence des choses et des idées, non plus des mots. )) Cette harangue fut aussi, en quelque sorte, le dernier soupir de l'éloquence politique au dix-septième siècle, car les cahiers des états, qui sont aussi un remarquable effort de cette éloquence nouvelle, eurent à peine été remis entre les mains de la reine régente, que les portes de la salle des séances, au Louvre, se trouvèrent closes, et que les députés se virent obligés de se disperser , après de vaines et impuissantes protestations.

C'est en vain que le Parlement essaya de présenter au roi des remontrances courageuses, où l'éloquence politique se ranimait au souffle d'un sincère patriotisme. Il en fut de ces remontrances comme de toutes celles que les cours souveraines adressèrent à Louis XIII et à Louis XIV : elles restèrent sans réponse et sans écho. L'éloquence politique était morte, ou du moins condamnée à se taire, et si elle reparut par intervalles, au milieu de la folle turbulence de la Fronde, elle n'avait plus d'empire sur des esprits troublés qui ne voulaient pas être éclairés ni convaincus. Le célèbre coadjuteur de l'archevêque

ÉLOQUENCE RELIGIEUSE, CIVILE ET POLITIQUE

de Paris, Paul de Gondi, depuis cardinal de Retz, qui était l'âme de cette sédition populaire sans portée et sans but, avait sans doute le génie de l'éloquence politique, mais il eut peu d'occasions de s'en

Fig. lin. — Frontispice des Principaux poinet» de la Foij, défendus pur Armand-Jean dn Ptessb, cardinal de Richelieu. Taris, Sebastien Cramoisy, 1629 ; gravure de J. Picart.

servir et il préféra garder le silence dans le tourbillon d'intrigues où il s'était jeté.

Les passions capricieuses et fantasques de la Fronde n'étaient pas de force à créer des orateurs, et les voix mâles et fermes de quelques bons citoyens, de quelques graves magistrats, comme Mathieu

XVIP SIÈCLE. —

Molé et Orner Talon, pouvaient à peine dominer un instant les impertinences railleuses des mazarinades et le tumulte menaçant de la populace. 11 faut constater pourtant que, parmi ces milliers de mazarinades, ces pamphlets éphémères que l'événement de chaque jour

Fig. 120. — Henri de Gondy, cvêque de Paris (le cardinal de Ectz) ; d'après la gravure de Léonard Gaultier.

faisait éclore, on retrouvait çà et là les éléments épars et confus de la vraie éloquence politique. Cette éloquence était d'ailleurs inhérente à tous les bons ouvrages d'histoire qui avaient été composés sous les règnes de Henri IV et de Louis XIII; elle brille de tout son éclat dans les œuvres historiques de d'Aubigné, de Mathieu, de Dupleix, de Legrain et surtout de Mézeray, comme dans la plu-

ÉLOQUENCE RELIGIEUSE, CIVILE ET POLITIQUE

part des tragédies de Corneille. L'éloquence, sous toutes ses formes, fut alors la principale visée de la littérature française. On s'explique

Fig. 121. — La BeUt PlaideiiH; gravure de N. Boimart.

Une plaideuse ainay bastic, Que je doute ni sa partie

Impose avec tant do douceur. Obtient arrest en sa faveur.

ainsi comment ou publia, dans l'espace d'un demi-siècle, tant de livres, tant de traités, tant de discours, tant de rhétoriques, qui ne roulent que sur ce sujet, « pour faire le bec aux jeunes orateurs et leur apprendre le moyen d'émailler un discours et le rendre fleuris-

XVIIe SIÈCLE. —

SCIENCES

LETTRES ET ARTS

saut, » disait René François, prédicateur du roi, dans son fameux Essay des merveilles de nature et des plus nobles artifices (1G22), qu'il qualifie de (( pièce très nécessaire à tous ceux qui font profession d'éloquence. »

L'éloquence civile et judiciaire, malgré de nombreux défauts, qu'on prenait alors pour des qualités, existait avant le règne de Henri IV; mais ce fut sous ce règne qu'elle fit des progrès sensibles, en commençant à se dépouiller des routines scolastiques du barreau. Cependant l'érudition classique occupait trop de place dans les discours, où la discussion du fait principal était comme étouffée sous les citations grecques et latines. Etienne Pasquier, qui ne pouvait souffrir l'abus de ces citations, affirme, dans ses Lettres, que cet abus provenait du désir que les avocats avaient de contenter le président de Thou, qui aimait les beaux traits des anciens.

Le président du Vair, qui n'avait garde d'être aussi favorable aux citations du grec et du latin, disait que, du temps du premier président Brisson, le barreau, pour lui plaire, retentissait de ces citations perpétuelles. Loisel, dans son célèbre Dialogue des Avocats, fait dire pourtant à Pasquier, qui en est le principal interlocuteur : (( Je ne suis point de ceux qui voudroient du tout bannir le grec et le latin du barreau, comme feroient volontiers quelques-uns de nos délicats ou ignorants, puisque nous avons à parler devant des juges et des avocats, la plupart doctes en l'une et l'autre langue. » Au surplus, Pasquier voulait que l'avocat fût (( sçavant en droit et en pratique et médiocrement éloquent, plus dialecticien que rhéteur, et plus homme d'affaires et de jugement que de grand ou long discours. »

Antoine Loisel (1536-1617) remarquait, avec un certain orgueil, que les meilleurs avocats étaient parisiens, à cause de leur bon sens naturel et de la sûreté du langage franqois, et il s'indignait de reconnaître du picard, de l'auvergnat, du lyonnais chez les autres avocats, qui n'accusaient que trop leur origine, par leur jargon naturel et estranger. Là-dessus, Loisel cite les avocats contemporains qui n'étaient pas de Paris : « Messieurs Riant, Terrières, Aubery, Mangot le

ÉLOQUENCE RELIGIEUSE, CIVILE ET POLITIQUE

père, Marillac, de Saint-Mesloir , du Faur, Béchet, la Rue, Brisson, Chandon, Bautru et autres, » mais il met en regard de ces nomslà les suivants, qui, « estant mis en contrepoids, feroient pencher la balance, dit-il : Messieurs Séguier, de Thou, Bouguier, du Moulin, du Mesnil, Bourdin, Canaye, Versbris, de Montelon, Robert, le

Maistre, Faye, Mangot, advocat du Roy, Escliorchetel, Hotman, du Val, et plusieurs autres Parisiens. )>

Le Dialogue des Avocats et les notes que Claude Joly, ancien avocat au Parlement, y ajouta en 1051, donnent des détails sur la plupart de ces avocats, qui furent très renommés du temps de Henri IV et de Louis XIII. Ainsi, Guillaume Aubert, Poitevin, « ne plaidoit pas mal , mais distrait et léger ; » Jean Cliaudon « avoit une voix et parole fort douce »; au contraire, Jean Chauveau « avoit une

voix de prescheur et devint évesque. » Jacques Faye était « homme de grand sens et sçavoir, et puissant en son parler, très îiche, et abondant en belles pensées et principalement en similitudes et comparaisons inimitables ; » Auguste Galland avait de grands talents pour le palais ; quant à Louis Dolé , que Marie de Médiois fit entrer au conseil du roi, « le principal talent de ce célèbre advocat estoit l'éloquence, accompagnée de grand jugement et de beaucoup de littérature. »

C'est vers ce temps-là que Guillaume du Vair, nommé garde des sceaux en 1G15, et qui passait à juste titre pour le plus célèbre orateur que le barreau eût produit, disait, dans son beau traité de l'Éloquence franqoise : « Je croy et certes il est vray que l'éloquence françoise n'a jamais monté plus haut qu'elle est, et que ceux qui ont vescu devant nous ne nous ont rien laissé de nostre langue digne d'estre préféré aux escrits de ceux de nostre temps. )> Puis, il s'écrie avec enthousiasme : « C'est certes un précieux joyau que l'éloquence, et plus important qu'on ne pense, et qui mérite d'estre soumis en des mains adroites et charitables. » Il ne parle guère que de trois ou quatre avocats, qui avaient été ses collègues et qui certainement ne pouvaient pas lui être comparés. « M. d'Espeisses, dit-il, esprit fort capable de tout ce à quoy il vouloit se adonner, » n'avait pas d'abord réussi au barreau, mais « depuis, il a fait de belles actions, et mesmes pour l'éloquution françoise, il y a apporté peut-estre autant d'ornemens que pas un de ceux qui ont esté devant luy. )> L'éloge de Jacques Mangot, avocat du roi, se termine pourtant par une restriction sévère : (( C'estoit un esprit fort clair, un jugement fort sain, une parole fort nette, sans fard et sans affectation. Toutefois il me sembloit un peu trop long et n'avoit pas beaucoup de pointe. » On a lieu d'être surpris que Guillaume du Vair, dans son livre de T Eloquence françoise, n'ait pas mis au premier rang des orateurs contemporains le président Jacques-Auguste de Thou. « Un des principaux talents de ce grand homme, dit Perrault dans les Hommes illustres, étoit de manier les esprits par la force de son éloquence naturelle et acquise, et de les tour-

ÉLOQUENCE RELIGIEUSE, CIVILE ET POLITIQUE

ner comme il lui plaisoit. » Antoine Loysel a oublié également, dans son Dialogue des Avocats, Simon Marion , qui était avocat général en 1599 et qui eut un grand renom d'éloquence. (( M. Marion estoit un grand orateur, lit-on dans le Perroniana\ et avoit cette partie, qu'en discourant, il persuadoit fort, et n'esmouvoit pas moins, mettant par escrit. Il avoit la voix fort esmouvante... Depuis Cicérou, je croy, il n'y a point eu un advocat tel que lui. »

devant l'Université de raris. Gravure a l'cau-forte, anonyme. (Coll. Hennin, a la Blbl, Nat.)

Antoine Arnauld, qui succéda en qualité d'avocat général à Simon Marion, son beau-pore, s'était distingué, par son talent d'orateur, dans deux procès célèbres, celui que l'Université et les curés de Paris avaient intenté contre les jésuites en 1594, et celui auquel avait donné lieu l'assassinat d'un nommé Jean Frost en 1G00 : cette cause fut plaidée et jugée en présence du roi. Dans un autre procès non moins célèbre, celui du maréchal de Biron, accusé de haute trahison et condamné à mort en 1602, ce n'est pas le chancelier Philippe Hurault qui eut la palme de l'éloquence, ce fut l'accusé qui prouva que ceux qui en faisaient profession n'étaient

XVIIe SIÈCLE. —

pas les plus habiles; voici le magnifique début de sa défense : « Je vois bien ce que c'est, je ne suis pas le plus méchant, mais je suis le plus malheureux. Ceux qui ont fait pis que je n'ai voulu faire sont favorisés. La clémence du roi est faillie en France pour moi. Il n'imite pas les exemples de César et d'Auguste, ni de ces grands princes qui ont pardonné à ceux qui avoient voulu mal faire, mais encore à ceux qui avoient mal fait ; ces grands princes ont toujours esté fort avares du sang de leurs sujets, voire de celui qui estoit le moins prisé. En quoi se peut monstrer le Roi plus grand, qu'en pardonnant? La clémence est la vertu des rois. »

Que l'on compare cette allocution si noble et si fière, si émue et si touchante, au discours fameux que prononça Charles Fevret (1583- 1661), un des plus éminents avocats du barreau de Dijon, en présentant au parlement de Dijon les lettres de grâce obtenues par Hélène Gillet, condamnée pour crime d'infanticide, exécutée à demi et arrachée à la mort par la population indignée : « Quels prodiges, en nos jours, dit Fevret, qu'une fille de cet aage ayt colleté la mort corps à corps ! qu'elle ayt lutté avec ceste puissante géante, dans le parc de ses plus sanglantes exécutions, et pour dire en peu de mots, qu'armée de la seule confiance qu'elle avoit en Dieu, elle ayt surmonté l'ignominie, la peur, l'exécuteur, le glaive, la corde, le ciseau, l'estouffement et la mort mesme. )) L'auteur de ce discours ampoulé et emphatique acquit par là tant de célébrité dans sa ville natale que, quelques années plus tard, Louis XIII étant venu à Dijon pour punir les complices d'une sédition populaire, Charles Fevret fut chargé de parler en faveur des coupables : (( il le fit avec tant d'éloquence, dit l'abbé Lambert dans son Histoire littéraire du règne de Louis XIV, que non seulement il obtint leur pardon, mais que Sa Majesté voulut encore que le discours de l'orateur fût imprimé. » A l'exemple d'Antoine Loysel, Fevret composa un Dialogue des plus célèbres avocats du parlement de Bourgogne.

Les orateurs du palais ne se corrigeaient pas encore de la manie des citations grecques et latines, et ce goût, qui avait dominé sous les règnes de Henri IV et Louis XIII, eut encore des charmes, jusqu'au

ÉLOQUENCE RELIGIEUSE, CIVILE ET POLITIQUE

milieu du règne suivant, pour les gens de palais. Le savant avocat général Jérôme Bignon (1589-1656), qui ne sut pas plus que les autres se préserver de ce débordement de citations littéraires, qu'on nommait des similitudes , illustra le barreau de Paris par une prodigieuse étendue de connaissances et joignit à l'érudition la plus vaste l'éloquence la plus insinuante, avec un esprit juste et un cœur droit. « Il fît sa principale étude de la jurisprudence civile et canonique, dont on peut dire qu'il épuisa tous les secrets, dit Ch. Perrault, et qu'il en devint lui-même comme une source intarissable , car, sur quelque matière qui se présentast à examiner dans ses plaidoyers admirables, qui ont esté, pendant qu'il a vescu, la plus solide instruction, non seulement de lajeunesse du barreau, mais des plus anciens avocats et de tous les juges mesmes, il n'y a voit rien de beau ni de curieux qu'il ne rapportast. »

Perrault avait connu, dans le même temps, un avocat non moins éloquent, Antoine le Maistre (1608-58), qui ne voulut être qu'avocat et qui alla mourir comme un anachorète au milieu des jansénistes de Port-Royal. « 11 y a soixante ans que les harangues qu'il prononça alors ont été faites, disait Perrault, en 1696, dans ses Hommes illustres, et elles sont néanmoins dans une aussy grande pureté de langage que si elles venoient d'être composées. C'est une chose surprenante que cet excellent homme ayt sçu non seulement se défendre des vices et des deffaults de son temps, des jeux de mots et des antithèses, qui faisoient alors les délices de l'orateur et de ses auditeurs mais que, par la force de sa raison, il ait préveu et comme saisi par avance la manière parfaite de s'exprimer, qui n'a esté en usage qu'après une longue suite d'années. » Perrault ne parle pas d'un avocat, renommé pour ses saillies mordantes et ses terribles coups de langue, Claude Gautier (1596-1672), qui avait eu l'honneur d'être signalé comme un redoutable adversaire dans les satires de Boileau. « L'éloquence de M. Gautier, semblable à celle de ceux qui ont du feu à l'excès, disait plus tard le P. Bonavcnture d'Argonne, dans ses Mélanges a" histoire et de littérature (1700), n'étoit pas des plus réglées : à l'attaque il ne valoit rien, mais à la répartie, plus fougueux qu'un

XVII" SIÈCLE

SCIENCES

LETTRES ET ARTS

cheval indompté qui a senti l'éperon, il jettoit les fers en l'air et remplissoit la carrière de crainte et d'effroi. ))

Olivier Patru (1604-81), dont la manière de plaider était loin de ressembler à celle de l'impétueux Claude Gautier, amena une heureuse révolution dans les habitudes de l'art oratoire; il ne bannit pas complètement les citations, même celles de l'Ecriture sainte et des Pères de l'Eglise, mais il les plaça toujours de façon qu'elles servissent à la fois d'ornement et de preuves à ses discours : il pouvait ainsi briller par l'érudition, mais il savait la rendre agréable et pleine de charmes. Patru fut donc considéré comme le maître par excellence dans l'art de bien dire. (( La réputation, dit Perrault, qu'il s'acquit d'abord par le précieux talent de la parole le rendit digne d'avoir place dans l'Académie françoise. Il y fut receu en l'année 1640, et le remerciement qu'il fit à sa réception plut si fort aux académiciens, que la compagnie ordonna que tous ceux qui y seroient admis dans la suite feroient un discours pour la remercier. Ce qui s'est toujours pratiqué depuis constamment. » Les avocats, à cette époque, ne devaient pas se borner à plaider les causes qu'on leur confiait ; il fallait encore qu'ils eussent le talent d'écrire de longs factums, qui étaient souvent des morceaux d'éloquence et de discussion oratoire. Quelques-uns même, qui s'avouaient leur insuffisance dans les plaidoiries, remplaçaient avec avantage par d'excellents mémoires imprimés ce qui leur manquait du côté de la parole.

Patru avait fait d'habiles élèves, qui s'efforçaient de l'imiter en abandonnant les vieux errements du style du palais. Ceux-ci ne déclamaient plus; ils évitaient de tomber dans l'enflure et la métaphore, ils savaient mesurer leur langage à la portée de la cause, et ils ne s'agitaient pas a dans une affaire de bagatelle, comme s'il étoit question du salut de la République, )) suivant l'expression de Gabriel Guéret, dans ses Entretiens sur V éloquence de la chaire et du harreau (1666). Ces avocats modèles étaient Rolland le Vayer de Boutigny, qui, avant d'être avocat, avait publié un roman mythologique et fait jouer une bonne tragédie par les comédiens du roi ; Gabriel Guéret, qui, tout en plaidant, publiait d'ingénieux ouvrages littéraires ; Bonaventure Fourcroy,

ÉLOQUENCE RELIGIEUSE, CIVILE ET POLITIQUE

qui composait de jolis vers et qui avait donné au théâtre de Molière, son ami, une amusante comédie en vers, intitulée Sancho Pancha. « Il faisoit paroitre, dans ses plaidoiries, dit le savant Auzanet qui fut le collaborateur de Fourcroy, de ces traits brillants qui saisissent, qui transportent et laissent dans l'esprit de l'étonnement et de l'émotion.

Fig. 124. — Olivier Patru, de l'Académie française; d'après une gravure de J. Luuin, publiée dans ta Hommes illustres nui ont paru en France, de Ch. Perrault.

Partout on remarquoit une hardiesse de langage, un style sublime, qui se formoit des choses qu'il devoit exprimer. Il s'abandonnoit aisément à la beauté de son feu, sans en craindre les excès; mais, toujours maître de lui, l'impétuosité de son éloquence réussissoit mieux que la justesse d'une composition arrangée. »

Fourcroy avait un rival redoutable dans son confrère René Pageau :

XVII1' SIÈCLE

« On peut faire, de cet orateur et de M. de Fourcroy, dit un jurisconsulte contemporain (Poquet, professeur de droit), la même comparaison que l'on faisoit de Démosthènes et de Cicéron. M. de Fourcroy, par la force de son raisonnement et par la véhémence de son discours, emporte et enlève l'esprit de ses auditeurs, semblable à un torrent qui entraîne tout. M. Pageau, au contraire, est comme un fleuve tranquille, qui, renfermé dans son lit et roulant doucement, porte la fécondité dans les campagnes voisines et réjouit les habitants qui sont sur ses bords. ))

Mais, parmi les nombreux avocats qui se distinguèrent au palais de Paris, vers la fin du dix-septième siècle, il faut, après avoir rappelé les noms de Pousset de Montauban, de Nivelle et d'Errard, s'arrêter à Chrétien-François de Lamoignon (1644-1709), fils de l'illustre premier président du Parlement. Ses premiers discours furent goûtés et admirés. Il ne resta que deux ans avocat et fut reçu conseiller au Parlement, puis avocat général : « Point de matière, dit l'auteur de Y Histoire littéraire du siècle de Louis XIV, qui ne fût de son ressort et qu'il ne possédât parfaitement : jurisconsulte, historien, orateur, théologien, naturaliste, il étoit tout; universalité de connoissances, qui le rendit pendant longtemps l'oracle de sa compagnie. »

Fig. 125. —

Motifs de bijouterie dessinés par Stepli. Carteron (1615).

LA PEINTURE ET LES PEINTRES

La peinture sous Henri IV : Fr. Quesnel, Pierre Dumonstier, Martin Fréminet. — École française au dix-septième siècle ; peintres d*histoire : Eustache le Sueur, Simon Vouet, Nicolas Poussin, Charles le Brun, les Mignard; peintres étrangers: Itubens, Ph.de Champaigne. — 'Peintres de portraits; Hyacinthe Rigaud , etc. — Peintres de paysage : Claude Lorrain, etc.

'école italico-française des peintres de Fontainebleau s'était dispersée pendant la Ligue, car leurs travaux n'étaient plus payés sur les comptes de l'hôtel du roi ; quelques-uns de ces peintres vivaient retirés dans la petite ville de Morct, cette colonie des artistes italiens et flamands, appelés en France par les Valois. L'il- Lsp>^. ^S^rap^^y lustre Jean Cousin, le chef de l'école française, était mort, plein de jours et de gloire, en 1589. Henri IV avait à peine auprès de lui un valet de chambre, sachant dessiner et peindre, pour faire un portrait qu'on pouvait lui demander, mais, en tous cas, il n'y eut, à vrai dire, ni peinture ni peintre, à la cour de France, de 1588 à 1593. Les peintres reparurent, dès qu'Henri IV eut besoin de leurs crayons et de leurs pinceaux. Leurs premiers ouvrages furent certainement des portraits : depuis plus de cinq

xvnc SlfcciJt. — SCIENCES. - 42

XVIIe SIÈCLE. — SCIENCES, LETTRES ET ARTS.

ans, on n'en avait fait qu'un bien petit nombre, et pourtant c'était un goût général, que de posséder chez soi beaucoup de portraits anciens et modernes. On s'explique ainsi comment une si grande quantité de portraits de Henri IV a été peinte, de son vivant et pendant la minorité de Louis XIII.

La grande école des Clouet avait continué par leurs élèves, et le meilleur de tous, François Quesnel, qui avait été un des peintres de la chambre de Henri III, resta encore à la tête des portraitistes, jusqu'à sa mort en 1619. Mais la principale préoccupation de Henri IV fut de mettre à l'œuvre tous les artistes qui seraient capables d'être employés à la reprise des travaux de peinture décorative, au Louvre, à Fontainebleau, à Saint-Germain en Laye, et dans les autres bâtiments du roi. On a relevé, dans les comptes royaux, les noms des peintres qui ont travaillé pour l'hôtel du roi, depuis le 3 février 1605, jusqu'au 2 janvier 1610. Voici ces noms qui représentent, sous ce règne, l'histoire de la peinture officielle : Charles Decourt, Pierre Dumonstier, Benjamin Foulon, Antoine de Recouvrance, Guillaume Charles, Jehan et Claude Doué ( d'Hoey ), Guillaume Chou, Albert et Martin Didier, Nicolas Douay, Marin Lebourgeois, Charles Martin, Nicolas Leblond, Pierre Geoffroy, Louis Poisson, Guillaume Dumée, Henri Lerambert et Martin Fréminet.

De ces dix-neuf peintres, les deux derniers seuls sont célèbres. Il faut ajouter à cette nomenclature les noms plus connus de Louis Bobrun , de Jérôme Bollery, d'Etienne du Perac, de Roger de Rogery, de Toussaint Dubreuil, de Jacob Bunel et de sa femme Marguerite. Bunel et sa femme peignirent, à la petite galerie du Louvre, les portraits en pied des rois et des reines de France, autour desquels se groupaient les têtes des personnages les plus illustres de leur temps, depuis le règne de saint Louis jusqu'à celui de Henri IV. « Bunel, dit Sauvai dans ses Antiquités de Paris, peignit d'après le naturel les portraits des personnages de ce temps. Pour déterrer les autres, il voyagea partout le royaume et prit les stucs des cabinets, les vitres des chapelles et des églises, où ils avoient été peints de leur vivant. Il fut si heureux dans sa recherche, que, dans cette

Page 1