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PEINTRES

Félibien, en déclarant que le Sueur était un excellent peintre, ne lui ménage pas les éloges; il constate que, « sans avoir été à Rome, ses tableaux ont fait dire qu'il a été un peintre presque achevé et dont les ouvrages approchent de bien près de la perfection. » Le Sueur, dont les vrais connaisseurs appréciaient seuls le style naïf et gracieux, simple et noble, expressif et touchant, resta pourtant fort en arrière de la renommée éclatante de Vouet, qui avait failli lui imposer la plus fâcheuse influence, au milieu de l'engouement général que les peintures de ce brillant et dangereux maître excitaient dans le monde des arts.

Simon Vouet, né à Paris en 1500, élève de son prie, un peintre médiocre de portraits, était déjà bon peintre a l'âge de quatorze ans; il avait un talent remarquable pour faire, avec une merveilleuse facilité, des portraits très ressemblants et très vivants. Il passa quelques années à la cour de Charles Ior, qui cherchait à le retenir en Angleterre. L'ambassadeur de France, Ilarlay de Sancy, l'emmena ensuite à Constantinople, pour faire le portrait du sultan, (pie le jeune Vouet ne put voir qu'une seule fois et qu'il eut l'adresse de peindre néanmoins, à la satisfaction de son modèle fugitif, qui ne s'expliquait pas comment ce superbe portrait avait pu s'exécuter à son insu. Cette preuve d'habileté fut l'origine des succès extraordinaires de Vouet , qui arriva en Italie (1612) précédé de l'histoire du portrait peint de souvenir, et tous les peintres de Rome s'inclinèrent devant un pareil prodige. Il avait commencé par aller copier à Venise les chefs-d'œuvre de Titien et de Paul Véronèse; à Rome, il imita d'abord la manière du Caravage, et il rivalisa de la sorte avec le Valentin, qui s'était fait l'élève posthume de ce grand peintre et qui balançait à lui seul la vogue dominante de l'école des Carrache. Plus tard, Simon Vouet se rapprocha de l'école bolonaise, en s'éprenant de la manière du Guide. Appelé à Gènes, en 1020, par les princes Doria, il employa deux ans à peindre dans leurs palais et leur église. Revenu à Rome, où il se maria, il semblait ne plus souhaiter que d'être un peintre romain; l'Académie de Saint-Luc le nomma prince de tous les artistes qui la composaient; il fut choisi

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pour faire le portrait du pape Urbain VIII, et tous les cardinaux tinrent à honneur d'avoir aussi leur portrait peint par lui. Les tableaux qu'il terminait et que se disputaient les plus riches amateurs étaient exposés, comme autrefois ceux de Raphaël, dans les basiliques de Rome; il était fort riche, et il avait dans son atelier une troupe d'habiles élèves, de toutes nations, qui ne demandaient qu'à travailler sous ses ordres. Son renom eut des échos dans sa patrie et surtout à la cour de Louis XIII, qui chargea son ambassadeur à Rome de faire rentrer Vouet en France, en lui offrant le titre de premier peintre du roi , une pension et un logement dans les galeries du Louvre.

Le peintre ne quitta pas Rome sans regret; il ramena sa famille avec lui, ainsi que ses élèves favoris, son frère, Aubin Vouet, l'Italien Jean-Baptiste Mola, et Jacques Lhomme, de Troyes. A son arrivée, au commencement de 1627, il reçut du roi et de la reine mère l'accueil le plus honorable et se vit aussitôt accablé de demandes de portraits ; il fit plusieurs fois ceux de Louis XIII et de Marie de Médicis, qui prenaient plaisir à le voir peindre ou dessiner au pastel avec un art et une vivacité qu'on ne se lassait pas d'applaudir. « Cette sorte de travail étoit propre et assez prompte, dit Félibien. Sa Majesté voulut que Vouet lui apprît à dessiner et à peindre de cette manière, afin de pouvoir se divertir à faire les portraits de ses plus familiers courtisans. Le roy s'y appliqua quelque temps et y réussit si bien, qu'on en voit qu'il a faits, qui sont fort ressemblants. » Vouet n'aurait jamais suffi à l'exécution des peintures qu'il entreprenait, s'il n'avait pas eu, à Paris comme à Rome, un grand nombre d'élèves travaillant sous ses ordres, avec cette rapidité prestigieuse qu'il leur enseignait. Il préparait, pour le roi, les cartons des tapisseries que Simon Lourdet faisait tisser dans sa fabrique de la Savonnerie ; il peignait à la fois dans le Louvre, au Luxembourg et à Saint- Germain ; c'est-à-dire que ses élèves allaient çà et là travailler, d'après ses esquisses, en s'attachant à reproduire sa manière qui n'était plus celle du Caravage, mais bien celle du Guide, qu'il avait adoptée , comme plus facile et plus expéditive. C'est ainsi qu'il

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exécuta des peintures* décoratives qui eussent employé la vie entière de plusieurs peintres. Il peignit pour le cardinal de Riche-

Fig. 129. — Dipoiition de civijc, \mv BJnjnn Yoiiet (Dessin à la bibliothèque A-'hertinc de Vienne, photographié pax Brann.)

lieu la chapelle et la grande galerie du Palais-Cardinal, et la chapelle du château de Ruel ; pour le maréchal d'Effiat, le plafond de deux ou trois salles du château de Chilly; pour Bullion, surin-

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tendant des finances, une grande galerie haute et un cabinet, dans son hôtel de la rue Plâtrière, à Paris, où Jacques Blanchard avait peint la galerie basse; pour le duc d'Aumont et pour M. de Fourcy, des plafonds et des dessus de portes, dans leurs hôtels de la rue de Jouy ; pour le chancelier Séguier, deux galeries et la chapelle de son hôtel de la rue de Grenelle.

Cette quantité de travaux décoratifs n'empêchait pas Vouet de peindre des tableaux, non seulement pour les églises, pour les couvents et pour les hôtels de Paris, mais encore pour les cabinets des curieux de l'Angleterre et des pays étrangers. Il faisait ou faisait faire , dans le goût du Guide, des têtes de Vierge ou de Madone, et, comme le dit Félibien , « il avoit même un talent particulier pour les bien représenter. » Il mourut, à l'âge de cinquante-neuf ans, le 30 juin 1GI9 : « Ce fut de son temps, dit Félibien, que la peinture commença de paroître ici avec un art plus beau et plus noble qu'elle n'avoit fait. )> Cependant Félibien adresse de vives critiques à Vouet, sur le témoignage même de ses plus savants élèves : « Il n'avoit pas un génie facile et aisé ; il ne pouvoit ordonner un tableau sans voir le naturel; il cherchoit à imiter ce qu'il avoit vu de Paul Véronèse, mais cependant il n'avoit pas un goût exquis dans les ordonnances, non plus que dans le dessin, quoiqu'en certaines parties il ait été assez correct. Il ignoroit la perspective et ne sçavoit ni l'union et l'amitié des couleurs, ni l'entendement des ombres et des lumières.

André Félibien n'eût pas répété des critiques aussi amères, si la prodigieuse réputation de Vouet lui avait survécu, mais elle ne fit que diminuer et s'effacer après sa mort. Roger de Piles, qui le jugeait, vingt-cinq ans plus tard, dans Y Abrégé de la vie des peintres , va jusqu'à dire « que son coloris étoit partout assez mauvais; que l'on ne voit dans ses figures aucune expression des passions de l'âme, et que son plus grand mérite consiste dans le grand nombre d'excellents élèves qu'il a faits et d'avoir esté en quelque sorte le restaurateur de la peinture. » Presque tous les peintres, en effet, qui se distinguèrent après lui, sortaient de son atelier; voici les noms des plus célèbres : ses deux frères, Aubin et Claude; ses deux gendres, François Torte-

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bat et Michel Dorigny; Charles le Brun, François Périer, Michel Corneille, Pierre Mignard, Alphonse Dufresnoy, Charles Poerson, Louis du Guernier, Nicolas Chaperon, André le Nôtre, etc. La plupart de ces artistes français, qui firent partie de l'Académie de peinture, créée depuis la mort de leur illustre maître, lui devaient au moins le développement de leurs facultés natives dans les genres les plus différents.

Vouet avait pu prévoir cependant la décadence prochaine de sa fortune exagérée, lorsqu'il fut témoin de l'arrivée triomphante du Poussin à Paris, dans les premiers jours de janvier 1641. Il n'avait pas fallu moins de deux ans pour décider Poussin à quitter l'Italie, où il s'était naturalisé et où il espérait mourir. Louis XIII lui avait écrit, de sa propre main, à la date du 15 janvier 1689 : (( Cher et bien amé , Nous ayant été fait rapport, par aucuns de nos plus spéciaux serviteurs, de l'estime que vous vous estes acquise et du rang que vous tenez parmi les plus fameux et les plus excellents peintres de toute l'Italie, et désirant, à l'imitation de nos prédécesseurs, contribuer, autant qu'il nous sera possible, à l'ornement et décoration de nos maisons royales, en appelant auprès de Nous ceux qui excellent dans les arts et dont la suffisance se fait remarquer dans les lieux où ils semblent les plus chéris, Nous vous faisons cette lettre, pour vous dire que Nous vous avons choisi et retenu pour l'un de nos peintres ordinaires et que Nous voulons dorénavant vous employer en cette qualité. »

Le grand artiste avait longtemps résisté à cet appel flatteur, et n'avait cédé que de guerre lasse aux conseils de ses amis qui désiraient consacrer sa gloire en le rendant à sa patrie. Nicolas Poussin, né aux Andelys en juin 1594, avait alors quarante-six ans, et depuis dix-sept ans il avait conquis, à force d'études et de travail, une renommée au moins égale à celle des deux meilleurs peintres de l'Italie, le Guide et le Dominiquin. Poussin, élève de trois peintres qu'il n'avait pas tardé à surpasser, Quentin Varin, Ferdinand Elle et Lallemand, s'était fait lui-même, en dessinant d'après l'antique et en copiant quelques tableaux italiens des grandes écoles du seizième siè-

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cle; mais il comprenait que la nature de son génie avait besoin de se fortifier et de grandir au milieu des monuments et des musées de Rome ancienne et moderne. Ses premiers ouvrages de peinture, exécutés à la hâte et fort mal payés , n'avaient donc pour objet que de lui procurer les moyens d'entreprendre ce voyage qui était le but unique de ses espérances d'artiste. Il avait fait néanmoins, à Paris, un très beau tableau votif pour la corporation des orfèvres, et ce tableau, placé à Notre-Dame, devait souvent faire regretter l'absence du peintre, pendant son long séjour en Italie. C'est là que Poussin devint vraiment un grand peintre, en étudiant l'archéologie, l'architecture, la perspective, l'anatomie et les belles-lettres.

Dans cette vie rude et laborieuse, il ne songeait qu'à compléter et à perfectionner son talent, et malgré la protection du cardinal Barberini, il n'avait pas encore travaillé en vue de sa fortune, car il vendait ses tableaux à des prix dérisoires, ce qui suffisait à peine pour l'empêcher de mourir de faim. Il faisait beaucoup de dessins d'après les bas-reliefs antiques et aussi beaucoup de copies d'après les fresques de Raphaël. Ces copies étaient achetées plus cher que ses propres compositions, puisqu'il vendit une bataille pour quatorze écus et un prophète pour six écus romains. Il vivait très retiré, ne fréquentant que des artistes qu'il aimait et dont il estimait à la fois le talent et le caractère, le sculpteur flamand François Duquesnoy, l'architecte sculpteur bolonais Algardi, les deux peintres français Jacques Stella, dont il fit son ami, et Claude Gellée, de Lorraine, qu'on avait surnommé le Lorrain, dont les paysages étaient déjà très recherchés, et enfin le cavalier del Pozzo, de Turin, amateur éclairé et généreux, qui lui achetait ses tableaux à des prix honorables. Poussin pouvait compter désormais sur le produit de son travail, car toutes les oeuvres de son pinceau étaient acquises, avant qu'elles fussent achevées, par des admirateurs passionnés : à Rome, le cavalier del Pozzo, le marquis Amédée del Pozzo et le cardinal Barberini; à Paris, la duchesse d'Aiguillon, le maréchal de Créqui, le cardinal de Richelieu et Paul Fréart de Chantelou, maître d'hôtel du roi.

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Poussin ne fut pas plutôt à Paris, qu'il regretta d'y être venu et qu'il n'eut plus d'autre idée que de retourner à Rome ; il y avait d'ailleurs laissé sa femme, Anne-Marie Dughet, et son beau-frère Jean Dughet, graveur, qu'il avait formé lui-même pour la gravure de ses tableaux. Il était accompagné de l'aîné de ses beaux-frères, Gaspard Dughet, dont il avait fait un très bon peintre et qui mérita

Fig. 13u. — Paysage, par Gaspard Dughet, dit &WUprt l 'aussi n; d'après un dessin à la bibliothèque Albertine de Vienne. (Photographié par Braun.)

d'être surnommé Guaspre Poussin; il ne voulait pas d'autre élève pour l'aider dans les grands travaux qui l'attendaient en France ; il reçut, le 1er mars 1641, le brevet de premier peintre ordinaire du roi, mais il était déjà en lutte ouverte avec Simon Vouet et la plupart des élèves de ce peintre, qui avait eu si longtemps la vogue et qui voyait, en mourant, qu'il l'avait déjà perdue. Poussin fut ehargé de peindre la grande galerie du Louvre, dont le paysagiste brabançon, Jacques Fouquières, élève des BreUghel, avait commencé la décoration : aux paysages et aux vues de villes de France, devaient succéder les Tra-

vaux d'Hercule. Poussin avait à faire, en outre, deux grands tableaux pour les chapelles des châteaux de Saint-Germain et de Fontainebleau ; les cartons de huit grandes tapisseries, pour le roi ; les esquisses de divers ouvrages de peinture, pour le cardinal de Richelieu, et beaucoup de tableaux de moindre dimension pour des grands seigneurs de la cour ; mais le dégoût s'empara bientôt de lui, et il ne put vaincre le mauvais vouloir de l'architecte du Louvre, Jacques Lemercier, qui n'épargnait rien pour le blesser et pour lui faire sentir que la peinture décorative était et devait être l'esclave de l'architecture dans les bâtiments du roi. Le surintendant de ces bâtiments, Sublet des Noyers, prit parti pour l'architecte contre le peintre. Celui-ci adressa un mémoire au surintendant, pour se plaindre « de ce qu'il prête l'oreille aux médisances de ses ennemis, lui qui devroit estre son protecteur, puisque c'est lui qui leur donne occasion de le calomnier. » La querelle s'envenima de telle sorte que Poussin prit prétexte de l'éloignement de sa famille pour retourner à Rome, au mois de septembre 1642, en promettant de revenir bientôt à Paris. La mort de Richelieu et celle de Louis XIII le dégagèrent de sa parole. Il était à l'apogée de son talent et de sa renommée. Il resta donc à Rome, où il mourut, le 19 novembre 1665, après avoir exécuté de nombreux chefs-d'œuvre.

La première manière du Poussin, notre plus grand peintre, avait été un peu sèche et dure, mais prompte de touche et brillante de couleur; dans la seconde manière, son goût s'était épuré, son talent s'était élevé encore; dans sa troisième manière, celle de sa vieillesse, son génie était devenu plus hardi, plus poétique, mais sa couleur plus triste et plus grise. Poussin reconnaissait lui-même ses défauts, ou plutôt les qualités qui lui manquaient, car, en envoyant à M. de Chantelou un de ses derniers ouvrages, une Vierge grande comme nature, « il le prioit de considérer que tous les talens de la peinture ne sont pas donnez à un seul homme ; qu'ainsi il ne faut pas chercher dans son ouvrage ceux qu'il n'a point reçus. » Ch. Perrault, lequel n'a eu garde de l'oublier parmi les Hommes illustres qui ont paru en France pendant le dix-septième siècle, déclare, en rappelant

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les critiques qu'on a faites de ses plus beaux ouvrages, que « personne n'a été plus loin pour bien marquer le vray caractère des personnages et surtout pour la beauté, la noblesse et la naïveté de ses expressions, qui est sans contredit la plus belle et la plus touchante partie de la peinture. »

Poussin, en revenant à Rome pour y mourir, avait retrouvé son ami Claude Lorrain, qui lui survécut quinze ans (1G00-82). Ce grand peintre, né dans le diocèse de Toul, ne se souvenait plus même qu'il était français : il avait passé sa jeunesse hors de France , à Fribourg, à Naples et même à Rome, gravant sur bois, peignant le paysage et l'architecture, et travaillant partout en qualité d'élève ou plutôt d'apprenti. Ce fut chez Agostino Tassi, élève de Paul Bril, qu'il acquit des connaissances sérieuses en dessin et en peinture. Deux paysages qu'il fit en 1627, pour le cardinal Bentivoglio, lui donnèrent des protecteurs et des admirateurs. Ses tableaux, ses dessins, ses moindres ébauches étaient si recherchés, qu'on les copiait effrontément pour vendre ces pastiches plus ou moins habiles, sous son nom et même avec sa signature. Il vivait et travaillait solitairement, passant des heures entières à contempler la nature et à la peindre, pour ainsi dire, dans sa mémoire qui retenait fidèlement tous les effets de la lumière et de l'ombre : « Son esprit réfléchissant sur les principes et sur le paysage qu'il voyoit assez souvent, dit Florent Lecomte dans le Cabinet des sincjularitez d? architecture, peinture, scxdpturo et yraoure, il commença de se donner une manière, et la petite rétribution qu'il en tiroit lui enfla tellement le courage, qu'il a poussé jusqu'à faire des tableaux dans ce caractère, d'une beauté qui demande l'admiration. » Les figures qu'il a mises dans ses tableaux étaient faites par Jacques Courtois, Jean Miel et d'autres peintres auxquels il confiait le soin de les exécuter d'après ses idées et son sentiment. Il fit un nombre considérable de tableaux, qui restèrent la plupart en Italie où les marchands venaient les acheter, pour les revendre par toute l'Europe. Il était si peu connu des amateurs français, qu'André Félibien, dans ses Entretiens sur les vies et les ouvrages des plus excellents peintres, ne lui accorde

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que ces lignes presque indifférentes : « Claude Gelée, dit le Lorrain , qui a si bien copié la nature dans ses paysages, avoit un disciple, nommé Jean Dominique, qui s'est fait connoître pour l'avoir bien imité. )) Quant à Ch. Perrault, il ne l'a pas même fait figurer au nombre de ses Hommes illustres.

L'Académie de peinture et de sculpture, fondée en 1648, et dont les premières années furent si difficiles et si pleines de trouble, avait admis, au nombre des douze anciens qui la composaient, cinq élèves de Vouet : Charles le Brun, François Terrier, Michel Corneille et Juste d'Egmont, et un seul de ces élèves, Louis du Guernier, au nomdès onze académiciens; quant à Eustache le Sueur, qui fut aussi un des anciens, il se défendait d'avoir jamais été l'élève de Vouet, qui ne lui avait donné que des éloges et des conseils. Vouet venait à peine de mourir, et déjà il était presque renié par ses élèves les plus chers, qui ne voulaient plus rien lui devoir, parce que son nom et ses ouvrages n'étaient plus en honneur. C'était le Brun qui aspirait à le remplacer, en se mettant à la tcte des peintres français. Plusieurs des meilleurs élèves de Vouet étaient tenus à l'écart et semblaient n'avoir rien à prétendre dans la succession artistique du maître. Son gendre Michel Dorigny (1617-65), bon peintre d'histoire, ne fut reçu à l'Académie qu'en 1663, comme graveur, et son autre gendre, François Tortebat (1616-90), le fut également, peu de jours après, mais aussi comme graveur. Nicolas Ninetdel'Estain était retourné dans son pays, en Flandre; J.-B. Mola, dans le sien, en Italie; Jacques Lhomme, à Troyes, sa ville natale. Charles Poerson (1609-67) avait suivi la fortune de le Brun, qui le fit entrer à l'Académie en 1651. Il n'y avait plus, à vrai dire, d'école de Vouet : François Perrier, qui mourut à Paris en 1656, était moins l'élève de Vouet que celui de Lanfranc et par conséquent des Carrache; il avait peint partout, en France et en Italie, avant de devenir un des meilleurs aides de Vouet, après la mort duquel il fut chargé de peindre la superbe galerie de l'hôtel de la Vrillière. « Ce peintre, dit Florent Lecomte, ordonnoit assez- bien ses entreprises et travailloit avec facilité ; il avoit beaucoup de feu dans les représen-

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tations de sujets dont les attitudes ne demandèrent que de l'opulence et de la force : quant à son coloris, on trouve qu'il étoit trop ombré. » Michel Corneille, de Paris (1G01-64), dont les tableaux remplissaient les églises de cette ville, où il était né, conserva toujours la manière de son maître Simon Vouet.

Alphonse Dufresnoy (1011-65) avait le talent le plus multiple, pour copier les maîtres de toutes les écoles; c'est en Italie, à Rome

Fig. 131. — Exposition des tableaux des peintres de l'Académie, dans la grande galerie du Louvre, depuis le 2 jusqu'au 22 septembre 109!). D'après un Alinanach de 1700. Cette exposition, comme il est dit plus loin au chapitre Sculpture, fut organisée par Coustou.

surtout, qu'il s'était donné ce talent; aussi ses copies étaient-elles bien supérieures à ses propres œuvres. Il se piquait d'être un virtuose, un savant plutôt encore qu'un artiste. André Félibien, son ami, reconnaît « combien il étoit élevé au-dessus des peintres de son temps par son génie et par les connoissances qu'il avoit de son art. » 11 composa un poème latin sur la peinture (De Arte graphica), publié après sa mort, et qui témoigne de son savoir et de son expérience autant que de son esprit lettré. La vieille communauté des peintres et sculpteurs,

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renfermée dans le cercle étroit de ses statuts et de ses privilèges, comme dans un fort, tenait tete à la nouvelle Académie de peinture et de sculpture, protégée et favorisée par le roi et le cardinal Mazarin. Les peintres parisiens, la plupart, qui avaient fait partie de l'ancienne confrérie, lui restaient attachés par des liens d'affection et de reconnaissance, quoiqu'ils fussent devenus membres de l'Académie; ils appartenaient toujours à l'école française, lors même qu'ils avaient fait le voyage traditionnel d'Italie pour achever leur éducation d'artiste.

Laurent de la Hyre (1606-56), Louis Testelin (lG15-55)et son frère Henri (1616-95), Nicolas Loir (1624-70), Noël Coypel (1628-1707), Ch. de la Fosse (1610-1717), étaient tous Parisiens et peintres d'histoire. La Hyre avait fait une multitude de tableaux pour les églises, pour les palais et pour les hôtels de Paris; on lui reprochait un peu de mollesse dans l'exécution, mais il peignait agréablement, comme le dit Florent Lecomte : « Il couchoit ses couleurs avec tant de propreté, que la vue en étoit frappée ; son ordonnance étoit aisée, il entendoit bien la perspective et l'architecture. » Louis Testelin avait fait aussi de très bons tableaux pour le mai des orfèvres, qui envoyaient ces tableaux à Notre-Dame, où ils formèrent une curieuse collection. C'était là le type de la peinture parisienne. Nicolas Loir, qui avait étudié à Rome en sortant de l'école de Paris, imitait Poussin, mais n'oubliait pas les leçons de ses premiers maîtres. Son père, riche orfèvre, lui procurait d'importants travaux dans les églises et dans les hôtels ; il travailla aussi pour le roi, dans le 'palais des Tuileries. Noël Coypel, avant d'être arrivé à la grande position qu'il occupa à l'Académie et dans les arts, sous le règne de Louis XIV, avait été employé par Charles Errard à l'exécution des peintures que cetartiste de Nantes (1606-89) fut chargé de faire au Louvre. Quant à Charles de la Fosse, qui devint un des plus féconds imitateurs de le Brun, son maître, il ne sortit de sa modeste obscurité qu'à l'époque où son talent ne fut plus éclipsé par l'éclatante réputation du grand peintre qu'il avait choisi pour modèle.

L'Académie de peinture, recevant à la pluralité des voix les candi-

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dats qu'elle avait admis à présenter un tableau pour leur réception, ne leur imposait aucune condition d'âge ni d'école, ni môme d'origine. Ainsi avait-on nommé, ù la création de l'Académie, deux Flamands, Juste d'Egmont et Ferdinand Elle; et deux Hollandais, Pierre van Mol et Louis van der Bruger, dit Ilans, tous les quatre établis à Paris, mais représentant les écoles de leur pays. L'Académie acceptait aussi sans difficulté les peintres de talent formés dans différentes villes

Fig. 132, — Diane au bain, par IMcrrc Mignard; d'après un dessin de la bibliothèque Albertine, a Vienne.

(Pliot. par Braun.)

de France et représentant des écoles de dessin et de peinture, qui existaient dans ces villes depuis longtemps et dont quelques-unes avaient eu certain renom, avant l'importation des doctrines et des procède' s de l'art italien. Telle était l'école de Tours, que représentait alors François Vignon ; telle l'école de Troyes, qui avait produit en dernier lieu les deux frères Nicolas et Pierre Mignard ; l'école de Montpellier, qui avait vu briller, au seizième siècle, les deux frères Jean et Guillaume Rondelet. L'école de Fontainebleau fut encore dignement représentée à Paris par Sébastien Bourdon (1616-71), qui eut l'hon-

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neur de faire partie des douze premiers fondateurs de l'Académie de peinture. Il était venu bien jeune à Paris, mais il avait déjà le génie ou l'instinct de son art; il voyagea en province, en peignant des fresques et des portraits; il alla, toujours peignant, jusqu'à Rome où il ne put vivre qu'au moyen des copies ou des pastiches qu'il savait faire très adroitement dans la manière des peintres en vogue. Il trouva un

Fig. 13.3. — Te Massacre des Innocents, dessin de Sébastien Bourdon, au musée Wïcar, à Lille. (Phot. de Broun.)

riche amateur français, le fameux Hesselin, qui le ramena à Paris et qui l'y employa à terminer les peintures de sa magnifique maison de l'île Saint-Louis ou Notre-Dame. Bourdon alla en Suède, en qualité de peintre ordinaire de la reine Christine; il revint à Paris, en pleine possession de sa renommée justement acquise , mais il ne savait pas avoir un style à lui : il imitait tantôt le Poussin, tantôt le Titien, tantôt Simon Vouet. Il peignait ainsi dans tous les genres; ses plus beaux

LA PEINTURE ET LES PEINTRES

ouvrages furent ses fresques de la galerie de l'hôtel de Bretonvilliers. Ses élèves étaient Nicolas Loir, Auguste Paillet, Pierre Mosnier, Friquet de Vauroze, et d'autres qui devinrent, comme lui, membres de l'Académie.

l'iy:. Vil. — Lit Charité, tableau de Philippe de GhampaignetMi musée de Nancy. (I'bot. de Braon.)

Il y avait eu, de tout temps, dans l'école française, de très bons peintres de portraits, parce (pie le goût du portrait était général en France et que les portraitistes les plus ordinaires y trouvaient l'emploi lucratif de leur art. La Hollande et la Belgique fournissaient abondamment des artistes en ce genre. « Dans ce temps-là, dit André Félibien,

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il venoit tous les jours, à Paris, des peintres étrangers et particulièrement des Flamands et des Hollandais. Plusieurs s'y sont établis. » C'étaient le hollandais Vrains; François Porbus, d'Anvers, qui mourut à Paris en 1622 ; Ferdinand Elle, de Malines, et son fils Louis Ferdinand (1612-89), qui fat de l'Académie de peinture ; Juste d'Egmont et Pierre van Mol, qui y entrèrent aussi, dès sa fondation; Philippe de Champagne, de Bruxelles, qui était arrivé en France vers 1021, et qui y resta jusqu'à sa mort en 1674 5 Paul Rubens enfin, appelé d'Anvers, par la reine mère Marie de Médicis, pour peindre la grande galerie du Luxembourg, et qui profita de son court séjour à Paris pour faire une quantité de portraits. Philippe de Champagne, qui fut de l'Académie, comme ses compatriotes et élèves, Mathieu et Nicolas de Plattenberg ou de Platemontagne, avait été chargé des plus grandes entreprises de peinture décorative par ses protecteurs, le cardinal de Richelieu et Marie de Médicis, mais il ne réussit nulle part aussi bien que dans ses portraits, qui rappellent souvent ceux de Rubens et de van Dick sans en avoir le riche coloris.

Les rivaux de Philippe de Champagne et de Ferdinand Elle, dans l'art du portrait, furent Nocret et les trois Beaubrun : Louis Beaubrun, d'Amboisc, mort en 1627, peintre ordinaire d'Anne d'Autriche, et ses deux fils, Henri et Charles, tous deux membres de l'Académie de peinture, comme Nocret et son fils. Jean Nocret, de Lorraine (1612-72), (( qui peignoit d'une manière fraîche et agréable, » au jugement de Félibien, avait longtemps travaillé, en Italie, à faire des portraits. C'était là son principal talent, et quaud il vint à Paris, vers 1658, sa réputation était si grande et si générale, que M. de Thou, demandant un beau portrait du roi, pour en faire faire des copies en Hollande, écrivait au comte de Brienne : « Comme il n'y a que des mains les plus sçavantes qui doivent travailler à cet ouvrage, il faudroit qu'il fut de la main des sieurs le Brun ou Nocret. » Henri Beaubrun ou Bobrun (1603-77) , le plus célèbre des deux frères, avait été valet de chambre du roi, de même que son père et son aïeul : t( Ses habitudes à la cour, dit Félibien, et la réputation qu'il avoit pour le portrait lui donnèrent beaucoup d'emploi. »

La reiDe, vêtue do deuil, et les yeux baigné* do larmes, est assise sur non tronc. Elle est iiccompiignéc de Minerve et do la Prudence. La France, à gououx , lui présente le gouvernement, aous l'emblème d'un globe tleurdrliné , pt la Régence le gouvernail de l'État. Les seigneurs do la eour s'empressent autour d'elle et lui promettent fidélité et dévouement.

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Félibien nous apprend un détail bien intéressant sur la touchante union des deux frères : « Leur manière étoit si égale et si semblable, que, pour faire le portrait d'une personne, ils y travailloient alternati-

Fig. 133. — Frontispice dcà Entretiens sur les vies des plut tXCtUenfS peintres, par M. Félibien , 1725, Mit. de Trévoux.

vement l'un et l'autre, en se servant de la même palette et des mêmes pinceaux; on eût dit qu'un même esprit conduisoit deux différentes mains. Ils ont eu cet avantage de satisfaire toutes les personnes de la cour, particulièrement les daines, qu'ils sçavoient si bien peindre et si bien disposer, qu'en conservant la ressemblance, ils leur donnoient ce-

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LETTRES ET ARTS

pendant, s'il en étoit besoin, plus de beauté. » Outre cette concurrence de bons portraitistes français et étrangers, qui peignaient à l'huile ou au pastel, il y eut alors une foule de miniaturistes, pour les portraits de très petite dimension, qui se donnaient en souvenir et en témoignage d'attachement. Il suffit de citer quelques-uns de ces peintres, la plupart académiciens: Louis Hans, mort en 1658 ; Louis du Guernier, mort en 1059; Pierre Paupelier, mort en 1066; Jean Ecman, de Paris, mort en 1677 ; Jean Cotelle, mort en 1708; Anne-Renée Strésor, morte en 1713; Jacques Versellin, mort en 1718. Plusieurs miniaturistes, comme Philippe Ferrand et le fameux Jean Petitot (1007-91), de Genève, peignaient leurs portraits sur émail à fond d'or. Il y avait aussi des miniaturistes qui ne peignaient que des fleurs.

Depuis l'année 1648, un élève de Vouet avait pris, dans la peinture et même dans tous les arts, une autorité, une prépondérance, une suprématie, que son maître n'eut jamais au temps de sa plus grande faveur. Charles le Brun, né à Paris en 1619, fils d'un pauvre sculpteur, ne semblait pas destiné à la haute position de crédit et de fortune qu'il put atteindre dès l'âge de trente ans, et qu'il sut conserver toute sa vie. Il n'avait pas plus de treize ans, lorsque le chancelier Séguier, qui aimait les arts et les artistes, prévoyant le brillant avenir que les premiers essais de cet enfant paraissaient lui promettre, le fit entrer dans l'atelier de Vouet et le recommanda spécialement à cet habile maître. Le Brun n'avait pas quinze ans, qu'il exécuta, pour le cardinal de Richelieu, plusieurs remarquables compositions, et qu'il peignit, pour la communauté des peintres et sculpteurs, un admirable tableau représentant le martyre de saint Jean. Ce tableau fut admiré de tous, et la communauté qui l'avait reçu en pur don voulait s'attacher ce jeune homme de si belle espérance ; mais son protecteur, le chancelier Séguier, se chargea de payer son voyage à Rome et le recommanda à Poussin, qui s'en retournait en Italie et qui devint le patron du jeune élève de Vouet. Les conseils que Poussin lui donna eurent plus d'influence sur ce jeune peintre que les leçons de son premier maître. Il revint de Rome (1648), précédé de la réputation qu'il s'y était acquise, et qui ne fît que s'accroître à chaque tableau qu'on voyait sortir de ses mains,

LA PEINTURE ET LES PEINTRES

à chaque grand ouvrage de peinture qu'il entreprenait dans les églises et les hôtels de Paris.

De ce moment commence l'espèce de domination, un peu tyrannique, qu'il exerça sur tous les artistes de son temps. Il aurait pu être le chef unique de la communauté des peintres, qui l'estimait par-dessus tout; mais ce n'était point assez pour son ambition : il voulut faire une académie de peinture, composée seulement des plus habiles parmi ses confrères, et cette académie fut fondée en 1048 par ses soins et sous son influence directe : il en avait dressé les statuts et les règlements, de concert avec son protecteur, le chancelier Séguier, qui le regardait comme le premier peintre du monde et qui se félicitait de l'avoir produit au grand jour, en disant : « Je ne suis, tout au plus, en cela, que la main, qui a levé de dessus cette belle plante une pierre qui auroit pu l'empêcher de croître et de faire épanouir dans la suite des rieurs si éclatantes. » Le Brun remplit, dans son académie, les fonctions de professeur, de chancelier et de recteur, jusqu'à ce qu'il en devînt le chancelier à vie et le recteur perpétuel en 1G08.

Il avait été chargé des peintures du château de Vaux, par Fouquet, qui lui donnait une pension de douze mille livres. Ce fut Fouquet qui le mit en relation avec le cardinal Mazarin, et le cardinal le présenta au roi. Le tableau du Christ aux ancjes, qu'il fit pour l'oratoire du cardinal, le mit en haute faveur à la cour. C'était à qui obtiendrait de lui la promesse d'un tableau ; des commandes considérables lui arrivaient de tout côté. Il peignit alors, dans l'hôtel de l'abbé de la Kivière, à la place Boyale, le fameux plafond du Point du jour; dans l'hôtel de la Basinière, le plafond de Pandore; dans l'hôtel du président Lambert, il travailla en concurrence avec le Sueur et peignit l'Histoire et l'apothéose d'Hercule. Ses nombreux élèves ne sont plus désormais que des ouvriers qui exécutent leurs compositions d'après ses dessins : il ne sera bientôt plus possible de signaler toutes les œuvres auxquelles il attache son nom. En 1002, Colbert, devenu ministre, le nomme directeur général de la manufacture des Gobelins. Ch. Perrault, qui ne fut pas étranger à la nomination de le Brun, caractérise son rôle en ces termes : « On peut dire que tout ce qui s'est fait dans

la manufacture de cette maison, tapisseries, cabinets, ouvrages d'orfèvrerie, de marqueterie, tiennent de lui ce qu'ils ont de beau et d'élégant, le tout ayant été travaillé sur ses dessins et sous ses yeux. »

En cette même année, le roi Louis XIV, rencontrant le Brun à Fontainebleau, lui commanda cinq tableaux représentant des sujets tirés de la vie d'Alexandre, lesquels devaient être reproduits en tapisserie aux Gobelins, et l'un de ces tableaux, la Famille de Darius aux pieds d' Alexandre, fut peint immédiatement, sous l'œil même du roi : « Ces cinq tableaux, dit Ch. Perrault, sont peut-être en leur genre les plus beaux qu'il y ait au monde, et l'on peut espérer que, quelle que soit la prévention où l'on est pour tout ce qui vient d'Italie, et le peu d'estime que les François font des ouvrages de leur siècle et surtout de leurs compatriotes, on leur rendra la justice qui leur est due, lorsque le temps y aura ajouté la beauté, et, si cela se peut dire, le vernis qu'il donne toujours aux excellents tableaux. ))

Le Brun fut anobli par lettres de grâces, au mois de décembre 16G2, nommé premier peintre de Sa Majesté, aux appointements de douze mille livres, et directeur du cabinet du roi. Après l'incendie qui détruisit en partie la petite galerie du Louvre, en 1661, il avait été désigné naturellement pour faire la nouvelle décoration de cette galerie, qui fut nommée la galerie d'Apollon, à cause des sujets que le peintre devait y exécuter : il n'en fit que quatre tableaux, mais il composa tous les dessins pour le reste. Il allait être exclusivement occupé à peindre la grande galerie de Versailles et la voûte du grand escalier de ce château , les travaux les plus gigantesques qu'un peintre ait jamais entrepris, en dehors de la direction de toutes les sculptures et de tous les objets d'art qui étaient faits pour le roi. Ses principaux élèves, sans parler de ses aides subalternes, furent son frère Gabriel le Brun, Claude Audran (1641-84), François Verdier (1651-1730), Antoine Houasse (1644-1 710) ] Louis Vernansal (1646-1729), Claude Lefèvre (1633-75), Joseph Vivien (1657-1735) et Charles de la Fosse, qui furent presque tous membres de l'Académie de peinture.

Au reste, du vivant de le Brun, l'Académie ne reçut que les peintres qu'il désignait ou qu'il acceptait. Ainsi, l'ami de Poussin, Jac-

LA PEINTURE ET L h' S PEINTRES.

ques Stella, de Lyon (1596-1G57), qui avait un logement au Louvre avec le titre de premier peintre du roi , mourut sans être de l'Académie, parce qu'il ne s'inclinait pas devant la prééminence de le Brun. Pierre Mignard lui-même ne fut académicien qu'après la mort de son orgueilleux rival, qui ne voulait l'admettre que comme peintre de portraits ; ce qui avait décidé Mignard à répondre aux avances de

I'ig. 130. — La /la se nie; d'après le tableau de Stella.

la communauté des peintres ou Académie de Saint-Luc, laquelle le choisit pour chef.

Pierre Mignard, né à Troyes en 1610, fut donc toute sa vie en rivalité avec le Brun. Il n'avait pas quinze ans, qu'il peignit la chapelle du château de Coubert, appartenant au maréchal de Vitry. Il devint ensuite l'élève de Vouet, qui le prit en amitié. A vingt-cinq ans, il partit pour Rome et resta en Italie jusqu'en 1057 : il y avait été reçu partout avec distinction par les grands seigneurs et les grands

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artistes. Son frère Nicolas (1608-68), qui se faisait appeler Mignard cï Avignon, pour se distinguer de son frère cadet qu'on surnommait le Romain, avait travaillé aux appartements des Tuileries et s'était retiré depuis à Avignon, où il dirigeait une école célèbre dans tout le midi. Pierre Mignard revint à Paris, avec son ami Alphonse du Fresnoy, qui était à Rome le compagnon de ses études ; dès son arrivée, présenté par M. de Lionne, ministre d'Etat, à Mazarin, qui lui commanda le portrait du roi, il fit ce portrait en trois heures. Le

Fig. 137. — Officiers supérieurs faisant uue ronde; d'après Van der Meulen.

duc d'Épernon voulut avoir aussi son portrait et le paya 10,000 écus : il offrit au peintre 40,000 livres, pour la décoration d'une chambre dans l'hôtel de Longueville qu'il venait d'acheter. Aussitôt tous les grands personnages de la cour eurent. leur portrait de la main de Mignard. La reine mère lui confia l'exécution de l'immense fresque du dôme du Val-de-Grâce , qu'elle avait fait bâtir et qui était à peine achevé. Cette belle composition, représentant le paradis, comprenait plus de deux cents figures, trois fois grandes comme nature, qu'il peignit lui-même avec le procédé des fresques d'Italie, sans autre aide que celui de du Fresnoy. Son œuvre fut immortalisée par un poème de Molière. Nommé peintre ordinaire de Monsieur, il peignit, au château de Saint-Oloud, le grand salon et la chapelle; il pei-

LA l'EINTUliE ET LES l' El NT 11 ES.

gnit aussi la petite galerie de Versailles. Il était de force à tenir tête à le Brun, tant que Colbert vécut , mais Colbert remplacé par Lonvois, le nouveau surintendant des bâtiments ne cacha plus son mau-

Pïg. 13S. — La messe célébrée au maître -a ulel de Xolre-Dame de Paris; table&n dà Juin .louvciu t , au musée du Louvre, (Fhot. de Bmun.)

vais vouloir contre le Brun, qu'il critiquait, qu'il entravait dans toutes ses entreprises comme dans tous ses ouvrages. Le Brun en éprouva, dit-on, tant de chagrin, qu'il se laissa mourir de langueur, le 12 février 1G90. Ce ne fut pourtant pas Mignard qui lui succéda immédiatement aux Gobelins; ce fut François van der Meulen, de Bruxelles (1G34-90), le peintre des campagnes du roi. Mais l'Académie

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de peinture, composée d'amis, d'élèves et de créatures de le Brun, n'attendit pas môme la fin du mois de février 1690 pour inviter Mignard à se présenter, et, le 4 mars, dans la même séance, l'Académie, à l'unanimité, lui conféra simultanément les grades d'académicien, de professeur, de recteur, de directeur et de chancelier.

L'Académie comptait alors dans son sein un grand nombre de bons peintres en tous genres : le paysagiste Louis Allegrain (1653- 1736); Jean Jouvenet, de Rouen (1644-1717); Noël Coypel (1628- 1707); Bon Boulogne (1649-1717); le peintre de batailles J.-B. Martin (1659-1736); le grand portraitiste Hyacinthe lligaud, de Perpignan (1659-1743); le peintre de fleurs J.-B. Monnoyer, de Lille (1634-99); Charles de la Fosse (1036-1716); Claude Hallé (1652-1736); et beaucoup d'autres, la plupart peintres d'histoire, dont la renommée appartient surtout au dix-huitième siècle. Van (1er Meulen, qui mourut peu de mois après son installation aux Gobelins, en laissa la direction générale à Mignard, qui survécut à peine cinq ans à son glorieux rival, Charles le Brun, auquel il avait succédé en qualité de premier peintre du roi. Il mourut, le 31 mai 1695, à l'âge de quatre-vingt-cinq ans.

Fi;.'. 1 30. — Cul-de-lampe île YOrailOn funèbre de Henri de /loin hou.

LA SCULPTURE ET LES SCULPTEURS

La sculpture sous Henri IV: Pierre FranchevQle, Simon Guillain , Barthélémy rricur. — .Jacques Sarrazin et les Angnier. — Sculpture au XVIP siècle, Pierre Puget. — Milan de Croient et Persce délivrant Andromède. — Girardon, Coysevox et C'oustou, les sculpteurs de Versailles. — Portrait de Louis XIV en cire colore.

OUS la Ligue, les sculpteurs, qui étaient si nombreux sous les Valois, disparurent tout à fait ; on comprend qu'il n'était plus question de sculpture à cette époque de trouble et de misère. L'école des statuaires de Fontainebleau s'était dispersée; les Italiens, ne touchant plus leurs gages, avaient quitté les ateliers SSg^?^^É^S^S® royaux pour rentrer dans leur patrie; quelques-uns, connue Biancliini, restaient en France, à la solde des riches financiers leurs compatriotes, Zamet, Sardini, etc., que la Ligue n'empêchait pas de faire de bonnes affaires, en prêtant de l'argenl à gros intérêts. Mais il ne sortait plus d'artistes de l'école de Cambrai, qui avait produit Jean Bologne et son élevé Francheville, alors établis à Florence, auprès du grand-duc Cosme II de Médicis. L'école

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SIÈCLE. -

de Hugues Sambin, à Dijon, et celle de Juste, de Tours, n'existaient plus, depuis la mort de leurs derniers maîtres. Henri IV, qui assiégeait Paris, n'était point en état de payer des sculpteurs, et n'avait pas même le temps de poser pour faire modeler son buste.

Dès qu'il fut rentré dans sa capitale (mars 1594), il songea aussitôt à reprendre les grands travaux des bâtiments, qu'on regardait comme le privilège et l'apanage de la royauté. Les sculpteurs reparurent alors avec les architectes ; il y eut d'abord des bustes et des tombeaux pour les morts illustres, qui n'avaient pu être honorés ainsi pendant la période désastreuse des guerres civiles. Les financiers italiens Sébastien Zamet et Scipion Sardini furent les premiers à décorer de peintures et de sculptures leurs somptueux hôtels, et le roi, qui avait proclamé une ère de paix et de prospérité en ordonnant de continuer la construction de la galerie du Louvre, témoigna par là combien il aimait les œuvres de pierre. On peut dire que les premiers sculpteurs, employés dans les bâtiments du roi, furent Boileau, Charles Morel et Jean Séjourné, pour le Louvre, et Jacquet, de Grenoble, pour le château de Fontainebleau. Sauvai, en parlant de la galerie du Louvre, qui se prolonge jusqu'au pavillon de Lesdiguières , dit qu'elle est (( trop riche et trop historiée, et néanmoins que les ornements dont elle est rehaussée méritent l'estime des habiles gens. )) On sait que cette première partie de la galerie fut achevée avant l'année 1599; quant à la seconde partie qui se relie au pavillon de Flore, construit à la môme époque, elle ne fut terminée qu'au commencement de 1G05 : la décoration sculpturale a été plus ménagée dans cette seconde partie que dans la première, mais les ornements des chapiteaux sont dignes de la plus belle époque du seizième siècle. « Tous admirent la composition de ces chapiteaux, dit Sauvai dans ses Antiquités de Paris; les quatre premiers sont garnis de feuilles de persil; les quatre autres de feuilles d'olives, courbées et roulées par Boileau et par Charles Morel, avec un amour et une noblesse que personne ne remarque dans les chapiteaux modernes. »

L'hôtel de ville de Paris, qui s'acheva rapidement de 1G0G à 1G08,

LA SCULPTURE ET LES SCULPTEURS

avait été mis entre les mains d'un autre habile ornemaniste, qui se surpassa dans les sculptures extérieures et intérieures de l'édifice : « La délicatesse des ornements qui y sont sculptés, dit Sauvai, les rosons des rampes de l'escalier, si fouillés et si finis qu'ils semblent être suspendus en l'air, ouvrage du Thoulousain , sont des choses que les curieux admirent. » Mais la grande sculpture était représentée, en ce temps -là, par Pierre de Francheville (1553-

Fig. HO. — « Voloy la représentation d'nn sculpteur dons son atelier. » Fait à l'eau -forte par A. Bosse , a Taris, en Lisle du Palais, l'an Hil2, avec privilège.

1G15), que le roi avait rappelé en France, des l'année 1601 ; par Simon Guillain ( 1581-1058), de l'école de Cambrai, lequel était allé aussi en Italie pendant la Ligue ; par le vieux Barthélémy Trieur, qui avait exécuté, en 1567, le superbe tombeau du connétable Anne de Montmorency, et par son contemporain Pierre Biard, à la l'ois sculpteur et architecte, qui mourut, deux ans avant lui, en 1009. Francheville, avait pris dans l'atelier de Jean Bologne le caractère de l'école florentine, à laquelle on reprochait des poses ma-

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