VOYAGES
ET
TRAVAUX G É 0 GRAPH IQU E S .
cle, put constater l'état de prospérité de nos colonies occidentales.
Le Canada avait été le centre des explorations françaises qui rayonnèrent au nord vers la baie d'Hudson, à l'ouest vers les grands lacs intérieurs, au sud-ouest vers le Mississipi. En 1673, deux jésuites, le P. Marquette et le P. Jolyet, accompagnés de cinq ou six courageux compatriotes, remontèrent le Mississipi et parvinrent dans les immenses plaines de la Floride, où l'amiral Coligny avait voulu fonder des colonies protestantes en 1564.
Le Canada comptait alors au nombre de ses colons les plus intelligents un gentilhomme français, Robert Cavelier, sieur de Lasale, qui avait établi des comptoirs d'échange sur le cours supérieur du Saint-Laurent; il se proposait de chercher encore à l'ouest un passage à la Chine ou au Japon ; mais une carte du Mississipi que lui communiqua le P. Jolyet, au retour de son excursion en Floride, changea les projets de Lasale, qui se promit de compléter la découverte des PP. Jolyet et Marquette, en descendant le fleuve pour trouver son embouchure dans le golfe du Mexique. 11 revint en France solliciter l'appui de Seignelay, ministre de la marine, avant d'entreprendre cette expédition; il avait des protecteurs, entre autres le prince de Conti : on eut confiance en lui ; on lui donna , outre des pouvoirs très étendus relativement au commerce, l'argent, les hommes, les munitions qui lui étaient nécessaires; on lui adjoignit, comme associé, un brave officier, le chevalier Tonti, fils du banquier italien qui avait inventé les tontines.
Seignelay leur avait concédé un vaste territoire près du lac Ontario; il retourna en Amérique, au mois d'août 1678, avec le chevalier Tonti, qui pendant trois ans partagea ses travaux et ses espérances. Il s'était avancé d'abord jusqu'au Niagara et il avait fait construire des forts pour tenir en respect les tribus indiennes ; il sacrifia les intérêts de sa fortune à ceux des importantes découvertes qu'il comptait faire : sa première expédition eut pour but d'atteindre le Mississipi, en côtoyant les grands lacs et en traversant le pays des Illinois. Sa suite se composait d'une trentaine d'hommes et de trois récollets, l'un desquels était le P. Hennepin, possédé comme lui de l'amour des voyages.
XVII" SIÈCLE
Cette expédition, dans laquelle Lasale dut faire plus de 600 lieues à travers des régions presque inconnues, n'eut pas de résultat, quoiqu'il eût navigué sur la rivière des Illinois, qui se réunit au Mississipi vers le sud ; mais, avant de retourner à son entrepôt commercial de Cataracouy, à 500 lieues de là, il détacha de sa troupe le P. Hennepin et un Français nommé Dacan , en leur ordonnant de remonter au nord le cours du Mississipi jusqu'à la source de ce fleuve, qu'il se réservait de descendre plus tard jusqu'à son embouchure. Le P. Hennepin et son compagnon suivirent les instructions de Lasale et se trouvèrent arrêtés, vers le 46e degré de latitude nord, par une énorme chute d'eau qui fermait le passage du fleuve : ils furent faits prisonniers par les Sioux, peuplade féroce qui les épargna cependant, grâce aux connaissances médicales du P. Hennepin.
Une nouvelle expédition de Lasale réussit mieux que les autres. Il s'embarqua sur le lac Erié, au mois d'août 1681, avec cinquantequatre personnes au nombre desquelles était le chevalier Tonti : il eut à côtoyer sur une étendue de plus de 80 lieues la rivière des Illinois, qu'il trouva glacée, mais il arriva enfin à la jonction de cette rivière avec le Mississipi (6 février 1682) : il entra dans le Mississipi, auquel il donna le nom de Colbert, et il reconnut à l'ouest la grande rivière du Missouri; un mois après, il arrivait, à 45 lieues au-dessous de l'embouchure de l'Ohio, dans le pays des Arkansas, dont il prenait possession au nom de la France, puis chez les Natchez, qui n'avaient jamais vu d'Européens, et qu'il déclarait soumis au roi Louis XIV. Enfin le 9 avril, après une navigation de plus de 350 lieues, sur une simple barque, dans des régions totalement ignorées, il voyait avec une joie indicible l'immense fleuve du Mississipi s'étendre comme un bras de mer pour aboutir au golfe du Mexique. Il donna donc à ce fleuve le nom de Saint-Louis, en l'honneur du roi de France, et le nom de Louisiane aux pays adjacents, dont la prise de possession fut marquée par l'érection d'une colonne commémorative.
La France ne se pressa pas d'occuper le territoire qu'elle devait à la persévérance de Lasale. Celui-ci ne fut point heureux dans ses autres voyages d'exploration, en essayant de cultiver les plaines désertes et in-
VOYAGES ET TRAVAUX GÉOGRAPHIQUES
incultes, oh il voulait établir les colons qui lui venaient de France; il périt en 1687, assassiné par les hommes de l'expédition qu'il ramenait au Canada.
Le P. iïennepin, délivré de sa captivité chez les Sioux, était revenu en France, où il avait publié (1683) une Description de la Louisiane nouvellement découverte au sud-ouest de la Nouvelle- France, par ordre du Iîoi. Dans cet ouvrage, il ne disputait pas à Lasale l'honneur
Fig. 18. — Los habitant! de la Floride adorant lu colonne commi'inorative érigée iw»r René île L&ndonlère. (Tiré îles Crawls Voyage» 'le Th. de Bry.)
de cette découverte, mais il la revendiqua pour lui-même en 1CJ7, dans sa Nouvelle découverte if un tris tjraud puy* situé dans l'Amérique, entre le Nouveau Mexique et la mer Glaciale, en déclarant qu'il n'avait pas voulu en enlever la gloire à Lasale, tant que celui-ci vivait.
Quoi qu'il en soit, le P. Iïennepin ne sortit plus de son couvenl pour voyager en Amérique : il se contentait d'avoir prouvé que parmi les sauvages du Canada les missions des récollets avaient eu de meilleurs résultats que les missions des jésuites. La Louisiane néan-
moins restait à la France, mais la colonie que Lemoine d'Yberville tenta d'y foncier en 1097 échoua complètement.
Non seulement les Français n'étaient pas, de leur nature, colonisateurs, mais encore ils n'avaient pas, comme les Espagnols, les Portugais, les Anglais et les Hollandais, la passion ni même le . goût des voyages de découvertes. Ainsi, dans le cours du dix-septième siècle, on ne voit sortir des ports de France aucune expédition maritime, destinée à parcourir les mers et à y chercher des terres nouvelles, pour y faire des établissements. Il n'y a peut-être , en tout ce sièclelà, qu'un seul voyageur français qui ait pu se vanter d'avoir visité presque tout l'univers : c'est Jean Mocquet, garde du cabinet du roi aux Tuileries, envoyé par Henri IV pour chercher et rapporter des curiosités nouvelles destinées à son cabinet. Il écrivit à son retour ses Voyages en Afrique, en Asie, aux Indes orientales et occidentales, et il les fit imprimer à Paris, en 1617. (Jette relation, qui commence en 1G10, est d'un homme instruit et bon observateur.
La marine marchande de Bretagne et de Normandie entreprenait souvent des voyages de long cours, mais dans un intérêt commercial, et le gouvernement restait étranger à ces entreprises qui ne profitaient pas même à la géographie. Ainsi un marin, François Pyrard, qui avait navigué dans les mers du Sud , pour affaire de négoce, décida des marchands de Laval, de Vitré et de Saint-Malo, à équiper deux bâtiments pour les Indes et se chargea de diriger l'expédition. Parti de Saint- Malo en 1G04, il visita Madagascar et différentes îles de la mer des Indes; il séjourna cinq ans, comme esclave, dans les îles Maldives où il avait fait naufrage : rendu à la liberté, il passa au Bengale et fut fait prisonnier par les Portugais qui l'employèrent comme soldat dans les îles de Sumatra, de Java et de Ceylan. Il ne rentra en France qu'en 1611, et son premier soin fut d'écrire le réçit de ses voyages et de ses aventures, sous le titre de Discours du voyage des Franchis aux Indes' orientales , avec un traité et description des animaux, arbres et fruits des Indes, et un vocabulaire de la langue maldive (Paris, 1615, in-8°). Pyrard avait vu, en passant, le Brésil où restaient quelques traces des colonies françaises protestantes du seizième siècle. De tous
VOYAGES ET TRAVAUX GÉOGRAPHIQUES
les anciens voyageurs qui ont donné des relations sur les Indes orientales, il n'en est aucun qui les ait mieux décrites et avec plus d'exactitude.
Un autre voyageur français, Vincent Leblanc, qui avait passé une partie de sa vie dans les échelles du Levant et dans les Indes, était loin d'avoir la même véracité et le môme talent d'observation que son contemporain François Pyrard ; cependant les naufrages, les dangers,
Fig. 19. — Carte du Voyage de FyrnrU de Laval, Taris. lfiTii. in-4". Dressée pur P. Du Val, géographe du roy.
les souffrances de toute sorte ne le dégoûtaient pas de ces longs et pénibles voyages qui n'avaient pas d'autre but que le trafic et l'envie de s'enrichir. Il taisait le commerce des perles et des pierres précieuses, et ce commerce le ramenait souvent à Marseille où il était né ; ses intérêts de marchand le portèrent plus tard en Afrique et dans l'Amérique méridionale où il continua son rôle d'aventurier. Le savant Peiresc l'avait engagé à publier une relation de ses voyages, mais il y trouva tant de choses absurdes et incroyables, qu'il n'osa pas en accepter la responsabilité; ce fut le géographe L. Ooullon qui mit au jour, après la mort
XVIIe SIÈCLE. —
de l'auteur : Les voyages fameux de Vincent Leblanc, Marseillais, qu'il a faits depuis l'âge de douze ans jusqu'à soixante, dans les quatre parties du monde, rédigés par Pierre Bergeron (Paris, Clousier, 1G49, in-4°). Cet ouvrage fut jugé assez sérieux et assez instructif pour être réimprimé à Troyes en 1658 et traduit en anglais (Londres, 1660, in-fol.).
L'Angleterre et la Hollande avaient alors des compagnies de commerce qui opéraient en Orient avec succès et faisaient flotter leur pavillon national dans tous les ports de la mer des Indes ; des compagnies du même genre n'avaient pu s'établir en France, malgré les encouragements de Henri IV, qui avait constitué par lettres patentes du 1er juin 1604 une association commerciale pour le commerce du Levant. Cette association ne tira aucun profit des privilèges que le roi lui accordait pour soutenir la concurrence avec le commerce des Portugais, des Anglais et des Hollandais, dans les Indes orientales.
Henri IV, qui projetait de créer aussi des colonies dans les îles de la mer des Indes, dut y renoncer et tourner son attention vers les établissements de l'Amérique septentrionale. Les négociants des villes du littoral breton et normand entretenaient néanmoins des relations permanentes avec les comptoirs de l'Orient, et leur marine marchande, à laquelle manquait l'appui d'une marine militaire , se montrait sans cesse sur les côtes d'Afrique. L'île de Madagascar, dont quelque navigateur de Nantes avait pris possession sur deux ou trois points de la côte , eut même de bonne heure une sorte de colonie française, qui n'était qu'un comptoir commercial, dont Henri IV avait essayé de faire une place forte. Un voyageur français, qui crut devoir cacher son nom sous les initiales J. D. M. G. T., avait publié, dès l'année 1615, une Histoire du grand et admirable royaume d' ' Antangil, incogneu jusqu'à prisent à tous historiens et eosmographes ; or, ce royaume n'était autre que l'île de Madagascar, qui avait été nommée l'île de Saint-Laurent, lorsqu'elle fut découverte par les Français et non par les Anglais. Ces derniers prétendaient s'en emparer, niais les premiers établissements que les marins bretons y avaient créés continuaient à s'accroître et à se consolider. Ce n'est qu'à partir de 1642 que
VOYAGES ET TRAVAUX GÉOGRAPHIQUES
le gouvernement de Louis XIII les prit sous sa protection, en les reconnaissant comme dépendant des possessions françaises. Ces établissements n'en furent pas moins exposés à de fréquentes attaques de la part des indigènes et de leurs alliés étrangers.
Après la Fronde, une compagnie de l'Orient se forma sous les auspices du roi ; le sieur de Flacourt en devint directeur et fut nommé
Fig. 20. — Vue 'le Doloigno. (Tiré de lu Itrhiihm /.«/««///./y du vofagt du Levant de II. île Bcauvau,
Niincy, 1(U5-1!>.)
commandant pour Sa Majesté dans l'île de Madagascar, appelée alors l'île Dauphine, comme si elle appartenait tout entière à la France. Le sieur de Flacourt publia en 1058 une Histoire de la grande île de Ifddufjascar, où il s'attache ;\ décrire en détail les arbres, les plantes, les quadrupèdes, les oiseaux et les poissons du pays. Cette petite colonie, la seule que la France eût dans les mers des Indes, était protégée par un fort, qui tomba au pouvoir des insulaires en 1672.
Les communications commerciales des ports de la Méditerranée avec le Levant devenaient fréquentes et prospères, depuis le seizième siècle.
54 XVIIe SIÈCLE. — SCIENCES, LETTRES ET AETS.
Il y avait, dans les échelles du Levant, autant de Français que d'Italiens, et c'était là que Marseille trouvait les sources inépuisables de sa richesse. Les traités d'alliance et d'amitié qui existaient depuis François Ier entre les rois de France et les sultans de Constantinople, avaient multiplié les voyages des Français non seulement en Turquie , mais encore en Egypte, en Syrie, en Palestine et dans tous les pays soumis à l'islamisme. M. de Brèves, qui avait été pendant vingt-deux ans ambassadeur de France à Constantinople, avait écrit une intéressante relation de ses voyages, « tant en Grèce, Terre-Sainte, Egypte, qu'aux royaumes de Tunis et d'Alger, » qu'on publia en 1028, après sa mort. Les renseignements que cet ouvrage renferme sur les régences de Tunis et d'Alger sont d'autant plus précieux que bien peu de chrétiens obtenaient la permission de visiter ces pays que les corsaires barbaresques peuplaient d'esclaves enlevés à toutes les marines de la chrétienté.
Avant la mise en lumière de cette Relation historique et diplomatique, on avait eu, en 1615, la Relation journalière du voyage du Levant, fait et décrit par haut et puissant seigneur Henri de Beauvau, qui avait parcouru successivement la Turquie, la Palestine et l'Egypte. Les voyages au Levant n'étaient souvent que des pèlerinages à Jérusalem et dans la Terre-Sainte. Cette catégorie assez nombreuse de voyages inspirés par le même sentiment religieux ne différaient pas essentiellement les uns des autres et n'apportaient pas à la science beaucoup de documents nouveaux.
Il ne manquait pas de voyageurs éclairés qui voyageaient pour s'instruire et pour recueillir des détails curieux sur les mœurs des contrées qu'ils visitaient. La Boullaye-Legonz, gentilhomme angevin, était un de ces voyageurs-là. Dans ses Voyages et Observations, ou sont décrits les religion, gouvernement et situation des Etats et royaumes d'Italie, Grèce, Natolie, Syrie, Perse, Palestine, Caramanie , Kaldée, Assyrie, Grand-Mogol, Bizcupour, Indes orientales, Afrique, etc. (Paris, Clousier, 1653, in-4°), il s'est occupé surtout de rassembler des renseignements exacts sur les différentes religions qu'il rencontrait sur son chemin. Un autre gentilhomme qui voyageait aussi pour le plaisir de voyager, d'observer et de noter ses observations, M. de Mon-
VOYAGES ET TRAVAUX GÉOGRAPHIQUES
conys, parcourut tour à tour le Portugal, la Provence, l'Italie, l'Egypte, la Syrie, la Turquie, l'Angleterre, les Pays-Bas, l'Allemagne et l'Espagne, niais le Journal de voyage, où il avait rassemblé « un nombre infiny de nouveautés en machines de mathématiques, expériences de physique, curiosités de chimie, etc., )) ne fut publié qu'après sa mort, par son fils (Lyon, 1665^66, 3 vol. in-4°).
M. de Monconys était, dit-on, un philosophe qui allait chercher en Orient la pierre philosophais ou qui espérait retrouver les traces de la doctrine d'Hermès Trismégiste et de Zoroastre. Paul Lucas, dont les Voyage* au Levant ne parurent que dans les premières années du dix-huitième siècle, avait visité en antiquaire les mêmes contrées que Monconys avait parcourues en curieux et en savant. Fils d'un orfèvre de Rouen, il s'était promis de faire le trafic de pierres précieuses, mais bientôt il ne songea plus qu'à étudier les antiquités, qu'à acheter des médailles, des manuscrits, des objets d'art ; il ne s'arrêta pas en Turquie ni en Morée, il alla jusque dans la haute Egypte et ensuite en Asie Mineure et sur les frontières de la Perse. Il rapporta de ses voyages une quantité de médailles rares et de belles antiquités qui enrichirent le Cabinet du roi. On l'accusait d'avoir une propension à tout exagérer dans ses récits et même à falsifier outrageusement la vérité; plus tard, on lui rendit mieux justice, et l'on reconnut qu'il avait pu seulement se laisser abuser par son imagination. C'est le premier voyageur qui ait dressé une carte à peu près exacte du cours du Nil depuis l' embouchure du fleuve jusqu'aux cataractes. Il voyageait le crayon à la main, et mi peut le considérer comme le type des voyageurs antiquaires.
Cette espèce de voyageur n'était pas commune en France ni ailleurs. Paul Lucas avait été précédé en Grèce et dans le Levant par le médecin lyonnais .Jacob Spon, qui, en compagnie d un A nglais m mimé Wheler, visita en archéologue ces contrées où il y avait tant de ruines antiques à décrire et à dessiner. Les plus beaux monuments de la Grèce étaient presque intacts, dans les années 1(575 et 1670, où les deux voyageurs en firent la description, avant que ces monuments eussent été dégradés ou renversés par les Turcs. D'autres voyageurs
XVIIe SIÈCLE. —
français, que des circonstances particulières avaient amenés dans les pays soumis à la domination des Turcs, s'attachèrent à rassembler des notions détaillées sur l'administration publique, l'état militaire, la religion et les mœurs de la Turquie. Tel fut un homme très éclairé, dont le nom est resté caché sous les initiales D. C. et qui avait fait, sans doute dans un but politique', par le commandement du roi, un voyage au Levant en 1G21 : ce voyage fut publié en 1624 et plusieurs fois réimprimé, dans le format in-4°, avec des figures. Michel Baudier, historiographe du roi, qui écrivit un savant Inventaire général de Tliistoire des Turcs (1619) , composa aussi une Histoire du sérail et de la cour du Grand- Seigneur, sans avoir jamais vu Constantinople.
Il faut citer, parmi les voyageurs français, Guillet, venu par terre à Constantinople en 1657, et Tissandier, qui parcourut toute la Turquie pendant les années 1658, 1659 et 1660. Plus tard le sieur Petis de la Croix, secrétaire de l'ambassade française à Constantinople, fit paraître, à son retour, en 1684, de très bons Mémoires sur l'Empire ottoman. Cet empire était donc presque aussi connu que les différents Etats de l'Europe, au dix-septième siècle, par les relations de nombreux voyageurs qui s'y arrêtaient plus ou moins longtemps et dont beaucoup se rendaient en Asie, la plupart pour entamer et surveiller eux-mêmes de grandes opérations de commerce en tout genre; mais les plus importantes de ces opérations concernaient le trafic des épices, des diamants et des pierres précieuses.
Il n'était pourtant pas si facile de pénétrer dans l'intérieur de l'Asie et l'on n'y voyageait pas sans danger, au milieu de populations animées des mêmes préjugés contre la race européenne. Melchior Tavernier fut un de ces voyageurs adroits et courageux qui étudièrent le mieux toutes les parties de l'Asie. Il était né avec la passion des voyages : « Les entretiens que plusieurs savants, dit-il, avoient tous les jours avec mon père (le graveur Gabriel Tavernier) , sur les matières de géographie qu'il avoit la réputation de bien entendre, et que tout jeune j'écoutois avoir plaisir, m'inspirèrent de bonne heure le dessein de voir une partie des pays qui m'étoient représentés dans les
VOYAGES ET TRAVAUX GÉOGRAPHIQUES
cartes, où je ne pouvois me lasser de jeter les yeux. » A l'âge de vingtdeux ans, il avait déjà vu toute l'Europe. Son premier voyage en Perse à la suite d'une caravane lui apprit les avantages lucratifs qu'il pouvait retirer de ses voyages en Asie ; il y alla six fois, de 163G à 16G3, pour y faire le commerce de pierres précieuses : au retour de son sixième voyage Louis XIV lui acheta pour trois millions de diamants. Tavernier avait visité la plus grande partie des Indes, depuis la Perse
Fig. 21. — Plu 'le Canduhur. (Tiré "le Six voi/cujes en Turquie, en l'erse, etc., de J.-B. Tavernier, 2 vol. 1678.)
jusqu'aux frontières de la Chine, et tout en cherchant des pierres précieuses, il amassait soigneusement des détails sur l'histoire, la géographie, les productions naturelles, les monnaies, les mœurs et les usages des pays qu'il traversait. Ce n'est qu'en 1G7(> qu il publia ses Six voyages en Turquie, en Perse et aux Indes, pendant V espace de quarante ans et par toutes les routes quon peut tenir, accompagnés d'observations particulières sur les qualités, la religion, le gouvernement, les coutumes et le commerce de chaque pays. Avant la publication de ce grand ouvrage, Louis XIV avait accordé des
XVII' SIKCI.1C — B0DDW3HB. — 8
XVIIe SIÈCLE. —
lettres de noblesse à Tavernier, en récompense des services qu'il avait rendus au commerce français dans les Indes. L'immense fortune qu'il avait acquise en vendant des diamants se trouva engloutie dans un désastre commercial; il était à peu près ruiné, lorsque la révocation de l'édit de Nantes le força de se réfugier à Berlin en 1G87. Il avait alors quatre-vingt-deux ans et il se préparait à entreprendre un nouveau voyage dans l'Inde en passant par la Moscovie et le Caucase, lorsque la mort vint le surprendre à Copenhague.
La publication des Six voyages de Tavernier avait été précédée de celle des Relations du Levant, par un voyageur français, le sieur Poullet, qui, après avoir séjourné huit années en Turquie, avait parcouru l'Asie Mineure, les deux Arménies, le Kurdistan, les provinces méditerranéennes de l'Asie, la Géorgie et la Perse. Ces intéressantes relations, qui font honneur à l'intelligence et à la sagacité de l'auteur, parurent en 1G68. Les Français n'étaient pas, comme les Anglais et les Hollandais, possédés de la passion des voyages, mais ils aimaient beaucoup, sans sortir de chez eux, à connaître les pays lointains par les récits des voyageurs. De là le succès de tous les livres de voyages qui s'imprimaient à Paris et dans les provinces. On attendait ainsi avec impatience le second volume in-folio des Relations de divers voyages curieux, que le savant Melchisédech Thevenot avait ce traduits ou tirés des originaux des voyageurs français, espagnols, allemands, portugais, hollandais, persans, arabes, etc., » et dont le premier volume avait vu le jour en 1G63. Thevenot n'avait guère quitté sa bibliothèque et son cabinet de travail, mais il y recevait la plupart des voyageurs qui revenaient de tous les points du monde et qui lui communiquaient leurs notes de voyage. Il publia ainsi les plus curieuses relations sur le royaume de Siam , les Indes orientales, les îles Philippines, le Japon , la Chine, l'Ethiopie, etc.
Il avait inspiré un goût précoce pour les voyages à son neveu Jean Thevenot, qui commença par étudier l'Europe et partit en 1G55 pour Constantinople. Jean Thevenot passa en Egypte et se fixa au Caire, qu'il quittait souvent pour faire des excursions périlleuses le long du cours du Nil et sur les bords de la mer Rouge. Rentré en France après sept
VOYAGES ET TRAVAUX GÉOGRAPHIQUES
ans d'absence, les dangers qu'il avait courus dans ses voyages ne l'avaient pas dégoûté de voyager. Il voulut connaître l'Asie et s'embarqua en 16G4 pour le Levant : il séjourna une année en Perse et employa l'année suivante à visiter les principales villes de l'Inde ; il retournait en Turquie, par l'Arménie, quand il mourut en route. Les précieuses notes qu'il avait réunies ne furent pas perdues pour la science; son oncle avait publié, de son vivant et sous ses yeux, la
Fig. 22. — Le Grand Mogol, sa femme et le sultan Coronne. (Tiiv île la Relation de dirent r<>i/<i.7< > nirieur île Mclchisédcc Tfcevenot, Puris lGilC.)
Relation d'un voyage fait au Levant, oh il est traite des Etats du Grand Seigneur , de V Archipel , Terre-Sainte , Ègypte^ Arabie^ etc. (Paris, 1665-74,2 vol. in-4".) Un ami, Petis de la Croix, publia en L674 la Suite de ce voyage, ou il est traité de la Perse, et en 1G84 la Relation de VIndostan, des nouveaux Mogols, et des autres peuples et pays des Indes.
Jean Thcvenot était fort savant en mathématiques et en géographie : il parlait plusieurs langues de l'Asie et s'adonnait spéc ialement à l'histoire naturelle et à la botanique. On lui attribue l'importation
XVIIe SIÈCLE. —
du café en France. Il ne faut pas oublier une autre catégorie de voyageurs qu'on rencontrait partout, en Asie comme en Amérique et en Afrique, les missionnaires de tous les ordres religieux, et principalement les jésuites. Les missions orientales étaient répandues sur tous les points du vaste continent asiatique et y avaient bâti des églises. Elles annonçaient, de temps à autre, au monde catholique, les progrès de la prédication, en publiant de curieuses relations où les enseignements géographiques et ethnographiques tenaient une place importante. Quelques missionnaires publiaient eux-mêmes des relations particulières dans lesquelles ils rendaient compte de leurs observations personnelles. Ainsi le P. Alexandre de Rhodes, qui avait passé la moitié de sa vie dans les Indes, fit paraître en 1653 ses Voyages et missions en la Chine et autres royaumes de V Orient, avec son Retour en. Europe par la Perse et V Arménie. Il avait surtout résidé dans le Tonkin, dont il savait la langue et dont il se fit l'historien. Le Père Avril, qui avait passé six ans en Perse et en Arménie, revint en 1G70 à Paris, mais son Voyage en divers Etats de V Europe et d'Asie ne parut qu'en 1093, à la suite du dernier voyage qu'il avait tenté, par ordre de ses supérieurs, pour pénétrer en Chine par la Tartarie, voyage que le gouverneur d'Astrakan l'empêcha d'exécuter. La première mission des Pères de la Société de Jésus dans les Indes orientales datait de 1508, et depuis cette époque jusqu'à la fin du dix-septième siècle, l'œuvre évangélique des jésuites avait préparé les voies aux entreprises du commerce , de la science et de la politique, qui pouvaient venir de France.
La plus heureuse de ces entreprises fut celle de Jean Chardin, fils d'un riche joaillier de la place Dauphine, à Paris. Il avait reçu une éducation distinguée; il était doué de l'esprit du commerce, et il aspirait à faire une grande fortune. L'idée lui vint d'aller chercher des diamants dans l'Inde. Il s'était associé avec un négociant de Lyon, nommé Raisin, et ils partirent ensemble pour les Indes orientales en 1G65. Ils allèrent directement en Perse, et, sans s'y arrêter, ils s'embarquèrent à Ormus, pour l'Hindoustan. C'est là qu'ils passèrent une année à faire des achats de diamants et de pierreries. Les deux associés
VOYAGES ET TRAVAUX GÉOGRAPHIQUES
revinrent à Ispahan et s'y établirent pour leur commerce,, qui réussit au delà de leurs espérances. Chardin avait appris la langue persane et il pouvait ainsi s'occuper lui-même de ses transactions. Il gagna beaucoup d'argent avec le schali de Perse, qui l'avait nommé son marchand de diamants, et avec les grands personnages de la cour qui l'honoraient de leur confiance et de leur amitié. Il put ainsi recueillir une foule de documents authentiques sur le gouvernement religieux, civil et politique de la Perse,
Fig. 23. — Vue d'Ispahan. (Tiré îles Voija<jes en Perse du chcv. Chardin, Amsterdam, 1711.)
Il avait pris à sa suite, en passant par Constantinople, un habile dessinateur, nommé Grelot, qui l'accompagnait dans ses explorations et qui reproduisait avec son crayon les sites, les monuments, les costumes, les cérémonies, que Chardin voulait joindre à ses notes de voyage. Il revint en France dans l'année 1G70 et resta quinze mois à Paris : il eut le temps d'y l'aire exécuter une quantité de bijoux, de meubles et d'objets d'art, destinés au schah de Perse qui lui en avait donné les modèles. « Je songeois donc, dit-il, à retourner aux Indes, où, sans estre pressé de changer de religion (il était protestant), je ne pouvois manquer de satisfaire une ambition modérée, parce que
XVIIe SIÈCLE. —
le commerce y est un emploi si honorable que mesme les souverains le font ouvertement. »
Les commencements de son second voyage ne furent pas de bon augure : il emportait avec lui une quantité de beaux ouvrages d'orfèvrerie, des montres, des horloges, des armes ornées de pierres de couleurs et damasquinées d'or et d'argent. Il s'était embarqué, avec son associé Raisin , à Livourne , sur un vaisseau hollandais qui allait à Smyrne. La traversée, durant laquelle il eut à souffrir du froid, de la faim et des tempêtes, se prolongea du 10 novembre 1G71 au 7 février de l'année suivante. Son associé et lui résolurent alors de prendre l'habit des missionnaires chrétiens, pour entrer en Perse par terre avec leur énorme cargaison de bijoux et d'objets précieux. Ils ne savaient pas que la Mingrélie, qu'ils se proposaient de traverser, ne leur offrirait aucun moyen de transport et les mettrait à la merci d'une population de voleurs et d'assassins.
Pourtant ils parvinrent sains et saufs dans un couvent de théatins. C'est là que la princesse de Mingrélie vint les interroger et s'assurer que c'étaient de faux missionnaires qu'on devait croire fort riches. Chardin eut la précaution de cacher dans le couvent tous les joyaux et les objets précieux qu'il apportait au schah de Perse. En effet, deux jours après la visite de la princesse, des soldats mingreliens envahirent le couvent et pillèrent tous les effets de Chardin, y compris ses instruments, ses livres et ses papiers. Les deux voyageurs français eurent beaucoup de peine à s'enfuir, avec l'aide des bons religieux ; ils gagnèrent enfin, à travers mille périls, Tiflis, capitale de la Géorgie, et s'y trouvèrent en sûreté sous la protection du schah. Il s'agissait de faire sortir de la Mingrélie tout ce que les deux voyageurs avaient caché dans le couvent des théatins. Les capucins de Tiflis s'intéressèrent à cette expédition délicate, et, grâce à leur concours, Chardin et son associé rentrèrent en.possession de leur pacotille de bijoux et d'objets d'art. Ils n'arrivèrent dans la capitale de la Perse qu'après vingt-trois mois de voyage, et ils restèrent quatre années dans ce pays où ils avaient trouvé de puissants appuis. Chardin était occupé de ses recherches géographiques et de ses études d'observateur plus encore que de son commerce qui lui
VOYAGES ET TRAVAUX GÉOGRAPHIQUES
procurait une fortune considérable. Il revint en Europe avec cette fortune, mais il ne se fixa pas en France. Les persécutions qu'on y exerçait contre les protestants le déterminèrent à s'exiler en Angleterre, où l'appelait le roi Charles II, qui lui conféra la dignité de chevalier, le
Fig. 24. — Frontiipioo des Voi/tvjea île I'raiiv°'s Hernier; Am-ienlum. 167u.
24 avril 1681. L'année suivante, la Société royale lereçut parmi ses membres. Le roi avait l'intention de mettre à profit les connaissances et l'expérience commerciale du célèbre voyageur; en 1(183, il l'envoya en Hollande comme agent de la compagnie anglaise des Indes orientales. C'est à Amsterdam que Chardin rédigea ses voyages, dont la première partie fut imprimée à Londres, en 1(!8G, sous le titre
(31 XVIIe SIÈCLE. — SCIENCES, LETTRES ET ARTS.
de Journal du voyage du chevalier Chardin en Perse et aux Indes orientales, par la mer Noire. Cette belle édition in-folio fut suivie de quatre ou cinq autres, et des traductions allemande et hollandaise parurent simultanément. L'ouvrage entier ne vit le jour qu'en 1711 et forma 3 volumes in-4° ou 10 volumes in-12. L'opinion fut bientôt faite sur la valeur de cet admirable livre , que la France pouvait revendiquer comme l'œuvre d'un de ses enfants, et dont le mérite est encore incontestable après deux siècles, malgré les changements que la Perse a dû subir depuis que Chardin a décrit l'état géographique de ce pays , les ressorts de son administration politique et militaire, sa législation civile et religieuse, ses costumes, ses mœurs, son industrie et ses arts. La Perse , grâce à Chardin , a été mieux connue de son temps qu'aucun Etat de l'Europe. Malheureusement ce grand voyageur était perdu pour la France et il mourut près de Londres en 1713, deux ans après avoir fait paraître son superbe voyage, qui ne fut réimprimé en France que dix ans plus tard.
Pendant que Chardin était en Perse, François Bernier, docteur en médecine et philosophe français, résidait dans les Etats du Grand- Mogol, qui le garda douze ans près de lui en qualité de médecin. Bernier, élève de Gassendi et ami de Molière, n'aurait pas eu de rival, parmi les voyageurs écrivains, s'il avait pris la peine de raconter dans son Voyage, imprimé à Amsterdam en 1679, tout ce qu'il avait vu et observé pendant son séjour au Mogol ; mais le premier volume de son ouvrage n'est qu'un tableau des révolutions politiques de cet empire, et le second n'offre rien de curieux que la description des villes de Delhi et d'Agra, et surtout celle du pays de Kachmyr, où pas un Européen n'avait mis le pied avant lui.
Ce n'est que vers la fin du siècle que des voyageurs français arrivèrent en Chine et au Japon, où les Portugais et les Hollandais s'étaient naturalisés, pour ainsi dire, par le commerce maritime depuis plus de cent ans. Quelques navires marchands de Dieppe, de Saint-Malo et de Bordeaux avaient apparu sans doute dans les ports de l'extrême Orient, mais ces expéditions purement commerciales n'avaient pas laissé de traces dans des livres imprimés. Il n'en était pas de même des missions
VOYAGES ET TRAVAUX GÉOGRAPHIQUES
de la compagnie de Jésus qui se regardait comme suzeraine dans ces pays idolâtres où saint François Xavier était allé prêcher le christianisme. Dès 1617, le P. Nicolas Trigault avait publié à Lyon l'Histoire de l'expédition chrétienne au royaume de la Chine, entreprinse par les
Pères de la compagnie de Jésus, et l'on voyait paraître, en France, à des époques assez rapprochées, les Relations du .lapon cl de la Cochinchine, que les jésuites français se faisaient un devoir de traduire de l'italien ou de l'espagnol pour l'édification de leurs compatriotes. Ces relations étaient, il est vrai, beaucoup moins intéressantes que celles du Canada et de la Nouvelle-France; elles le devinrent davantage
XVIIe S1KCI.K. — SCIUXCRS. — 0
XVII" SIÈCLE
quand les missionnaires furent des hommes supérieurs. Par exemple, le P. Alexandre de Rhodes publia (1652) son Histoire du royaume de Tunhin, et François Lecomte traduisit de l'italien du P. Marini la Relation nouvelle et curieuse du royaume de Tunhin (Paris, 1666, in-4°). La Chine et le Japon ne fournissaient pas encore des voyages originaux écrits par des Français. Il fallut que Louis XIV confiât à des jésuites une mission qui était plutôt scientifique que religieuse : il envoyait au roi de Siam le chevalier de Chaumont comme ambassadeur; il eut l'idée de le faire accompagner par six jésuites, les PP. Tachard, Fontaney, Visdelou, Bouvet, Lecomte et Gerbillon, qui devaient recueillir, sur le royaume de Siam, des observations utiles au commerce, à la politique et à la religion. Ces jésuites avaient été désignés comme les plus versés dans la connaissance des mathématiques, de l'astronomie, de la géographie et de l'histoire naturelle, car c'était un voyage scientifique qui devait se faire en ce pays qu'on connaissait à- peine, et le P. Tachard fut chargé d'en écrire la relation. Mais le véritable objet de la mission de l'abbé de Choisy, à qui le roi avait remis des instructions secrètes, était de s'entendre avec le souverain de Siam et son premier ministre Constantin Faucou, Grec d'origine, pour faire embrasser la religion catholique aux Siamois. L'ambassadeur et l'abbé de Choisy quittèrent le port de Brest, le 3 mars 1685, montés sur un vaisseau de quarante canons et escortés par une frégate que commandait le chevalier de Forbin. L'abbé de Choisy revint seul, avec les six jésuites, en 1687; il fit paraître d'abord le Journal de son voyage, et le P. Tachard publia l'ouvrage qu'il avait composé, à Siam même, de concert avec ses collègues, sous ce titre : Premier voyage de Siam des PP. Jésuites envoyés par le Roi aux Indes et à la Chine, avec leurs observations astronomiques et leurs remarques de physique, de géographie et d astronomie (1686).
Les pères jésuites avaient fait du royaume de Siam une peinture si attrayante, que Louis XIV leur ordonna d'y retourner pour compléter leurs recherches sur un pays dans lequel on voyait déjà une colonie française. Le P. Tachard, à son retour en 1689, eut donc à faire imprimer un nouveau volume intitulé : Second voyage du P. Tachard et des
VOYAGES ET TRAVAUX GÉOGRAPHIQUES
Jésuites envoyés par le Roi au royaume de Siam, contenant diverses remarques d'histoire, de physique, de géographie et d' astronomie. Toutes les espérances qu'on avait pu former sur les avantages des établissements français dans les Etats du roi de Siam s'étaient déjà évanouies, et les bonnes relations que la cour de France entretenait encore avec le souverain de ce pays ne profitèrent pas même au commerce, qui avait à lutter contre la formidable concurrence de la compagnie • des Indes des Provinces-Unies.
La France, qui avait fait, au dix-septième siècle, si peu d'efforts et de sacrifices pour créer des rapports d'alliance et de commerce
Fig. 211. — Animal représenté comme existant an royaume de Siam, et décrit sous le nom de hérisson dans le Second Voyagt du Père Tachord (1089, iu-4°).
avec les différentes nations des Indes, négligea encore plus les intérêts de son commerce et de sa marine à l'égard de l'Afrique, où les marchands dieppois et rouennais avaient établi des comptoirs depuis le quinzième siècle. On ne voit pas, en effet, que le gouvernement royal ait songé à montrer son pavillon sur la côte occidentale de ce continent, où les bateaux normands continuaient à faire le cabotage, comme à l'époque de .Jean de Bethencourt, qui découvrit les ( lanaries eu 1 102 et qui fut seigneur de ces îles africaines. Henri IV n'avait pas d'autre marine qu'un petit nombre de galères dans la Méditerranée, employées à protéger le commerce de Marseille contre la piraterie d'Alger et de Tunis; il ne porta jamais ses vues sur l'Afrique pour y fonder des colonies et ne se préoccupa que de celle de Madagascar, qui était née d'elle-même, et qu'il n'eut pas le temps de favoriser, en l'adoptant. Mais Richelieu, qui avait créé la marine militaire, essaya de sauvegarder
XVIIe SIÈCLE. —
SCIENCES
LETTRES ET ARTS
la marine marchande par des traités de paix avec les États barbaresques. Quelques bâtiments de guerre, sous la conduite du commandeur de Razilly, avaient été envoyés (( par le commandement du Roi, » en 1629 et 1G30, sur les côtes occidentales des royaumes de Fez et de Maroc; le résultat de cette expédition fut un traité conclu avec les habitants de Salé. Ce Voyage d 'Afrique, raconté par Jean Armand, « Turc de nation, lequel eut un emploi audit voyage, » fut imprimé à Paris, en 1G79.
11 y eut d'autres voyages sur les côtes d'Afrique, pendant le règne de Louis XIII; le commerce, qui en avait l'initiative, en supportait tous les frais, et ne comptait pas sur le concours du roi et de son premier ministre. Par exemple, Claude Jannequin, sieur de Rochefort, qui séjourna plusieurs années au Sénégal et qui ne rentra dans sa ville natale, à Chfilons, qu'en 1639, écrivit et publia, en 1643, un très curieux Voyage de Lybie, au royaume de Sénégal, le long du Nigpr, avec la description des 'peuples qui sont le long de ce fleuve, leurs coutumes etfaqons de vivre et les particularités les plus remarquables de ce pays. Il y avait eu de temps immémorial un comptoir des négociants normands dans la rivière de Gambie, et depuis l'année 1626, une compagnie de riches marchands de Rouen et de Dieppe avait formé à l'embouchure du grand fleuve du Sénégal un établissement, qui fut géré par des gouverneurs jusqu'en 1664. La compagnie normande céda ses établissements du Sénégal à la compagnie des Indes occidentales, que Colbert venait d'instituer et à laquelle il adjoignit une compagnie du Sénégal et d'Afrique. André Brue fut alors envoyé en Afrique, comme directeur et commandant général des établissements du Sénégal, pour cette compagnie. André Brue visita tous les comptoirs, mit un terme à de grands abus qui s'étaient glissés dans l'administration, traita avec les chefs indigènes dont le territoire était traversé par le fleuve, et se fît craindre, aimer et respecter. Il avait le projet de changer l'itinéraire des caravanes qui apportaient de l'intérieur de l'Afrique leurs marchandises que le commerce anglais arrêtait au passage sur la rivière de Gambie; il voulait aussi exploiter des mines d'or et d'argent qu'il avaij; découvertes dans la Nigritie, mais le mauvais état des affaires de la compa-
VOYAGES ET TRAVAUX GÉOGRAPHIQUES
gnie, que Colbert semblait abandonner, découragea l'intelligent directeur, qui demanda sa retraite et qui ne réussit pas mieux, trente ans plus tard, lorsqu'il fut appelé de nouveau à la direction des établissements du Sénégal, par la nouvelle compagnie des Indes orientales. Le gouvernement français n'avait que trop prouvé, dans tout le cours du siècle, son impuissance à fonder ou du moins à faire prospérer des colonies.
En revanche, la France n'avait pas cessé de perfectionner la géogra-
Fig. 27. — Imligoterie an Sénégal, d'après nnc gravure île Sebastien Lcclerc. (Communiqué par M. Mennme.)
plue savante, la géographie astronomique et l'astronomie nautique. De tous temps les pilotes du Ponant, c'est-à-dire des ports de la Normandie, avaient dressé des portulans et des cartes marines excellentes; la cartographie fit des progrès considérables, à la fin du seizième siècle, quand on remplaça les cartes manuscrites par les cartes gravées. Sous le règne de Henri IV, on estimait beaucoup les cartes de géographie dressées et peintes en miniature par François de la (Inillotièro : Pierre de l'Estoile en fait un grand éloge. Nicolas Tassin grava les premières cartes marines qui aient paru en France :
70 XVIIe SIÈCLE. — SCIENCES, LETTRES ET ARTS.
ce sont les cartes générales et particulières de toutes les côtes de France, sur l'Océan et la Méditerranée.
Le plus habile cartographe était Melchior Tavernier, qui grava les cartes de géographie de Nicolas Sanson, avant que les fils de ce dernier fussent devenus de bons graveurs géographes. Nicolas Sanson, né à Abbeville en 1600, se distingua de bonne heure par ses travaux géographiques; à l'âge de dix-huit ans, il avait exécuté une carte des Gaules, qui fit l'admiration de tous les savants. Il entreprit ensuite les cartes de tous les diocèses de France. Nommé géographe du roi en 1627, il donna des leçons de géographie à Louis XIII et ensuite au jeune Louis XIV. Il égala, il surpassa les célèbres cartographes des Pays- Bas, Mercator et Ortelius ; il dressa et grava plus de 800 cartes de géographie ancienne et moderne, avec ses trois fils Nicolas, Adrien et Guillaume, qui étaient ses élèves, et mourut pauvre en 1667. Il avait formé un autre élève, Pierre Duval d' Abbeville, qui fut comme lui géographe du roi. Le Père Placide, religieux Augustin, était aussi l'élève de Sanson ; il grava un grand nombre de cartes, remarquables par leur clarté et leur exactitude.
Louis XIII aimait beaucoup la géographie, mais il n'était pas généreux h l'égard des géographes. Grâce à Colbert, le gouvernement de Louis XIV se montra plus libéral envers ces artistes, ces savants modestes et laborieux. Jaillot et ses fils, Guillaume Delisle et ses fils, purent ainsi se consacrer à la composition et à la gravure des cartes géographiques, sans mourir de faim. Guillaume Delisle eut l'honneur d'être admis à l'Académie des sciences, et la famille des Jaillot se contenta de vivre honorablement des produits de l'industrie cartographique. La plupart des cartographes étaient capables d'ailleurs de foire de bons ouvrages de géographie latins et français, car si les relations de voyages étaient presque toujours rédigées en français, la plupart des grands ouvrages de géographie étaient en latin, comme les meilleurs livres qui se publiaient dans les Pays-Bas et en Allemagne, Cluverius, Cellarius, etc. : tels furent, le célèbre ouvrage en tableaux du P. Briet, jésuite : Parallcla Geograpkiœ veten's et novœ (Paris, 1648, 3 vol. in-4°) , et le Dictionnaire géogra-
VOYAGES ET TRAVAUX GÉOGRAPHIQUES
phique d'Antoine Baudrand : Geog raphia or dîne litterarum dispositd (Paris, 1682, in-folio). Quant aux ouvrages de géographie en français,
Hgi 28. - Lp soleil. (Tiré de la Uiwijition de TUtttveri, pM Mancssou-JtalH.)
méthodes, abrégés, traités élémentaires, leur nombre prouve que l'étude de la géographie n'était pas négligée dans l'instruction de la
72 XVIIe SIÈCLE. — SCIENCES, LETTRES ET ARTS.
jeunesse. Sous le titre de Description de V Univers, on réimprima, en 1G37, la compilation historique que le poète Pierre Davity avait d'abord intitulée : Etats et Empires du monde (Paris, 1626, in-fol). Cet ouvrage était destiné à remplacer la Cosmographie de Sébastien Munster, tombée en désuétude après avoir été imprimée tant de fois en plusieurs langues; il fut donc augmenté et remanié par François Ranchin, qui en fit trois gros volumes in-folio en 1643 ; puis, J.-B. de Rocoles doubla le nombre de ces volumes, en 1660. Ces énormes recueils dont la lecture aurait demandé plusieurs années de loisirs n'avaient plus même l'attrait des estampes et des cartes pour distraire le lecteur. La Description de V Univers, par Manesson Mallet (Paris, 1683, 5 vol. in-8°), se recommandait du moins par les cartes et les figures que l'auteur avait dessinées et gravées lui-même. Enfin Thomas Corneille, devenu vieux, cessa de faire des comédies et des tragédies en vers, pour rédiger, avec bien des recherches, un Dictionnaire universel géographique et historique (1708), qui ne formait pas moins de 3 volumes in-folio.
Fig. 2!'. — Cartouche gravé jiar Sébastien Leclerc, pour une carte des Environs de Taris.
L'ÉRUDITION ET LES SAVANTS
Crammaire, Lexicographie et Linguistique. — Philologie sacrée. — Philologie profane et Critique savante.— Jurisprudence. — Géographie ancienne. — Chronologie. — Diplomatique. — Histoire générale et particulière. — Histoire généalogique et héraldique. — Numismatique, — Épi graphie. — Histoire littéraire et Critique d'érudition. — Biographie. — Archéologie. — Bibliographie.
'IRUDITION française prit de tels développements dans le cours du dix-septième siècle et produisit tant de savants illustres en tous genres, qu'il faudrait en faire l'histoire méthodique, et cette histoire devrait avoir une assez grande étendue pour parler de tous ces savants et des nombreux ouvrages qui témoignent de leurs connaissances et de leur zèle laborieux. Cette histoire si utile et si intéressante n'a pas encore été faite malheureusement, et nous ne songeons pas à l'entreprendre ici. On ne saurait trop regretter qu'un bon historien, tel que le président de Thon, qui avait compris l'histoire des savants contemporains dans sa belle Histoire universelle, n'ait pas raconté la vie et les travaux de tous les savants illustres des règnes de Henri IV, de
XVII' SIÈCLE. — SCIENCES. — lu
XVIIe SIÈCLE. -
Louis XIII et do Louis XIV, comme Jacques- Auguste de Thou l'avait fait pour les savants des règnes de François II, de Charles IX et de Henri III. Le seizième siècle avait ouvert sans doute la carrière à l'érudition, en donnant l'essor à ses doctes et ingénieuses recherches, mais elles furent arrêtées et interrompues pendant la période la plus aiguë et la plus troublée de la Ligue. On vit tout à coup l'érudition renaître et prospérer, dès que Henri IV, maître enfin du royaume de France, eut assuré aux érudits le calme et la protection dont ils avaient besoin pour leurs études.
Il nous a semblé impossible de présenter, dans ce chapitre, un tableau général et chronologique de l'érudition française durant tout le cours du dix-septième siècle, à partir du règne de Henri IV jusqu'en 1700. Pour éviter les redites et la confusion dans cette longue nomenclature de savants divers et dans cette énorme liste d'ouvrages différents, nous avons résolu d'aborder successivement et méthodiquement chacune des parties qui forment l'ensemble du vaste domaine de l'érudition : I. Grammaire, Lexicographie et Linguistique; II. Philologie sacrée; III. Philologie profane et Critique sava?ife; IV. Jurisprudence; Y. Géographie ancienne; VI. Chronologie; VII. Diplomatique; VIII. Histoire générale et particulière; IX. Histoire généalogique et héraldique; X. Numismatique; XI. Épigraphie; XII. Histoire littéraire et Critique d'érudition; XIII. Biographie ; XIV. Archéologie; XV. Bibliographie. Nous regretterons toutefois de ne pouvoir, faute d'espace, citer tous les livres importants qui mériteraient d'être signalés et nommer tous les auteurs qui ont su se faire une place honorable dans l'érudition française au dix-septième siècle.
I. Grammaire, Lexicographie et Linguistique. — Pendant la Ligue, lorsque Paris était bloqué ou assiégé, la plupart des collèges avaient fermé leurs classes, mais le Collège Royal, fondé par François Ier, n'interrompit pas ses cours de langues anciennes et de langues orientales, quoique les lecteurs royaux ne fussent pas payés et que le roi, en reprenant possession de sa capitale, dut leur faire solder l'arriéré de leurs honoraires. Le savant bénédictin Gilbert Genebrard,
L'ÉRUDITION ET LES SAVANTS
professeur en hébreu au Collège Royal, n'avait rien publié sur la langue hébraïque depuis plus de vingt-cinq ans, quand il mourut en 1597. Les professeurs qui occupèrent après lui la chaire d'hébreu,
l'ig. 30. — Frontispice du Jardin du Racines yrec/iies, de Claude Lancelot : Paris, P. L. Petit. Hi57, in-H.
de 1507 à 1700, ne se distinguèrent par aucune publication spéciale, à l'exception de Fierre Vignal, qui donna une édition commentée des Institutiones hebraicœ, de son prédécesseur Jean de Cinqarbres. Les professeurs royaux en langue grecque, à partir du règne de Henri IV, restèrent bien en arrière des grands hellénistes Adrien Turnèbe, .Jean Dorât, Denis Lambin et Louis le Koy, qui avaient
XVIIe SIÈCLE. —
illustré la chaire de grec. On peut citer pourtant, parmi les professeurs du dix-septième siècle, George Critton, Pierre de Montmaur et J.-B. Cotelier, qui n'étaient pas indignes de succéder aux savants contemporains de Henri Estienne. Cet illustre imprimeur, qui s'était ruiné en imprimant son admirable Thésaurus grœcœ lingiue (1572), « Trésor qui m'a rendu pauvre, » disait-il, mourut en 1508 à l'hôpital de Lyon, après avoir consacré sa vie et sa fortune aux lettres anciennes, où il n'avait pas de rival. Les professeurs en arabe et en syriaque, au Collège Royal, n'eurent pas de notoriété littéraire en dehors de Petis de la Croix, nommé en 1G92 et connu par un grand nombre de traductions de l'arabe, et Barthélémy d'Herbelot, nommé, la même année, professeur de syriaque, et connu surtout par sa Bibliothèque orientale, qui ne parut qu'après sa mort, en 1697, par les soins de son ami Antoine Galland, le traducteur des Mille et une nuits.
La linguistique était moins cultivée en France que dans les Pays-Bas et en Italie, et il y eut peu de travaux remarquables pour l'enseignement des langues classiques, sauf les Méthodes nouvelles, que Claude Lancelot (1615-95) se chargea de rédiger à l'usage des écoles de Port-Royal. Ces excellentes Méthodes pour apprendre la langue latine (1644), la langue grecque (1655), la langue italienne et la langue espagnole, furent accompagnées du Jardin des Racines grecques, auquel Lemaistre de Sacy avait coopéré, et de la Grammaire générale (1660), la première qui ait été publiée en France. Les lexiques grecs et latins , composés par les jésuites pour leurs collèges, n'étaient pas moins estimables : Y Inventaire des deux langues franqoise et latine, par Philibert Monet (1636) et le Novus apparatus grœco-latinus, par Joseph de Jouvency (1681).
Mais les deux chefs-d'œuvre de la lexicographie ancienne furent commencés et achevés, dans l'espace de quelques années, par un des plus grands érudits que la France s'honore d'avoir produits, Charles du Fresne, sieur du Cange, né à Amiens le 18 décembre 1610, mort à Paris le 23 octobre 1688 : en préparant, en accomplissant d'autres travaux d'érudition philologique et historique, il rassembla et interpréta, dans deux dictionnaires volu-
L'ÉRUDITION ET L H S SAVANTS
milieux, tous les mots grecs et latins de la langue vulgaire du moyen âge, et il les expliqua par leurs analogues tirés des vieux idiomes français : son Glossarium ad scriptores mediœ et infimœ latinitatis (1G78) et son Glossarium ad scriptores mediœ et infimœ grœcîtatis (1G88), n'ont rien perdu de leur valeur depuis deux sièeles et peuvent être considérés comme les deux monuments les plus admi-