DU COMMERCE
S 83. — Du commerce intérieur et extérieur.
C’est par le moyen du commerce que les particuliers et les Nations peuvent se procurer les choses dont ils ont besoin et qu’ils ne trouvent pas chez eux. On le divise en
blics ou d’abondance. « Pour combattre l’opinion de Vattel, dit-il, nous » n'avons qu’à nous servir de ses propres arguments ; car il reconnaît a que, si les conditions qu'il pose ne se vérifiaient pas, les greniers pu- » blics, loin d’étre utiles, ne pourraient que devenir très -nuisibles à » l'État.’ Or, l'expérience et la raison s’accordent à prouver qu’il est a impossible de satisfaire à toutes ces conditions. Aussi a-t-on abandonné > partout cette inutile précaution, et on s'efforce de la remplacer par le seul a moyen efficace, la liberté progressive, mais sagement graduée, de l’ina dustrie et du commerce a (Note sur le g 82). Il est même douteux qu’il y ait jamais eu en réalité des greniers d’abondance, si ce n’est peut-être dans l’enfance des sociétés. Former des réserves publiques assez fortes pour suffire pendant un certain temps aux besoins d’une population nombreuse, c’est un projet chimérique dont la réalisation est matériellement impossible. La dépense qu’entraînerait la construction des magasins nécessaires , les difficultés de la formation et de la conservation des réserves seraient des obstacles sérieux ( Diction . de l'Écon polit., art. Greniers d abondance) . Il est vrai qu’on a découvert dans ces derniers temps des procédés qui paraissent assurer infiniment mieux que par le passé la parfaite conservation des blés, même pendant plusieurs années. M. Doyère, ancien professeur à l’Institut national agronomique, a démontré par des expériences sur des milliers d’hectolitres, l’efficacité de ces procédés, tant en France qu’en Algérie. Ils peuvent être appliqués en grand, soit pour les approvisionnements de la guerre et de la marine, soit pour ceux des municipalités qui jugent encore utile d’avoir ce qu’on appelle des greniers d abondance ; le commerce lui-même peut y trouver dans certains cas un sérieux concours. Il serait imprudent de les rejeter absolument ; mais if ne faudrait pas non plus s’y trop confier. Ce qui doit surtout arrêter la création de pareils établissements, c’est qu’à peine sont-ils annoncés, le commerce se trou-
commerce intérieur et commerce extérieur : le premier est celui qui s’exerce dans l’État entre les divers habitants; le second se fait avec les peuples étrangers' (Voir, infrà, liv. II, §21, 22).
ble, les transactions sur les grains s'arrêtent, et l’on voit se produire la disette qu'on avait précisément pour objet de prévenir.
En règle générale, la liberté d'exportation est la plus sûre garantie contre les disettes , puisqu'elle provoque , en temps ordinaire , la production d'un excédant régulier qui sert à remplir le vide des mauvaises récoltes. La défense d’exportation a été la grande faute du gouvernement de Louis XIV. Les nombreuses disettes du xviii* siècle n’ont pas eu d'autre cause. « Ce ne sont pas seulement les bonnes ou mauvaises » récoltes, dit Quesnay, qui règlent le prix du blé; c’est principalement » la liberté ou la contrainte dans le commerce de cette denrée qui décide » de sa valeur. Si on veut en restreindre ou en gêner le commerce dans » les temps de bonne récolte, on dérange les produits de l’agriculture, a on diminue le revenu des propriétaires, on ruine les laboureurs, on dé- » peuple les campagnes, on affaiblit l’État. La conduite de l’Angleterre » prouve qu’il n’y a point de moyen plus sur pour soutenir l’agriculture, a entretenir l’abondance et obvier aux famines, que la vente d’une partie » des récoltes à l’étranger. »
« Laissons aux autres nations, dit Mun, cité par Quesnay, l’inquiétude » sur les moyens d’éviter la famine. Nous avons trouvé... le secret de » jouir avec abondance du premier bien nécessaire à la vie; plus heureux » que nos pères, nous n'éprouvons pas ces excessives et subites diffé- » rences dans le prix des blés ; en place de nombreux greniers de res- » source et de prévoyance, nous avons de vastes plaines ensemencées. » Tant que l’Angleterre n’a songé à cultiver que pour sa propre suhsis- » tance, elle s'est trouvée souvent au-dessous de ses besoins ; mais depuis » qu'elle s’en est fait un objet de commerce, sa culture a tellement aug- » menté qu'elle est en état maintenant de porter des blés aux nations » qui en manquent » (Encyclopédie, articles Grains et Fermiers).
Un siècle s’est écoulé depuis ces observations, et combien ont-elles aujourd'hui plus de force depuis que l'augmentation de la population anglaise met la Grande-Bretagne dans la nécessité d'acheter constamment des grains au lieu d’en exporter (Ltfo.veE de Lavergne, Les questions agricoles, Revue des Deux-Mondes , année 1858, t. XIII, p. 896 et sniv.).
1 Le commerce et l’industrie sont aujourd’hui les régulateurs des États et les arbitres des gouvernements. Le but unique des nations modernes, c’est le repos , avec le repos l’aisance, et, comme source de l'aisance,
g 84. — Utilité du commerce intérieur.
Le commerce intérieur est d’une grande utilité ; il fournit à tons les citoyens le moyen de se procurer les choses dont ils ont besoin, le nécessaire, l’utile et l’agréable ; il fait circuler l’argent, excite l’industrie, anime le travail, et, donnant la subsistance à un très-grand nombre de sujets,
l’industrie et le commerce. Benjamin Constant a démontré les effets politiques et sociaux de ces deux instruments de civilisation. «Le commerce, » dit-il, ne vit que par la liberté. Il l'introduit partout sans convulsions » et sans violences. Il le fonde sur des bases solides. 11 limite la puissance » des gouvernements sans les attaquer. Il donne à la propriété une qualité » nouvelle, la circulation ; par là même, non-seulement il affranchit les » individus, mais, en créant le crédit, il rend l'autorité dépendante. » Quand le crédit n’existait pas, les gouvernements étaient plus forts que » les particuliers. Mais, par le crédit, les particuliers sont plus forts que » les gouvernements de nos jours. La richesse est de toutes les puissances » la plus disponible dans tous les instants, la plus applicable à tous les » intérêts, et, par conséquent, la plus réelle et la mieux obéie. La phi- » losophie a pu déclarer les principes de la liberté; le courage héroïque » a pu la défendre; mais c'est au commerce et à l'industrie, à ces deux » forces d'autant plus indépendantes qu'elles ne demandent à l’autorité » que de ne pas se mêler d’elles, à fonder la liberté par leur action » lente, graduelle, que rien ne peut empêcher » ( Des Élections prochaines , 1817; Cours de Politique constitutionnelle, 1861, t. Il, p. 314). Le commerce a modifié jusqu'à la nature même de la guerre. Les nations mercantiles étaient autrefois toujours subjuguées par les peuples guerriers Elles leur résistent aujourd'hui avec avantage; elles ont des auxiliaires au sein de ces peuples mêmes. La guerre est, de nos jours, une question d’hommes et d’argent. Par ce dernier côté, l’avantage est aux pays riches. Les ramifications inflnies et compliquées du commerce ont placé l’intérêt des sociétés hors des limites de leur territoire. Carthage, luttant avec Rome dans l’antiquité, devait succomber; elle avait contre elle la force des choses. Mais, si la lutte s'établissait maintenant entre Rome et Carthage, Carthage aurait pour elle les vœux de l’univers. Elle aurait pour alliés les mœurs actuelles et le génie du monde (Benjamin Constant, De l'Esprit de Conquête et de l’Usurpation, ch. n. (Cours de Politique constit.), p. 141. Voir aussi J. -B. Say, Commentaire sur Stobch, OEuvres diverses (Guillaumin) , p. 324 et 325). P.P. F.
il contribue à rendre le pays plus peuplé et l’État plus puissant '.
i 85. — Utilité du commerce extérieur Les mêmes raisons démontrent l’utilité du commerce extérieur, et on y trouve de plus ces deux avantages : 1° C’est par son commerce avec les étrangers qu’une Nation se procure les choses que la nature ou l’art ne produit point dans le pays qu’elle occupe. 2° Si ce commerce est bien dirigé, il augmente les richesses de la Nation, et peut deve-
• Pinheiro-Ferrcira donne la préférence au commerce intérieur sur le commerce extérieur. « Une nation, dit-il, qui donnerait un soin particu- » lier au commerce extérieur, aux dépens de celui de l’intérieur, éprou- » verait de fréquentes crises plus ou moins graves, à cause des inégalités » incalculables qui ont lieu sur les divers marchés étrangers, et surtout » à cause des actes arbitraires que les gouvernements se permettent jour- » ndlement contre le commerce et l'industrie, non-seulement des étran- » gers, mais encore de leurs propres nationaux.
» Le commerce intérieur, au contraire, en ouvrant des débouchés aux » produits de l’agriculture et des fabriques nationales, n’a à craindre » que les erreurs de son propre gouvernement ; mais, à proportion que » les bienfaits de ce commerce se répandront dans le pays, les lumières » s’y répandront en même temps, et le peuple acquerra assez de force n pour faire rentrer le gouvernement dans les voies de la justice, s’il b venait à s'en écarter.
b Nul doute que les crises survenues dans les marchés étrangers auront » toujours une grande influence sur l’industrie elle commerce intérieurs; b mais, d’un côté, jamais cette influence ne pourra être au gioint d’y arb rêter toute la consommation, et, d’un autre côté, l’exportation, cessant b de faire concurrence à la consommation dans l’intérieur, y fait baisser b les prix de ces mêmes objets. Le bon marché invite les habitants à b acheter, d'autant plus que la crise extérieure, en empêchant l'importab tion des marchandises du dehors, procure de grands profits aux nab tionaux. Avec l’augmentation du gain vient le désir des jouissances, et b il s’ouvre dans l’intérieur même un débouché chaque jour plus considéb rablc à ces denrées, qui n’en trouvent plus au dehors b (.Vote sur les d 83 et raie., p. 97.). — Sur le mouvement du commerce intérieur en France, pendant les dernières années, voir le Traité théorique et pratique de Droit public , de M. Batbie, t. Il, p. 236 et suiv.
uv. i, cilAP. VIII. 265
nirponrelleune source d’abondance et de trésors. L’exemple des Carthaginois chez les anciens, celui des Anglais et des Hollandais chez les modernes, eu fournissent des preuves éclatantes. Carthage balança par ses richesses la fortune, le courage et la grandeur de Rome. La Hollande a amassé des sommes immenses dans ses marais : une compagnie de ses marchands possède des royaumes dans l’Orient, et le gouverneur de Batavia commande aux rois des Indes. A quel degré de puissance et de gloire l’Angleterre est-elle parvenue? Autrefois ses rois et ses peuples guerriers avaient fait des conquêtes brillantes, que les revers, si fréquents dans la guerre, lui firent perdre : aujourd’hui c’est principalement le commerce qui met en sa main la balance de l’Europe 1 .
1 Par le commerce extérieur, une nation augmente considérablement sa production et sa consommation, c’est-à-dire ce qui fait le caractère d’un peuple civilisé. Elle y trouve l’avantage de produire indirectement à moins de frais, des marchandises qui lui reviendraient plus cher si elle les produisait directement; ou meme de produire des objets qu'elle ne parviendrait jamais à produire directement, ce qui équivaut à une cherté excessive. «Ainsi, dit J.-B. Say, quand la Russie produit du chanvre, pour » recevoir en retour des cotonnades, elle produit ses cotonnades en » chanvre, et elle emploie ainsi moins de travail et moins de capitaux » pour avoir une certaine quantité de cotonnades, que si elle fabriquait • directement cette même quantité. Quand on lui porte des vins de » France, et qu’on rapporte en retour des suifs ou de la cire, elle produit » ce vin en suif ou en cire ; et, quel que soit le prix qu’elle le paie, elle » en obtient toujours une quantité quelconque, tandis qu’elle n’obtien- » drait pas une seule bouteille de vin de Bordeaux, si elle voulait le pro- » duire directement » ( Commentaire sur Storch, OEuvres diverses (Guillaumin), p. 328). — Sur le mouvement du commerce extérieur, voir le Traité théorique et pratique de Droit public, de M. Batbie ( Loc . cit., p. 244). 11 résulte des tableaux publiés par cet auteur, qu’en France, le chifîre des exportations a dépasse celui des importations depuis 1848; qu’en Angleterre, au contraire, ainsi qu’en Autriche, le chiffre des importations dépasse celui des exportations; qu’aux États-Unis, l’exportation est un peu supérieure aux importations, et que, dans l’Union douanière allemande on trouve une balance à peu près égale entre l’importation et l’exportation (p. 247, 248). P. P. K.