XXIV LETTRE DE L’ÉDITEUR DE
et qu’il pèse. » J’acquiesce si parfaitement à ce jugement, que je pourrais mettre fin ici à ma lettre, et peut-être le devrais-je. Mais un auteur craint volontiers de n’en avoir pas assez dit pour faire entrer le lecteur dans son sens. Vous m’avez, d’ailleurs, fait deux ou trois questions que je ne dois ni dissimuler, ni laisser sans réponse.
Sur ce que j’ai dit de la Suède et de la Pologne, il ne faut pas en conclure que je veuille justifier l'oppression des nations libres. Selon moi, ces deux nations n’étaient pas vraiment libres. J’avais depuis longtemps pensé que l’aristocratie suédoise ne se soutiendrait pas : elle avait des vices qui la minaient. Le gouvernement aristocratique ne me parait pas fait pour un grand État, puisque, dans les plus petits mêmes, il n’est supportable qu’ autant que les apio-roi sont moralement les meilleurs. Quant à la liberté polonaise, c’était celle qu’avaient les seigneurs de faire ce que bon leur semblait de leurs serfs, et de vendre leur trône vacant à l’étranger le plus offrant. Une telle liberté n’a rien qui intéresse le cœur d’un spectateur humain en faveur de ceux qui en jouissent. Voulez-vous sentir la différence? Jetez les yeux sur le continent septentrional de l’Amérique. Dans les résolutions vigoureuses de ces braves colons, vous reconnaîtrez la voix de la vraie liberté (*) aux prises avec l’oppres-
(*) Écoutons le ton du désespoir, mais d'un désespoir noble, sublime, semblable à celui des Spartiates aux Thermopyles, dans le morceau suivant, que je crois pouvoir, sans blesser personne, transcrire ici mot à mot.
« Il parait dans les colonies une brochure adressée au R., et écrite par » un négociant respectable, dans laquelle il dit : Les contentions pré- » sentes arec l'Amérique, si elles ne sont promptement terminées, fini- » ront par des scènes de troubles, d'effusion de sang et de dévasta - » fions, oui en contemplation font frémir d'horreur. Il reste peu de
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sion. Vous frémirez, vous vous révolterez contre la morgue et la dureté inconcevable de ceux qui, jaloux à l’extrême de leur propre liberté, pensent pouvoir devenir plus puissants , pouvoir rester libres eux-mêmes en asservissant leurs frères. Vous ne pourrez vous empêcher de faire votre
» temps pour le choix ou la délibération : un coup sera suivi d'une i scène décisive, et l’épée achèvera ce que la tyrannie a commencé. » Cette époque du règne de V. if. sera marquée des caractères les plus » importants. Il est impossible à des sujets de rester spectateurs » tranquilles et indifférents, tandis que leur souverain et eux-mêmes » sont environnés de difficultés qui annoncent la perte des uns et des » autres. Vous perdra, S., votre souveraineté et votre honneur; et s nous, nous perdrons nos libertés, nos vies et nos biens. Que vos mt- » nistres fassent leurs propositions, mais qu'elles soient justes; » qu’ils acceptent chaque préférence commerciale qu’il est en notre pou- » voir de donner pour les articles que nous pouvons procurer à leur » usage, qu’ils ne s'avisent pas de nous exclure de la prérogative de » débiter elles l’étranger les articles qu'ils ne peuvent admettre, ou de » fournir aux besoins qu’ils ne peuvent gratifier. Encore moins pro- » poseront-ils que nos biens, dans nos propres territoires, soient taxés n ou assujettis à aucun pouvoir quel compte, hormis le nôtre. Le Dieu » qui nous a donné la vie, nous a en même temps donné la liberté. La » main de la force peut les détruire, mais ne saurait les désunir. C’est » ici, S., notre dernière et immuable résolution, n — Les colonies anglaises avaient des chartes particulières, et elles jouissaient d’une grande liberté civile et politique. Le gouvernement anglais fit des infractions successives à leurs privilèges et à leur indépendance du parlement britannique. Les Américains firent des tentatives infructueuses pour le maintien de leurs chartes; lassés enfin de ne recevoir que des refus, et voyant le ministère anglais faire des dispositions pour les soumettre, ils se réunirent, formèrent un conseil et prirent la résolution de persister dans leurs réclamations. La cour de Londres envoya des troupes pour agir de vive force; mais les Américains ne se laissant point intimider, les hostilités commencèrent par des voies de fait de la part des troupes royales : ce fut le signal de la guerre civile. Les Américains luttèrent pendant deux années entières, jusqu’à ce qu’enfln,
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cause de celle de ces peuples, de leur savoir gré de leur fermeté, de trembler qu’ils ne succombent sous la massue levée du pouvoir, qui veut ou les gouverner arbitrairement, ou les écraser; enfin, de leur souhaiter, avec le généreux 1). de R., tout le succès possible dans leur juste résistance.
Revenons à la Pologne. « tous croyez, monsieur, que j’ai raison pour ce qui regarde 1rs individus polonais, et que leur esclavage devient beaucoup plus supportable ; mais vous doutez que le but des puissances copartageantes ait été précisément de rendre les hommes heureux -, or, c’est leur but, ditesvous, que l’Europe regarde arec frayeur, et auquel elle devait s’opposer arec courage. » Permettez que j’effleure seulement quelques-unes des réllexions que l’Europe avait à faire avant de se laisser engager dans cette querelle. Vous m’avouerez qu’il serait diflicilc de trouver une seule de ses puissances
n’ayant plus d’espoir de conciliation, ils se déclarèrent indépendants, le 4 juillet I77G.
Jamais révolution n’a été conduite par des hommes aussi sages, aussi modérés, aussi désintéressés; jamais révolution n’a été préparée avec tant de mesures, de circonspection et de longanimité, (’.e n'est point le peuple en tumulte qui l’a faite; ce n’est point l’effervescence des passions qui l’a préparée; elle n’a point été le produit d’une philosophie niveleuse et sanguinaire; elle a été le fruit naturel et forcé de la nécessité : son but unique a été d’abolir une autorité violatrice des lois et du pacte social ; les Américains n’ont point été au delà ; on peut s’en convaincre en lisant leur histoire durant et depuis la révolution. Aussi a-t-nn ilit d eux avec vérité, qu’ils ont commencé par où finissent les autres nations, c’est-à-dire qu’ils ont débuté par être justes, modérés et sages : île quelle révolution peut-on dire la même chose?
I.es Etats de l’Union sont liés entre eux par une association fédérative. Ue pouvoir exécutif est, relativement à la confédération, confié à un seul chef électif et temporaire Les divers États sont indépendants les uns des autres pour tout ce qui concerne leur régime intérieur.
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qui eût voulu entreprendre une guerre dans le but précisément de rendre la Pologne plus heureuse; elles eussent voulu y trouver leur compte de manière ou d’autre; ainsi, profitant du désordre, elles auraient fait, pour leur agrandissement ou leur intérêt particulier, avec beaucoup d’effusion de sang et au moyen d’un incendie excité par toute l’Europe, ce que les copartageants ont exécuté pour euxmêmes aux dépens de la seule Pologne, et à peu près sans coup férir. Parmi le corps des juges de cette cause, il ne devait donc y en avoir aucun à qui l’on pût reprocher d’avoir étendu sa domination pour un autre but que pour celui de rendre des hommes heureux ; autrement il était réeusable, comme manifestement partial et inique. Après cela, pour donner le poids requis au jugement que l’on aurait prononcé contre les copartageants, l’Europe avait-elle uu choix à faire? N’eùt-il pas fallu admettre, pour agir avec quelque apparence de succès, à la tête de l’opposition, la puissance la plus formidable, c’est-à-dire celle de toutes qui se serait trouvée déjà trop agrandie aux dépens des autres? C’est ainsi que la double marotte de la guerre sacrée et de celle contre le grand roi, que l’on croyait en vouloir seul à la liberté commune, mit toute la Grèce sous le joug Enfin, après tout cela encore, le succès était incertain ; il pouvait tourner au désavantage de ces défenseurs de la bonne cause, aussi facilement qu’à leur avantage : ou avait affaire à forte partie; la moitié de l'Europe devait se lever contre l’autre moitié. Ah! monsieur, il me semble qu’il vaut encore mieux qu’elle soit en paix, s’il n’en coûte que la Corse vendue et la Pologne démembrée *. Quant au pré-
1 II semble qu’à quatre-vingt-neuf ans de distance, on entende les arguments récemment invoqués au Sénat français dans la discussion sur les