OU UES OFFICES DE INHUMANITÉ ENTRE LES NATIONS
g I. — Fondement des devoirs communs et mutuels des Nations.
Nos maximesvont paraître bien étranges à la politique des cabinets, et le malheur du genre humain est tel, que plusieurs de ces raffinés conducteurs des peuples tourneront en ridicule la doctrine de ce chapitre. N’importe, proposons hardiment ce que la loi naturelle prescrit aux Nations. Craindrions-nous le ridicule, lorsque nous parlons après Cicéron? Ce grand homme a tenu les rênes du plus puissant empire qui lut jamais, et il n’y parut pas moins grand qu’il 11e l’était dans la tribune. Il regardait l’observatiou exacte de la loi naturelle comme la loi politique la plus salutaire à l'État. J’ai déjà rapporté dans ma Préface ce beau passage : H'ihil esse quod adhuc de re publicâ dictvm putemus, nul quu possimns lumjius progredi, nisi eril confirmalum non mudo falsurn illud esse, sine injuriâ non passe; sed hod verissimum esse, sine suinmâ jnstitiâ rem publicam
t,IV. II. CHAP. I
qeri nullo modo passe (*). Je pourrais dire avec fondement que par ces mots summa justiiia, Cicéron veut marquer cette justice universelle qui est l’entier accomplissement de la loi naturelle. Mais il s’explique ailleurs plus formellement à cet égard, et il fait assez connaître qu’il ne borne pas les devoirs mutuels des hommes à l’observation de la justice proprement dite. « Rien, » dit-il, « n’est si con- » forme à la nature, si capable de donner une vraie satis- » faction, que d’entreprendre, à l’exemple d 'Hercule, les » travaux mêmes les plus pénibles , pour la conservation » et l’avantage de toutes les Nations : » Magis est secundum naluram, pro omnibus genlibus, si fieri possil, consercandis aut juvandis, maximas labores molesliasque suscipere, imilanlem Herculem ilium, guem hominum (ama, beneficinrum memor, in concilia cœlestium collocavit, quam citer e in soliludine, non modo sine ullis molesiiis, sed etiam in maximis voluptatibus, abundantem omnibus copiis, ut excellas cliam pulcliritudine el viribus. Quocirca oplimo quisque et splcndidissimo ingenio longe illam ritam huic anleponit {**). Cicérou réfute expressément, dans le même chapitre, ceux qui veulent excepter les étrangers des devoirs aux quels ils se reconnaissent obligés envers leurs concitoyens : Qui au/em civium rationem dicnnl habendam , externorum negant, hi dirimunt communem hnmani generis socielatem ; qua subtala, beneficeniia , liberalitas , bonilas,jusliiia fundilus lollilur : quœ qui lollunt, etiam adcersus Ueos immorlales impii judicandi sunl, ab iis enim conslüutam inter hommes socielatem ecertunt.
Et pourquoi ti’espérerious-uous pas de trouver encore parmi ceux qui gouvernent, quelques sages convaincus de cette grande vérité, que la vertu, même pour les souverains, pour les corps politiques, est le chemin le plus assuré de la prospérité et du bonheur? Il est au moins un fruit
(*) De He ftublica, lib. 11, xui.
(") De offrais, lib. III, çap. v.
que l’on peut attendre des saines maximes hautement publiées, c’est qu’elles contraignent ceux-là môme qui les goûtent le moins, à garder quelque mesure, pour ne pas <e perdre entièrement de réputation. Se llatter que des hommes, et surtout des hommes puissants, voudront suivre la rigueur des lois naturelles, ce serait s’abuser grossièrement; perdre tout espoir de faire impression sur quelquesuns d’entre eux, c’est désespérer du genre humain.
Les nations étant obligées par la nature à cultiver entre elles la société humaine ( Prélirn ., g ii), elles sont tenues les unes envers les autres à tous les devoirs que le salut et l’avantage de cette société exigent '.
' On a reproché à WolfT, dont Vattcl a suivi les traces, d’avoir demandé à la philosophie seule la raison de toutes les règles qui régissent les relations des peuples entre eux, et d'avoir prétendu traiter à fond des matières si intimement mêlées aux faits de l’histoire, sans sortir des limites de la théorie toute pure. « Qu'est-il résulté, dit M. Cauchy, de ces abstractions érigées en système? C’est qu'en supprimant tous les degrés historiques des progrès qu'a parcourus l’humanité, WolfT nous donne comme étant la notion primitive du droit de nature ce qui est, en réalité, le dernier état du droit des gens perfectionné par les principes de la civilisation chrétienne, que « chaque Nation doit aimer toute autre Nation comme elle s’aime elle-même, quand même cette Nation serait son ennemie. » Est-ce donc bien à l’état de nature qu'appartient cette définition évangélique de la charité? Quand même on donnerait, comme WolfT le fait ailleurs, une forme philosophique au meme précepte, en le réduisant à l’obligation mutuelle pour les peuples de se perfectionner l’un par l'autre, ne reconnait-on pas encore là un de ces sentiments dont la civilisation seule est la source? » (Csuchv, Le Droit maritime international, 1802, t. Il, p 71). Ce reproche, dont Vattel peut s'attribuer une bonne part pour le chapitre t de ce livre II, et pour tant d'autres parties de son ouvrage (voir notamment Préliminaires, $ 10, 1 1 , 12, 13, 14; liv. I, g 15. 21, 22, etc.), est peu fondé. L'état de nature de l’hoinine est l’état social, et l'état social est fondé sur le sacrifice des instincts égoïstes La charité universelle n’est pas un but oflert à l'humanité dans un lointain idéal; mais c’est la base même, la condition nécessaire de la vie de l'homme en société. Le principe suprême du droit naturel : « Hors de toi ne traite jamais l'humanité comme moyen ; abstiens-toi de tout acte par lequel tu déterminerais de fait les autres hommes contre leur
2 2. — Offices d'humanité et leur fondement.
Les offices de l’ humanité sont ces secours, ces devoirs, auxquels les hommes sont obligés les uns envers les autres,
volonté raisonnable; circonscris ta liberté extérieure par l’idée de la liberté extérieure d’autrui, » est contemporain de tous les temps (voir Jouffroy, Catéchisme de Droit naturel, 1841, p. 15 et suiv.; BClime, Philosophie du droit, 2* édition, t. 1, p. 21 et suiv.). a S’abstenir du mal et faire le bien, dit avec raison M. Aug., Martin, voilà les deux bases de la morale sociale, les deux préceptes universels, incontestables et incontestés, qui domineraient d'une manière absolue s'ils étaient à l’abri de fausses interprétations et d’applications erronées ( Histoire de la morale, 1859, !’• partie, p. 14 et suiv.). Les principes fondamentaux de la conduite individuelle et sociale ont toujours été les mêmes partout et en tout temps, parce qu’ils émanent d'une même conscience, autrement ils différeraient essentiellement de peuple à peuple, comme les idées philosophiques, politiques et religieuses. S'ils n'ont pas produit des actes, des coutumes et des lois identiques, c'est à cause des influences locales et des préjugés traditionnels qui les ont dominés; mais il en est sorti des pensées analogues, toutes les fois que celles-ci ont pu être librement conçues et exprimées; la preuve en est dans les sentences, maximes, théories morales de différents peuples n’ayant eu aucune relation entre eux; elles présentent une telle analogie de fond et de forme, qu'on leur supposerait un seul auteur ( Ibid ., p. 14 et suiv.; voir, du même auteur : Les civilisations primitives en Orient : Chinois, Indiens, Perses, Babyloniens, Syriens, Egyptiens, 1861; voir aussi une intéressante thèse latine, par M, Barreau, sur cette question : Quæ vis fuenl christianæ doctrines apud Senecam, Persium, et nonnullos hujusce ætatis stoicos, 1854). S’il est vrai que le perfectionnement simultané de l’individu et de la société dépende moins de l’acquisition d’idées nouvelles que de la reconnaissance toujours plus générale des principes éternels du droit et du devoir, et d'une application toujours mieux entendue des sentiments du bien, du beau et du vrai, comment blâmer Wolfl1 d’avoir formulé ces sublimes aphorismes de la morale sociale, et Vattcl d'avoir prêté à la gravité philosophique de son maitre la vigueur de ses convictions d'honnête homme, le charme de son style élégant ? • La morale, s’écrie M. Alaux, est la seule force de quiconque parle sur les choses mêmes du monde . rien ici-bas ne vaut que par elle. Elle prête sa puissance à toutes les pensées, à toutes les paroles, à toutes les actions, à toutes les œuvres en un mot qui travaillent sur l’homme : je défie que, sans elle, il soit jamais possible d’organiser une société humaine » (f. a Raison, essai sur l'avenir de la philosophie, 1860,
en qualité d’hommes, e’est-à-dire en qualité d'êtres faits pour vivre en société, qui ont nécessairement besoin d’une assistance mutuelle, pour sc conserver, pour être heureux, et pour vivre d’uue manière convenable à leur nature. Or,
p. 49). u Sans la morale, dit M. Matter, la politique devient un joug odieux, la religion un masque infâme. La morale a meme sur toutes deux celte incontestable' supériorité, qu’elle est la pierre de touche de l'une et de l’autre. Nicz-le, prêchez une religion immorale, affectez une politique immorale, et vous soulèverez la raison et la conscience publiques; vous soulèverez ensemble les bras et les intelligences! Les institutions politiques ont un temps, sont bornées à un peuple, ne conviennent que sous certains climats, dans des conditions déterminées. Elles varient et se transforment sans cesse |>our s’accommoder à tous les degrés de la civilisation, à toutes les exigences des mœurs... Les idées morales... sont universelles et infinies. . Elles sont de tous les temps, de tous les siècles, données à toutes les intelligences, à toutes les classes de la société, à toutes les divisions de l’espèce humaine » (Voir : fie l'affaiblissement des idées morales, p. 16 et 17).
Les publicistes de l’école exclusivement catholique, qui veulent voir dons le christianisme un fait à part et sans antécédents logiques, qui soutiennent que les anciennes philosophies étaient impuissantes par ellesmêmes à trouver des vérités morales, ne font volontiers dériver les maximes qui font l'honneur du droit public et de la civilisation modernes, que du principe chrétien (Voir : Cauchy, ouvrage cité, notamment t 1, p. 205 à 227; t. il, p. 460 et suiv., etc..). Mais l'esprit de secte, dont M. Cauchy accuse Valtcl, a « troublé le calme de leurs études philosophiques n {Ibid., l. Il, p. 81). Le stoïcisme a proeiamé l’unité de race; mais c’est à un philosophe éclectique, à Cicéron, qu’a appartenu la gloire d’avoir prononcé le nom de charité, avant Epictète, avant le Christ. L'amour du prochain n'était donc pas inconnu en théorie a l’apparition de Jésus-Christ. Il restait seulement à l'ériger en précepte, à le faire passer dans la pratique, et c'est le rôle qui a été rempli par le divin fondateur du christianisme. Depuis que Vnttcl a écrit scs pages généreuses, le principe de charité a reçu une consécration nouvelle. La Révolution française a inscrit sur son drapeau la devise : Liberté , égalité, fraternité, qui fera le tour du monde, k De même, dit M. l’ezzani, que la mission de Rome avait été autrefois de préparer un théâtre immense à l'avènement du christianisme, la France, aujourd'hui, a pour mission de développer parmi les peuples l'esprit de charité suciale dont elle est dépositaire » ( Principes supérieurs de la morale, 1859, L II, p. xxiv, résumé). Les conquêtes du premier empire ont eu, du moins, pour résultat de
les Nations n’étant [>as moins soumises aux lois naturelles que les particuliers (Prélim., g 5), ce qu’un homme doit aux autres hommes, une Nation le doit, à sa manière, aux autres Nations (Prélim., g 10 et suiv.). Tel est le fondement de ces devoirs communs, de ces oflices d’humanité, auxquels les Nations sont réciproquement obligées les unes envers les autres : ils consistent eu général à faire pour la conservation et le bonheur des autres tout ce qui est en notre pouvoir, autant que cela peut se concilier avec nos devoirs envers nous-mêmes.
| 3. — Principe général de tous les devoirs mutuels des Nations.
La nature et l’essence de l’homme, incapable de se suffire à lui-même, de se perfectionner et de vivre heureux sans le secours de ses semblables, nous fait voir qu’il est destiné à vivre dans une société de secours mutuels, et par conséquent, que tous les hommes sont obligés, par leur nature même et leur essence, de travailler conjointement et en commun à la perfection de leur être et à celle de leur État. Iæ plus sùr moyen d’y réussir, est que chacun travaille premièremeut pour soi-même, et ensuite pour les autres. De là il suit que tout ce que nous nous devons à nous-mêmes, nous le devons aussi aux autres, autant qu’ils
porter dans toute l'Europe la langue française, comme autrefois la langue de Cicéron avait suivi les aigles romaines. Les Français, en subjuguant les nations étrangères, leur ont laissé avec leur langage quelque chose de leur esprit et de leurs mœurs. La Révolution française a commencé par la force la propagation de scs principes. Après les avoir imposés par la puissance des baïonnettes, elle les fera accepter par la puissance de la charité, « Il faut aujourd’hui, écrit M. Frank, réunir les trois principes de la murale, liberté, idée du devoir, amour, dontchacun, comme vingt siècles d'expérience nous l'attestent, n'a pu se soutenir isolément; il faut les réunir en un code de morale qui ne puisse être revendiqué exclusivement ni par une école, ni par un parti, ni par une église, mais qui réponde à tous les besoins et soit l'expression exacte de la conscience de l'humanité» ( Dictionnaire des sciences philosophiques, art. morale ; Pezzàm, lih. cit., t. Il, p. xxtv et suiv., résumé). P. P. F,
ont réellement besoin de secours, et que nous pouvons leur en accorder sans nous manquer à nous-mêmes. Puis donc qu’une Nation doit, à sa manière, à une autre nation, ce qu’un homme doit à un autre homme, nous pouvons hardiment poser ce principe général : un État doit à tout autre État, ce qu'il se doit à soi- même, autant que cet autre a un véritable besoin de son secours, et qu’il peut le lui accorder sans négliger ses devoirs envers soi-même. Telle est la loi éternelle et immuable de la nature. Ceux qui pourraient trouver ici un renversement total de la saine politique, se rassureront par les deux considérations suivantes :
1° Les corps de société, ou les Mats souverains, sont beaucoup plus capables de se suffire à eux-mémes que les individus humains ; et l'assistance mutuelle n’est point si nécessaire entre eux, ni d’un usage si fréquent. Or, dans toutes les choses qu’une Nation peut faire elle-même, les autres ne lui doivent aucun secours.
2° Les devoirs d’une Nation envers elle-même, et principalement le soin de sa propre sûreté, exigent beaucoup plus de circonspection et de réserve qu’un particulier n’en doit observer dans l’assistance qu’il donne aux autres. Nous développerons bientôt cette remarque.
2 4. — Devoirs d'une Nation pour la conservation des autres.
Tous les devoirs d’une Nation envers elle-même ont pour objet sa conservation et sa perfection, avec celle de son état. Le détail que nous en avons donné dans le premier livre de cet ouvrage, peut servir à indiquer les différents objets à l'égard desquels un Ltat peut et doit assister un autre État. Toute Nation doit travailler, dans l’occasion, à la conservation des autres, et à les garantir d’une ruine funeste, autant qu elle peut le faire sans trop s'exposer ellemême. Ainsi, quand un F.tat voisin est injustement attaqué par un ennemi puissant, qui menace de l’opprimer, si vous pouvez le défendre sans vous exposer à un grand
danger, il n’est pas douteux que vous ne deviez le faire. N’objectez point qu’il n’est pas permis à un souverain d’exposer la vie de ses soldats pour le salut d’un étranger, avec qui il n’aura contracté aucune alliance défensive. Il peut lui-même se trouver dans le cas d’avoir besoin de secours; et par conséquent, mettre en vigueur cet esprit d’assistance mutuelle, c’est travailler au salut de sa propre Nation. Aussi la politique vient-elle ici au secours de l’obligation et du devoir; les princes sont intéressés à arrêter les progrès d’un ambitieux qui veut s’agrandir en subjuguant ses voisins. Une ligue puissante se forma en faveur des Provinces-Unm, menacées de subir le joug île Louis XIV (*). Quand les Turcs mirent le siège devant Vienne, le brave Sobieski, roi de Pologne, fut le libérateur de la maison d’Autriche (**), peut-être de l’Allemagne entière et de son propre royaume.
§ 5. — Elle doit assister un peuple désolé par la famine et par d’autres calamités.
Par la même raison, si un peuple est désolé par la famine, tous ceux qui ont des vivres de reste doivent l’assister dans son besoin, sans toutefois s’exposer eux-mêmes à la disette. Mais si ce peuple a de quoi payer les vivres qu’on lui fournit, il est très-permis de les lui vendre à juste prix; car on ne lui doit point ce qu’il peut se procurer luimême, et par conséquent on n’est point obligé de lui donner pour rieu des choses qu’il est en état d’acheter. L’assistance, dans cette dure extrémité, est si essentiellement conforme à l’humanité, qu’on ne voit guère de Nation un peu civilisée y manquer absolument. Le grand Henri IV ne put s’y refuser envers des rebelles obstinés qui voulaient sa perte (***).
(*) En 1672.
(**) Il battit les Turcs et leur fit lever le siège de Vienne, en 1683.
{“’) Dans le temps du fameux siège de Paris.
De quelque calamité qu’un peuple soit affligé, la même assistance lui est due. Nous avons vu de petits États de la Suisse ordonner des collectes publiques en faveur de quelques villes ou villages des pays voisins, ruinés par un incendie, et leur donner des secours abondants, sans que la différence de religion les ait détournés d’une si bonne œuvre. Les calamités du Portugal ont fourni à l’Angleterre une occasion de remplir les devoirs de l’humauitc avec cette noble générosité qui caractérise une grande Nation. A la première nouvelle du désastre de Lisbonne, le parlement assigna un fonds de cent mille livres sterling, pour le soulagement d’un peuple infortuné; le roi y joignit des sommes considérables ; des vaisseaux furent chargés en diligence de provisions, de secours de toute espèce, et vinrent convaincre les Portugais, que l’opposition de croyance et de culte n’arrète point ceux qui savent ce qui est dû h l’humanité. Le roi d’Espagne a signalé, dans la même occasion, sa tendresse pour un proche allié, son humanité et sa générosité.
g 6. — Contribuer à la perfection des autres.
La Nation ne doit point se borner à la conservation des autres États, elle doit contribuer encore à leur perfection selon qu’il est en son pouvoir et qu’ils ont besoin de son secours. Nous avons déjà fait voir ( Prélim ., § 13) que la société naturelle lui impose cette obligation générale. C’est ici le lieu de la développer dans quelque détail. Un Étatest plus ou moins parfait, selon qu’il est plus ou moins propre à obtenir la fin de la société civile, laquelle consiste à procurer aux citoyens toutes les choses dont ils ont besoin pour les nécessités, la commodité, et les agréments de la vie, en général pour leur bonheur; à faire en sorte que chacun puisse jouir tranquillement du sien, et obtenir justice avec sûreté; enfin, à se défendre de toute violence étrangère (Liv. 1 , § 15). Toute Nation doit donc contribuer dans
l’occasion, et suivant son pouvoir, non-seulement à faire jouir une autre Nation de ces avantages, mais encore à la rendre capable de se lès procurer elle-même. C’est ainsi qu’une Nation savante ne doit point se refuser à une autre, qui, désirant de sortir de la barbarie, viendra lui demander des maîtres pour l’instruire. Celle qui a le bonheur de vivre sous de sages lois, doit se faire un devoir de les communiquer dans l’occasion. Ainsi lorsque la sage et vertueuse Kome envoya des ambassadeurs en Grèce, pour y chercher de bonnes lois, les Grecs ne se refusèrent point à une réquisition si raisonnable et si digne de louange.