CHAPITRE PRÉLIMINAIRE
et est né avec sa divinité. Dans toutes ces manières de parler, il n’y a pas de désaccord dans la foi, ni de dissentiment au sujet de la vérité » (1).
Ces appels à la concorde, à l'union sacrée des Chrétiens en face de l'ennemi commun, prouvent combien le danger était pressant, et quelle était l'importance dé la bataille engagée. On ne voit pas qu’ils aient produit des résultats appréciables. Les khalifes, d’ailleurs, se montrèrent assez bienveillants à l’égard des Chrétiens, et leur laissèrent le libre exercice de leur culte. A Ja faveur de cette tolérance, les sectes chrétiennes se stabilisèrent chacune sur ses positions, et nous les trouvons aujourd’hui en Orient, bien que fort réduites, aussi distantes les unes des autres que l’étaient, au X° siècle, les contemporains de Yahià ben ‘Adf.
(1) Assemant, I, p. 516.
Aboû Zakariy4 Yakyà ben‘ Adi ben Hamid ben Zakariyä el-Mantigt et-Takriti, tel est le nom complet de notre philosophe. La longueur d’un tel nom déconcerte à première vue celui qui n’est pas familiarisé avec les appellations arabes. Mais, en l’absence du nom de famille chez les Arabes, il est bien nécessaire, pour qu’une personne soit parfaitement désignée, d’ajouter à son propre nom celui de ses ascendants ou de ses descendants jusqu’à ce que toute confusion avec d’autres personnages de même nom soit impossible. La formule qui désigne notre philosophe nous apprend qu'il reçut à sa naissance le nom de Yahyà (Jean), que plus tard, devenu père de famille, on lui donna, selon l’usage, le surnom tiré d’un de ses fils, père de Zakariyä, que son père s’appellait ‘Adi, son grand-père Hamid, son arrière-grand-père Zakariyä. Il mérita auprès de ses contemporains le sobriquet d’'al-Mantigt, le logicien, par son habileté dans la dialectique; le xom ethnique, et- Takriti, le Takrite, nous indique la ville d’origine.
Sur sa famille, les historiens nous ont laissés dans une ignorance absolue,
Takrît, l’ancienne Martyropolis(1), où il naquit en 893, et où il fit probablement ses premières études, est située
(1) Assémaxi, T. I, pp. 117, 174; Gaws, p. 437.
sur la rive droite du Tigre, à peu près à égale distance de Mossoul et de Bagdad. Assise sur un plateau qu’entoure une riche oasis et qui surplombe à pic les rives du fleuve, couronnée par un château-fort célèbre, où devait naître plus tard Saladin, le héros de la troisième croisade, elle fut une des places les plus importantes des Khalifes et garda, jusqu'à Tamerlan, sa renommée de « boulevard inexpugnable des Arabes indépendants » (1).
C'était encore un centre intellectuel important où les discussions théologiques et philosophiques étaient en grand honneur, non seulement entre chrétiens de diverses sectes, mais encore de chrétiens à musulmans. C’est à Takriît, dans l’église surnommée La Verte que Mas'oûdî eut avec le chrétien Aboû Zakariyà Denkha, «un philosophe très fort dans la controverse et très subtil >», de nombreuses discussions sur la Trinité et sur d’autres dogmes chrétiens (2). On peut se représenter ce que devaient être ces conférences contradictoires : pendant que les deux adversaires étaient aux prises, les assistants faisaient cercle autour d'eux, accroupis à la mode orientale, le eou tendu, et suivant les péripéties de l'attaque et de la riposte avec la même attention que si l’on eût déroulé devant eux un conte des Mille et une Nuits.
Trois confessions chrétiennes, nous l’avons vu, se partageaient l'Orient : les Nestoriens dominaient en Arménie et en Perse ; les Jacobites, en Mésopotamie, en Syrie et en Égypte; les Melchtes, dans les régions restées soumises aux empereurs de Constantinople. Takrît fut, depuis l’an 630 à 1231, le siège d’un évêque jacobite. Le maphrian ou primat y résida
(1) Dictionnaire de Géographie universelle de Vivrex pe Sarnr- . Mar, T. VI, p. 496. Aüïlleurs T. I, p. 443, le même ouvrage a tort d'identifier Takrît (Tekrit), avec Bôr ou Birtha qui était située sur la rive gauche de l’Euphrate.
(2) Mas'oûnt, Livre de l'Avertissement, traduction de Carra Dr Mat p 218.
58 YAHYÂÀ BEN ‘ADI.
même, depuis le 7 siècle jusqu'au 9"°, époque où il alla s'établir à Bagdad (1). Le lieu de naissance fit donc de Yahyâ ben ‘Adi un jacobite (2) ou monophysite, c’est-à-dire un partisan de l’unité de nature dans la personne du Christ.
Il s’en faut ensuite que nous ayons sur son caractère, sur sa vie, sur ses travaux, autant de renseignements que nous pourrions le désirer. Peu d'écrivains ont moins parlé d'eux-mêmes dans leurs ouvrages; aussi, en coordonnant les brèves indications éparses dans les biographes arabes, on peut à peine tracer une esquisse sommaire. Cependant, l'élégance et la pureté de son style, dont nous pouvons juger par les écrits qui restent de lui, le savoir universel que lui reconnaissent les contemporains les plus éminents, témoignent de la solidité et de l’étendue de ses études.
Nous savons seulement qu'il alla à Bagdad pour se mettre à l’école des deux maîtres les plus réputés de l’époque : Aboû Bichr Mattà et al-Farâbf (3). Le premier, nestorien, également célèbre comme médecin et philosophe, a traduit et commenté en syriaque ou en arabe presque toute l’œuvre d’Aristote; le second, surnommé l’Aristote des Arabes, «le plus grand philosophe que l'islamisme ait jamais possédé » (4), peut être considéré comme le véritable fondateur de laristotélisme parmi les disciples du Qorân.
Bientôt l'élève remplaçait les maîtres. Aboû Bichr Mattà mourait en 940 (5); al-Farâbi avait, depuis longtemps déjà, quitté Bagdad, de facon définitive, pour entreprendre un voyage d’études en Syrie et en Egypte, et se fixer ensuite à la cour du Sultan d’Alep, Séif-ed-Daoula, le protecteur des lettres. Pendant trente ans, .Yahyâ va exercer une véritable royauté intellectuelle; les savants de la nouvelle
(1) Assémanr, Bibl. or., T. IT, pp. 213—216.
(2) Fihrist, p. 264; ABod-1-Faras, p. 297.
(8) Frhrist, p. 264; Qurri, p. 861; Osaïsr'a I, p. 285. (4) Bex Kuazzian, Il, p. 112.
(5) Osaïsr'a, IT, p. 135.