SAVE, D
génération, musulmans ou chrétiens, se forment à son école : ‘Isû ben Zara, Hasan ben Souâr, Aboû Soléiman Sijistânt, ‘Îsà, le fils du vizir ‘Alîl-Jarrâh, pour ne citer que quelques noms, se glorifient d’avoir été ses élèves (1).
Il semble n'avoir eu, dans la suite, d'autre résidence que la capitale des Khalifes; nazil Bagdad « habitant de Bagdad » est une épithète que nous trouvons souvent accolée à son nom, et sa vie, comme celle de beaucoup d’autres savants, dut s’écouler dans une uniformité complète, parmi les livres, et sans autres émotions que celle que donne une véritable passion pour l'étude.
Une effervescence comparable à celle qui plus tard s’'empara de l'Europe à l’époque de la Renaissance, régnait alors dans le monde musulman. Les lettres grecques qui avaient fait jadis la conquête de l'empire romain, qui devaient, après la conquète de Constantinople, faire la conquête de l’Europe occidentale, civilisaient, depuis deux siècles, l'empire arabe. Les Khalifes Abbassides al-Mansoûr (754—775), ar-Rachid (786—809), al-Mamoûn (813-833), amis des belles-lettres et des arts, avaient attiré à leur cour les savants chrétiens, des Nestoriens surtout, médecins, philosophes, traducteurs, et avaient mis les musulmans à leur école. Tout esprit éclairé étudiait, traduisait, commentait Aristote. On peut dire que traducteur et philosophe étaient des titres souvent inséparables, comme à l’époque de la Renaissance, humaniste et imprimeur.
(1) Les deux premiers, chrétiens, sont bien connues comme traducteurs et philosophes. Cf. pour B. Zar'a : Füihrist, p. 264; Qrrmi, p. 245; Osaïrr‘a, I, p. 235. — pour B. Souâr : Fohrist, p. 265; Qrrri, p. 164; Osaïrr'a, I, p. 322. —- pour ‘Îs'à, le fils du vizir : Qreri, pp. 89, 245. — pour A. $. Sijistâni : Fihrist, p. 264; Osaïsr'a, I, pp. 9, 186, 821; II, p.185. C’est d’un récit de Ben ‘Âdi à Sijistâni que dérive l'histoire de la célèbre vision d’Aristote qu'al-Mamoûn eut en songe, à la suite de laquelle il envoya une mission chez les Grecs pour s’instruire de leurs sciences et rapporter leurs ouvrages. Osaïr'a, I, 186.
60 YAHYÂÀ BEN ‘AD.
Yahyâ ben ’Adî fut un des ouvriers les plus féconds de ce mouvement intellectuel. Sa puissance de travail extraordinaire faisait l'admiration de tous. Un jour Ben Nadiîm, l’auteur du Fihrist, le rencontra dans la boutique d’un libraire, et lui reprocha amicalement cette fièvre de transcrire et de composer. « Pourquoi vous étonner de ma patience, lui répondit Yahyâ. J'ai fait deux copies du commentaire de Tabarî que j'ai portées «aux rois des frontières»; mestranscriptions de traités de théologie sont innombrables, et je ne les connais plus moi-même; je transcris, dans un jour et une nuit, une centaine de pages, ou peu s’en faut» (1). |
Il n’est pas étonnant qu'il se fût ainsi créé une importante bibliothèque dont nous connaissons en partie le catalogue, grâce au Æ'ihrist (2). On y voyait les Catégories d’Aristote, dans la traduction d’Ishaq ben Honéin, avec le Commentaire d'Alexandre d’Aphrodisias; le traité de l’Auscultation physique traduit par Ibrabîm ben Silt et le Commentaire de Thâbit ben Qorra; le Traité de l’âme commenté par Macidore, en syriaque; l’Æistoire des animaux dans la traduction de Ben al-Batrîq avec l’Abrégé de Nicolas; la Métaphysique d’Aristote divisée suivant les lettres de l'alphabet grec; et, parmi les ouvrages de Platon : le Livre des analogies; (Kitäb-al-mounâsabät) (3); le Livre des lois adressé à Criton (4), le Sophiste. Il y avait encore la Lettre
(1) Fihrist, p. 264; Qrrni, p. 361; Osaïsr'a, I, p. 285. ABod-1-Fanay, p. 297, dit : «cent pages et même plus »s.
(2) pp. 250—252.
(3) Fihrist, p. 246. Nous indiquons à titre de simple renseignement l'hypothèse émise par A. Mürrer dans ses notes sur le Fihrist, p.111:<es ist vielleicht der Dialog Koérvlos à wep) ègbdrnros èvouétwv ». Une identification que ne peut s'appuyer que sur une vague concordance entre le titre d’un ouvrage, d’une leçon d’ailleurs douteuse, et la matière d’un autre ouvrage est fort aléatoire.
(4) Fihrist, p. 246. On ne peut pas traduire autrement &,Lxs Qraealill Ce Gb CU LS, G. Gnar, Jakid, p. 2, écrit : Die
de T'héophraste à Démocrite pour établir l'existence du Créateur (1); les livres d'Alexandre d’Aphrodisias (2).
platonischen Dialoge Kratons, Timaios, Erasistratos (?), Sophistes, ete. Le Fihrist qui à énuméré le Criton, .,b,3 (— :,b,31), quelques lignes plus haut ne nous dit pas que Yahyâ en ait fait une copie. Le même Grar traduit le groupe de lettres Mb par les deux mots Erasistratos (?), Sophistes (Casiri avait déjà dit Mnesistratus). Mais ainsi que le fait remarquer A. Mürrer, op. cit., p. 111, nous nous trouvons en face d’une mauvaise transcription de | subuus 940. (1) Fihrist, p. 254. Le texte porte : (JL Alu, . . . Ljuab 3 æLa)| Coll es Qmabl,k52. G. Gnar, p. 2, traduit : « Brief des Diäphratis (?) an Democratos ». — Qmsb,5L> Diaphartis (uab,5L Diägartis dans B. al-Qifti, édit. Lipperr, p.181), est une appellation qui ne correspond à aucun philosophe grec connu. Quant à cab &es Dimgrätis, que B. Abi Osaïbi‘a nous dit originaire d’Abdère, I, p. 88, nul doute qu'il s’agit de Démocrite. On trouve ce nom diversement ortnographié : Lymabls 92); Cha y ie), b\,&o). Le même B. Abî Osaïbi‘a nous apprend, J, p. 69, que l’on attribue à Théophraste mb, il, un ZJraité sur l'unité de Diew adressé à Démocrite, Das ml 3 b\, ke) D )| Es AAl Je ail J$ 9 Nul doute que c’est tn Ft même ouvrage qu'avait transcrit Ben ‘Adî. Ainsi, cash Lo serait dérivé de Qusus 3915 (que l’on trouve écrit Lmbww,$sas) par des altérations successives qui ont amené plus tard B. al-Qifti à inventer un personnage : « Diâphartis était un philosophe grec qui vivait du temps d’Aristote, il a écrit sur les choses divines, sw ; Yahyà ben ‘Adi en fait mention», p. 181.
(2) Texte du Hihrist, P- 254 : LAXSIL se A) Log — crsb33 SU cs cn <= b& as, 5. « Athaphroditos ; j'ai lu ses livres dans une copie de Yahyà ben Adi ». L’orthographe de ce nom propre est très variable avec les Mss. « C'était, dit encore B. al-Qifti, un philosophe grec; Yahyà ben ‘Adi nous apprend qu’il composa un Livre sur les météores qui est un commentaire du traité d’Aristote Sur l’arcen-ciel », p. 59. Dans les notes sur le Fihrist, p.117, A. Müzzer ajoute : «Wir kennen nur einen Theophronius unter den Schülern des Aristoteles, keinen Theophroditus (?) ». Il nous semble impossible que ce nom soit la transcription d’un mot grec, commençant par Théo. Il y aurait sb, comme dans Lab, Théophraste ; ENT Théodore; CsÙ Théon, ete. Mais or» sb2)3 58, ou Lyab233,8 LU a trop
Et cette liste est loin d’être complète; nous avons vu par exemple, dans l’examen du manuscrit P de la Bibliothèque Nationale, que Yahyà avait encore transcrit l’Organon d'Aristote et l’Zsagoge de Porphyre.
Copiste infatigable, il était encore un bibliophile passionné, toujours à l'affût d'occasions d'enrichir sa bibliothèque qu'il ouvrait généreusement à ses amis et à ses élèves.
L'Éthique de Porphyre en douze livres, dans le manuscrit autographe du traducteur Ishaq ben Honéin fut une de ses acquisitions les plus heureuses (1). Le traducteur chrétien Ibrahîm ben ‘Abd-Allah laissait à sa mort tout le Commentaire de l’Auscultation physique et le Livre des Premiers Analytiques ou de la Démonstration d'Alexandre d’Aphrodisias. On les offrit à Vahyà pour cent vingt dinars. Notre philosophe ne disposait pas toujours d’une telle somme (2). Il se mit en quête de la trouver et y parvint non sans peine. Mais quand il se présenta, croyant entrer en possession des précieux ouvrages, ils avaient été vendus, avec plusieurs autres, à un homme du Khorasân pour la somme de 3000 dinars (3). Dans cettè même circonstance il eut encore le regret de voir brûler la Sophistique, la Khétorique, la Poétique d'Alexandre dans la traduction d’Ishaq, dont il avait vainement cherché, du vivant d’Ibrahim, à faire l’acquisition pour la somme de cinquante dinars (4),
de ressemblance graphique avec | eus 9 HY1 pour y voir autre chose qu'une altération du nom d'Alexandre d’Aphrodisias.
(1) Fihrist, p. 252; Queri, p. 42. G. Grar a lu : VS « Die Erklärung des Buches al-iblà (Zurückgezogenheit ?) », Le livre de la solitude. Jahiä, p. 2. Si cette leçon était bonne nous verrions plutôt dans ce traité le wep dxoyis Tüv êuyiywr, De l’abstinence ; mais il n’est pas douteux qu'il faut lire, et c’est l'orthographe du Fihrist et de B. al-Qifti, sus <akhläq >, mœurs, terme courant pour traduire Ethique.
(2) Le dinar, pièce d'or, pesait environ 4 gr. 414.
(8) Fihrist, p. 258; Qrreri, p. 64; OsaïBr'a, I, p. 69.
(4) Fihrist, p. 249 ; Queri, p. 54; Osaïer‘a, I, p. 70.
et il fut inconsolable de cet acte de vandalisme. Ces détails nous paraissent, et ils le sont en réalité, assez insignifiants. S'ils nous ont été conservés par les historiens, c’est, sans doute, parce que cette vie d'étude ne fut jamais troublée par des événements de plus d'importance.
Les Chrétiens étaient nombreux à la cour des Khalifes, en qualité de médecins, de secrétaires, d’administrateurs des impôts. Au début d’un de ses petits traités (1), Yahyà mentionne un secrétaire chrétien « dont la sagesse dans les conseils inspirait toute confiance », attaché à la personne du vizir ‘Ali ben ‘isâl-Jarrâh. Dans sa préface au Zraité de Morale de Ben ‘Adi, l'éditeur du Caire nous dit que ce chrétien si estimé n’est autre que Yahyà lui-même (2). Nous ignorons sur quels documents s'appuie cette assertion; mais elle semble assez peu justifiée, à s’en tenir au seul texte du traité; c’est seulement par un ami que Yahyà a connu la discussion dans laquelle le vizir voulait faire appel à la sagesse de ce secrétaire; or, il n’est pas dans les habitudes de Yahyà de parler, sous le couvert de l’anonymat, des faits où il a été directement mis en cause.
Quoi qu’il en soit, Ben ‘Adî était à Bagdad un personnage considérable qui paraîssait dans ce que nous appellerions aujourd’hui les réceptions officielles. Un jour de l’une de ces réceptions à la cour du vizir, Yahyà se trouva là avec plusieurs théologiens musulmans (3). « Abordez donc quelque sujet de discussion avec Yahyà ben ‘Adî qui est le prince des philosophes», dit le vizir aux théologiens. Mais Ben ‘Adi s’excusa; et comme le vizir étonné lui en demandait la raison, « C’est, répondit-il, que nous n’avons pas la même doctrine et ne parlons pas le même langage; or, je ne voudrais pas ressembler à Hichâm al-Joubâi qui, dans son
(1) N°5 dans notre édition des Petits trailés apologétiques.
() à GYEV des.
(3) 8WA el se del des gens qui étudient le Kaläm, e.-à-d. la parole révélée.
64 YAHY À BEN ‘ADÎ.
livre de l'Examen, s'est donné le ridicule de faire une mauvaise réfutation d’Aristote auquel il n’a rien compris, à en juger par les opinions étranges qu'il lui prête ». Cette franchise n’était peut-être pas exempte d’une pointe de malice; en tout cas, elle ne déplut pas au vizir qui se montra même très satisfait de la réponse (1).
S'il faut en croire Ben Abî Osaïbi'a, notre philosophe aurait encore exercé la profession de médecin (2). La précision avec laquelle il parle de certaines maladies dénote en effet, nous aurons occasion de le signaler dans la suite, des connaissances médicales. Toutefois, comme dans la liste de ses ouvrages nous ne trouvons aucun traité de médecine, aucune traduction de médecins grecs, nous sommes en droit de conclure que, s’il avait étudié la médecine, Yahyà exerça peu cet art, et probablement même, y renonça-t-il tout à fait pour s’adonner à des travaux plus en rapport avec ses goûts, ou que lui imposaient les circonstances. C’est ainsi qu'il devint le défenseur du Christianisme contre les attaques des Musulmans.
Il était bien difficile que les deux ‘religions fussent en contact perpétuel, sans susciter des échanges de vue, des discussions, des polémiques. Notre philosophe se fit donc apologiste. Telle est l’origine de ces traités, parfois brefs comme un article de journal, qui paraissent la réponse à quelque objection entendue au courant d’une conversation, parfois travaux volumineux, où le dogme chrétien est exposé avec ampleur, tandis qu’au fur et à mesure se présentent les objections qu'accompagnent les réfutations les mieux appropriées.
Estimé de tous comme traducteur et philosophe, entouré d'amis ou de disciples dont quelques-uns ont eu leur heure de célébrité, vénéré par les Chrétiens à l’égal d’un Père
(1) Queri, p. 40.
(2) Yahyà est nommé I, p. 285, dans le chapitre dixième qui est consacré aux médecins de l’Iraq, de la Mésopotamie et de Diar Békir.
de l'Église, Yahyâ ben ‘Adi parvint à une heureuse vieillesse, puisqu'il vécut jusqu'à quatre vingt-une années solaires. Il mourut à Bagdad, le jeudi 21 de Dhoû-l-qa'‘da de l’an 364 de l’Hégire, le 13 Août 1285 de l'ère d'Alexandre, 974 de l'ère chrétienne (1).
Il fut enterré dans l’église de Saint Thomas, dans le quartier de Daqîq, et son disciple Ben Zar'a grava sur sa tombe cette épitaphe d’une noble fierté qu'il s'était composée de son vivant :
« Bien souvent un homme mort reste vivant grâce à la «science, tandis qu'un homme vivant est déjà mort par «Suite d’une ignorance honteuse ;
« Recherchez donc la science pour obtenir l’immortalité ; <n'attachez aucun prix à une vie ignorante » (2).
(1) Qreri, p. 864 ; Osaïer'4a, I, p. 285; Aroû-r-Faras, p. 297. Les deux premiers historiens font remarquer que, d’après certains auteurs” Yahyà serait mort un an plus tôt, 8363/9783.
(2) Osaïer'a, I, p. 235; vers du mètre Æhafif :
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