LA PHILOSOPHIE DE BEN ‘ADI
Si l’on tient compte de ses traductions, de ses commentaires, de ses traités originaux, l’œuvre philosophique de Yahyâ ben ‘Adi est considérable et témoigne d’un immense labeur. Mais nous n'en pouvons apprécier la doctrine que par ce qui a transpiré dans les écrits théologiques. Or, s’il est facile d'exposer les idées d’un écrivain quand on peut se reporter à des traités où il les a consignées avec méthode, la tâche de bâtir une synthèse devient singulièrement ardue, lorsque on n’a pour matériaux que des phrases ou des lambeaux de phrases glanés dans des écrits d'inspiration diverse qui s’échelonnent durant tout le cours d’une vie. Il y a bien des chances d’y voir apparaître des solutions de continuité et des contradictions.
Telle est précisément la difficulté que l’on rencontre dès qu’on aborde cette question de la philosophie de Ben ‘Adî. Nous ne sommes pas en présence d’un système philosophique complet, et les fragments mêmes de ce système semblent, parfois, manquer de cohérence.
Ainsi que l’a déjà noté G. Grar, un penchant marqué pour la dialectique et la spéculation est la caractéristique des écrits qui nous restent de Yahyà. Mais rien ne nous semble moins justifié que les observations de ce critique quand il ajoute : « Cependant les questions et les problèmes philosophiques ne l’intéressent pas par eux-mêmes, mais
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seulement par leur connexion avec les questions théologiques. La philosophie est un moyen nécessaire à la démonstration de la vérité religieuse, elle n’est pas un but. Elle sert d'introduction à l’étude de la théologie, elle l’aide à illustrer les dogmes de la foi et à résoudre les objections des incrédules. En un mot, toute connaissance, tout moyen de connaissance purement humain doit tendre à décrire, à expliquer, à prouver le dogme chrétien; la philosophie est la servante de la théologie, ancilla theologiæ, comme diront bientôt les vrais scholastiques » (1).
La vérité nous paraît tout à l'opposé, et nous l’exprimerions volontiers par cette formule : Ben ‘Adî est philosophe par goût, il s’est fait théologien par devoir. Il suffit, en effet, de se reporter à la longue liste de ses traités philosophiques pour constater que la plupart n’ont aucun rapport, ni lointain ni rapproché, avec le dogme ou l'apologétique. Et même dans ses traités chrétiens, il est, avant tout, philosophe. A l'inverse de tous les théologiens qui appuient leurs démonstrations sur les textes de la Sainte Écriture ou le témoignage des Docteurs, et ne font intervenir la philosophie que pour illustrer les données de la révélation, Yahyà s'attache presque exclusivement aux preuves de raison. Il tire, par exemple, le dogme de la Trinité d’un concept métaphysique; il défend le célibat, non pas avec un passage de l'Évangile ou de Saint Paul, mais en invoquant les avantages que présente aux esprits adonnés à la recherche de la vérité, leur indépendance à l'égard des soucis domestiques. Bref, nous craignons fort pour Yahyâ Ben ‘Adi que s’il avait vécu en Occident et employé la même méthode, il aurait été mis, tout comme Roscelin, au nombre de «ces dialecticiens, ou plutôt, de ces hérétiques de la dialectique qui ne croient qu’à l'existence de ce qu’ils peuvent comprendre par leur imagination » et
(1) Die Philosophie und Gotteslehre des Jakià Ibn ‘Adi, p. 8.
abordent des problèmes dont la solution appartient aux seuls hommes versés dans l’Ecriture (1).
Ce reproche adressé à Yahyà serait souverainement injuste. Sa méthode lui est imposée par la qualité de ses adversaires musulmans ou incrédules. La défense des croyances chrétiennes contre leurs objections devait, tout d’abord, faire appel à la raison, pour démontrer que ces croyances ne renfermaient rien d’absurde. Procéder autrement, c’est-à-dire en alléguant des textes de l'Evangile (2) était tenter une œuvre aussi vaine que si un Musulman prouvait, avec quelque verset du Qorân, la mission divine de Mahomet, devant un Chrétien qui ne croit pas à la révélation du Qorân.
L'on ne peut, du reste, faire à Yahyà l'honneur d’avoir rien innové en agissant ainsi. Si « le Christianisme fut, à l'origine, en opposition complète avec la philosophie » (3), dès le deuxième siècle «l’école catéchétique d'Alexandrie chercha à mettre la philosophie grecque au service de la théologie chrétienne » (4). Son premier maître Athénagore fait l'essai d'une démonstration scientifique de la Trinité (D) ; « Saint Clément (6), disciple du stoïcien Panténus, ne se prononce pour aucun système, mais il marque une certaine préférence pour le platonisme . . .-la connaissance de la philosophie et de la science grecque lui semblent absolument nécessaires pour l'intelligence de l'Écriture Sainte; la dialectique stoïcienne excelle pour prouver les
(1) CÊ. Prcaver, Roscelin, pp. 8—9.
(2) Le Qorân reconnaît bien, il est vrai, que le Pentateuque et l'Évangile ont été révélés par Dieu, mais il reproche aux Juifs et aux Chrétiens de les avoir falsifiés. (Sourares II, 39—73; V, 18).
(3) P. Picavær, Rapports de la théologie et de la philosophie, p. 6.
(5) Dans le 10e chapitre de son Apologie TosoBela met Xouotiav®r (Legatio pro Christianis), présentée en 177 à Marc Aurèle.
(6) C’est le troisième maître de l’école chrétienne d'Alexandrie Panténus en est le deuxième.
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vérités de la Foi» (1). Il essaie de justifier la Foi par des preuves philosophiques (2).
Comme tous les philosophes arabes, Yahyâ ben ‘Adi est un disciple d’Aristote. Mais le respect pour l'autorité du maître ne va pas jusqu'à l'idolâtrie et n'exclut pas une certaine indépendance. À propos de la création, l’adversaire oppose à l'apologiste chrétien la doctrine d’Aristote. Ben ‘Adi répond, tout d’abord, que son contradicteur entend mal le philosophe grec; puis, il ne fait pas difficulté d’avouer que la vérité chrétienne lui est plus chère que l'autorité d’Aristote : «Les Chrétiens, dit-il, n’ont pas emprunté leur religion aux philosophes, et il est très légitime, si ces derniers contredisent nos croyances, d’être d’un avis contraire » (3).
Toutefois, à quelques rares exceptions près, Yahyà reste un disciple fidèle, un interprète scrupuleux qui se borne, le plus souvent, à reproduire sèchement la pensée d’Aristote et sans y rien ajouter. Il admet, par exemple, pour la composition des corps, la théorie de la matière et de la forme. Mais nous ne trouvons, dans son œuvre, rien qui approche, même de loin, de ce VI: livre de la troisième Ennéade, où Plotin étudie de façon si originale, l'impassibilité de la matière, son immutabilité dans les changements que les qualités contraires se font subir les unes aux autres, son avidité insatiable provenant de son indigence naturelle, et jamais plus altérée qu'un miroir
(1) Picaver, Rapports de la théologie et de la philosophie, p. 9.
(2) Ib., p. 10. — Nous trouvons ces mêmes idées exprimées plus tard en Occident: « Les païens et les Juifs défendent leur loi, disait Roscerix, il faut que nous, Chrétiens, nous défendions la nôtre. . .. En outre Anselme, peu suspect sur ce point, écrit lui-même à Foulques qu'il faut défendre par la raison notre foi contre les païens. Et ce fut une croyance fort commune dans l'Église médiévale, que l’on peut, que l’on doit même se servir de la raison pour amener les infidèles à la foi.» Prcaver, Roscelin, pp. 6, 7.
(8) H. fol. 38.
recevant des images successives. VahyA dit tout court : «les divers corps sont composés de matière et de forme », et comme cette doctrine est admise de tous, il n’insiste pas et passe outre. À l'exemple de son maître, il procède par démonstrations et définitions; le syllogisme est la forme la plus ordinaire de ses raisonnements; il y ajoute quelquefois des preuves d'autorité, mais ne prend pas la peine, comme les critiques modernes, d’apporter des textes choisis avec soin et de les discuter. S'il se réclame de l'enseignement des Pères et en nomme même quelques uns, il ne cite jamais d’eux une seule phrase précise. Chrysostome, Basile, Grégoire (de Nazianze), Denys l’aréopagite sont ceux qu’il allègue le plus volontiers. On sait l'influence de ce dernier sur la philosophie médiévale. Il ne semble pas avoir eu grande emprise sur la pensée de Yahyà qui ne trahit nulle part des tendances mystiques.
Cosmologie. — Yahyà ben ‘Adî n’a pas une conception personnelle du monde et de la vie. Comme tous les théologiens orthodoxes, qu’ils soient juifs, chrétiens ou musulmans, il affirme la création ex nihilo par un acte de la toute puissance divine (1), et en cela il se sépare d’Aristote qui enseigne l'éternité de la matière et du monde (2). Il ne croit certes pas être en désaccord, sur ce point, avec son maître, puisqu'il en invoque l’autorité précisément à propos de la création : « Quant à l’erreur «de celui qui pense que le Créateur ne peut rien, elle « est évidente, puisque Aristote croit que les choses existantes «et corruptibles passent du non-être à l’être et de l'être «à Ja destruction. Il est donc impossible qu’il y en ait « quelqu'une d’éternelle et de non-créée. Le Créateur est « la cause de la production et de l’existence des choses » (3).