‹ Yahyâ ben 'Adî: Un philosophe arabe chrétien du Xe siècleChapitre 28 sur 48 · COPA OST · texte numérisé non relu

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(S)AE NC I26:

106 YAHY À BEN ‘ADI.

qualificatif de médecin, s’il est médecin, de géomètre, s’il est géomètre, de scribe, s’il est scribe; mais il ne faut pas pour cela donner à la signification de médecin celle de géomètre ou de scribe, ni à aucune de ces notions la signification des deux autres (1).

Pour que deux affirmations soient contradictoires, il faut qu’elles soient énoncées sous un même rapport et pour un même objet (2). Aïnsi si je dis : « cette superficie est divisée», cela ne contredit nécessairement l’assertion : «cette superficie n’est pas divisée, » que si je me place au même point de vue, car les deux affirmations peuvent être également vraies, l’une, parce que la superficie peut être divisée sous le rapport de la longueur et de la largeur, l’autre parce qu’elle peut n'être pas divisée considérée comme étant la limite d’un corps (3). De même, si je dis d’un corps qu'il est en mouvement, cela ne contredit pas nécessairement cette autre affirmation que ce même corps nest pas en mouvement. Les deux assertions peuvent être vraies, si le corps, immobile en lui-même, est mu par accident. Par exemple, il est vrai de dire des ballots placés à bord d’un navire, qu'ils sont immobiles, parce qu'ils ne ehangent pas de place sur ce navire, et il est aussi vrai d'affirmer qu'ils sont mus puisqu'ils participent au mouvement du bâteau, et arrivent, si l’on veut, à Mossoul après avoir été à Bagdad. L'on peut donc dire d’eux qu'ils sont et ne sont pas immobiles, mais à deux points de vue différents. De même, il s’agit de deux points de vue différents, quand les Chrétiens affirment, sans qu'il y ait contradiction, que l'Eternel est divers et n’est pas divers; il est divers sous le rapport des personnes, il ne l’est pas, sous

le rapport de la substance (1). Nous avons cru bon de reproduire cette argumentation, en dépit de sa longueur, parce qu’elle permet de se faire une idée assez exacte de la dialectique de Ben ‘Adî : introduire, dans les objections du contradicteur, les distinctions nécessaires: éclairer ces distinctions par des exemples familiers, et en faire l’application aux dogmes chrétiens.

C’est surtout par cette manière de raisonner et de prouver, au moyen des définitions, de l'analyse des concepts, et du syllogisme, que notre auteur rappelle Aristote et les philosophes du moyen-âge. On à dit sur cette méthode tout ce qui se pouvait dire. Dans l'exposé d’un problème philosophique ou d'une question de théologie, elle introduit de l’ordre et de la clarté, une apparence de rigueur qui satisfait l'esprit, en ne laissant rien qui ne soit défini et prouvé. C’est un avantage réel qui fait oublier, en partie, l’aridité et la monotonie d’une telle méthode. L’inconvénient le plus sérieux est une abondance verbale qui encombre l'esprit plutôt quelle ne l’éclaire.

Quand il s’agit, non plus de démontrer une vérité mais de la défendre contre les objections d’un adversaire, les défauts de la méthode sont plus graves encore. Au lieu de réfuter dans leur ensemble les difficultés qui lui sont soumises, en les groupant sous un certain nombre de propositions claires et bien distinctes, Yahyà suit pas à pas son adversaire dont il découpe le traité en petites tranches, auxquelles il fait, au fur et à mesure, une réponse appropriée. Une objection est ainsi maintes fois réfutée dès son énoncé; les preuves dont elle était appuyée, n’en sont pas moins rapportées dans la suite, et nous trouvons après chacune cette formule ou toute autre semblable : « l’argumentation de l'adversaire n'atteint pas les Chrétiens, car il est faux, ainsi que nous l’avons démontré précédemment,

108 Y AHY À BEN ‘ADI.

que telle soit leur doctrine». D’autres fois, la réponse déjà donnée est reproduite sous une forme différente. Il en résulte de la monotonie, des longueurs pénibles qui embrouillent l'esprit et le fatiguent.

Malgré ce vice de méthode, commun d’ailleurs à la plupart des écrivains orientaux, qui ignorent l’art de la composition, il faut reconnaître que Ben ‘Adi a de très réels mérites dans sa défense du dogme chrétien. Il discute avec sérieux, souvent avec force, et toujours avec une loyauté parfaite.

Morale. — Nous sommes mieux en mesure d'apprécier la morale de Ben ‘Adî, grâce à son Zraité de la correction des mœurs (1). Ce n’est plus ici une doctrine fragmentaire, mais un exposé complet des règles générales que doit suivre tout homme désireux d'atteindre la perfection de sa nature. Se corriger des défauts et des vices, acquérir la vertu, tel est l’idéal que doit poursuivre tout être raisonnable (2).

C’est, en effet, par la vertu seule que les hommes sont supérieurs les uns aux autres, et non par les biens de la fortune comme le croit le vulgaire ignorant. Les richesses distinguent la condition extérieure; l’âme elle-même n’en retire aucun avantage (3). Aussi, toute leur valeur vient de l'usage qu’on en fait. Bonnes pour l’homme vertueux, parce qu’elles lui servent à soulager l’indigence et à aider toutes les nobles causes qui sollicitent sa générosité (4), elles sont presque toujours funestes à l’homme vicieux par la facilité qu’elles lui procurent de satisfaire ses passions (5). Celui

(1) SVEYI pi. Nos références renvoient à la pagination de l’édition du Caire.

(2) "pp: 11, 37-

(3) pp. 38, 41.

qui ne devait qu'à elles la considération dont il jouissait, perd tout en les perdant, car on ne l’honorait pas pour luimême, mais pour ses richesses. L'homme vertueux, au contraire, porte partout avec lui un trésor qu’il ne saurait perdre, et l'estime des hommes lui est assurée, quels que soient les événements qui traversent sa vie, puisque cette estime, compagne inséparable de la vertu, ne lui est pas accordée pour des choses qui lui soient étrangères (1). La vertu doit donc être le but auquel tendent tous nos efforts.

C’est un but que l’on n’atteint pas en procédant au hasard. La première condition de tout progrès moral est de bien se connaître, d'étudier son tempérament, son naturel pour lui appliquer une direction opportune (2). Yahyà reprend et répète, sous toutes les formes, le y»&94 oeavrôr (3) de la sagesse antique. Il pose en principe que toute la diversité de nos mœurs ou de nos habitudes provient de trois facultés ou puissances auxquelles on donne encore le nom d'âme (,,«#5). Nous avons chacun une âme appétilive, une âme trascible, une âme raisonnable (4).

L'âme appétitive est commune à l’homme et aux autres animaux; elle est le principe de tous les désirs et plaisirs corporels. Très impérieuse, elle réduit véritablement en servitude, l’homme qui ne sait pas la contenir, et le fait descendre au niveau de la brute. En cet état d’abjection qui lui ôte toute pudeur, il évite, avec une sorte de dégout, la société des gens vertueux pour rechercher de préférence les hommes avilis comme lui, et leurs conversations licencieuses. Un tel homme doit être écarté comme une peste : les magistrats ont mission de le corriger et d’épargner à autrui son funeste contact. Mais ce sont

(DDR!

Cal

(8) pp. 16, 39.

(4) « Connais-toi toi-même ».

110 YAHYÂÀ BEN ‘ADÎ.

surtout les jeunes gens qui doivent être protégés contre son exemple, car leur âme est prompte à recevoir une empreinte ; naturellement portée au plaisir, elle ne demande qu’à s’égarer à la suite de celui qui en montre le chemin facile (1).

L'âme irascible, également commune à l’homme et à tous les animaux, produit la colère, l’emportement, l'audace, l'amour de la domination. Plus violente que l’âme appétitive, elle est aussi plus tyrannique. C'est d’elle que naissent les haines farouches, les désirs de vengeance, les injures, les attaques à main armée, où l’homme, devenu semblable à une bête féroce, se jette sur son adversaire. Parfois, incapable de s'attaquer à autrui, il tourne sa fureur contre lui-même; il se charge de malédictions, se soufflette le visage, s’arrache les cheveux, se roule à terre. Peut-il y avoir d'état plus dégradant et plus opposé à la dignité humaine ? (2).

L'âme raisonnable principe de la réflexion, du discernement et de l'intelligence constitue la grandeur propre de l’homme; elle en fait la noblesse; elle le distingue des autres animaux (3). Grâce à elle, il admire le beau, approuve le bien, blâme le mal (4); c’est par elle encore qu'il peut maîtriser les facultés appétitives et irascibles (5), prévoir les conséquences de ses actes et les ordonner conformément à leur fin (6). Elle est le don le plus précieux que Dieu ait fait à l’homme (7).

De ces trois âmes ou facultés qui subisseñt, d’ailleurs, l'influence de l’hérédité, de l'éducation ou du milieu (8),

(1) pp. 16—18.

(@)Ap. LS p.92:

(8) pp. 14, 20.

(8) Rp. 217

SA PHILOSOPHIE. — MORALE. tal

découlent, comme d’une triple source, toutes nos qualités et tous nos défauts (1).

Ben ‘Adî donne des uns et des autres une liste assez détaillée dont chaque terme est soigneusement défini (2); il y entremêle des considérations morales, des exhortations, pour éclairer l'intelligence, entraîner la volonté et pour tempérer, en même temps, ce qu'aurait de trop aride un entretien rigoureusement didactique.

On y remarque un certain dédain à l'égard des humbles. Sans doute, il faut aimer tous les hommes et faire du bien à tous, parce qu'ils sont les membres d’une même grande famille (3); cependant, une véritable amitié pour les gens de pauvre condition (éleël), est un sentiment très peu louable (4). Il est beau de renoncer à la vengeance, c’est se montrer clément; toutefois, quand un pauvre diable ne châtie pas un ennemi puissant, même lorsque une bonne occasion s’en présente, on ne doit presque jamais attribuer

(DD arc:

(2) Parmi les vertus, il y a la continence AñaJ\, la sobriété AslXa)\, la prudence 322%), la bonté $ML\, la charité >e)l, la miséricorde gp), la fidélité As Li, la discrétion pen GAS, la modestie eo\sx)l, la véracité As (Se, la générosité &uul, le courage Aslauël, la justice (|xa)l, ete. Parmi les défauts : le Zibertinage " ss, l’emportement A uj\, l'amour sensuel (Saia)\, la dureté de cœur, 89, la perfidie XSL, l'indiscrétion pen 2e, l'orgueil >|, le mensonge ÈS, l'avarice [}&4)\, la lâcheté, .,.L\, l'injustice sb ete.

Certaines qualités sont défauts ou vertus suivant les personnes ou les circonstances : l’ambitition XL je] a) l'amour de la louange roll (5h sl, l'ascétisme xæ;)\, ete. — pp. 22—37.

(3) p. 55. C'est ici que se trouve la phrase citée plus haut, p. 104 sur l'unité de l’intellect pour tous les hommes. Cette unité de l'intellect est une des raisons pour lesquelles nous devons nous aimer les uns les autres.

112 YAHY À BEN ‘ADI.

sa modération à la bonté, mais à un sentiment de crainte (1). L'humilité ou modestie (e\sXl) n’est véritablement une vertu que chez les rois, les grands ou les savants; c’est leur condition qui contraint les autres hommes à avoir de modestes sentiments d'eux-mêmes; la vertu n'y est pour rien (2).

Plus surprenante encore est la doctrine de Ben ‘Adî sur le mensonge.

Parler d’une chose contrairement à la vérité est tout à fait répréhensible, excepté pour s’épargner un dommage grave qui ne peut être évité autrement que par le mensonge, ou pour acquérir un bien nécessaire dont nous priverait un langage conforme à la vérité. Le mensonge dans ces deux cas n’a rien de blâmable (3). On ne peut non plus approuver un homme qui, questionné sur une action déshonorante (4ä=L) qu’il a commise, reconnaît en être l’auteur (4). Le mensonge, en un mot, n’est condamnable que s’il est sans motif, en vue d’un petit avantage ou sans une raison suffisante qui en rachète la laideur (5).

L'amour de la vérité semble encore une chose assez accessoire dans l'éloge du prince, ou plutôt, il n’en est pas question. «Les rois et les grands agissent sagement de récompenser les louanges qu’on leur donne; c'est encourager l'historien et le poète à les louer encore plus et mieux, pour que leur nom reste glorieux dans la mémoire des hommes. Mais s'ils ne rétribuent, comme il convient, leurs panégyristes, ils en feront des ennemis qui les dénigreront dans leurs pamphlets, et leur souvenir en sera à jamais flétri» (6). Ainsi, Yahyâ semble moins recommander

au prince de mériter la louange que de l’acheter, et il lui paraît non moins naturel qu'un poète dans l’escarcelle duquel ne tombent pas quelques belles espèces sonnantes et trébuchantes devienne un détracteur qui ne se soucie pas davantage si le blâme qu’il distribue maintenant est mieux fondé que ne l'était tout à l’heure la louange. Si les choses se passaient ainsi sous certains khalifes, voilà, certes, de quoi nous rendre sceptiques à l’égard des éloges pompeux en leur honneur, qui remplissent certaines pages de la littérature arabe et que nous pourrions accepter comme l’expression d’une admiration sincère chez leurs contemporains. D’autres passages du traité viennent corriger, fort heureusement, l’impression défavorable que pourrait faire naître en nous cette absence apparente du souci de la vérité, quand il s’agit du souverain. Loin d'encourager la flatterie, Yahyà éprouve pour elle une aversion profonde. Les rois doivent considérer les flatteurs comme leurs plus dangereux ennemis et les bannir sans pitié de leur entourage. Ils rechercheront, au contraire, dans leur suite des conseillers intelligents et sincères qu'ils chargeront de leur signaler sans ménagement leurs travers et leurs défauts (1). C’est qu'ils ont besoin plus que le commun des mortels de tendre et de parvenir à une véritable perfection morale (2), puisque les occasions de suivre leurs mauvais penchants sont pour eux faciles et nombreuses, et que leur exemple a plus de poids pour le bien comme pour le mal(3). Il leur faut beaucoup de douceur, parce que cette vertu leur gagne le cœur de leurs sujets, et qu'on ne peut estimer heureux un roi toujours irrité contre son peuple; une sévérité outrée entraîne souvent le souverain à la perte de son royaume (4). Le prince doit être généreux, car (1) pp. 59, 60.

Périer. 8

114 YAHY À BEN ‘ADI.

l’avariee l'amènerait bientôt à commettre des vexations pour se procurer des richesses (5); il doit être juste, à cause de l'importance exceptionnelle des lois qu’il promulgue. Si le courage, qui fait mépriser le danger et affronter la mort, est une vertu que l’on admire chez tous les hommes, il doit se trouver comme naturellement chez les rois, ce leur est une vertu nécessaire; il faut qu'il soit une de leurs marques distinctives (6).

Convenons que cet idéal du souverain est assez élevé, et qu'il y aurait quelque injustice à reprocher au philosophe qui l’a formulé de se montrer, à l'égard du pouvoir, d’une complaisance excessive. Nous supposerons donc que Yahyà ne s'adresse qu'au prince vertueux, « à celui qui s'applique même à être l’homme le plus parfait de son royaume » (7), lorsqu'il lui recommande de bien récompenser la louange dont il est l’objet. Pour lui, ce sera faire preuve de cette autre vertu si nécessaire aux grands, la générosité, et prévenir en même temps les appréciations malveillantes ou haineuses qui imposent, encore plus facilement que la vérité, leur jugement à l'Histoire. Il n’en est pas moins vrai que nous préférerions ne pas trouver ailleurs, sous la plume de Ben ‘Adî, une certaine justification du mensonge. C’est déjà la théorie des fameuses restrictions mentales des casuistes. Pascal eut beau jeu d'exercer contre elles sa verve railleuse; ce qui ne l’empêchait pas d’en user à l’occasion, lorsqu'il affirmait n’être pas de Port-Royal: Omnis homo mendax, dit la Sainte Ecriture; Yahyâ le savait trop bien; aussi, s’il a péché par excès indulgence, nous laisserons le soin de porter contre lui une condamnation sans appel à ceux qui ont toujours été sans reproches.

Gp r or 2 (7) pp. 51, 59.

Il est très rare, continue Ben ‘Adi, que toutes les vertus se trouvent réunies dans un seul homme: il est non moins rare qu'un homme soit entièrement exempt de défauts, surtout, s’il ne s’étudie et ne soumet son esprit à une sorte de culture continuelle. Les défauts abondent alors, même sans qu'il s’en doute (1).

Le premier soin doit donc être de se bien connaître, de rechercher ses défauts pour s’en débarrasser, d’examiner les vertus pour acquérir celles dont on est totalement dépourvu, et pour développer celles que l’on possède à un degré insuffisant (2).

C’est un résultat auquel il est impossible de parvenir sans une application constante et sans des efforts successifs ; car, bien souvent, le tempérament et les mauvaises habitudes déjà existantes réagissent dans un sens opposé à la volonté, soit qu’elle tende à extirper le vice ou à acquérir la vertu contraire (3). Comme la différence des mœurs provient des trois forces de l’âme, que nous avons appelées appétitive, irascible et raisonnable, il faut dompter les deux premières et diriger la troisième v2rs son objet propre qui est le vrai et le beau (4).

Résister à la première sollicitation de la passion et s’efforcer de produire un acte de la vertu contraire, tel est le premier et le meilleur moyen pour vaincre l’âme appétitive. La répétition d’actes semblables rend bientôt l’homme maître des désirs de toute nature, surtout sil sait s'imposer certaines mesures préventives d'hygiène morale (5). Il fuira les liaisons dangereuses, la société des hommes amis du jeu ou connus par leurs dérèglements, mais il recherchera les hommes vertueux, chastes, savants

(DépL 14257:

(2) pp. 20, 22.

(4) pp. 22, 39, 40.

116 YAHYÂÀ BEN ‘ADI.

dout la fréquentation aura sur lui la meilleure influence. L'usage du vin doit être proscrit; si donc, pour une raison, jégitime, il est impossible d'y renoncer tout à fait, qu’on en prenne modérément, chez soi, et devant des personnes dont la présence commande le respect. C’est, en effet, une étrange illusion de croire que dans les cabarets l’on puisse garder la sobriété. On finit toujours par faire comme les habitués de ces lieux qui rivalisent à qui videra le plus de coupes, et bientôt perdent la raison. Or, si l’homme ne fuit le vice et ne recherche la vertu qu'avec la raison pour guide, peut-il y avoir rien de plus funeste que l'ivresse qui nous enlève cette précieuse faculté (1)?

Il faut encore, pour vaincre l'âme appétitive n’assister que rarement à des concerts, surtout si les artistes sont des femmes ou de jeunes éphèbes. La musique a une . grande puissance pour émouvoir les passions; mais ce pouvoir est considérablement accru lorsqu'elle est exprimée par une femme qui plait et a recours à tous les artifices pour captiver les regards. L’auditeur éprouve alors des impressions multiples dont il ne peut se défaire. S’interdire ce genre de distraction est une simple mesure de prudence; il ne faut, en tout cas, se le permettre que si les artistes sont des hommes, et le moins est encore le meilleur (2).

On corrige les défauts qui proviennent de l’âme irascible en suivant la même ligne de conduite. Au moment où nous nous sentons animés de sentiments de vengeance contre celui qui nous a offensés, nous devons nous supposer pour quelques instants à sa place et nous demander quelle peine nous estimerions juste, si nous étions nousmêmes le coupable. La faute perdra tout de suite de sa gravité à nos yeux; un sentiment d’indulgence naîtra dans

(1) pp. 41, 44.

SA PHILOSOPHIE. — MORALE. 1a7

notre âme, et nous renoncerons bientôt à l’idée de nous faire une prompte justice (1).

Il faut bien se persuader que l’homme qui cède à la colère descend au niveau de la brute et des bêtes sauvages qui agissent sans intelligence ni discernement. Si donc il s'élève entre nous et autrui quelque contestation, où notre adversaire rendu furieux en vient aux injures, loin de l’imiter nous nous supposerons en face d’un vulgaire animal et ne lui répondrons pas plus que nous ne répondons à un chien qui aboïie au passage. Il n’y à, en effet, qu'un ignorant et un sot pour s'irriter contre les animaux, et faire du mal, par exemple, à un baudet qui pour se décharger d’un poids trop lourd, lance une ruadé au nez de son maître. C’est aussi déraisonnable que d’'injurier et de frapper du pied la pierre qui à occasionné notre chute (2).

Le sage qui se respecte ne se pardonnerait pas de pareilles extravagances. L’abjection où il voit tomber les hommes dominés par la colère l’avertit de comprimer chez lui le moindre emportement. Est-il victime de quelque injustice, il peut éprouver, tout d’abord, un mouvement de révolte, mais bientôt il se ressaisit et, s’il aborde celui qui lui a nui, ce n’est jamais que de sens rassis, et avec des paroles telles que les dicte un esprit calme et toujours maître de lui-même (3).

Mais c’est surtout à la culture de l’âme raisonnable que nous devons apporter tous nos soins puisqu'elle est la véritable lumière qui nous éclaire dans la fuite du mal et la pratique du bien (4). Cette Âme sera donc l’objet d’une étude assidue pour laquelle nous trouverons dans les traités de morale

Cd (Gps.

des auxiliaires précieux (1). L'intelligence qui les médite s’éveille comme d’une sorte d’engourdissement et de sommeil (2); elle conçoit alors une haute idée de sa noblesse; la beauté de la vertu l’attire, la laideur du vice lui fait éprouver une horreur salutaire (3). Au reste, même à défaut des traités de morale, un peu de réflexion suffit pour nous enseigner toute la différence qui sépare le bien et le mal, le juste et l’injuste(4). Le plaisir est passager, il ne laisse après lui que la honte et le remords; il peut, comme d’ailleurs la colère, nous entraîner à des actes extérieurement coupables qui nous déshonorent aux yeux des hommes, si, toutefois, ils ne nous méritent pas, de leur part, un châtiment; la vertu, au contraire, est sans regret, et la joie qu’elle nous procure est durable (5).

Nous ne saurions donc jamais placer trop haut notre idéal quand il s’agit de notre progrès dans la vertu. Il est même nécessaire de tendre à son degré le plus élevé. Rarement un si noble dessein sera réalisé de tous points; une honnête perfection sera néanmoins la récompense des efforts que l’on aura faits, tandis que celui qui voulait se contenter d’une vertu relative ne parviendra même pas au but visé et restera dans un rang peu honorable (6).

L'homme parfait est celui dont l’âme est ornée de toutes les vertus, que ne dégrade la présence d'aucun défaut (7), qui n'éprouve de l'attrait pour aucun vice (8). Encore une fois, c’est un idéal que l’homme atteint très rarement (9).

CD) MDDIR ES MOI (2) p. 50.

(7) pp. 48, 49.

Quand il y parvient, après avoir surmonté les obstacles de notre nature faible et toujours plus portée au mal qu’au bien (1), il jouit d’une félicité complète (2); il est plus près des anges que des hommes (3). |

Tel est ce traité d'éthique qui, à défaut d’une doctrine bien originale, abonde en idées généreuses, en sages conseils, en exemples pittoresques. Il est à remarquer que Ben ‘Adî n’assigne à la vertu d'autre fin qu’elle-même; elle se suffit, parce qu’elle suffit pour procurer le bonheur dont la nature humaine est capable. Aucune allusion aux sanctions d’une autre vie ou aux préceptes de morale d'une religion révélée : le traité pourrait être signé indifféremment par un païen, comme Thâbit ben Qorra, par un chrétien ou par un musulman.

Et c’est ce qui explique qu’on ait tenté d’en déposséder notre philosophe.

A la première lecture du texte, dans l’édition du Caire, nous ne tardâmes pas à éprouver cette sorte de déception que l’on ressent devant quelque chose de déjà vu alors qu'on espérait trouver du nouveau. Ce traité, que nous croyions n'avoir jamais eu entre les mains, réveillait en nous de vagues réminiscences. Et, en effet, en ouvrant un recueil d’opuscules philosophiques, Majmoü- ‘at-ar-ras@îl (4), édité également au Caire, à l'usage des étudiants de l'université d’al-Azhar, nous y découvrions, non sans quelque surprise, exactement le même traité, mais attribué, cette fois, au célèbre mystique musulman du XII siècle Mouhyi-d-dîn Ben al-Arabî. Où était la vérité? C'est à la critique interne de l'ouvrage et à l'examen des documents qu'il appartient de justifier telle

(1) pp. 21, 49.

(4) Juil ses, Le Caire 1328/1909, pp. 124—189.

ou telle attribution. Or, rien dans le fond, comme dans la forme, ne semble pouvoir être retenu contre Ben ‘Adi. Le vocabulaire est, sans doute, assez différent de celui des autres écrits de notre philosophe. Mais il ne pouvait en être autrement puisqu'il s'agissait d'exprimer des idées nouvelles. C’est bien ici, comme dans les Grands traités de la Trinité et de l’Incarnation le même style clair avec une certaine redondance, des répétitions en termes à peu près identiques, le même goût pour les divisions soigneusement balancées et les définitions précises. Pas la moindre tendance à cette mystique échevelée qui est la caractéristique des écrits de Ben al-Arabi (1); surtout, pas de trace d’Islamisme, alors que les traités de morale des auteurs musulmans, — si l'on met à part al-Farâbî et Avicenne — révèlent à chaque page la doctrine du Qorân et font appel à ses préceptes. Enfin, nous avons signalé dans la Bibliographie, p. 24, qu'à l'exception d’une note marginale de N, qui élève un doute en faveur du mathématicien naturaliste al-Hasan ben al-Haïtham, tous les manuscrits sont unanimes sur le nom de Yahyà ben ‘Adi. Jusqu'à un plus ample informé, nous avons donc le droit de nous

en tenir à cette attribution.

Faut-il encore émettre une hypothèse? Elle est grave, mais d’autres exemples la justifient. L'erreur commise par l'éditeur du Majmoû'at-ar-rasäil pourrait bien n'être pas tout à fait involontaire? Nous savions bien que les auteurs orientaux n'ont jamais connu nos scrupules sur le respect de la propriété littéraire; ce que l’un a écrit appartient à tous; aussi trouvons-nous, dans les historiens arabes, des pages entières empruntées textuellement à leurs devanciers sans que nous en soyons avertis; ces plagiats ont toujours été chez eux d'une usage courant. Mais ce sont des ouvrages entiers d'auteurs chrétiens que les éditeurs con-

(1) CÉ. Huarr, Lüttérature arabe p. 275.

temporains du Caire ou d’ailleurs ont parfois attribué à des musulmans. Le Père Cheikho a signalé à plnsieurs reprises ce procédé dans le Machriq de Beyrouth (1); ses articles ont amené certaines polémiques et jamais de justifications.

(1) Voir notamment al-Machrig, 11° année (1908), pp. 480—440. — Nous ferons encore remarquer qu’il est peu vraisemblable que l'éditeur du Majmot'at-ar-rasaîl, publié au Caire en 1909, ait ignoré qu'une première édition du Traité de la correction des mœurs attribuant l’œuvre à Ben ‘Adi avait déjà paru au Caire en 1891.

A cette question préalable : Q’est-ce que Dieu? Ben ‘Adî répond comme Aristote : c’est l'être qui est par soi; «il ne doit son existence pas plus que ses attributs éternels à aucune cause, » (1). C’est une substance éternelle qui comprend son essence et est l’objet de sa propre pensée (2). Il est la cause première de tous les êtres en dehors de lui (3), parce qu'il les a tous créés (4); il s'occupe de ses créatures, puisque, après avoir été cause de leur existence, il la leur conserve, et c’est lui encore qui les fait mourir (5).

Ces définitions, semées ça et là dans les œuvres de Yahyà, n’indiquent pas seulement la nature de Dieu, mais encore ses attributs essentiels ou métaphysiques.

Parmi ces attributs figure, tout d’abord, l'unité. La cause première éternelle, cause de tous les êtres, doit nécessairement être une; c’est une vérité incontestable. Or, les Chrétiens affirment qu'il y a une Trinité en Dieu. Trinité, unité, sont-ce done deux concepts contradictoires ? Tel est le problème que Ben ‘Adi s’efforcera de résoudre.

(2) le DB pafe AN Joie 4515 JS Ji 5 Rs> À, Î. 86. s\ouw 5 ss (3) A, £. 3v, 90": H, £. 24r. ET D (4) A, f. 8r.

Mais avant d'aborder de front les objections dressées contre le dogme chrétien, il comprend la nécessité de bien déterminer tout d’abord la nature de l’unité qui convient à l’essence divine. Si cette unité n’est pas incompatible avec une certaine pluralité résultant des notions ou attributs divins, nous n’aurons qu'un pas à faire pour admettre les personnes.

Tel est l’objet du 7railé de l'unité. Les pages suivantes en donnent de larges extraits que nous avons dû tirer, non sans quelque peine, d’un manuscrit abominablement fautif. Le texte est encombré de divisions et de subdivisions enchaînées, d’ailleurs, avec la rigueur, mais, quelquefois aussi, avec la sécheresse d’une démonstration mathématique. Si la pensée est subtile, nous n’en attribuerons pas exclusivement à Ben ‘Adî la louange ou le blâme. Il faut remonter jusqu'à son maître Aristote, car il serait sans doute possible d’opposer à chaque phrase du Traité de l'unité une phrase correspondante tirée de la Métaphysique ou de l’Auscultation naturelle.

Traité de l'unité ().

Yabhyâ ben ‘Adî entre sans préambule dans le corps de son sujet, et il énumère les diverses manières de concevoir l’unité quand il s’agit du Créateur :

Les auteurs, dit-il, sont fort divisés d'opinions.

1° D’après les uns, nous disons de Dieu qu’il est un, pour en exclure l'idée de nombre, sans affirmer l’idée d'unité (2).

2° D’après certains autres, la notion d’un, quand il s’agit de Dieu, signifie qu'aucun être n’est semblable à lui.

(1) H, ff. 2—21.

CR nd UN me ça

124 YAHY À BEN ‘AD.

3° J'ai entendu un théologien de nos contemporains enseigner que la notion réelle de l'unité de Dieu signifie que Dieu est commencement (1); mais je ne connais personne qui adopte cette doctrine, et, à ma connaissance, aucun des docteurs anciens ne l’a formulée.

4° D’autres encore disent que la notion d’un appliquée à Dieu est une de ses notions que l’on peut également accorder aux autres êtres (2).

5° Certains prétendent que le Créateur est un à tout point de vue et qu'il n’est multiple en aucun sens.

6° D’autres enfin, disent qu’il est un dans un sens, et multiple dans un autre (3).

Ces divers modes d'envisager l’unité sont ensuite longuement analysés par notre philosophe.

I° Tout d’abord, ceux qui prétendent que la notion d’un, appliquée à Dieu, exclut seulement l’idée de nombre, mais n’affirme pas l’idée d'unité, énoncent une proposition dont les premiers termes et les derniers sont contradictoires. En effet, tout être est un ou multiple. Et puisque la proposition dont il s’agit nie, dans sa première partie, la pluralité d’un être, elle devrait nécessairement affirmer son unité; puisque, dans sa seconde partie, cette proposition nie l'unité, elle devrait affirmer la pluralité au lieu de la nier, comme elle le fait dans le début. Nous avons donc ici une contradiction manifeste (4).

IL Si la notion d’un, quand il s’agit du Créateur, signifie qu'aucun être ne lui est semblable, on doit entendre qu'aucun être ne peut lui être comparé sous un rapport quelconque. Il ne doit donc avoir aucune notion commune

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