‹ Yahyâ ben 'Adî: Un philosophe arabe chrétien du Xe siècleChapitre 37 sur 48 · CREME · texte numérisé non relu

CREME

1° Traité pour démontrer l'erreur de ceux qui croient que le Créateur connaît les choses possibles avant leur existence.

0 Réfutation des raisons de ceux qui croient que Dieu crée les actions [de l'homme] et que l’homme ne fait que se les approprier (1).

Le premier de ces titres déconcerte tout d’abord, et il paraît, du reste, aller à l'encontre de la doctrine exprimée ailleurs par Ben ‘Adî de façon très explicite. « L’on ne doit pas refuser de croire que le Créateur connaît les choses passées et futures et qu'il les connaît en même temps, et non d’une manière successive » (2).

Il semblerait done légitime de supposer que la suppression d’une particule négative, due à l'inadvertance de quelque copiste, fait dire à l'écrivain le contraire de sa pensée. Mais ce n’est qu'une hypothèse que condamne, sans doute, le titre d’un autre traité : « De la nature du possible ; quels sont les arguments les plus solides apportés à Pappui et prémunihion contre leur fausseté ». Ces deux lignes sont, dans toute l’œuvre de Ben ‘Adi, d’une importance exceptionnelle, car elles indiquent clairement de quelle manière ce philosophe chrétien résolvait le problème des relations entre sa foi et son système philosophique. Il se range ici du côté des philosophes qui niaient contre la plupart des théologiens chrétiens ou musulmans que la science ou la puissance de Dieu s’étendissent aux possibles qui ne seraient pas réalisés. Les théologiens pou-

(1) Voir les titres arabes, p. 78.

(2) Nous ïisons dans ÉPAPTAIGE 5 NL SOS es es ne AR) LauJl LL Je Le AJ)| se LC De ARS X3) ÀRS DS te ta LS LS » Le L ; 4 D tre 3% 9 das Lüte <Ë Br b SV 9

À “C5 Dar Nous avons traduit comme s'il y avait SE DR) 2 Lrshes uals, autrement, il faudrait traduire en s'en tenant au texte : «Il les connaît toutes ensemble et il ne les . connaît que les unes après les autres», On voit la contradiction.

vaient alléguer de nombreux passages, et très explicites, de leurs livres saints (1).

Les philosophes, au contraire, sous l'influence d’Aristote(2), enseignaient qu'il fallait réléguer dans la catégorie des choses impossibles, c’est-à-dire du pur néant, ce qui n’avait pas été ou ne serait pas réalisé, et que ce néant ne pouvait être l’objet de la science divine (3).

Tel semble bien avoir été le sentiment de Ben ‘Adi dans ce traité De la nature du possible. Comme son prédécesseur chrétien ‘Abd-al-Masîh al-Kindi, avec lequel on a voulu l'identifier (4), il croit que Dieu a créé le monde

(1) Si Dieu avait voulu, il aurait pu envoyer à son Fils, au moment de sa passion, plus de douze légions d'anges, Mat. XX VI, 53, jeter les montagnes dans la mer, Marc. XI, 23, susciter de la pierre des enfants d'Abraham. Luc. III, 8, exterminer d’un seul coup les idolâtres, Josué XXII, 9, infliger aux impies de nouveaux châtiments, Sagesse XVI, 6. Il aurait pu, s’il l'avait voulu, faire de tous les hommes un seul peuple, professant la même religion, Qoran, V, 52; XVI, 95.

(2) paveodr ôte oùx vdéyerar GAnbès elvor Td eimetr Üre d'uvardr ir todf, oùx Ecrar dé’ Gore Tà êdévara elvar Tudrn duupetyer. Mr, A NUOUL CNET PNA

(3) Telle sera la doctrine de Marmonine : « Nous soutenons qu’il n’est point impossible que la science de Dieu ait pour objet les choses qui n’existent pas encore, mais dont il sait d'avance la future existence et qu’il est capable de faire naître ; seulement, ce qui n'existe jamais, c'est là ce qui est à l'égard de Dieu le non-être absolu que cette science ne peut avoir pour objet ». Guide des égarés, gme partie, ©. XX, p. 148.

(4) Parmi d’autres renseignements qu’il a bien voulu nous donner au cours de cette étude, M. Massiaxox nous signale cette identification qu'il propose dans l'Encyclopédie de l'Islam, article : Kind, (actuellement sous presse), entre Yahyà ben ‘Adi et l’auteur de la célèbre AJLe , Apologie de la religion chrétienne contre les Musulmans, ‘Abd al-Masîh ben Ishaq al-Kindi. Yahyà aurait caché sa personnalité sous ce pseudonyme d’al-Kindi. L'identification est basée sur des similitudes de style, de vocabulaire technique, et de doctrines.

Elle nous paraît se heurter à des difficultés sérieuses : il y a entre les deux écrivains une différence complète de méthode : peu

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tel qu’il devait le créer, et qu’il ne pouvait en créer un autre (1). 11 n’admet pas que Dieu puisse envisager un possible sans l’amener à l'existence : le monde est une machine ne varietur qui doit fonctionner sans retouches en réalisant toute la prescience divine. C’est déjà la doctrine qu'al-Gazâli formulera, au siècle suivant, dans l’adage célèbre : QU Les gx QiRavl Le $ 4j «Il ny a rien de plus à tirer du possible que ce qui se produit ». Son contemporain d'Occident, Abélard, tient le même langage :

ou point d'arguments philosophiques dans al-Kindî qui, par contre, appuie ses raisonnements sur l'Écriture Sainte, le Qorân ou l'histoire. Yahyà, au contraire, discute en philosophe, cite très rarement l'Écriture Sainte, jamais le Qorân, ne fait jamais appel à des considérations historiques. Al-Kindi se dit contemporain d'al-Mamoûün, mort en 833. Yahyà commençait à peine à écrire un siècle plus tard. Était-il nécessaire, s'il voulait parler sous le couvert de l'anonymat, ce qui, nous l'avons dit, n’est pas dans ses habitudes, de se créer un porte-parole à une époque déjà lointaine ? Il y a surtout, dans cette apologie, l’allusion à un fait historique qui ne peut avoir été faite que par un contemporain de l’événement : « Quelle différence, dit al-Kindi, y a-t-il entre votre prophète et ce Babek le khorrémite dont notre seigneur le commandeur des croyants et nous-mêmes venons d'apprendre les cruautés? » (p. 76 de l'édition arabe). Or, la révolte de Babek dans l'Adherbaïjan est de 820. (Mas'oùpi, Prairies d'or, T. VII, p. 62). Un auteur écrivant un siècle plus tard aurait-il rappelé, en ces termes, un fait oublié très probablement de ses contemporains? T'elles sont les objections qu'à dû se poser M. Massrenon. Il faut souhaiter qu'il démontre qu'elles n'ont rien d’insoluble et qu'elles doivent céder devant des raisons plus fortes. Une identification hors de conteste grandirait singulièrement la physionomie de Beu ‘Adi, car l’Apologie d'al-Kindi est peut-être la réfutation arabe la mieux présentée qui ait été faite de l'Islam. Elle a été connue en Europe dès le XIIe siècle par des versions latines. — Édition arabe : The apology of el-Kindi. Londres, 1885. Traduction anglaise abrégée de Muir, même titre, Londres, 1912. Cf. Casanova, Mohammed et la fin du monde; Notes complémentaires, 1, pp. 110—128. Paris, 1918 ; J: DT Al- rad D Ce Paris, nee

The apology of Hindi, D + 189. ta si SX

« Puisque Dieu ne peut faire que ce qui lui convient, et que tout ce qui lui convient, il le fait, je pense qu’il ne peut faire que ce qu'il fait, bien que notre opinion ait peu ou point de partisans et qu’elle soit fort contraire aux paroles des Saints et quelque peu à la raison» (1); üil aurait pu ajouter : et aux paroles de la Sainte Écriture. Ainsi, d’une admiration sans mesure pour Aristote, de ce qu’on a très improprement appelé l’averroïsme, va naître le conflit entre la théologie et la philosophie. Nons voyons se produire cette disposition à accepter deux sortes de vérités : la vérité rationnelle que le philosophe démontre, la foi que le croyant accepte; celui-ci doit se taire en philosophie, où celui-là seul à la parole; c'est la thèse de la possibilité d’affirmations contradictoires en science et en religion. Avant d’agiter les écoles d'Europe, au XII et au XIII° siècles, ce conflit a existé dès le X°, dans toute son acuité, chez les philosophes arabes de toute croyance, et YahyA ben ‘Adî en est un des exemples les plus anciens et les plus curieux. Il à l’ambition louable d'expliquer le dogme par la philosophie, mais sa méthode consiste essentiellement à ramener la vérité révélée aux proportions de quelque concept philosophique. Ce n’est done pas être injuste à son égard de le caractériser d’un seul mot :un théologien enclin au rationalisme; et cela montre que G. Grar s’est complètement trompé sur la physionomie de ce personnage quand il a cru découvrir en lui un scolastique orthodoxe qui faisait déjà de la philosophie la servante de la théologie (2).

(1) « Quantum igitur aestimo, cum id tantum Deus facere possit, quod eum facere convenit, nec eum quidquam facere convenit quod facere praetermittat, profecto id solum eum posse facere arbitror quod quandoque facit, licet haec nostra opinio paucos aut nullos habeat assentatores et plurimum dictis sanctorum et aliquantulum a ratione dissentire videatur ». Introductio ad theologiam. L. III. C.5, p. 1066 ; édition Mrexs.

(2) Voir plus haut, p. 82.

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Les théories précédentes sur la connaissance des possibles qui ne seront pas réalisés, ne sortent pas, à vrai dire, du domaine de la spéculation. Il existe un problème autrement grave par l'influence qu’il peut exercer sur Ja conduite de la vie, suivant les solutions qu’on y apporte : c’est le problème de concilier la liberté humaine avec cette prescience divine qui connaît les futurs libres, c’est-à dire les actes que les créatures raisonnables et douées de volonté accompliront à quelque moment de leur existence. A l’époque de Ben ‘Adi, la question était ardemment disputée dans le monde musulman, entre les Qadariîtes, ou partisans du libre arbitre (,55), et les Jabarîles, ou partisans de la contrainte (25), qui niaient la liberté. « Dieu, disaient les premiers, n'aime pas le mal; il n’est pas l’auteur des actions humaines ; les hommes pratiquent le bien qui leur est ordonné, ils évitent le mal qu’il leur est défendu de faire, à l’aide d’un pouvoir que Dieu leur a accordé et qu’il a incarné en eux. Il n’ordonne que ce qui lui plaît, il ne défend que ce qui lui est odieux. Toute œuvre bonne émane de lui; mais il n’est pour rien dans les mauvaises actions défendues par lui. Il n’impose pas à ses adorateurs un fardeau au-dessus de leurs forces, et ne leur demande que ce qu'ils peuvent donner. La faculté de faire ou de ne pas faire n'existe chez eux qu'en vertu de cette puissance que Dieu leur a communiquée, qu’il possède exclusivement, qu’il anéantit ou maintient selon sa volonté. Il aurait, s’il l’eût voulu, contraint l’homme à lui obéir; il l’aurait préservé nécessairement de tout acte de désobéissance ; il pouvait le faire, et s’il ne l’a pas voulu, c’est afin de ne pas supprimer les épreuves et les tentations auxquelles l’homme est assujetti » (1).

Tout à l’opposé était la thèse des Jabarites : La volonté éternelle et absolue de Dieu est la cause primitive de

(1) Mas’oûupi, Prairies d'or, T. VI, pp. 21—22.

SA THÉOLOGIE. — TRAITÉ DE L'UNITÉ, 149 tout ce qui est et de tout ce qui se fait, de manière que Dieu est réellement l’auteur du bien et du mal, sa volonté ne pouvant être séparée de sa puissance. En un mot, il crée vraiement les actions de l’homme. Ce qui nous paraît libre ou possible, comme que Zéid soit assis ou qu’‘Amr arrive, est en réalité ou nécessaire ou impossible suivant que Dieu l’a décrété. Il reste cependant à l’homme l’acquisition (= LUMXSY\); il s'approprie les actions comme un gain, il s’en revêt, en quelque sorte, comme d’un manteau. Par cette hypothèse insaisissable de l'acquisition, par un mot qui paraît bien vide de sens, certains docteurs (1) voulurent bien atténuer la rigueur de ce fatalisme et donner à l’homme une petite part de ses actions, grâce à laquelle il acquiert le mérite ou le démérite (2). Telle est la doctrine contre laquelle Yahyâ écrivit sa Réfutation de ceux qui croient que Dieu crée les actions de l’homme. Le titre de ce traité figure même deux fois dans la liste des ouvrages de notre philosophe, ce qui nous donne à penser qu'il soutint, sur cette question, une lutte assez ardente ; un premier traité occasionna sans doute une riposte des partisans de la doctrine adverse, et Yahyâ dut répliquer par un second ouvrage, pour élucider certains points laissés tout d’abord dans l’ombre, ou pour réfuter les objections. Quoi qu’il en soit, un titre commun est tout ce qui nous reste de ces deux traités, et ce n’est certes pas assez pour esquisser comment Yahyà comprenait le libre arbitre. Nul doute, cependant, que son attaque n'ait été dirigée contre les Jabarites, puisque le titre du traité reproduit exactement les termes dont ils se servaient pour énoncer leur doctrine. Nous n'avons pas à être étonnés de voir Yahyà prendre ici parti dans les discussions des sectes d’une religion étrangère, car la question débattue est de toutes les religions, et du domaine de la philosophie

(1) Ils appartenaient principalement à la secte des Acharites. (2) Chahrastäni, W, p.59 : Mammonine, Guide des égarés, 1'° Partie, C. XVII, p. 120; Munx, Mélanges de philosophie juive et arabe, p. 325.

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autant que de la théologie. Et comme il faut bien reconnaître, d’ailleurs, que les controverses entre musulmans devaient avoir une répereussion sur la pensée des Chrétiens qui vivaient au milieu d’eux, c'était encore l’orthodoxie de ses coreligionnaires que défendait Ben ‘Adi, en attaquant le fatalisme que professaient certains adeptes de l'Islam.

Le Traité de la Trinité, ()

Le traité de la Trinité est essentiellement une œuvre apologétique. Il est dirigé contre un livre de Aboû ‘Îsâ Mohammed ben Haroûn, surnommé al-Ouarrâq, le Papetier (2). Cet adversaire, « esprit très pénétrant et l'un des

(1) En plus du grand traité qu'il composa pour réfuter les objections d'Aboû ‘Îsä-l-Ouarrâq contre la Trinité, Yahyâ ben ‘Adi nous a encore laissé, sur ce dogme, six opuscules que nous avons publiés dans les Petits traités apologétiques. Nous faisons, dans les pages suivantes, plusieurs emprunts à ces petits traités. Les références indiquent alors les folios des manuscrits et la pagination de notre travail. :

(2) Gba Gore vs Des (uns s>\ était un philosophe probablement d’origine mo‘tazélite qui, sous l'influence de la philosophie grecque, soutint «l'éternité des corps et la stabilité de leurs accidents » œlevi Coll 2 HE Ni e 3. Poursuivi après 293/907, avec les autres théologiens suspects de zandagt (d'athéisme), tels qu'al-Halläj, et surtout tels que son ami Ben ar-Raouandi, il finit par être arrêté et mourut en prison, 298/912.

A noter encore : 1° qu'Aboû ‘Îsâ avait écrit non seulement contre le Christianisme, mais encore sur les Mazdéens; 2 que sa réfutation du Christianisme paraît avoir inspiré, vingt ans après, celle qu'écrivit Aboû-l-Qâsim al-Ka‘bi al-Balkhi, chef de l'école mo'‘tazélite, dite de Bagdad, sous le titre 381 st Principes des preuves, dont nous possédons la réfutation par Ben Zar‘a, un disciple de Ben ‘Adi : Manuscrit de Paris. B. N. fonds arabe, N° 174. — Sources : Fihrist, p. 338, Bacnpant, Kitab-al-Farq, pp. 49, 51, Caanrasrâwi, texte arabe, TI, pp. 141, 143, 188, 192; traduction Haarsrucrer, T. 1, pp. 213, 216, 281, 291.

Motekallemin les plus considérés de son époque (1), avait entrepris de démontrer la fausseté de la doctrine des trois sectes chrétiennes, Jacobites, Nestoriens et Melchites sur Ja Trinité et l'Incarnation. Un musulman doit être un ennemi irréductible de ces dogmes, car l'on sait avec quelle insistance ils sont attaqués dans le Qorân : « Infidèle est celui qui dit : Dieu est un troisième de la Trinité, pendant qu'il n’y a pas de Dieu si ce n’est le Dieu unique (2). Il n’a pas enfanté, et n’a pas été enfanté (3). Comment aurait-il des enfants ? (4) Lui en attribuer, c'est proférer une énormité. Peu s’en faut que les cieux ne se fendent, que la terre ne s’entr'ouvre et que les montagnes ne s’écroulent, quand ils attribuent un fils au Miséricordieux (5). Le Christ Jésus, fils de Marie, est l’apôtre de Dieu et son Verbe qu’il jeta dans Marie ; il est un esprit venant de Dieu; croyez donc en Dieu et en ses apôtres, et ne dites point : il y a Trinité; cessez de le faire, cela vous est plus avantageux; car Dieu est unique. Gloire à lui! comment aurait-il un fils ? » (6).

« Le Christ ne dédaigne pas d’être le serviteur de Dieu, pas plus que les anges qui approchent de Dieu (7). Doué du pouvoir de faire des miracles, et fortifié par l’Esprit- Saint (8), il a été envoyé sur les pas des autres prophètes pour confirmer le Pentateuque et annoncer l'Évangile qui contient la direction et la lumière » (9); mais, encore une fois, «ce n’est qu’un apôtre » (10). Il l’a déclaré lui-même :

DRAM TIE

(2) Qorän, V, 77.

SHOXIL:S.

UNI O te DRE ES 01-05.

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