‹ Yahyâ ben 'Adî: Un philosophe arabe chrétien du Xe siècleChapitre 40 sur 48 · CRETE · texte numérisé non relu

CRETE

(2) A, f. 7%. Nous trouvons cette doctrine exprimée dans les .mêmes termes chez Marmoxipe : « Tu connais cette célèbre proposition que les philosophes ont énoncée à l'égard de Dieu, savoir qu'il est l’intellect, l’intelligent et l’intelligible, et que ces trois choses, dans Dieu, ne font qu'une seule et même chose, dans laquelle il n’y a pas de multiplicité ... Or, comme il est démontré que Dieu (qu’il soit glorifié !) est intellect en acte, et comme il n'y a rien en lui, absolument rien qui soit en puissance . . . de sorte qu'il ne se peut pas que tantôt il perçoive et tantôt il ne perçoive pas, et qu’au contraire il est toujours intellect en acte, il s'ensuit que lui et la chose perçue sont une seule et même chose qui est son essence. Par conséquent, il est perpétuellement intellect, intelligent et intelligible Il est clair aussi que, si l’on dit que l’intellect, lintelligent et l'intelligible ne forment qu'un en nombre, cela ne s'applique pas seulement au Créateur, mais à tout intellect.» Guide des égarés, j'e partie, C. LXVII, p. 801 et pp. 310—311. Il nous paraît difficile de ne pas voir dans ce passage une véritable citation de Yahyâ ben ‘Adî. Maimonide qui voyagea beaucoup en Orient, où Yahyà avait fait école chez les Chrétiens, n’a pas dû ignorer les écrits de notre philosophe puisqu'il signale aïlleurs (7b. CLXXI, p. 341), la grande influence qu'il a exercée sur les AMotekallemin. Dans ses notes au

Es

164 YAHYÂÀ BEN ‘ADI.

notions ou propriétés que les Chrétiens appellent personnes. « Le Père c’est la substance du Créateur considérée comme intellect pur, le Fils, c’est cette même substance se pensant elle-même; le Saint-Esprit, c’est la substance qui devient l’objet de sa propre pensée » (1). Et il y a trois personnes, ni plus ni moins, parce que la notion d'intellect entraîne nécessairement avec elle les deux autres notions d'intelligent et d’intelligible, mais elle n’en comporte pas d’autres. Telle est la raison qui fait que les autres attributs de Dieu comme puissant, sage, bon, éternel, miséricordieux ne sont pas des personnes ; car ils ne dérivent pas de l'essence ou intellect divin à la manière de lintelligent et de l’intelligible (2).

Tel est cet argument devenu classique en faveur de la Trinité. Yahyâ s'efforce de l’exposer avec une telle rigueur qu'il éclaire et convainque l'intelligence et prévienne toutes les objections. C’est cette rigueur même qui nous inquiète. Notre philosophe n’a pas l'air d’apercevoir le danger de ce dogmatisme rationnel dans une matière qui dépasse

Guide des égarés (N. 4, p. 301), S. Muxx fait remarquer que, dans la page citée, Maimonide «marche sur les traces des péripatéticiens arabes, et notamment d’Igx Six (Avicexxe), son guide habituel », et il renvoie à l'analyse de la philosophie d'Ibn Sinà donnée par CrarrAsTÂN? dans son Âisloire des Sectes religieuses et philosophiques. Mais il n’est pas probable qu'Avicenne qui se servait des traductions faites par Ben ‘Adi (voir p.50, note 1), ne se soit pas inspiré, à l'occasion des autres écrits du même auteur. En tout cas, le passage signalé de Chahrastâni (T. IT, p.376 du texte arabe: T. I, p.255 de la traduction allemande) est loin d'offrir avec les expressions de Maimonide une ressemblance aussi frappante que les GRAN de Ben 24

HE je wl Ski Lol 1 cab care PE = ES JE

À, € 74 AS) (2) H, ff. 46, 46r.

notre raison, et par là, il lie le sort de la Trinité à un système philosophique. Sa méthode sera suivie par les grands théologiens scolastiques; et l’on tiendra pour certain que toutes les vérités de la Foi comportent une explication, sinon une démonstration rationnelle.

Ben ‘Adi, d’ailleurs, ne se borne pas à exposer fortement le dogme; il répond avec aisance aux objections qui lui sont faites. Il serait fastidieux de les reproduire toutes. Le seul intérêt qu’elles puissent offrir est de permettre à l’apologiste de préciser certains points laissés dans l’ombre. «Pourquoi, lui demande-t-on, comparer spécialement le Fils à l’intelligent plutôt qu’à l’intelligible, et le Saint-Esprit à l’intelligible plutôt qu’à l’intelligent, alors que vous reconnaissez qu'ils participent également à la substance, à la puissance, à la gloire divines et que l’un n’y a sur l’autre aucun avantage ?» (1).

La question ne laisse pas d’être embarrassante ; Yabhyâ la résout avec finesse, en philosophe habile : « L'Evangile, dit-il, nous apprend que le Fils s’est incarné à l’exelusion du Père et du Saint-Esprit. Il en résulte nécessairement que l’intelligent seul, et non lintelligible, a quelque ressemblance avec le Fils. En effet, l'homme peut percevoir, par son intelligence, l'essence séparée et, par cette opération de son esprit, il ressemble au Fils, que nous avons comparé à celui qui perçoit l’essence séparée. Telle est la notion de l'union de la nature humaine avec Dieu le Fils. Mais l’intelligible ne peut, dans l’homme, devenir l’intelligent, car il ne peut comprendre une essence séparée, devenir cette essence et s'unir avec elle. Voilà pourquoi nous avons comparé spécialement le Fils à l’intelligent, non à lintelligible, et le Saint-Esprit à l'intelligible non à l’intelligent » (2).

(1) H, £. 23Y; Petits traités, pp. 25--26.

Page 1