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166 YAHY À BEN ‘ADÎ.
La seconde partie de l'argument paraîtrait assez obscure si nous n'avions pour l'expliquer un autre passage parallèle. «Il y a entre les personnes divines la même différence qu'entre l’intellect, l’intelligible et l’intelligent considérés chacun abstractivement. L/homme ne peut être un intellect séparé, ni un intelligible séparé, mais son intelligence peut s'unir à l’intellect séparé, puisqu'elle peut concevoir la notion de Dieu, l’intellect connaissant et l’intelligible connu faisant une seule chose. Le Fils, dans cette comparaison, correspond à lintelligent qui perçoit l'intelléct séparé, avec lequel il s’unit au moment de la connaissance, tandis que l’intellect séparé, et l’intelligible séparé ne peuvent s'unir directement à l'intellect. De même, le Père et le Saint-Esprit qui tiennent, dans cette comparaison, l’un, la place de l’intellect, l’autre, la place de l’intelligible, ne peuvent s’unir à la nature humaine » (1). Le raisonnement de Ben ‘Adî est donc celui-ci : l’intelligent s’unit directement à la chose perçue, tandis que l’intellect et l’intelligible ne peuvent le faire; le Fils s'étant uni à la nature humaine, on peut done le comparer à l'intelligent.
«Sur la nature même des personnes, les Chrétiens ne sont pas d'accord, prétendent leurs adversaires. Pour les uns ce seraient des propriétés, pour d’autres, des individualités, pour d’autres, des qualités» (2). — Yahyà n'est pas ému par l’objection. Il reconnaît à chaeun le droit de suivre ses préférences, et de choisir, parmi ces dénominations, celle qui lui agréera le plus. Les diverses sectes en usent ainsi, chacune employant les termes qui répondent le mieux à sa manière de voir. Toutes les communautés chrétiennes sont, d’ailleurs, d'accord sur le point essentiel de la doctrine, et reconnaissent une substance unique en des personnes diverses. Et il n’est pas du reste exact
que, pour les Chrétiens, les termes personnes ou individualités, propriétés ou qualités soient absolument synonymes. Le mot personne désigne, de façon complète, Île Père, le Fils ou le Saint-Esprit. La propriété, au contraire, est seulement la notion qui ajoutée par l’intelligence à la substance unique produit, dans notre esprit, la notion du Père dont le propre est d’être la cause de l'existence du Fils et du Saint-Esprit; c’est tantôt la notion qui, ajoutée à la substance, donne spécialement l’idée du Fils, le premier des deux dérivés du Père; d’autres fois, enfin, c’est la notion qui, ajoutée à la substance, produit le Saint-Esprit, dont la marque distinctive est d’être le second des dérivés du Père» (1).
Les personnes sont distinctes de ia substance. — Au reste, les Chrétiens ne commettent pas certaines erreurs: grossières que les adversaires leur attribuent. Ils n’ont jamais dit que la substance est les personnes ou que les personnes sont la substance (2). Ils disent seulement que le Créateur est une substance unique et qu’il est en trois personnes. Ainsi quand on dit: Zéid est médecin, Zéid est géomètre, Zéid est scribe, on n’est pas contraint de reconnaître que Zéid est différent ou qu'il est trois Zéid; et cependant scribe, médecin, géomètre sont bien trois choses différentes. On ne peut donc objecter aucune contradiction aux Chrétiens ni leur reprocher de dire que
(1) as Loi BI Eu cel) as de L& L C9 re Lib Xisl 2 Ÿ| LR ns CS es Xælojl >%9| el JE) FSUS 15! EU moe NOUEs äols cs p)| 9 Cr >9> 9) ce 99 Date cr Y| CS ess p29bl () JEal JE) AE 15 «sl il ei SOS 9 LS a
es) ns) 5? 9 LR + ÇA 0 ei à vs) asbl à . ushokæe «se À, f 887 — Cf. À, 82r.
(2) Fe HP 97185; 50" 55" etc,
ce qui est différent n'est pas différent, puisqu'ils distinguent entre l'unité de la substance et la diversité des personnes (1).
Yahyâ prouve laborieusement qu'il ne suffit pas pour que deux affirmations différentes soient contradictoires, qu’elles soient exprimées de façon générale ; elles doivent être énoncées sous un même rapport et relativement au même objet (2). Nous ne suivrons pas notre philosophe dans son argumentation, bien qu’elle soit soutenue par des comparaisons assez typiques, comme celle que nous avons rapportée plus haut, de ballots placés à bord d’un navire, dont on peut dire qu'ils sont immobiles, s'ils ne changent pas de place sur le bâteau, et dire aussi qu'ils sont mus puisqu'ils participent au mouvement du navire (3). Toutes ces comparaisons tendent à prouver que les Chrétiens n’énoncent rien de contradictoire en affirmant que le Créateur est divers et qu’il n’est pas divers, suivant qu'ils considèrent les personnes ou la substance. Ainsi, unité de substance, diversité de personnes, c’est à quoi aboutissent toutes les démonstrations du philosophe.
C’est parce qu'il ne veut pas convenir de cette doctrine que l'adversaire multiplie des objections réfutées d'avance. « La substance est diverse puisqu'elle est identique avec des personnes diverses (4). Si elle est identique en tous points avec les personnes, elle devra être elle-même Père, Fils et Saint-Esprit (5). Si la substance est identique, à tous égards, avec les personnes, et si les personnes sont identiques dans une substance qui les comprend et est différente d'elles, il est nécessaire que cette substance, qui est identique en tous points avec les personnes, doive cette
RAP (5) ib.
identité à une autre substance qui la comprendra elle et les personnes et qui sera distincte de l’une et des autres. C’est reconnaître qu'il y a deux substances différentes entre elles et distinctes des personnes (1). En outre, la substance des personnes sera comprise par cette nouvelle substance, comme elle-même comprenait les personnes; elle deviendra donc une substance particulière et se trouvera dans la situation des personnes, des propriétés et des individualités, puisque au-dessus d’elle il y aura une autre substance qui la comprendra elle et les personnes. Si les Chrétiens répondent que la nouvelle substance est identique à la première comme celle-ci était identique aux personnes, on pourra reprendre contre eux le même raisonnement et les forcer à admettre une troisième substance dans laquelle se produirait l'identité des deux premières, et l’on irait ainsi à l'infini» (2).
Ces objections transcendantes, sur lesquelles l’esprit inventif d’‘Îsâ-l-Ouarrâq ne manque pas d’en greffer aussitôt de nouvelles avec toutes leurs conclusions, contraignent Ben ‘Adî à lui répéter, sans cesse, qu’il prête aux Chrétiens des doctrines qui leur sont tout à fait étrangères. Il ne se met pas, d’ailleurs, en quête d'arguments nouveaux, quand il estime que le simple exposé du dogme chrétien est la meilleure des réponses. « Notre adversaire, dit-il, croit que les Chrétiens, quand ils disent que la substance comprend les personnes dont chacune, en particulier, est qualifiée d’être substance, entendent que la notion de substance, qui se trouve dans la notion de chacune des personnes, est différente de la substance qui, d’après leur doctrine, comprend les personnes; ou, du moins, il simagine que telle est la conclusion à tirer de leurs principes. Or, il n’en est rien. Les Chrétiens disent seulement que
la notion de la substance appelée par eux générale (&le) se trouve dans la notion de chacune des trois personnes, .que cette substance est une partie de la notion des personnes, et qu’elle s'étend à toutes les personnes. Les personnes sont ainsi identiques en elle, les unes avec les autres; la notion de substance qu’elles renferment, n’est pas différente de la notion de cette substance qu’ils appellent générale; mais, lorsqu'on ajoute, par la pensée, à cette substance, les propriétés des personnes, propriétés d’où provient la différence de concept entre une personne et les deux autres, il se produit, dans l'intelligence, la notion complète des diverses personnes. Par exemple, Zéid est numériquement une seule substance. Or, la notion de Zéid se trouve dans ces énoncés : Zéid est médecin, Zéid est géomètre, Zéid est scribe:; et il est évident, pour tout homme qui n’a pas perdu la raison, que la notion de Zéid, quand je dis Zéid tout court, n’est pas différente de la notion que j'indique en ajoutant l’épithète de médecin, qui est une partie de ma proposition : Zéid est médecin. Mais il est non moins clair que la proposition : Zéid est médecin, prise dans son ensemble, n’est pas l’équivalent de Zéid tout court, puisque Zéid tout court entre dans les propositions: Zéid est médecin, Zéid est géomètre, Zéid est scribe, tandis que la notion de Zéid médecin ne se trouve pas dans les notions de Zéid géomètre ou de Zéid scribe. Et cependant, bien que ces trois propositions, prises dans leur entier, aient un sens différent de Zéid considéré isolément, cela n'empêche pas que ces trois propositions ne soient identiques avec Zéid pour la notion de Zéid. De même, l'identité des personnes avec la substance, sous le -rapport de la substantialité, n'empêche pas ces personnes d’être différentes de la substance considérée d’une manière générale, ni la substance d’être différente des personnes, marquées de leurs propriétés. Voilà qui prouve l’inanité des objections de notre adversaire. Il a seulement prouvé, comme les Chrétiens
SA THÉOLOGIE. — TRÂITÉ DE LA TRINITÉ. Lt
le reconnaissent très volontiers, que la substance n’est pas, sous tous les rapports, identique avec les personnes » (a
On pourrait croire, d’après les affirmations précédentes, que les Chrétiens ne concoivent pas plus en Dicu la no: tion de substance sans celle de personnes, qu’ils ne concoivent celle des personnes, sans la notion de substance. Telle n’est pas cependant l’opinion de Ben ‘Adi : « Nous croyons, dit-il, que la notion de Dieu renferme d’une manière parfaite la notion de substance, sans que cela entraîne la notion de personnes » (2). Et pour ne laisser aucun doute sur sa pensée, il poursuit de la sorte : « Lorsque les Chrétiens disent : Dieu est une substance, ils comprennent que cette appellation de substance désigne Dieu de façon complète, sans qu’on y ajoute : Dieu est Père, Fils ou Saint-Esprit » (3).
Cette explication était nécessaire, mais ne contredit-elle pas, au moins en apparence, les explications précédentes ? Rien ne serait moins justifié qu'une telle supposition, «car il ne faut pas, parce que l’on attribue à la réunion des personnes et de la substance d’être Dieu, refuser de reconnaître, comme étant Dieu, et la substance prise isolément et chacune des personnes en particulier » (4). Et nous sommes condamnés à entendre encore une fois l’inévitable comparaison de Zéid qui revient bien une centaine de fois au cours du traité. «Tout comme l’on peut bien attribuer au fils d’‘Amr, pris isolément, d’être Zéid, et attribuer à chacun des termes, médecin, géomètre, scribe de correspondre à Zéid. En outre, l’on peut dire du fils d’‘Amr qu’il est Zéid tout court, et qu’il est Zéid le médecin, Zéid le géomètre, Zéid le scribe. Par suite, qui honore celui que désignent toutes ces appellations réunies,
A, f.95v: CEE. 21, 26%, 37v.
172 YAHY À BEN ‘ADI.
honore nécessairement l’objet d’une seule, et qui honore celui qui fait l’objet d’une seule, ne peut s'empêcher d’honorer l’objet de toutes » (1).
« Vous dites, continue al-Ouarrâq, que la substance divine et les personnes ont une même essence; cela vous oblige à reconnaître des accidents en Dieu, puisque plusieurs choses, qui ont une même essence, ne sont distinctes les unes des autres que par des accidents. Or, il ne peut y avoir dans l'essence divine rien d’accidentel » (2).
L’objection, on le voit, est tirée des principes de la logique aristotélicienne : les individus d’une espèce ont une même essence; leur distinction résulte des accidents qui s'ajoutent à cette essence. Ben ‘Adî n’a pas de peine à démontrer que ces concepts logiques ne sont pas applicables à Dieu, parce que les personnes ne peuvent être comparées à des individus d’une même espèce.
« L'identité, dit-il, entraîne nécessairement la diversité, car nous ne pouvons parler d'identité, s’il s’agit d’une seule chose, qu'autant que cette chose est multiple à certains points de vue; l'identité a besoin, en effet, pour exister de deux ou de plusieurs choses comparées entre elles. La pluralité, de son côté, exige encore la diversité, puisqu'il est impossible de se représenter plusieurs choses qui n'auraient aucune différence. Cela étant, deux choses identiques sont nécessairement diverses. Dans une chose que désignent deux noms différents, l'identité portera, par exemple, sur l’essence même de la chose qui éveillera dans notre esprit un concept unique, comme lorsque nous employons les deux mots insän ou bachar qui tous deux signifient «homme ». Deux êtres pourront encore être identiques dans quelque chose qui leur est ou essentiel ou accidentel. Si c’est dans quelque chose d’essentiel, ils seront identiques ou dans la totalité des notions que com-
porte leur essence, ou bien dans une partie seulement de ces notions. Dans le premier cas, leur différence résultera de marques accidentelles ; ainsi Zéid et ‘Amr, identiques dans la notion d'homme, sont différents parce que les éléments (2%) et les accidents de l’un ne sont pas les éléments et les accidents de l’autre. Si les deux êtres ne sont identiques qu'en certaines notions de leur substance, une partie seulement des notions constitutives du premier se trouvera dans le second ; cette partie commune produira leur identité, tandis que leur diversité résultera des autres notions qui ne sont pas possédées en commun : Zéid et ce cheval, par exemple, sont identiques dans la notion d'animal qui est commune aux deux, et ils différent parce que Zéid seul possède la notion de raisonnable. Un être peut encore être identique avec un autre, quand toutes les notions de la définition du premier se trouvent dans la définition du second, mais sans l’exprimer entièrement, car elles n’en forment qu'une partie. C’est ainsi que les notions de l'animal conviennent à l’homme, puisque l'animal est une partie de la définition de l’homme. Dans les choses de ce genre, la différence résulte de la notion qu'apporte l’autre partie de la définition; et cette partie ne peut désigner rien d’accidentel, puisque l'accident se définit : «ce qui se trouve dans une chose, non comme une partie de cette chose et qui ne peut subsister en dehors de son sujet». Les personnes sont identiques à la substance et elles en diffèrent selon cette dernière manière. Leur notion comprend la notion de la substance, et cela produit leur identité; la différence résulte de la notion qui, s’ajoutant à la notion de la substance, produit les personnes. La différence entre les personnes et la substance est done substantielle et non accidentelle » (1).
(1) À, ff. 86—86%; Cf. H. ff. 24—24v; Petits traités, pp. 28—30. —
Cf. Jean Damascène : y Tudrais yo uôvaus tas Êmoorarixuis Pd10-
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Les personnes sont distinctes entre elles. — Distinctes de la substance par leurs propriétés, les personnes se distinguent aussi entre elles par ces mêmes propriétés. « Les Chrétiens enseignent, en effet, que chacune des personnes est dictincte des deux autres par l’ensemble de ses notions constitutives, et non par quelque chose d’étranger à ces notions. Et la raison de la diversité réciproque de ces notions se trouve dans les propriétés qui en font partie intégrante. Ils disent, par exemple, que le Père est substance, c’est-à-dire qu’il n’est pas dans un sujet, et qu'il est différent par la notion « substance engendrant » qui le désigne, de cette autre notion « substance engendrée » qui s'applique au Fils. Aïnsi la raison, pour laquelle les notions des personnes diffèrent, provient de la différence des propriétés : propriété pour le Père, d’engendrer, pour le Fils, d’être engendré, pour le Saint- Esprit, de procéder » (1). Les propriétés distinguent donc les personnes les unes des autres, comme elles les distinguent de la substance par la notion qu’elles y ajoutent (2) et, dès lors, il est vrai de dire que l’essence d’une personne est un tout dont les parties sont la notion de substance et la notion de propriété (3).
« Mais, objecte ‘Isâ-l-Ouarrâq, pourquoi la substance unique a-t-elle des personnes: différentes ? Dites-nous pourquoi l’une est devenue Père, une autre, Fils, et la troisième, Esprit, alors que, d’après vous, la substance est une dans la substantialité, qu’elle est éternelle, sans distinction en elle-même, qu’elle n’est pas composée de genres différents? Si vous prétendez que les personnes sont di-
toc dumcpéoovoir dllilwr «Ë &ylar Tosis dbnootéceis, oùy oùoie T® dÈ xaoaxtnoroTix® Ts dus dnootécews Gduupétos diigobuerc. De fide orthodoxa, L. 1, C. 8, p. 824, T. III.
(1) "APM 2 0:
(2) À, ff.20, 23, 557, 567.