‹ Yahyâ ben 'Adî: Un philosophe arabe chrétien du Xe siècleChapitre 42 sur 48 · B)AA · texte numérisé non relu

B)AA

verses par leur essence (LileŸ) on vous répond : Qu'est ce qui fait qu’elles sont différentes plutôt qu'identiques par leur essence, alors qu'elles sont identiques dans la substantialité, et qu'il n’y a dans la substantialité aucune raison de quelque différence entre elles » ? (1). « Les Chrétiens, répond Yahyà, quand on leur demande la raison de la distinction des personnes, ne disent pas volontiers qu’elles sont différentes par leur essence. Ils affirment seulement que chacune est différente des deux autres, parce qu’elle ajoute à la notion de la substance, en laquelle toutes les personnes sont identiques, la notion de sa propriété qui la différencie des deux autres. La notion de chaque personne est ainsi complètement exprimée, car les propriétés sont la cause de la distinction des personnes. Lorsque les Chrétiens disent de la substance qu’elle n’est ni composée ni diverse, ils indiquent seulement qu’elle n’est pas composée de matière et de forme comme tous les autres corps, non qu'elle ne peut recevoir des qualificatifs nombreux, dont chacun énonce une notion différente. Parmi ces qualificatifs figurent les trois propriétés, principes de la distinction des personnes. La vraie réponse à faire par les Chrétiens à qui leur demande pourquoi les personnes de la substance sont distinctes, et sont devenues respectivement le Père, le Fils et le Saint- Esprit, est de dire que c’est par la paternité, la filiation et la procession » (2).

Il est difficile de ne pas voir, dans cette fin de la réplique, une simple tautologie. L’adversaire cherche à savoir pourquoi une personne est le Père et une autre, le Fils. Ben ‘Adî répond : «La cause en est dans les notions de paternité ou de filiation que contient la substance commune à toutes les personnes». Supposons la question posée in-

(1) À, fE. 54v—55.

(2) À, ff. 55—56.

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versement : « Pourquoi la substance contient-elle les notions de paternité, de filiation et de procession ? » — « Parce qu’elle est Père, Fils et Saint-Esprit », nous répondrait Ben Adi; nous n’en savons pas plus après qu'avant, et nous devons reconnaître qu'iei le logicien côtoie de bien près le sophiste. L'existence et le pourquoi des trois personnes en Dieu cst quelque chose qui dépasse notre raison; Ben ‘Adi ferait bien de l'avouer; il veut tout expliquer, tout démontrer ; son intention est peut-être louable, mais, avec toute la subtilité de son esprit, il aboutit, par moments, à ce seul résultat de nous rappeler qu’il a assumé une tâche trop lourde.

Relations réciproques des personnes. — Après avoir établi qu’il y a trois personnes distinctes dans la Trinité, Ben ‘Adî s'attache à montrer les rapports qui les unissent. Quoiqu’elles diffèrent par leurs propriétés, devons-nous en conclure qu’elles sont inégales? Le langage des Chrétiens pourrait nous le laisser croire, car ils attribuent généralement au Père les attributs d’éternité, de souveraineté, de puissance. Mais ïls n’entendent pas enlever ces prérogatives au Fils, ou au Saint-Esprit. Pour distinguer entre elles les trois personnes, ils attribuent spécialement au Père la qualité d’engendrer le Fils, et d’être le principe de l'Esprit. C’est là précisément ce qui distingue le Père et ces propriétés ne peuvent être étendues aux deux autres personnes (1).

Ici l'adversaire présente une objection sérieuse : « La paternité ne doit-elle pas être un des attributs de Dieu considéré en lui-même (4wmsi (3), ou dans son opération (Ales ($)?» Fils répondent affirmativement, nous dirons aux Chrétiens : « Done ce qui ne mérite pas l’attribut de paternité n’est pas Dieu; par conséquent le Fils et le

(1) A, ff. 69—707v.

Saint-Esprit sont exclus de la divinité, puisqu'ils ne sont Père ni l’un ni l’autre». S'ils disent, au contraire, que la paternité n’est pas un des attributs de Dieu, ils avouent qu'ils appliquent à Dieu des attributs qui lui sont étrangers et que Dieu n’est pas Père. On peut encore poser la même question au sujet du Fils et du Saint-Esprit (1).

L'objection est formulée avec une précision qui frappe notre esprit : al-Ouarrâq est, sans conteste, un rude jouteur. Son rôle est, du reste, assez aisé, car il est aussi simple de proposer des difficultés qu’il peut être ardu de les résoudre.-L’apologiste chrétien ne se soustrait pas, ici non plus, à cetie dernière tâche, et il nous apporte une solution très convenable. Pourquoi faut-il qu’il s’attarde, outre mesure à des considérations préliminaires, dont on ne voit pas tout de suite l’à-propos, et qui énervent son argumentation ?

«Le mot Dieu, dit-il, comporte chez les Chrétiens six significations diverses : il indique le Très-Haut que nous adorons; le prophète David a dit : Le Dieu des dieux, le Seigneur parle » (2); il indique la substance unique susceptible des attributs, dans laquelle sont identiques le Père, le Fils et le Saint-Esprit; il indique chacune des trois personnes, car les Chrétiens disent : le Père est Dieu, le Fils est Dieu, le Saint-Esprit est Dieu; il désigne le Christ qui comprend la notion de Fils de Dieu et la notion d'homme. De même, l'expression de l'adversaire : «les attributs de Dieu considéré en lui-même», présente des acceptions différentes. Certains attributs sont constitutifs de l’essence à laquelle on les applique : par exemple, la notion d'animal et de raisonnable constituent l’essence de l’homme et en expriment la définition. D’autres attributs s'ajoutent à l’essence sans en présenter une notion

(1) H, ff. 76%—77.

(2) Psaume, 49, 1.

Périer. 12

constitutive, comme la faculté de rire pour l’homme, l’égalité des angles dans le triangle. Certains attributs conviennent encore à l'essence, par suite de sa manière d'agir : telle, la propriété qu’a le feu de s’élever vers le ciel. Puisque la question de notre adversaire porte sur des mots de significations multiples, et qu’on ne peut produire de réponse juste, dans des questions semblables, qu’en subdivisant chacun des mots, suivant toutes ses significations, nous allons nous conformer à cette méthode. Nul doute que l'adversaire ne parle pas ici de la notion de Dieu signifiant le Très-Haut, ni des notions de Christ ou de Fils ou de Saint-Esprit, puisqu'il ne s’agit que de la paternité. La question de l'adversaire ne peut donc porter que sur les deux autres notions de Dieu, c’est-à-dire sur la substance unique susceptible des attributs, ou sur Dieu signifiant le Père. Dans le premier cas, l’adversaire pourra demander si la paternité est un de ces attributs de Dieu considéré en lui-même, dont la suppression supposée fait que la forme de l’essence n’est pas complètement exprimée; tout comme, en supprimant l’attribut raisonnable, on détruit l'essence de l'homme; il nous faut alors répondre que la paternité n’est pas un des attributs de la substance unique ainsi entendue. S'il veut dire, au contraire, par cette expression «Dieu considéré en luimême» la substance, marquée de cet attribut, il faut ici répondre que la paternité est un des attributs de cette essence. Dans le second cas, c’est-à-dire si l'adversaire indique par ce mot de Dieu, le Père, il faut reconnaître que la paternité est un attribut essentiel de Dieu considéré en lui-même » (1).

Quant à cette autre affirmation : «Ce qui ne mérite pas l’attribut de paternité n’est pas Dieu» elle est tout à fait illégitime, sil s'agit de la substance unique sus-

(1) A, ff. 77—77%.

ceptible des attributs; car la paternité n’est pas un des attributs de la notion de Dieu considéré en lui-même. Le Fils et le Saint-Esprit ne sont done pas exclus de la divinité parce qu'on ne leur attribue pas cette notion de paternité (1). La Trinité, en effet, résulte seulement des trois notions qui désignent nominativement chacune des trois personnes, et ces notions ne peuvent être attribuées à rien en dehors d'elles; elles sont très différentes des autres attributs éternels, propres à l'essence divine, et que l'on peut, dès lors, attribuer à chacune des personnes (2). Car c’est une doctrine constante chez les Chrétiens que chacune des trois personnes, partageant avec les deux autres d'être la substance unique, participe de tous les attributs : la science ou la puissance de l’une est la science ou la puissance des deux autres; aucun acte n’émane de l’une d'elles que les deux autres n'y aient part (3). Comment peut-on, dès lors, prétendre que, d'après la doctrine des Chrétiens, aucune des personnes prise isolément n’est intelligente, mais que toutes ensemble sont intelligentes, qu'aucune n'est vivante, mais que toutes ensemble sont vivantes, qu'aucune n'est substance et que toutes ensemble sont substances (4).

« Vous dites cependant, objecte l'adversaire, que le Fils est la science de Dieu, que le Saint-Esprit en est la vie. En parlant de la sorte, vous attribuez au Père un moindre degré de perfection, et vous le mettez au-dessous du Fils et du Saint-Esprit, puisqu'il n’a pas, comme eux, la science ou la vie par lui-même (5) Pourquoi refusez-vous au Père de connaître par lui-même, au lieu de connaître par une science distincte de lui et qui est son Fils? Comment

ASE 01.

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certaine personne peut-elle connaître par elle-même, et telle autre par l'intermédiaire d’une personne? Si la science du Père est un Fils par rapport au Père, la science du Fils doit être un autre Fils par rapport au Fils, et la science du Saint-Esprit sera également un Fils par rapport au Saint-Esprit. Comment se peut-il enfin, puisque la sub: stance des personnes est une, qu’elles aient un mode de connaissance différent?» (1).

Ben ‘Adi conteste, tout d’abord, l'exactitude des expressions formulées par son contradicteur. Les docteurs chrétiens n’approuvent pas ce langage qui fait du Fils la science de Dieu. Ils emploient, sans doute, le mot «sagesse», mais c'est pour désigner le Sage lui-même, c’est-à-dire le Fils, puisqu'il est comparé à l’intelligent comme le Père est comparé à l’intellect (2). Et nous avons déjà vu les relations réciproques dans la Trinité chrétienne, de l’intellect, de l’intelligent et de l’intelligible, qui sont trois notions diverses d’une seule substance. Le Saint-Esprit ne doit pas être appelé, non plus, la vie du Père, car ce que l’on peut appeler dla vie de la substance est encore la vie des trois personnes : chaque personne, en effet, ne mérite l’attribut de vivant que parce que l’une de ses notions constitutives est fournie par cette même substance vivante. Aïnsi, aucune des personnes n’est la vie d'elle-même, ni la vie des deux autres personnes. Les Chrétiens n’ont rien, dans leur doctrine, qui puisse, dès lors, servir de prétexte aux objections de leur adversaire (3).

Mais celui-ci, jamais court d'arguments, ne quitte le Fils et le Saint-Esprit que pour porter ses attaques sur un autre point, la notion de paternité doit présenter pour

(1) A, ff. 102—104.

les Chrétiens des difficultés aussi insolubles que les notions de science ou de vie désignant deux personnes de la Trinité. «Faites-nous donc savoir, dit-il, si la substance du Père est une substance engendrant? » Si les Chrétiens répondent par l’affirmative, nous leur dirons : « Puisque la substance du Fils et du Saint-Esprit est la substance du Père, le Fils et le Saint-Esprit engendrent donc également. Cela oblige à reconnaître que le Fils engendre un autre Fils, et que le Saint-Esprit engendre, lui aussi, un Fils distinct du Fils du Père et du Fils du Fils». S'ils répondent que la substance du Père n’engendre pas, nous leur dirons : « La génération du Père provient donc de quelque chose d’étranger à sa substance; c’est contraire à la doctrine chrétienne, et cela oblige à reconnaître que cette. génération est produite dans le temps, ou par une autre substance éternelle distincte du Père; et l’on devra faire le même raisonnement pour les générations du Fils et du Saint- Esprit » (1). «Est-il en outre glorieux pour le Père d’avoir un Fils? Dans l’affirmative, on prive de cette gloire, et, par conséquent, de la perfection absolue, le Fils et le Saint- Esprit, puisque on ne leur reconnaît pas un Fils. Or, dès qu'une personne est atteinte de quelque imperfection, elle est manifestement exclue de la divinité; car son essence ou ses attributs ne correspondent plus à la notion qui a été donnée de Dieu en parlant des personnes » (2).

Il faut convenir que cette argumentation est assez astucieuse. Isà-I-Ouarrâq, on le sent, à certainement examiné de très près le dogme de la Trinité; les objections se présentent en foule à son esprit, sur un sujet que notre intelligence, livrée à ses seules lumières, n’aurait pas soupçonné, car les Chrétiens mettent à sa base le fait de la révélation. Ben ‘Adî, dans sa discussion, s’interdit cette

(1) A, ff. 105—106.

(2) A, ff. 107—107.

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preuve; son rôle est, dès lors, singulièrement difficile, et nous ne pouvons pas espérer que toute sa dialectique fasse la démonstration de ce qui est pour nous indémontrable. Nous devons nous tenir satisfaits s’il montre que le raisonnement de son adversaire n’est pas rigoureux, qu'on aurait tort surtout de vouloir prononcer l'identité, sous tous les rapports, entre des choses qui diffèrent certainement au point de vue rationnel, et de profiter de cette confusion pour identifier, d’abord la nature et les personnes, puis, les personnes divines entre elles.

La réponse de Ben ‘Adi nous apparaît encore ici avec les qualités et les défauts que nous avons déjà eu l’occasion de signaler : les termes et les concepts y sont soigneusement analysés, mais elle est encombrée de répétitions fatigantes, et l’ensemble manque de nerf et de concision.

«Si par cette expression «la substance du Père » l'adversaire désigne la substance unique susceptible des attributs, en laquelle les trois personnes sont identiques, il faut répondre à la question posée que la substance engendre, non parce que la génération lui est un attribut essentiel, mais bien un attribut qui lui survient. S'il entend par «la substance du Père» l'essence propre du Père, en tant qu’elle est distincte des deux autres personnes, il faut alors répondre que la génération lui est essentielle. Les Chrétiens, nous l’avons dit précédemment, enseignent que la substance du Père est la substance du Fils et du Saint-Esprit, quand ils désignent par le mot «substance » la substance susceptible des attributs qui existe dans les notions du Père, du Fils et du Saint-Esprit; mais non quand ils désignent les essences propres à chacune des personnes. Cela étant, puisque la génération n'est pas quelque chose d’essentiel à la substance unique qui se trouve dans chacune des personnes, il n’est pas nécessaire qu'elle se trouve dans chaque personne. Par exemple, la notion de vivant appartient à chacune des espèces vivantes

telles que l'homme, l'âne, le cheval; et l'on peut dire que la notion de vivant attribuée à l’homme est exactement la même notion de vivant attribuée au cheval et à l’âne. La notion de vivant a comme adventice la notion de raisonnable, puisque cette seconde notion se trouve parfois jointe à la précédente [comme dans l’homme]; mais il ne faut pas en conclure que la notion de raisonnable convienne à l'âne ou au cheval, quoiqu'ils possèdent la notion de vivant; elle peut fort bien exister dans l'homme seul. De même, bien que la notion de génération s'ajoute à la substance que les Chrétiens appellent le Père, le Fils et le Saint-Esprit, et qu'elle se trouve dans cette substance commune, il n’est pas nécessaire qu’elle se rencontre également dans chacune des personnes. Elle peut appartenir au Père à l’exelusion des deux autres personnes; et rien dans cette doctrine ne justifie cette assertion de l’adversaire que les Chrétiens sont obligés d'admettre un nombre illimité de Fils» (1).

«On peut répondre à la seconde partie de l’objection que la gloire du Père ne résulte pas seulement de ce qu'il a un Fils, considéré comme fils, mais de ce que son Fils est Dieu. Si sa gloire provenait seulement de sa paternité, toute personne qui a un fils serait plus digne de louange que celle qui n’en a pas. Or, il n’en est pas ainsi, puisque les anges qui n'ont pas de fils, sont plus glorieux que les hommes. Dans la génération divine, la gloire dérive toute de la notion de Dieu, et non de la filiation. Si le Fils et le Saint-Esprit participent à la divinité, comme le Père lui-même (car comme le Père a un Fils qui est Dieu, ainsi le Fils a un Père qui est Dieu, ainsi le Saint- Esprit procède de quelqu'un qui est Dieu), aucune de ces deux personnes ne manque de la gloire qui revient à Dieu le Père, du fait de la paternité; et cela démontre combien

154 YAHY À BEN ‘ADI.

l'adversaire se trompe en inférant que certaines personnes ont moins de perfection que telle autre sous le rapport de leurs relations entre elles » (1).

L'adversaire essaie alors de tirer parti des termes imagés qu'emploient les Chrétiens dans l'exposition du dogme de Ja Trinité : «Ils disent que le Fils naît de Dieu, comme le verbe naît de l’intellect, comme la chaleur naît du feu ou comme la lumière naît du soleil» (2). Puisque l'Eternel ressemble ainsi sous certains rapports au créé, ce que l'on dit de l'Éternel, sous le rapport de la ressemblance avec le créé, doit encore être vrai du créé. L'intellect, le feu et le soleil, considérés comme principes du verbe, de la chaleur et de la lumière, sont donc éternels, puisqu'ils peuvent être comparés au Père, qui est éternel ; par contre, le Père, sous le rapport de sa génération, le Fils, sous le rapport de sa filiation, ne sont pas éternels, puisque l’intellect, le feu, la chaleur ou la lumière, auxquels on les compare, ne sont pas éternels » (3).

Nous étions habitués à trouver dans la bouche d’al- Ouarrâq des objections moins puériles. Ben ‘Adi en fait la remarque avec une certaine malice : «Notre homme, Dieu lui pardonne, nous produit dans cet article un de ces sophismes tels que je n’en avais pas encore rencontrés dans ses discours précédents » (4); et il montre sans peine que le raisonnement d’al-Ouarrâq amène à des conséquences absurdes. «Parce que des êtres ont un mode de reproduction semblable, faut-il donc conclure que leur essence est identique? Parce que le mode de reproduction de l’homme ressemble à celui du cheval, de l’âne et du chameau; l’homme, le chameau, le cheval ont-ils une même essence, et tout ce qu’on dit de l’homme est-il égale-

(1) A, fE. 1077—108.

(3) A, ff. 112—119".

ment vrai de ces animaux ? Non, certes, puisque l’homme se distingue des animaux en ce qu’il a la raison, et qu’il est sociable par nature. De même, bien que le Père éternel engendre le Fils éternel, comme l’intellect produit l'intelligent, gardons-nous de conclure que le Père et le Fils sont produits dans le temps comme l'intellect humain, ou que l'intellect humain est éternel comme le Père ou le Fils» (1). Il s’agit ici d’une simple comparaison, et les comparaisons ou les mots imagés n’ont qu'une valeur relative.

A la fin de son traité Ben ‘Adî donne de ces images et de ces termes une explication assez inattendue. Un des traits les plus surprenants de son apologétique, c'est le peu de compte qu'il fait de l’Écriture Sainte. Il ne la cite à peu près jamais, et il n’y fait guère allusion. On est done d'autant plus étonné d'apprendre que l'Évangile ne permet pas l’usage de termes trop précis, quand il s’agit de faire connaître aux infidèles les vérités de la foi. Ce passage vaut d’être cité : « Les mots figurés que les Chrétiens donnent aux personnes : «intelligence», «vie», sont employés à cause de la défense que Jésus-Christ nous a faite dans son Évangile en ces termes : « Ne livrez pas le saint aux chiens et ne jetez pas les perles devant les pourceaux, car ils les fouleraient aux pieds, s’en détourneraient et vous dévoreraient (2)». Il dissuade ainsi ses disciples de mettre les infidèles au courant des secrets de leur croyance, de sorte qu'ils expriment leurs dogmes sans employer les termes propres, et affirment leur réalité par manière d’allégorie. C’est pourquoi ils appellent Père, l’intelligence, Fils, la sagesse, et l’Esprit-Saint, vie, entendant par là qu’ils emploient chacun de ces mots à la place de ceux des trois personnes » (3).

(1) À, £. 1192"—118, CE. H, £. 25v, Petits traités, p. 38.

(6) LC T EE PSE

(8) A, ff. 1147—115.

186 YAHYÂÀ BEN ‘ADI.

Un prédécesseur d’al-Ouarrâg. — Le philosophe al- Kindi. — En terminant cette analyse du Trailé de la Trinité, il convient de rappeler qu’ 'Isà-l-Ouarrâq avait eu un devancier dans le célèbre philosophe Ya‘qoûb al-Kindi qui avait, lui aussi, composé un traité contre le dogme chrétien. Il s'était appliqué à démontrer, suivant la doctrine de l’Isagoge (1), que les trois personnes de la Trinité devaient nécessairement être des genres, des espèces, des individus ou des accidents, et ne pouvaient en aucun cas être éternelles. Le texte nous a été conservé dans la réfutation de Ben ‘Adî (2). Al-Ouarrâq a certainement connu l'œuvre de son prédécesseur, dont il reprend et développe, en maints endroits, les objections. Bornons-nous à en reproduire deux des plus caractéristiques, avec la réponse de Yahyâ. La discussion est ici plus serrée; le ton change également : ce n’est plus le calme d’une discussion courtoise, mais les termes aggressifs de la polémique.

Al-Kindi. —— «Pour réfuter les Chrétiens et réduire à néant leur dogme de la Trinité, d’après les principes de la logique et de la philosophie, il suffit d'établir contre eux qu'il y a manifestement composition, dans le Père, le Fils et le Saint-Esprit, c’est-à-dire dans les trois personnes. En effet, les trois personnes sont une seule substance. La notion de la substance se trouve done dans chacune des personnes et produit leur identité. Elles ont, chacune, une propriété qui en est inséparable, et qui différencie une personne des deux autres. Il résulte de tout cela que chaque personne est composée de la substance qui les contient toutes et de la propriété qui la particularise. Or, tout composé est effet (causé); aucun effet n’est éternel; le Père n’est done pas éternel, le Fils n’est

(1) ‘4 Eicuywyr, L'Introduction aux catégories d’ Aristote, traité de Porphyre.

(2) Manuscrits H. J.K. L.; voir la traduction dans les Petits traités, pp. 118—128.

pas éternel, lEsprit- Saint n’est pas éternel. Nous avons donc ici des choses éternelles qui ne sont pas éternelles ; doctrine de la plus répugnante impossibilité» (1).

Yahyà. — «Nous lui répondrons : Si vous entendez par «est composée» qu'il s’agit d’une notion en laquelle toutes les personnes sont identiques, et d’une autre notion propre à chacune, de telle sorte qu’il n’est pas de personne où ne se trouvent ces deux notions, vous pensez alors comme les Chrétiens. Mais ils ne vous permettront pas de tirer de l’expression «est composée » ainsi entendue, la conclusion que vous en avez tirée comme s'imposant à notre raison. Cette conclusion est fausse, et si vous vous obstinez à la défendre, ils tireront contre vous les conclusions que vous avez tirées contre eux. Ils vous diront en effet : «O philosophe, vous attribuez au Créateur d’être Dieu, d’être un, d’être substance, et quand je dis «substance », j'entends qu’il n’est pas dans un sujet. Puisque ces trois notions lui ont toujours été justement appliquées, il faut, d’après votre raisonnement, qu’il en soit composé. Mais tout composé, dites vous, est effet; aucun effet n’est éternel; donc celui que vous adorez n’est pas éternel, alors que vous affirmez qu’il est éternel. C’est là une chose de la plus répugnante impossibilité. Voilà une démonstration tout à fait semblable à la vôtre. Choisissez donc entre deux choses : ou persévérez à défendre notre doctrine, et alors, force vous sera de tenir un langage où vous encourrez le ridicule que nous signalons, ou, si vous voulez éviter ce ridicule, reconnaissez la fausseté de ce que vous considériez comme une démonstration ». L

«Si vous entendez par ce terme «est composée », ce qui résulte de la composition, nous aurons certes, dans ce cas, une chose causée, produite, non éternelle, et votre affirmation sera vraie pour tout cas semblable. Mais les Chrétiens

(1) L, fE. 88v—89.

188 YAHYÂÀ BEN ‘ADI.

ne vous accorderont pas que le Père, le Fils et le Saint- Esprit soient produits par la composition de la substance et des propriétés, puisqu'ils disent seulement que la substance est qualifiée de chacun de ces trois attributs, et que ces attributs lui sont éternels, et non produits en elle, après n'avoir pas existé. Or, nous avons démontré que vous êtes obligé de raisonner comme nous, quand vous attribuez au Créateur d’être Dieu, d’être un, de n'être pas ou d’être dans un sujet. S'il en est ainsi, la fausseté de votre argumentation et la nullité de vos preuves apparaissent clairement » (1).

Al-Kindi. — «Les Chrétiens disent encore : « Trois font un, un fait trois», et c’est d’une fausseté manifeste. En effet, ce que nous appelons w», nous le disons un seulement de trois manières. Ou bien il s’agit d’une wmité numérique, comme nous disons que l’unité est une; ou bien il s’agit de l'unité dans l'espèce, comme lorsque nous disons que Khâlid et Zéid sont un, parce qu’ils sont compris sous la même espèce qui est l’homme; ou bien il s’agit de l’unilé dans le genre, comme nous dirions que l’homme et l’âne sont un, parce qu'ils sont compris sous le même genre qui est le vivant ».

«Si donc les Chrétiens entendent que trois font un, et qu'un fait trois, sous le rapport de l'unité numérique, comme trois est un nombre composé de trois unités, et qu'un est une partie de trois, il faut donc que ce qui est un ne soit qu’une partie de sa propre essence, et que, trois multipliant l’unité, ce qui est un soit un multiple de sa propre essence; et cependant il a été dit précédemment qu'il n’est qu'une partie de sa propre essence. C’est là une affirmation d’une honteuse impossibilité et d’un ridicule manifeste ».

«Si [en disant] trois font un, ils entendent par frois des individualités, et par wn, une espèce qui leur soit com-

(1) H, ff. 47v—48; L, ff. 89"—91.

mune, puisque nous venons de dire que l’espèce est composée d’un genre et de différences, que le genre et la différence se disent de plus d’une espèce, que l’espèce se dit d’un nombre d'individus, il faut donc qu’il y ait composition dans les trois personnes et la substance qui les contient, et il faut qu'il y ait plus de trois éternels; mais cette conséquence est impossible. S'ils entendent par frois, des espèces et par un, un genre, il faut encore admettre ici, comme précédemment, composition et pluralité, et reconnaître que les personnes sont éternelles sans être éternelles » (1).

Yahkyä. — « Les Chrétiens ne disent pas qu'un fait trois, ni que trois font un, d’après l’une des trois manières que vous âvez énumérées. La subdivision de l'unité que vous avez établie n’est pas complète. En effet, l’un et la pluralité se subdivisent d’une autre manière, car l’un peut être un dans le sujet et multiple dans les définitions, c’est-à-dire qu'on peut justement lui appliquer des définitions multiples, dont le nombre correspond aux notions qu’il contient et qui définissent ces notions. Par exemple, il est vrai de dire que Zéid est un seul sujet qui contient la définition du vivant, la définition du raisonnable, la définition du mortel. C’est de cette manière que les Chrétiens disent du Créateur qu’il est un.»

« Puis done que les Chrétiens ne disent pas que l’un soit trois, de l’une des trois manières que vous avez crues seules possibles, alors que nous avons démontré qu'il en est d’autres dont vous n’avez pas parlé, et qui permettent de dire, comme le font les Chrétiens, que la même chose peut être une et multiple, il est dès lors établi que vous vous êtes imposé un travail inutile; votre raisonnement est faux, vous avez perdu votre peine, et votre fourberie ou votre manque d'intelligence ont été mises à jour. Que Dieu vous le pardonne et ne vous en tienne pas rigueur!

(1) H, ff. 497—50; L, ff. 96—96v.

Et je ne sais comment il a pu vous échapper, Ô philosophe, que si vous restreignez l’un au trois manières que vous avez énumérées, vous êtes’ atteint, quand vous dites que le Créateur est un, (loin de lui les blasphèmes des impies!) par les mêmes conséquences que vous tirez contre les Chrétiens. Et [ne voyez-vous pas] qu’en niant la possibilité d'affirmer du Créateur qu'il soit un, de l’une des trois manières qui, d’après vous, peuvent seules se dire de l’unité, cela vous convainc d’erreur à votre tour? Je voudrais bien savoir si vous croyez fausse cette manière de s'exprimer, quand les Chrétiens en font usage, et légitime, quand c'est vous qui l’employez, de sorte qu’elle devient alternativement vraie ou fausse, au gré de votre caprice, vraie quand vous voulez, fausse quand vous préférez. Ne pensez-vous pas qu’il y a là une preuve de votre aveuglement et de votre parti pris? Répondez-nous, Ô philosophe; n'est-il pas vrai que si l’un peut se dire seulement de l’une des trois manières que vous avez énumérées, vous êtes obligé de reconnaître, quand vous affirmez que le Créateur est un, qu’il est un dans un genre, ou un dans une espèce, ou un numériquement. Quel que soit le genre d’unité que vous adoptiez, il est condamné par vos précédentes hypothèses, et vous êtes obligé de reconnaître que cette proposition : « Dieu est un» est fausse, et que cette autre proposition «Dieu n’est pas un» est également fausse. Ainsi, d’après vous, les deux propositions contradictoires sont fausses. Nous vous dirons encore : « N'’est-il pas rigoureusement nécessaire que tout être soit un ou multiple ?» Vous laissez entendre qu’il ne peut être un; mais alors, dans votre hypothèse, le Créateur n’est pas un. Cette conclusion est done rigoureuse, ou qu'il est plus d’un, s’il existe, ou qu’il n'existe pas, s'il n’est pas plus d’un, et c’est de la plus répugnante impossibilité » (1).

(1) H, ff. 50—51; L, ff. 97—99v.

Al-Kindi. — «Ce qui précède suffit pour. le but que nous nous étions proposé » (1). Peut-être ce que nous avons dit augmentera-til les doutes des Chrétiens ou contribuera-t-il à les réveiller de leur sommeil» (2).

Yahyà. — <Si vous voulez dire que vous vous étiez proposé de démontrer la fausseté de la doctrine des Chrétiens, vous n’y avez pas réussi: mais nous en avons dit assez pour mettre à jour la fourberie de votre langage, vos erreurs et vos sophismes (3). C'est plutôt votre état qui mérite d’être comparé à celui de gens endormis, tant vos paroles paraissent des songes incohérents, Dieu nous pardonne à vous et à moi!» (4).

Telle qu’elle est, en dépit des redites fatigantes, la défense de la Trinité peut passer pour un modèle de l’apologétique chrétienne. Si l’auteur fait rarement appel à l’autorité de l’Écriture et à celle des Pères de l’Église, en revanche, il expose le problème avec clarté, le résout par des preuves métaphysiques, ou par des comparaisons plus accessibles à l'intelligence populaire, et lorsqu'il répond aux attaques de son adversaire, il le fait avec franchise, sans dissimuler la gravité de l’objection et sans prétendre avoir raison contre l'évidence. Il faut reconnaître que Ben ‘Adî à laissé un bon exemple à ses disciples.

Traité de l’Incarnation ou de l'union.

Après l'explication du mystère de la Trinité, l’apologiste chrétien doit résoudre un problème plus difficile encore : l'union, dans le temps, du Verbe divin avec la nature humaine, Quand Dieu seul est en cause, on se re-

présente malaisément l'infini; on n'arrive à le concevoir qu’en le rapetissant aux limites de notre esprit. Mais enfin, cet anthropomorphisme une fois admis, nous trouvons, dans notre nature des analogies, grâce à quoi nous façconnons Dieu à notre image. Personne ne peut nous reprocher les faiblesses de cette méthode, la seule qui nous soit permise. À cet égard, nul ne s’est montré plus ingénieux que Yahyà Ben ‘Adi, aussi habile à dérouler des preuves métaphysiques qu’à imaginer des comparaisons.

La tâche est plus délicate de montrer que l’Infini ait pu s'unir un jour avec le fini, une personne de la Trinité avec la nature humaine. Il semble même que tous les attributs accordés à Dieu jusque là, lui interdisent une telle condescendance. Sans doute, l’Incarnation est un mystère révélé par les Livres Saints, et c’est là, pour les Chrétiens, une suffisante raison de l’accepter. Mais comment l’exposer aux incroyants qui n’admettent pas l’autorité de l'Écriture? Quelle dialectique assez subtile pourra convaincre, sur cet article, les adversaires des Chrétiens? Yahyà ne s’est pas dissimulé les difficultés de sa tâche, aggravées encore par les doctrines diverses des fidèles orientaux sur l’Incarnation. Nous avons dit qu’il s’est fait l'avocat des Jacobites, des Melchites et des Nestoriens, et l’on sait quelles divergences profondes séparaient ces trois sectes.

Yahyà soutient de son mieux son rôle ingrat. Attentif à n’abandonner à l'adversaire aucune parcelle du dogme chrétien, il soutient tour à tour la thèse des monophysites (1),

(1) «Les Jacobites n'abandonnent pas la doctrine d'une seule nature, en affirmant que le Verbe est éternel, par sa divinité, et créé, dans son humanité. Il n’est pas, en effet, dans la doctrine des Jacobites une nature simple, mais bien une nature composée de deux natures dont l'une est la divinité, et l'antre, l'humanité. Rien ne s'oppose à ce qu'il soit une nature composée de deux natures, pas plus que

qui est la sienne, et celle des dyophysites, Melchites (1) et Nestoriens. Quand l'opinion de ces derniers lui semble inconciliable avec la vérité, il les abandonne à leur malheureux sort. En cela, il fait preuve de loyauté. Ce logicien se croirait déshonoré de soutenir successivement deux thèses contradictoires (2).

Le temps de l'union. — Au sujet de l'Incarnation, la première question qui se pose est le temps de l’union. Aucun Chrétien ne pense, à l’époque de Yahyâ, que l’union ait eu lieu avant la conception (3). Tous s'accordent à

rien n'empêche un seul cheval d'être composé d'une âme et d'un corps qui forment bien deux natures, et d'être perçu par les sens sous le rapport du corps, et d’être imperceptible sous le rapport de l'âme. Rien n'empêche, en un mot, que la même chose soit une sous un rapport et multiple sous un autre rapport. » A, f. 228r.

(1) < Lorsque les Melchites enseignent que le Christ est distinct des deux natures, entendant par là que la définition propre du Christ n’est pas chacune des définitions des deux natures, ils n'abandonnent pas leur doctrine; car ils n’ont jamais cru que la définition propre du Christ fût la définition de chacune des deux natures. Tout comme celui qui dit que la définition de f’homme formé des deux natures de l'âme et du corps, n'est pas la définitien de l'âme ou du corps, ne se contredit pas lorsqu'il dit : l'âme et le corps font l'homme. Il veut dire, en effet, que l’âme et le corps sont la même chose que l’homme dans un sujet, sans considérer la définition de chaque terme; tandis que dans la première affirmation : l’âme et le corps ne sont pas l’homme, il considérait la définition de chaque terme. Il en est de même des deux propositions des Melchites; l’une affirme que le Christ n’est pas les deux natures, ou qu'on ne peut lui appliquer les deux définitions de ces deux natures; l’autre affirme : celui qui a les deux natures, le Christ, est les deux natures ». A, ff. 208"—209.

(2) « Les Nestoriens, objecte al-Ouarrâq, enseignent que les opérations du Christ sont réparties entre ses deux natures; le Christ n’a done réellement pas d'opération, puisqu'il est, lui, les deux natures, et que les opérations appartiennent seulement à l’une ou à l’autre nature ». Ben ‘Adî reconnaît que si les Nestoriens ne pouvaient attribuer au Christ, considéré dans son ensemble, aucune opération, les concelusions de l'adversaire seraient rigoureuses.» A, ff, 193—193v.

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