‹ Yahyâ ben 'Adî: Un philosophe arabe chrétien du Xe siècleChapitre 44 sur 48 · SPA · texte numérisé non relu

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(4) A, 1. 1357; Cf. fE. 207, 208", 224, 226, 227.

(5) À, £ 136; Cf. ff. 161", 1625.

Si Yahyà défend avec une telle ardeur cet aspect du dogme de l’Incarnation, c’est qu’il est pressé par Aboû ‘Îsâ son adversaire, heureux de mettre à profit les divergences des sectes chrétiennes. A en croire Aboû ‘is, les Melchites enseignent que c'est une erreur grossière de prétendre que le Christ est né sous le rapport de son humanité, et non de sa divinité. Yahyà proteste contre cette affirmation qui ruinerait la doctrine de l’Incarnation : «Il n'y a personne, dit-il, dans les trois sectes chrétiennes, pour taxer d'erreur celui qui enseignera que le Christ est né seulement comme homme, c'est-à-dire sous le rapport de la nature humaine. Il n’y à personne parmi eux pour croire que la nature divine ait été sujette à la naissance, aux souffrances, au crucifiement, à la mort, à la sépulture ; et les Melchites, en tous ces points, pensent comme les autres» (1).

Les Melchites pourtant ne laissent pas d’embarrasser Ben ‘Adi, car, d’après eux «la naissance ne s'applique pas réellement au Verbe, mais à l’homme universel sans l’homme particulier» (2).

Or, cette naissance de l’homme universel, loin d’éclaircir le mystère, le complique singulièrement et empêche qu'il soit intelligible.

De cette théorie absurde, al-Ouarrâq tire malignement une foule de conséquences que les Melchites ne peuvent contester : «Si les Melchites prétendent que Marie a enfanté l’homme universel, l’universel devient fils de ce qui est particulier; et la substance devient le fils de sa personne, si la substance universelle est le fils de Marie qui l'a enfantée » (3).

« Bien plus, si Marie a vraiment enfanté l’homme universel, il faut que toutes les personnes, que tous les indivi-

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dus soient ses fils, et qu’elle les ait enfantés. De la sorte, Adam et toute sa descendance seront véritablement des fils de Marie, et elle-même sera fille d'elle-même, parce que de l’aveu des Chrétiens, elle est un des individus de l'humanité, et ainsi, elle se sera enfantée elle-même» (1).

Il est difficile de réfuter plus habilement par l’absurde une idée bizarre et insoutenable, et l’on conçoit l'embarras de Yahyâ d’avoir à défendre une cause si compromettante.

Les scolastiques du moyen-âge tout en professant qu'il y à deux natures dans le Christ, n’ont pas adopté, que nous sachions, la théorie de l’homme universel. Nous croyons, cependant, que la doctrine melchite sur la maternité divine de Marie, n’a pas peu contribué au développement du culte de Notre-Dame. Au moyen-âge, Marie n’est pas seulement la mère de Jésus-Christ; elle est la mère de tous les hommes. Il est vrai que dans l'Évangile de Saint Jean, Notre-Seigneur, avant de mourir, confie à sa mère le disciple bien-aimé, et, en sa personne, tous les Chrétiens, sinon tous les hommes (2). Mais il y a loin de cette maternité mystique et sentimentale, à la maternité réelle qu'implique la théorie des Melchites. En fait, on ne saurait nier que la doctrine orientale n'ait eu une profonde influence sur le culte de Marie dès l’époque des Croisades, et l’on sait qu'à ce moment-là la piété populaire devançait singulièrement la doctrine des théologiens.

La plus grande partie du traité de l’Incarnation est consacrée à défendre la doctrine des Melchites, et Yahyà se comporte honorablement dans la discussion, quand il écarte les fantaisies verbales pour revenir au dogme essentiel. Dans ses limites, tous les Chrétiens sont d’accord; les Melchites eux-mêmes ne disent pas que Marie ait enfanté le Verbe, mais quand ils disent qu’elle a enfanté Dieu, cela

CDS:

(2) Jean, XIX, 27.

veut dire qu'elle a enfanté l’une des deux natures dont le Christ-Dieu est constitué (1).

La doctrine chrétienne dans les termes les plus généraux se réduit done à ceci: «le Verbe s’est uni à la nature humaine dès linstant de la conception; Marie a enfanté la nature humaine unie, dès son existence, avec la nature divine; mais on ne saurait dire qu’elle a enfanté le Verbe. Elle est vraiment la mère du Christ, homme-Dieu, et l’on peut dire, en un certain sens, qu’elle est Mère de Dieu. Elle est aussi positivement, d’après les Melchites, la mère de tous les hommes puisqu'elle a enfanté l’homme universel. Mais ce dernier point n’appartient pas, comme on le voit, à la doctrine générale des Chrétiens, et l’on conçoit que Ben ‘Adi le défende sans conviction.

Relations des deux natures. — La dernière question qui se pose est de savoir s'il y eut dans le Christ, pendant sa vie mortelle, une dualité, si ses actes doivent être attribués les uns à la nature divine, les autres à la nature humaine, ou bien si l’unité de la personne ne permet plus de distinguer entre les deux natures. La réponse différera, sans doute, suivant les sectes. Il est clair que les Nestoriens séparant nettement les deux natures, établiront entre les actes du Christ une véritable cloison étanche, tandis que les Jacobites accorderont davantage à l'unité de la personne. Mais là encore, tous les Chrétiens s'entendent sur quelques points essentiels (2).

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(2) Le Christ a opéré des choses en tant que Dieu: ressusciter des morts, guérir des malades doit être attribué à l'opération de l'éternel, à l'exclusion du créé, si l’on entend par là que l'Éternel a produit ces œuvres par lui-même et non par l'intermédiaire d’un autre être quelconque. Au contraire, toutes les opérations exécutées par le Christ considéré comme homme, telles que manger, boire, dormir, ct autres

L'adversaire reproche aux Chrétiens d’adorer le Christ composé de deux natures dont l’une est humaine et, par conséquent, ne mérite pas l’adoration. Yahyà répond que l'adoration proprement dite ne s'adresse dans le Christ qu'à la nature divine, mais «si par adorer on entend glorifier, remercier, louer, obéir, exécuter les ordres, éviter les défenses, les Chrétiens reconnaissent que nous devons tout cela au Christ dans les deux natures, et dans la nature divine, et dans la nature humaine, morte réellement, mais unie à la nature divine, et élevée en excellence audessus de tous les hommes» (1).

L'adoration des Chrétiens a donc soin en s'adressant au Christ de distinguer en lui les deux natures. C’est bien le Dieu, et le Dieu seulement qu'ils adorent dans l'Homme-Dieu. Mais la nature humaine, par l’union intime qui la joint à la nature divine à acquis une dignité, une grandeur surhumaine qui mérite la vénération des hommes (2).

Cette distinction persiste et doit demeurer sauve durant toute la vie du Christ, y compris lés derniers jours de la passion. C’est la nature humaine qui souffre et meurt, alors que la nature divine est invulnérable. « Le Christ, au moment du crucifiement, de la mort et de la sépulture, a donc été, dans une partie de sa nature, un Dieu vivant, ni mort, ni crucifié, ni enterré et, dans l’autre partie de

semblables, doivent être considérées comme des opérations du créé à l'exclusion de l'éternel. On peut dire également que certaines opérations du Christ n’ont pas été accomplies par une nature à l'exclusion de l’autre. Telle est la guérison de l’hémorrhoïsse qui toucha le vêtement du Sauveur. Cette opération relève des deux natures; c'est parce qu'il était homme que la femme a pu toucher son vêtement; et s'il n'avait pas été Dieu, la guérison de cette femme n'aurait pas émané de lui. A, f..229; Cf. 176%.

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sa nature, il a été un homme crucifié, mis à mort, enterré» (2).

Pour expliquer le sort différent des deux natures qui composent le Christ, dont l’une subit la condition mortelle, et dont l’autre ne cesse pas de vivre étant immortelle, Yahyà se sert d’une comparaison ingénieuse qui prouve que notre philosophe n’ignorait pas la médecine : «Nous comprendrons mieux cela, dit-il, en l’appuyant d’un exemple. Nous voyons qu’une forte paralysie détruit dans certains membres de celui qui en est atteint, la sensation, et le mouvement dépendant de la volonté, c’est-à-dire les deux marques distinctives entre un vivant et un mort. Cependant, les autres membres restent sensibles, et se meuvent à la volonté, tout en étant unis

(2) « D’après les trois confessions chrétiennes, l’union a persisté au moment du crucifiement, de la mort et de la sépulture; en un mot, elle ne s’est dissoute à aucun moment. — Le Christ était mort ‘comme homme, d’une mort naturelle, par l'abandon que l’âme avait fait de l’usage de ses sens; il était vivant, d’une manière en dehors de la nature, par la vie de la divinité, à cause de son union avec le Verbe. Il était donc vivant et mort à deux points de vue différents; enseveli, enterré dans un tombeau, en tant qu'il avait un corps, ni enseveli, ni renfermé dans un tombeau, en tant qu’il était Dieu ... En effet, parce que le Christ est une nature composée de deux natures dont l’une est la divinité, cette dernière nature ne peut être sujette aux accidents, aux souffrances, à la mort; tandis que l’autre nature, qui est la nature humaine, y est sujette. Comme chacune de ses natures est une partie de la nature unique qui est le Christ et que ce qui se trouve dans la partie d’un tout se trouve dans le tout, tout ce qui a atteint la nature humaine a atteint le Christ, bien que la nature divine n’en ait pas été atteinte ». A, ff. 141—142. — «Lorsque nous disons que. Dieu est mort, nous ne désignons pas, par le nom de Dieu, la substance éternelle du Créateur, mais seulement le Christ qui est une nature composée de deux natures, l’une divine, l’autre humaine. Nous attribuons done la mort au Christ, non parce que la mort l'aurait atteint dans sa totalité, mais parce qu'elle à atteint l'une de ses parties qui est l'humanité ». A, f. 147.

206 YAHYŸ À BEN ‘ADI.

aux membres morts avec lesquels ils continuent de former un seul corps» (1).

On ne saurait contester l’à-propos de cette comparaison qui prouve, une fois de plus, l’habileté dialectique de Yahyä. Si l'adversaire n’est pas désarmé, il doit reconnaître la valeur de l'argument. « Quand il s’agit des Nestoriens, dit ensuite Ben ‘Adi, la difficulté se résout d’elle-même. Les Nestoriens ne sont pas dans l’alternative d'affirmer qu’au moment de la mort, le Christ n'était pas Dieu, ou que Dieu est mort, car ils ne disent pas qu'au moment de la mort de l’une de ses deux natures, la nature humaine, le Christ n’ait pas eu l’autre nature, la nature divine qui ne peut être sujette à la mort» (2).

Si l’on néglige les divergences de sectes, on remarque dans toute la doctrine de Yahyà sur le Christ, une merveilleuse cohérence : le Verbe divin s’est uni avec la nature humaine dès le premier instant de la conception. Cette union a persisté jusqu'à la mort tout en laissant distinctes les opérations de l’une et l’autre nature. Seule la nature humaine a souffert la passion, la mort, la sépulture, sans que la nature divine ait jamais subi la moindre atteinte. La théorie de la résurrection ne contredit pas l’ensemble de la doctrine. Il va de soi que la résurrection ne peut affecter que la nature humaine seule soumise à la mort. Cette nature humaine n’avait en soi ni principe de vie, ni puissance qui lui permît de se ressusciter ellemême. C'est donc la nature divine qui doit rendre à la nature humaine la vie qu’elle a perdue : «Le Christ s’est ressuscité lui-même, puisque la nature divine a ramené à la vie la nature humaine et, dès lors, le Christ est à la fois et en même temps vivifiant et vivifié » (3).

Aussi bien, Yahyâ n’a pas de peine à répondre à l’objection de l'adversaire plus subtile que sérieuse : «Si la divinité seule, d’après vous, n’est pas le Christ, vous reconnaissez que quelque chose qui n’est pas le Christ a ressuscité quelque chose qui n’est pas le Christ». «En effet, comme l’on peut attribuer au tout ce qui est vrai de l’une de ses parties, la nature humaine, l’une des deux natures constitutives du Christ est morte et a été ressuscitée par l’autre vature, la nature divine» (1).

Cette auto-résurrection ne représente rien de contraire à notre raison, «pas plus qu’il n’est absurde que le médecin se guérisse lui-même quand il est malade; car il guérit comme médecin et il est guéri comme malade » (2). Tout se comprend, tout s’éclaire, si l’on admet dans le Christ ces deux principes, l’un vivant et actif, l’autre mortel et passif, et le reproche que fait Aboû Ouarrâq aux Chrétiens de reconnaître deux Dieux nous semble misérable : «Le Christ qui est Dieu est mort, donc il n’a pu se ressusciter lui-même, dès lors il a dû être ressuscité par un autre Dieu et les Chrétiens devront reconnaître deux Dieux» (3). Ce ‘raisonnement ne vaut rien, dit justement Vahyà : «car lorsque les Chrétiens disent : Dieu est mort, ils n’entendent pas la substance du Créateur, mais l'une des deux natures du Christ-Dieu » (4).

Ainsi, quelle que soit l'obscurité introduite dans la question par la différence des doctrines qui séparent les trois sectes chrétiennes, Ben ‘Adî se montre polémiste habile et dans l’ensemble orthodoxe (5). Il sait faire les distinc-

(L) A, ff. 144, 145v, 146, 146", 168r.

(8): A, ff. 146, 146v.

(5) Ben ‘Adî est monophysite; il convient de remarquer avec

quelle insistance il défend sa doctrine de faire dans le Christ une seule nature résultant du mélange ou de la confusion de la nature

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tions requises, et par suite répondre aux arguments solides ou spécieux de son contradicteur. D’un bout à l'autre du traité, la même doctrine s'affirme qui concilie d’une part l'union intime des deux natures dans le Christ, et d’une autre part la distinction des actes émanant soit de la nature divine, soit de la nature humaine. La conception, la naissance, les actions de la vie terrestre, la mort, la sépulture tout cela est humain, mais la résurrection de la pature humaine après la mort, est un acte de la nature divine. C’est pourquoi il est vrai de dire que le Christ est Dieu malgré la part d'humanité qui est en lui.

Ce sont des objections faites aux Chrétiens : « Le Christ est un par accident (1); l’union du Verbe avec la nature humaine est impossible au moment de la mort» (2), qui amènent Yayhâ à préciser le mode d’union entre la nature divine et la nature humaine : L'on ne saurait dire que «le Christ est un par accident parce que les deux natures dont il est composé concourent à faire une seule chose dans cet accident, comme l’on dit des soldats qu’ils sont une seule armée, de dix qu’il est un seul nombre, d’un total qu’il est un seul tout» (3). L'union entre les deux natures est une union substantielle comparable à celle qui se produit dans l’homme entre l'âme et le corps. «Le

divine et de la nature humaine : « De même que l'âme est unie avec le corps sans que cette union fasse disparaître la nature de l’âme ou celle du corps — une seule substance qui est l’homme résultant de cette union — de même le Verbe qui est la substance divine et éternelle s'est uni avec une seule substance qui est un homme créé. Il résulte de l'union des deux une nature unique qui est le Christ, sans que la nature du Verbe ou de l’homme aient disparu. Qu'il n’y ait pas d’obstacle à ce qu'une substance soit formée de plusieurs autres, celles-ci gardant leur être propre, cela apparaît clairement de raisons multiples, ete. À, f. 244v.

(1) H, ff. 41—49%. Petits traités, pp. 110—117.

(2) H, ff. 84Y—87.

(3) H, £. 42, Petits traités, p. 114.

Verbe est uni avec l'âme et le corps formant le composé humain; et dans son union avec l’homme, le Verbe est à l'égard de l’homme, ce que l’âme est à l'égard du corps» (1). «Il n’est pas nécessaire que le Verbe soit dépouillé de son union avec l’âme et le corps au moment de la mort» (2), car <une chose qui atteint un tout quelconque. peut se comporter avec les parties de ce tout, quand elles sont séparées, de la même manière que lorsqu'elles étaient unies. C’est ce que nous voyons clairement dans la diffusion des rayons du soleil sur la totalité de la surface d’un corps. Au moment où toutes les parties de cette surface sont attenantes la totalité de la surface est éclairée: mais si l’on sépare ces parties les unes des autres, l’on trouve que la lumière les éclaire chacune séparément et de la même manière qu'avant leur disjonction» (3). Nous avons dit que Yahyà attaché aux arguments rationnels faisait peu de cas, dans ses démonstrations, de l'autorité de l'Écriture et de celle des Pères. Cette méthode pouvait se soutenir tant qu'il sagissait seulement de l'Unité de Dieu, ou même de la Trinité. Mais il paraît bien difficile de se passer des Livres saints dans l'exposé du dogme de l’Incarnation. Aussi Yahyâ ne craint-il pas d'y recourir en plusieurs endroits. Lorsqu'on lui demande pourquoi on attribue plus spécialement au Christ qu'aux prophètes l’union avec le Créateur, il répond que la vie et les miracles du Christ attestent sa supériorité sur tous les prophètes. « Seul en effet, il a été conçu sans commerce charnel et a eu une mère restant vierge dans son enfantement ; il n’a fait que des choses divines et c’est pourquoi il est seul réellement uni au Créateur » (4). Nous retrouvons ici la méthode de l’apologétique traditionnelle, celle à laquelle

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