SAINTE-ANNE DE BEAUPRE
administre lui-même comme il Icnlend et ne reçoit pas la moindre subvention du gouvernement.
« Mais si le budget des cultes n'existe pas, de quoi vivez-vous? dcmandai-je au cure de Saint- Féréol.
— Nos ressources, me répondit- il, nous viennent des terres qui sont la propriété de l'église paroissiale. C'est ainsi (jue je dispose de plusieurs cliamps de lu7.erne. Je les loue à des cultivateurs, et le revenu de la location est pour moi. Nous avons aussi la dîme. Ne vous récriez pas : au Canada, c'est le plus populaire de tous les impôts. En iSOi, quand le parlement canadien vota la suppression du régime féodal, réserve fut faite pour les droits et privilèges de nature ecclésiasti((ue. La dîme persista, et le code civil de 1877, lui donnant une nouvelle consécration légale, lixa la quotité du prélèvement au vingt-sixième des récoltes.
« En France, ajoutait-il, vous feriez une révolution pour abolir cet impôt. Au Canada, l'habitanl paye la dîme de lionne grâce parce qu'il la considère comme la rémunération légitime d'un service rendu; à ce titre, la dîme est strictement oliligatoire, même pour la conscience, d'autant plus (jue le catéchisme fait mention d'un septième commandement de l'Eglise qui vous est inconnu, mais ([ui, ici, a une très grande importance :
Droits et dinie* tu payeras A l'Église fidèlement.
■ D';iilleurs, cet impôt ne lèse en aucune façon la liberté de conscience. Seul le catholique doit contribuer, dans une juste mesure, aux frais de son culte. Il suffit de déclarer par écrit (ju'on n'est pas catholi(pie
OU qu'on n'entend ne pratiquer aucun culte , pour être exempté de la dîme. Mais, en réalité, c'est chose extrêmement rare; et comme d'ailleurs cet impôt est très facile à percevoir, il fonctionne à la satisfaction de tous.
« Venez, me dit le curé, venez dans mon grenier, je vous montrerai ce que me rapporte la dîme. »
Et en effet , pénétrant avec lui dans une vaste grange, je vis des compartiments fort bien organisés et destinés à recevoir les différentes sortes de grains que produit la perception de la dîme : ici, le blé, réparti en plusieurs qualités; là, le maïs; un peu plus loin, l'orge et l'avoine. Au commencement de l'automne, passe le marchand de grains ; le curé ti'aite avec lui et lui vend sa récolte en totalité ou en partie. Il tire de cette opération un revenu de plusieurs milliers de francs.
A ces ressources fixes il ajoute encore le produit de certaines quêtes, le casuel des baptêmes, mariages et enterrements, et enfin les honoraires de ses messes.
En tenant compte de ces profits de sources diverses, on arrive, je crois, à un budget de cinq à six mille francs. Il est clair que nos curés de campagne, avec leur maigre traitement de neuf cents francs et leur casuel problématique, changeraient volontiers leur sort contre celui de leurs confrères du Canada.
K Le catholicisme, me disait l'abbé Gosselin, est très prospère dans notre pays. L'autorité de nos évêques n'est contestée par personne, et notre clergé jouit auprès des populations d'une légitime influence. On signale bien ici et là des prêtres qui abusent de leurs fonctions et qui mettent leur action religieuse au service de tel ou tel parti politique. Mais ce ne sont là que
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des exceptions. Au fond, nous sommes très aimés du peuple. Xos Canadiens n'ont pas oul)lic ({u'aprcs le traité de Paris, ce sont les prêtres et les missionnaires qui ont groupé autour d'eux les éléments restés dans la colonie et ont constitué la nation. Ce sont là des services (pii ne s'elVacent pas de la mémoire d'un peuple. Pour garder sa confiance et son atTcction, il sufiira que nous soyons prudents, discrets dans l'usage de notre autorité, et que, comme les prêtres des Etats-Unis; nous soyons à la tète de tous les progrès. »
Et h l'appui de son dire, le bon curé de Saint-Féréol me raconte l'histoire de M"'"" Labellc, mort curé de Saint -Jérôme et ministre de l'aoricullure et de la colonisation pour la province de Québec.
On n'a pas oublié en France celte étrange et puissante figure de prêtre colonisateur, qui à plusieurs reprises est venu dans notre pays pour étudier nos institutions, nos lois et surtout nos méthodes a"ricoles. Sous une écorce un peu rude, des manières presque grossières et un parler de paysan , le curé Labellc cachait une finesse suri)renaule, une rare intelligence, une âme d'apôtre et en même temps une vigueur de caractère qui s'est révélée dans toutes ses entreprises.
Nommé, à trente ans, curé de Saint- Jérôme, il se trouve à la tète d'une paroisse pauvre, sans ressources, située sur les confins de la forêt et paraissant incapable de se développer. Le curé Labellc se met à l'œuvre; il enseigne à ses paroissiens connnent il faut tirer parti des richesses du sol; il construit des moulins, exj)loite les mines, érige une église, des écoles, un collège et un hôpilal, et, ([uand la population de Saint-Jérôme s'est décuplée et ((ue les ressources se
sont accrues en proportion, il s'attaque à la forêt; il envoie partout des bûcherons pour abattre les arbres, et transformer les bois en champs cultivés, et, après quelques années d'efforts héroïques, il réussit à créer dix-huit paroisses nouvelles autour de la sienne.
Sa popularité parmi ces vaillantes populations est telle, qu'on l'appelle le roi du Nord et que le premier ministre, M. Mercier, pour ne pas laisser improductive cette rare puissance, l'appelle auprès de lui en qualité de ministre et le charge de diriger le grand mouvement de colonisation qui s'est produit il y a quelques années, et qui finira par exploiter tout le territoire canadien.
« Que de merveilles on ferait , me disait l'abbé Gosselin, si nous avions une dizaine de cures Labelle! Il est mort depuis trois ans; il dort dans le cimetière de Saint-Jérôme; mais son exemple subsiste; il sera toujours le modèle des prêtres zélés qui ne se cantonnent pas dans leur sacristie , mais qui , à force de générosité et de services rendus, gagnent les sympathies des fidèles et ne se servent de leur popularité que pour faire du bien autour d'eux. »