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YANKEES

ET CA-XADIEXS

rirVPITHE I

Di: HAVRE A NEW-YOnK

Les adieux. — N'isile de la Touraine. — Tempoles et brouillards. Gargantua à bord. — .Arrivée du pilote.

Je iiic suis cmbar(|iié ;iii Havre, le 12 aoùl IS93, à bord (le la Tmirninc.

C'était la prcniière fois fjiic je faisais une Iravcrséc im peu imporlanle, et mes e.ssais aiilériciirs irélaient pas (le liai tire à me rasstifcr sur le succès de mon expédition. Je me sentais le pied si peti marin!

El pnis, en dehors de rap|)i'éliension du mal de mer, il y a lonjotirs les émotions du départ. On a beau se dire (pie le bateau est d'une solidité à tonte éjirenve, (pie la mer est rarement mauvaise à celle épo(pic de l'année, et (|ue toutes les chances se trouvent réunies pour qu'on arrive sans encombre de l'aulrc côté de

l'Océan; n'importe! Au premier coup de i)islon de la machine, c{uand on sent que le navire s'éloigne du quai, il est bien difficile de ne pas éprouver un petit serrement de cœur. On fait bonne contenance, pourtant; on répond, le sourire aux lèvres, aux saints envoyés de loin par les parents et les amis qui restent sur la jetée pour assister à votre sortie du i)()rt. Tant qu'on est en vue du Havre, on demeure sur le pont. Il semble qu'on ne veuille rien perdre de ces côtes de France qui se profilent à l'horizon et qu'on sera si heureux de saluer, au retour, quand ce bateau, — ou un autre, — vous ramènera, le corps brisé de fatigue et le cœur affamé de revoir tous les êtres qui vous sont chers !

Mais on ne reste pas longtemps sous l'empire de ces sentiments qui envahissent l'âme de tous les voyageurs au moment où le paquebot gagne la haute mer. Une cloche sonne ; c'est l'heure du déjeuner ; et, ma foi, au riscpie de scandaliser mes amis, je leur dirai qu'il n'y a rien de tel qu'une table l)ien servie pour couper court aux tristesses de la séparation.

Ou descend donc en hâte dans la salle à manger : elle est éblouissante de dorures et de décorations de toutes sortes. Trois loni-ues tables vont d'un bout à l'autre, dans l'axe du navire ; et de chaque côté, à bâbord et à tribord, sont alignées d'autres petites taljlcs, réservées aux familles et à des groupes d'amis qui retrouvent ainsi un peu de cette intimité indispensable pour la bonne humeur.

On s'installe au hasard de la rencontre, ou au gré de ses sympathies. Les places ne seront définitivement

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données par le niaîlic dliôfel (pie pour le lepas du soir.

Il va sans dire <pie le niailre illiôlel ne Niolenle personne. Il suffit d'aller le ti'ouver et (le lui e.\|)riiner ini désir. — sui-loul si la demande est aceonipaj^née dune i^ratificalion convenahie, — pour èlre ininiédialcnienl satisfait : on est sûr d'être le voisin de table de la personne pour hupielle on se sent île l'aniitié.

Le prciuier déjeuner est teiininé. On remonte aussitôt sur le pont, espérant (|u'on déeou\iira encore les côtes normandes. Mais on a beau l'eeourir aux meilleures jumelles, on ne voit rien à l'horizon. Pendant sept jours on .sera ainsi entre le ciel et l'eau.

Que faire pour tuer le temps?... On commence par visiter le navire. Aucune occupation n'est plus inslruclivc ni plus ai;réal)le (pie celle-lii.

La Tininiinc est le plus beau des Transatlanliipies fran(,-ais. Il faut dire aussi (jnil esl le plus léeent ', c'est au mois de juin ISKI (juil esl sorti des eliantiers de Penlioët , j)rès de Sainl-Nazaire. Il a coûté en\iron dix millions.

Ses dimensions sont \ raimeni colossales. Voici les chiffres <pn m'ont été fournis par un officier : lon- <;ueiu'. ICi.J m. (i!l ; largeur. 17 m. 10;hauleui-, 17 m. iJO. On ne eile i;uère (pie deux ou trois pacpiehols de Liverpool et de Ilambouri;. (pii aieiii des dimensicjns un peu supériem-es.

La Toiiruine a deux machines, ce (pii aui;inente beaucoup la vitesse de sa marche. Elle fait la traversée

' Depuis, on a lancé la Savarre qui, parait-il, est un fort beau navire.

de l'Atlantique en six jours et dix-huit heures. On dit que quelques navires de la ligne Cunard, de Liverpool, mettent parfois quelques heures de moins à effectuer ce trajet ; mais pour cela ils sont obligés de forcer leurs machines, et les voyageurs qui ont pratiqué les deux lignes affirment qu'il y a plus de régularité dans la marche des paquebots français.

Voici d'ailleurs, à titre de document, le tableau exact des distances franchies chaque jour par la Touraine. Ces distances sont évaluées en milles : on sait que le mille marin équivaut à mille Imil cent cinquante-deux mètres.

l-'jour 304 milles.

Il résulte de ces chiffres , cpic la vitesse moyenne du na\ ire était , chaque jour, de huit cent cinquante à neuf cents kilomètres. On dit ({ue, dans quelques années, grâce au progrès des machines, on arrivera à faire la traversée en cinq jours. Je le souhaite vivement; mais on devra reconnaître que, dans les conditions actuelles, on n"a pas trop lieu de se plaindre.

Il faut visiter la salle des machines pour se rendre compte du degré de perfection auquel est arrivé l'art des constructions navales : c'est une merveille de combinaisons et d'agencements ingénieux. Mais je ne

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conseille pas celle visilc à loiil le moiule. Il laul avoir l'eslouiac solide pour u'clie pas incoiumoclé par la chaleur iiilense cl par l'otlcur (l'iuiile chaude (jui l'èguenl dans celte salle ; je ne sais rien de plus élouiranl ni de plus écd'iu'anl.

Généralenienl les passa<^crs reslcnl loule la journée sur le pont , cpii est eouverl el forl bien aménagé. La parlic réservée aux premières na |)as moins de eenl mcli'cs lie long, ce (pii permet de l'aire de \érilables |H'omenades.

Quanil le lemps est mauvais, on se retire dans les salons.

On y (i"(iu\e des tables pour l'aire sa correspondance, une bibliotlièijue, un piano, des journaux même, el surtout une très grande variété de fauteuils, de canapés cl de chaises longues sur lesc|uels on est tout heureux de se reposer quand on est inconunoilé par le mal de mer.

Ils sont très rares, les pas.sagers (|ui échappent à ce mal. Il sévit particulièremenl au ilébul de la Iravei'sée. Mais a\ec une bonne hygiène et surlinil a\ec du Champagne rrap|)é, on en triomphe racilemenl. La pire des choses est de se laisser abattre. Il laul réagir, marcher, .se distraire, el bienlôl ou linit par ôtre maître de la situation.

Il y a des malheureux ((ui, dès les premières atteintes du mal, void s'enlermei" ilans leur cabine. Ceux-lii sont pcrtius. Ils sci'oid obligés de rester conslanunent couchés pour ne pas soulTrir. el on ne les verra reparaître sur le pont (pic le jnur du ilébarcpiement : on les a très spirituellement a|)pelés des pussnijcrs (le Cille.

Les cabines, qu'elles soienl extérieures ou inléricvu'cs, sont généralement à deux places. Elles sont commodes et bien installées ; mais les couchettes sont petites, et je dois ajouter que lorsque le sort vous a dévolu la couchette supérieure , on est dans une •situation assez peu enviable. Ces exercices d'acrobatie auxquels il faut se li\ rer, matin et soir, pour atteindre son lit ou pour en descendre, ne m'ont jamais beaucoup souri. Mais en revanche, une fois qu'on est couché, on ne tarde pas à bien dormir. Le roulis du navire, cpiand il n'est pas exagéré, devient une sorte de bercement (jui n'est pas dépourvu de charme.

Les cabines , connue d'ailleurs toutes les parties du navire, sont éclairées à la lumière électrique. La Toiiraine compte huit cent soixante - douze lampes à incandescence. Un ingénieur électricien, qui a rang d'officier, est spécialement chargé d'en assurer le service , et, grâce à sa vigilance, tout fonctionne avec une régularité parfaite.

Que dirai -je encore pour montrer jusqu'où va la prévoyance de la Com])agnie afin d'assurer le confortable des vovaoeurs? On trouve tout à bord : salles de bain, salon de coitîure, bar, café, fumoir, bibliothèque et jeux de toutes sortes. Gomment se fait -il <|u'avec tant de ressources sous la main , il y ait encore des gens qui s'ennuient pendant ces huit jours de traversée? C'est un mystère que je ne me charge pas d'expliquer. Il paraît , du reste , que beaucoup d'entre eux cherchent une distraction dans le poker on le baccarat.

Il est impossible de visiter un bateau sans faire la

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