DU HAVRE A NEW-YORK
connaissance (lu capitaine. Le commandant Frangeiil, qui gouverne la Tournine, est im brave Breton à la face réjouie et à la parole pleine de rondeui- familière cl bon enfant. Il est l'idole des passagers. Chez lui, rien de l'oflicier gourmé et réservé. Il a commencé par être mousse; lentement et à la force du poignet, il a gagné un ii un tous ses grades. Mais les galons qu'il a successivement con([uis ne lui ont rien enlevé de sa jovialité.
Tous les jours, (juand le temps est beau, il descend de sa passerelle et se promène quelques minutes sur le pont i)our voir les passagers. C'est sa « l'cvue » à lui. cl elle jjroduit toujf)urs son effet .
Il pi'éside lui-même tous les repas. Tout naturellement, il ])lace à ses côtés les voyageurs de distinction, et suitoul les dames qui lui onl été recommandées, et, de .sa bonne grosse voix, il raconte mille histoires amusantes qui font le bonheur des convives. Il faut l)ien croire qu'on ne s'cmiuie pas h sa table ; car, pour y être admis, il n'est pas d'intrigue ou de ruse donl on ne fasse usage : un'laboui'el ;i la cour de Louis XIV n'était pas disputé avec plus d'acharnement par les belles duchesses de réi)Offue.
Excellent capitaine, du reste, et d'une habileté rccf)mme pour faire manœuvrer son beau navire. ( )m (lit (pi'il va prendre sa reli-aitc. Ce .sera grand dommage. Si les passagers étaient consultés, la Compagnie le maint iendi'ail cci'tainement à bord de la Tdiiruiiie*.
' Nous .ipprcuoiis avec rcfjrcl qu'il n'a p.n.s été Icnu compte des vœux des passa^'ers, et que, depuis quelques mois, le commandant Frangeul a élé mis à la retraite.
Je ne dis rien des officiers placés sous les ordres du commandant Frangeul : on n'a aucune relation avec eux. L'équipage, m'a- 1 -on dit, compte trois cent (juatrc hommes. Si l'on ajoute à ce chiffre celui des passagers, on arrive à un total de douze à cpiinze cents personnes. Un grand pac[uebot est donc bien , comme on l'a dit, une ville llottante. Aucune métaphore n'est plus juste que celle-là. C'est une brillante situation que d'être ainsi à la tète d'un grand paquebot. Mais quelle effroyable responsaljilité !...
Il est visible cjue le capitaine en sent tout le poids les jours où la mer est mauvaise. Ces jours -là il ne quitte pas sa passerelle. Il csl tout à son devoir. On devine un homme qui est sur le (pii-vive et (|ui prend toutes les précautions possijjles pour ne pas mettre en péril les nombreuses existences ({ui lui sont confiées.
Il y a quelque chose qui le préoccupe plus qu'une tempête : c'est le brouillard , et malheureusement il est presque impossible d'y échapper. Quand on arrive dans les parages de Terre-Neuve, la température se refroidit tout à coup et le bateau entre dans une région tellement chargée de Ijrouillards épais qu'on ne peut rien voir à quelques mètres devant soi. Un abordage est toujours à craindre, et si, par malheur, deux navires se rencontrent, il est très rare ([ue l'un ne soit j)as coupé par l'autre. Aussi, pour éviter toute collision et pour donner l'alarme aux bateaux ({ui seraient dans le voisinage, le capitaine fait-il un emploi constant de la sirène.
Rien n'est lugubre comme les sifflements prolongés et stridents de cette machine: on dirait le rugissement
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(l'un «jraïul fauve. On a presque la sensation d'être en détresse, et \muv peu (pi'on ail riniaginalion articule, on rêve de naufi-ai^es, el l'on lient toute prêle sa eeinture de sauvetai;•e^
Il paraît (pi'en mai et en juin, on court aussi le danger ilc rencontrer des icebergs ; ce sont d'énormes blocs de glace cpii, heurtant un navire, le font sombrer, ou lui causent tout au moins de sérieuses avaries. Mais, au mois dac^ùl , les iceberys sont une rareté ; aussi n'ai-je [)u me rendre compte de ce phénomène.
Apres le commandani . le personnage le plus important du bord, celui (pii. pai' la iialurc de ses fond ions, est le |)liis en mesure de soutenir le physique et le moral des passagers, c'est le cuisinier. Celiii-lii, on le voit i)eu ; mais j'estime que c'est un tort , car c'est à lui ([lie devrait revenir la meilleure part des compliments (pie les voyageiiis adressent d'ordinaiiv au capitaine ou au commissaire, a[)rès une heureuse I rave rsée.
Quels repas, mes amis, el condjien nombreux! A vrai dire , la vie à bord se passe h peu prés exclusivement h mangei". On vous sert six ie|)as par jour, et chacun d'eux siifliiail à un maçon pour loule la joui'iiéc !
Il y a un |)remier déjeuner, le malin, de sept ii iiciif heiu'es, et ce n'est pas, croye/,-lc, une minuscule lasse de café ou de chocohil : \()iis ave/, droil à ])liisieurs plats de viande et à im chilTre incalculable de menues friandises. Un détail qui m'a beaucoup iiiliigiié, c'est
' Le récent naufra};c de la linurgoijne prouve combien le brouillard rend danffcrcusc l.i travcrsoc de r.\llanli(|uc.
que, matin cl soir, on voit figurer sur la table, d'un côté, un plat de pruneaux, et, de l'autre, un pot de confitures de coings. Sans être grand clerc en médecine, il est facile de eleviner que ces deux aliments ont été placés là dans des intentions très différentes. Évidemment il y a eu colloque entre le médecin et le cuisinier, et c'est sur les indications du premier que le second a voulu ainsi parer à toutes les éventualités.
De dix heures à midi , grand déjeuner. C'est un repas qui, par ral)ondancc, la variété et le soin exquis des mets, serait capable de satisfaire le gourmet le plus raffiné. Le tout est arrosé des meilleurs crus de Bordeaux, blancs et rouges, et les bouteilles vides sont constamment remplacées par des bouteilles pleines , sans que la munificence de l'administration se lasse jamais. Le repas se termine toujours par une tasse de café, — sans liqueurs. Ceux qui désirent y ajouter un petit verre de fine Champagne vont le prendre au bar : c'est ce que l'on appelle un extra, qui se paye à part, comme du reste toutes les fantaisies qui sont en dehors du régime commun. Si vous désirez de la bière , du bourgogne ou même du Champagne, vous faites un bon et l'on vous apporte immédiatement ce que vous avez demandé. Seulement , le dernier jour de la traversée , on vous présentera tous les bons portant votre signature , et , dame ! si vous n'avez pas su compter, on vous donnera gratuitement une excellente leçon d'addition.
A deux heures, lunch ; il se compose de toute une série de viandes froides : poulet, jambon, foie gras et de gâteaux; le tout assaisonné de thé et de café.
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A six heures, le dîuer, cjiii est encore plus somptueux que le déjeuner, comme en témoignera le menu ci-joint, (juc j'ai gardé à titre de souvenir.
M K N l' UV 18 AOUT 1893
Consomme à la crème.
Potage Gombo.
Turbot, sauce ravigote.
Selle d'agneau Soubise.
Suprême de volaille chevalière.
Asperges en branches, sauce mousseline.
Artichauts Barigoule.
Filet de bœuf parisienne.
Dindonneau truffé.
Salade.
Gâteau breton. — Nougat.
Glaces vanille et fraises.
Dessert.
Flnfin n'oublions pas le llic, qui se sert à neuf heures du soir et qui est accompagné de gâteaux et de force compotes et conlitures. *I1 m'a semblé cjue les Français n'assistaient qu'en petit nombre à cette collation tardive; mais les .Viiglais. cl surtout les .Vméricains, se seraient crus déshonorés d'y uiaucpier. Évidenuncnt ces gens- lit oui un estomac de rechange.
Voilà le régime suivi par lous les j)assagers cpii font la traversée sur les Transatlaidiques français. On comprend la vogue dont ces navires jouissent même auprès des étrangers. Il est claii' <pie la supériorité de la cuisine est j)our beaucoup dans ce succès.
La ligne (!lunard, de Liverj)ool, a essayé à maintes reprises de s'attachera prix d'or des cuisiniers français
poui' le service de ses paquebots. Mais, cliose curieuse, CCS cuisiniers ont trompé toutes les espérances cju'ils avaient fait concevoir. Est-ce leur patriotisme cpii leur défendait de mettre les secrets de leur art au service d'une compagnie étrangère et rivale? ou Ijien sonl-ce les exigences un peu barbares des palais anglais qui ont gâté leur goût? Je l'ignore. Quoi qu'il en soit, on m'assure qu'ils se sont fait payer fort cher pour faire une cuisine très médiocre.
J'ai voulu savoir ce (ju'im seul voyage coûtait à la Compagnie pour le chapitre des vivres. La Touraine dépense environ quarante -cinq mille francs pour la nourriture des passagers et de l'équipage. Ce chilîre prouve combien largement la Compagnie sait faire les choses.
Un détail qui surprendra beaucoup de lecteurs, c'est ({ue les vivres achetés à New-York pour le retour sont moins chers que ceux qui sont pris au Havre. On m'a même affirmé que les viandes américaines étaient meilleures que les nôtres; en revanche, il paraît que nos légumes et nos fruits ont plus de saveur : c'est une compensation j)our notre amour-propre national.
Manger, dormir, se promener sur le pont , regarder passer les navires ou assister aux ébats des marsouins : voilà à peu près les seules distractions de la vie du bord. Elles seraient assez vite épuisées si des artistes de bonne volonté ne mettaient pas le plus gracieux empressement à se faire entendre. Tantôt c'est un pianiste, tantôt une chanteuse. Parfois même on découvre des violonistes cjui sont tout heureux d'organiser un concert avec chant et orchestre.
Mais la fête est complète f|uand, parmi les passagers,