DU HAVRE A NE\V-V(JI;K
se li'ouvc une Iroiipo de llicàlrc ijui va jouer eu Aniéi'i(|ue. On (ransfornie la salle ;i niani^ei' eu salle de spcclaelc ; on y joue la eoniédie el l'opérelte, el île celle manière tout le monde passe de cliarmanles soirées. Les pauvres eu\-niCMncs ne sont pas oubliés; ear le bénéliee tie ees représentai ions improvisées est toujours versé dans la eaisse de VŒiivre des \;nifr;i()és.
('.ei)en(lanl, à de certains silènes, tels (jue Télévalion de la température ou le i^rand nombre des navires (pie l'on croise, on rccomiaît (pie la terre esl proche. Du reste, le capitaine a fait son point, et tout le monde sait (ju'on n"a plus ([u'une einf[uantaine de milles à franchir.
On attend le pilote. Tous les passai^ers sont sur le pont pour le guetter. Il y a même des joueurs fanatiques (pii ont fait de içros paris sur le numéro de son bateau. Sera-ce le ti, le 8 ou le I i ? Ils sont vin^i-(jualre j)ilolcs à Xe\v-"\'()ik. (]oinme ils sont payés (piinze cents francs pour faire entrer un lransallanti(pie dans le poil, on devine si chacun lieul à arriver bon premier! On peut dire (pie c'est de leur part une véritable chasse au navire.
Hourra! \'oici le li (pii fait des signaux. On lui répond, et cpielcpies mimiles après il esl sur le poiil . jetant au hasard un paipiel de journaux el reineltanl au commissaire une servielle eonlenanl les Ici 1res destinées aux passagers.
La venue du pilote esl une fêle pour l(^ul le monde, mais surtout |)our le joueur (pii a mis im louis sur son numéro. Celui-lii fait un bénéfice (jui dépasse parfois mille francs. Avec cet argent si facilement gagné il
pourra s'oiïrir quelques douceurs quand il sera débarqué.
Le pilote prend la direction de la Toiiraine. En quelques heures, on arrive en face de New-York. Gomme il fait nuit , on ne distingue rien. On découvre seulement de larges raies de lumière, qui indiquent la position de la métropole américaine.
Il est minuit ; ce n'est pas à une pareille heure qu'il faut songer à débarquer. Chacun va donc se coucher, en se disant que c'est la dernière nuit passée à bord, et que demain matin on pourra mettre le pied sur « le plancher des vaches» .
CIIAPITUE II
NLW-YOHK
N'isite fie la Saiilé cl do la Douane. — On débarque. — La vcrUi des foiicliiinnaires. — Les rues et le Mélropolilain. — Le Parc central. — La cathédrale catholique.
Le lcii(leiiiaiii malin loiil le nionde se lève île bonne heure. Iin])()ssible d'ailleurs de faii-e la grasse matinée, alors même qu'on en aurait envie. On entend partout, dans les couloirs et dans les cabines voisines, un bruit confus de caisses ([u'on cloue, de malles et tie valises ([u'on traîne jusfju'h l'entrepont, et, à moins d'être sourd, il ne faut pas songer à continuer son somme au milieu de tout ce renuie-ménage.
Dès (|u"ou a lini sa toilette et préparé ses bagages, on monte sur le pont pour jouir du coup d'œil. Après buit jours passés sur l'eau, on es! a\idc de revoir la terre et elle est là, devant soi. l\ ((ucKpics nulles.
A droite, on découvre les plages de sable fin de Long Island ; puis, toujours dans la incnie direction, on aperçoit le pont giganlcsf[ue qui relie Xew-York, à Brooklyn.
En face s'étend la ville de Ncw-^'ork. dont on ne voit guère (|uc la pointe méridionale appelée lu Balle-
rie, cl à gauche apparaît Fflot sur lequel on a place la slatuc de la Liberté, œuvre du sculpteur frauçais Bartholdi. La statue est énorme; mais elle est, vue h cette distance, d'un ellel assez maigre. Ce n'est cpi'en passant tout près, qu'on se rend compte des mérites artistiques de ce monument. Ce c[ue les Américains, paraît -il, aj)récient le plus dans ce présent de la France, c'est le phare (ju'ils ont installé au sommet de la torche que ])orte la Liberté. Elle n'éclaire pas tout à fait le monde, comme l'indique le titre pompeux ■qui lui a été donné; mais, la nuit, au milieu du vaet-vienl des bateaux (jui s'entrecroisent, sa lumière électrique est fort appréciée des capitaines et des pilotes.
Cependant la Touraine s'est arrêtée : on attend la visite de la Santé. Un médecin ofticiel arrive, et , après un colloque d'une minute avec le médecin du bord, il délivre la libre pratique.
Cette fois on va pouvoir se mettre en route et accoster. Erreur! Après quelques minutes de marche, noire navire s'arrête de nouveau; on attend la douane.
En elTct , une heure plus tard, arrivent quelques messieurs galonnés cpii sinstallenl aux extrémités des tables, dans la salle à manger, et c'est devant ce tribunal improvisé que doivent défder les voyageurs.
La scène est d'une solennité bouffonne. Vous vous présentez devant l'officier de douane, qui, après vous avoir interrogé sur votre nom, votre âge, votre lieu de naissance et le but de votre voyage, vous demande combien vous avez de colis, de quelle nature sont les objets que vous apportez et mille autres choses plus <?mbarrassantes les unes que les autres.
Tout nalurcllcnicnt vous êtes un peu déconlcnancc par celle interview pleine d'indiscrélion, daulanl plus (pie chacune de vos iléclarations est innnédialenicnl cnreyislrée sur une feuille de papier cpii porte votre nom. Malheur à vous, si i'oflicier surprend une hésitation dans vos réponses ou un tressaillement dans votre voixl 11 lait aussitôt un signe cabalistitpie dans le coin île la feuille, et vous saurez plus tard ce (juil vous en coûtera pour n'avoir pas eu une franchise plus nette et plus décidée.
Quand vous avez terminé vos déclarations, on vous fait signer lui papier contenant une formule de serment, pai- hujuelle vous vous engagez, la main sur la Bible. ;i n'introduire aucune marchandise frauduleuse dans la vertueuse Américpie.
Kn échange de ce serment en bonne et due forme, dont vous riez sous cape, I'oflicier vous remet un bout de carton où figure un numéro coricspondant à la feuille de vos décinrations. et ^()lls cédez la place h un autre passager.
Enfin la Toiirainc contourne la Balleric el entre dans l'IIud.son. Elle longe les (juais sur les([uels on a construit d'innombrables docks, appartenant chacun h une compagnie dillerenlc, et avec l'aisance d'un bat eau -mouche sur la Seine, elle évolue de manière à venir toucher au 12*' (piai, qui est la pi'opriété de la Compagnie Iransatlantiipie.
On établit aussitôt les passerelles, cl, dans tm pêlemêle indescriptible, on débar(|ue. Passagers et bagages -sont reçus sous un tlock immense, tout en bois. (|ui produit l'elfet d'un vaste hangar.
Comment se reconnaître au milieu de tous ces gens
affairés et de ces milliers de personnes qui sont venues les attendre? Il est manifeste qu'on va assister à une reproduction de la lourde Babel.
Mais le génie pratique des Américains a pourvu à tout. On a suspendu aux murailles de grandes pancartes sur lesquelles on a inscrit une des lettres de l'alphabet et qui divise le dock en vingt-six compartiments. Il suffît donc que chacun se rende sous la lettre correspondant à l'initiale de son nom pour qu'on ail un premier classement. Grâce à cette ingénieuse combinaison, un peu d'ordre pénètre dans ce chaos. Les abords des passerelles se dégagent, et choses et gens finissent par trouver leur compartiment respectif.
Seulement il est bon de s'armer de patience. Les garçons de la Touraine y mettent bien le plus d'empressement et de rapidité qu'ils peuvent; mais songez au temps qui est nécessaire pour débarquer dix ou douze mille colis !
Asseyez - vous donc sur une malle quelconque , car il n'y a pas un seul siège dans cet horrible hall, et al tendez la venue de tous vos bagages. Il est rare qu'au bout de deux heures il eu manque à l'appel. Si cependant vous n'avez pas voire compte, mettez-vous en (piêle, cherchez au milieu de ces piles de valises, de malles et de cartons, et, si vous découvrez votre bien, prenez-le hardiment : personne ne vous dira rien. N'arrive-l-il jamais, au milieu de ce désordre, ({u'une valise soit perdue, ou plutôt qu'elle soit réclamée par un pro])riétaire apocryphe? Je ne voudrais pas le jurer; mais je ne puis m'cmpccher de songer cpie les voleurs d'iVméricjue sont singulièrement mala-
NEW-YORK 3t
tiroils s'ils ne vicmieiil pas exercer ici leur liicralive iiuiiislrie.
11 s aiçil mainlcnaiil de l'aire \ isitei' les ha^ajijes i)ar la douane. \'ous allez trouver un oflicier supérieur (pii sièy,e devant un bureau: il cherche votre ieuille de déclai'ations et la leuiet il un douanier sidjalterne tjui va être chargé d"inspecter vos ellets. Cesl de lui (juc dépend votre sort; vous avez donc tout intérêt à le niénaj^cr.
De lieux choses l'une : ou bien vous avez dans vos malles des objets soumis à l'impôt , ou bien vous n"a\e/. rien.
Dans le second cas, laissez l'aire, laissez bouleverser ^■(Js vêtements et vos cliaiissiu'cs : ^•ous en serez (juille pour y remettre de l'ordre.
Mais si \-ous avez eu rimi)rudence de venir en Amériipie avec des vêlements neufs, avec des tlenlellcs, des liipieurs, ou tout autre objet frappé tl'un droit, résignez -vous à faire un sacrilice. (Jn dit (pie (piehpies thjUars adroitement glissés dans la main, ou délicatement placés dans un coin de la malle, ont la vertu de désarmer le farouche iiupiisitem-; mais encoi'e faut-il (pie la sonune en \aille la peine, et (pie la chose soit l'nÛL- discrètement.
Certains voyageurs y \()iil jdiis rondement.
« J'ai laiil de colis, diseiil-ils au douanier. Il y a vingt dollars pour vous iceiit francs) si \()iis les laissez passer.
— \'olre carte, » répond l'emijloyé.
\'i)ii> la lui remettez, et il y inscrit, en même temps (pie voire adresse ii New- York, le chillre (pie vous avez vous-même lixé.
32 YAXKEES ET CANADIENS
Cela fait, il ouvre, pour la forme, une malle cl la referme aussitôt en disant : AU righf!
Seulement, le lendemain malin, vous êtes encore au lit et tout à la joie de vous reposer des fatigues de la traversée, lorsqu'on frappe à votre porte. C'est le douanier de la veille qui vous rend visite,. Il vous présente Aolre carte et vous réclame la somme promise. Naturellement vous n'avez qu'à vous exécuter.
Vous saurez maintenant à quoi vous en tenir sur la vertu des fonctionnaires américains. Que voulez-vous! Pensez que tous ces pauvres diables seront révoqués au prochain changement de gouvernement. Ils le savent; aussi sont-ils obligés de profiter du temps où ils sont en fonctions pour assurer leui' avenir. S'ils se laissent corrompre, c'est moins leur faute que celle des institutions.
A quoi bon, se disent -ils, être vertueux comme Caton, quand tout le monde autour de nous se crée des ressources de cette manière?
Ce que je dis là n'est pas pour les excuser, mais pour expliquer la corruption luiiverselle qui règne, du haut en bas, dans toutes les administrations. Et dire cjue ces gens-là ont rougi de honte quand ils ont su qu'en France quelques députés avaient reçu de l'argent du Panama!...
Vous voilà donc sorti des mains de la douane. Il vous faut une voiture pour vous conduire à Thôtel. Un commissionnaire loqueteux ira vous en chercher une. Mais n'oubliez pas de faire votre prix à l'avance. Sinon, pour un trajet de deux ou trois kilomètres, vous ne vous en tirerez pas à moins de vingt francs.
En débattant vigoureusement le prix, j'ai réussi à
nie faire conduire \)<>nv (|iiiu/e iVancs à riiùlel Mailin. (jni csl siUié dans la neiiviènic rue. C'est l'iiôlel oii descendent la plupart des Français. Extérieurement il n'est pas comparable aux premiers hôtels américains; mais la cuisine y est bonne, et puis on y parle
Le MélropoliUin de New -York. — Lne slalion.
français!... On ne se fijjjure pas la joie qu'on ressent quand, en débouchant dans la neuvième rue. on voit tout il coup le drapeau tricolore qui flotte au-dessus de cet hôtel. C'est si bon de trouver, au centre de cette i^rande ville, un petit coin où l'on pourra entendre sa |)i'opre lani^ue et se nourrir à la française !
La première impression qu'on éprouve, en traversant New-York, est franchement défavorable. Ces
maisons de lyriques, toutes les mêmes et peintes en rouge vif, ces rues qui se coupent h angle droit et qui se ressemblent au point de ne pouvoir être distinguées les unes des autres: enfin ces milliers de fils lélcuraphiques ou téléphoniques qui s'entrecroisent au-dessus de votre tête comme pour vous disputer l'air ci la lumière; tout cela vous donne la sensation d'une cité très vaste, très riche, très laborieuse, mais absolument dépourvue de grâce, de charme et surtout de sens artistique.
Les rues sont généralement fort sales. Je me souviens que le jour même de mon arrivée, je fus extrêmement surpris de voir de petits tas d'ordures, alignés devant les portes, à trois heures de l'après-midi. Il paraît que la municipalité de New-York dépense des sommes énormes pour la voirie ; dans ce cas, il faut reconnaître qu'on lui vole joliment son argent.
Je n'ai vu les rues de New- York qu'en été et je les ai trouvées d'une propreté douteuse; on devine ce qu'elles doivent être en hiver!... Je m'explique pourquoi les Américains ont horreur de la marche : leurs rues hérissées de cailloux pointus ou couvertes de boue, sont si peu engageantes! Mieux vaut prendre le cnr , c'est -à-tlire im moyen quelconque de locomotion, qui va plus vite et j)réscrvc d'iui naufrage dans les fondrières de la chaussée.
Les voitures de place sont bonnes , mais relativement rares. Pour faire des voitures de New- York l'usage que nous faisons des fiacres parisiens, il ne faudrait pas moins de cent francs par jour, et l'on comprend que ces folies soient réservées aux milliardaires.
Rendons-leur cette justice, ils n'en usent guère plus
que les siniijlcs inorlels : loiil le monde pratique le tramway el Velevuled.
Les tramways sont fort jiombreux et parfaitement installés. Ils sont presque tous à eàble ou à électricité.
Leur marche est très i-apidc. et ils se succèdent tic minute en minute.
Pour bien aj)précier la \ ie américaine dans toute sou activité liévreuse, il faut voir passer les trauiways, le soir, vers cinq heures, cpiand les employés sortent de leur bureau. Ces véhicules sont littéralement pris d'assaut. Pas île chitlre réi^lementaire, i)as de complet comme en France; on y admet tous les voyai^eurs qui peuvent y pénétrer ou sy accrocher. Les mis sont assis, les autres deb<Hd ; ceux-ci sont empilés sur la plate - forme ; ceux-là, par un prodige d'é([uilibre, restent suspendus sur les marchepieds. Il y a même des audacieux ([ui grimpent sui- le toit de la voiture et qui y fument leur pipe aussi Irancpiillemcni ([uc s'ils étaient dans leur rockinij chair.
Même spectacle dans les trains île Vclccalcd. Ce chemin de fer aérien réalise tout ce que l'on peut rêver de plus laid et de plus informe. Mais il est si commode ! En moins de trente minutes, on peut être transporté aux extrémités de la ville. Connue les Américains doivent prendre en pitié nos trains de banlieue , (pii voul avec l'allure d'une vieille patache, et qui semblent organisés pour faire perdre le tenq)s au.x voyageurs ! Allez de Saint-Lazare à la gare de ILst , vous ne trouverez de train que tous les quarts dhein-e, et si vous n'êtes pas obligé de changer trois fois de compartiment, de train, de ligne et même de gai'c, il faudra bénir votre étoile.
Le Métropolitain de .\ew-^'<tik . au contraire, a été
crée uniqucnieiil pour faciliter aux habitauls le moyen de se rendre rapidement d"un point à l'autre de la ville. Tout a été sacrifié à ce but ; mais on l'a parfaitement alteint.
Les lignes du Métropolitain de New- York sont à deux voies, posées sur un viaduc en fer qui les élève ;i la hauteur d'un premier ou d'un second étage, ce qui permet parfois d'entrevoir, à l'intérieur des maisons, des scènes bien amusantes.
Les stations, irrégulièrement espacées, sont distantes les unes des autres de huit ou dix blocs. On appelle bloc, le pâté de maisons compris entre deux rues parallèles. Les trains, formés d'un petit nombre de longs wagons, se succèdent h de courts intervalles. Le tarif est uniforme : cincj sous par personne. Aux stations, les arrêts ne dépassent pas dix secondes. Ce n'est pas le moment de faire des adieux prolongés ou des recommandations pressantes : le mécanicien se remet en roule, et tant pis pour les voyageurs (pii n'ont pas eu le tem])s de monter ou de descendre! Ils apprennent à leurs dépens la justesse du proverbe anglo-saxon : Time is moneij.
Une ville moderne et bâtie en damier comme New- York ne saurait avoir beaucoup de curiosités artistiques. Pas de monuments anciens, bien entendu; rien (pii rappelle l'arrivée des premiers colons hollandais. Tous les édilices publics et privés ne remontent pas au delà d'un (juart tle siècle. Les maisons sont petites. Les constructions de dix ou quinze étages qui se voient le long- de Broadway sont généralement réservées aux banques, aux magasins et à des offices ou bureaux de toute nature.
NEW-YOUK 3»
Les jardins publics, assez rares c( mal oiilrclciiiis. ne sauraienl ôlir comparés aux s(juarcs parisiens. Pourtant les liabilauls de New- York sont très fiers tic Icin- Parc central, et il est ,enclTet, rcman|ual)lc. Il y a de belles pelouses, de vastes pièces d'eau et des arbres mai;"nili<pies. Mais le parc m'a paru trop i)etil pour une si i,'rande cité. Son piincipal mérite est [)eut-èlre il'èli'e situé au c<rur même de la ville et d'être facilement accessible à tons les liabilauls. 11 parail (pie, pendant riii\er el au printemps , les allées sont sillomiées de splendidcs é(piipai;es. Mais eu été tout est désert, et les policemen ii clie\al. (|ui sou! chargés de la surveillance des allées, m'ont semblé rem[)]ir une véritable sinécure. On <lil (pie ces policemen son! duiie adresse surprenante pour arrêter les clievaux emballés. Mais ce n'est ii^nère (pie du mois d'octobre au mois de mai, c'est-à-dire pendaul la saison, (pie l'occasion leur est offerte tle montrer leur liabilelé.
Il est impossible de visilei- \e\v- York sans l'aire une promenade juscpTau pont de Hrooklyn. Ce pont est une merveille de l'intlustrie mélalluri,n(pie, un peu an même litre (pie chez nous la tour Kill'el. Les câbles (pii en soutiennent le tablier sont tle la «grosseur d'un honnnc corpulent, et ils sont eu.K-mcmes supportés par deux énormes piles en maçonnerie d'une hauteur de cpiatrevinifts mètres. Cin(| voies ont été établies sur ce pont , deux p(tur le chemin de Ter, deux pour les \()iliiies el une pour les piétons. .le ne sais pas exaclemeni (pielle esl la loiii^ucur totale de l'œuvre, mais je me souviens <pie pour aller d'une rive ii l'autre, en marchani d'un bon pas. il ne m'a |)as fallu moins de trente minutes. On a bien l'ail d'inslallei' des l)ancs toul le lonj;" de la
voie l'ésci'véc aux piétons; il csl impossible de Irouvcr, pour se reposer, un endroil (pii soil plus curieux et })lus intéressant. A travers le treillis (pii relie le tablier du pont aux erd)ies prinei])aux, on aperçoit des milliers de navires qui sillonnent en tous sens la ri\ière de TEst et (pii, vus de la bauleur du pont i plus de eent einquantc pieds), ressend)lenl à de véritajjles coquilles de noix. C'est l'un des spectacles les plus magnifiques dont on puisse jouir sur le continent américain.
Si Broadway est la grande artère commerciale de \e\v- York , c'est la cincpiième a\enue cpii est regardée comriic le cœur de la ville. Elle est de beaucoup la plus riche et la plus élégante. Elle n'a pas l'air co(piel et pimpant de nos Champs-Elysées; mais, de cluujue côté , sont alignés de grands et somptueux hôtels : c'est là qu'habitent les Gould, les Makay et les ^'anderbilt. Au point tic vue architectural , leurs demeures laissent peut-être à désirer; mais il paraît qu'il l'intérieur, elles sont d'une richesse éblouissante ; je n'en parle . bien entendu, que par ouï-dire.
(]'est presque en lace l'hôtel Vantlerbilt , <|u'a été construite la cathédrale calholi([ue, et ce seul tait d'avoir élevé ce monument sur la cinquième avenue . dans le ([uartier lephisopulent et le plus aristocratiquedelacité, j)rouvcla puissance du catholicisme dans celte ville. On l'ignore trop en Erance ; les catholiques, à New -York, dépassent le chiiïre de huit cent mille. Envoyant les progrès immenses qu'ils ont acconq)lis, on ne trouve rien de chiméri(pie dans cette parole d'un homme d'Etat américain : « Avant cintpiante ans. toute rAméricjue appartiendra an catholicisme. » .T'aurai probablement l'occa-
NEW-YOItK
sioii. plus liiiii. (le |>;irkr de IKi^lise calli«)Ii(|iic vu AinOricjiK' ; disons sculcinent ici (|u"aucmic scclc dissidente na nnc \ ilalilc comparable ;i la sienne.
Les callioli(|nes de New -York |>en\eiil être tiers île
L'iip station de tramways à lenlrOe du pont de Brooklyn.
leur catliétlrale : elle i'erail bonne lii;in-e ii côté de nos pins célèbres basilicpies li^olliicpies de l'iance. .V la considérer di\ deliors, elle est limace lVa|)pante de Notre-Dame de Cliartres, avec cet te dillérenee pourtant , (pie les clochers sont un peu trop ijfrèlcs pour les vastes Itroporlioiis de l'édilice. et «pie. surtout, il y maïupie
la patine du temps. Le portail est fort beau ; il rappelle un peu celui de la cathédrale de Cologne. Mais tout cela est trop pimpant et surtout trop fraîchement travaillé : il semble que cette église soit en carton-plâtre, tant elle est blanche.
L'intérieur est somptueux. On y admire notamment la richesse éblouissante des vitraux. Ils ont été fabriqués à Chartres, et ils font honneur h l'industrie française.Un détail qui a piqué ma curiosité, c'est que la chaire à prêcher est placée à l'entrée du chœur. Heureux prédicateurs américains! Ils ne sont pas obligés, comme les nôtres, de se tourner tantôt à droite, tantôt à gauche ; d'un seul coup d'œil , ils embrassent tout leur auditoire, et leur voix porte sans elTorl jusqu'aux extrémités de la grande nef.
Il faut envier aussi les auditeurs. Ils ne sont pas assis sur des chaises comme en France ; ils ont des bancs, mais quels bancs! de véritables fauteuils capitonnés et recouverts de velours. Comme on doit y être commodément installé pour écouler un discours... ou pour dormir, suivant le cas !
Je n'ai guère visité que quatre églises catholiques à New -York. A part la cathédrale, elles m'ont paru médiocres au point de vue artistique. Mais je n'ai pu m'empêcher d'admirer le confortable de l'aménagement intérieiu'. On voit que les Américains tiennent à être à leur aise partout , même lorsqu'ils traitent avec Dieu.
CHAIMTIIE 111
En roule pour la Reine-des- Prairies. — Le chemin de fer américain. — L'Auditorium Hùlel. — Détails culinaires. — Une messe payante. — Histoire de Chicago. — Lincondie de 1871. — \'isite aux abattoirs. — Porcopolis.
Trois jours siifTîscnt pour avoir une idée (rcnscmhlc tic Xew-"\'()rk. Ce sérail Irop peu, si l'on voulait édulier les mœiu-s et les inslitulions de celte grande cite, ou s'y créer des relations d'amitié. Mais, ([uand on voyai^e en touriste , on est obligé de voir les choses en gros et d'une laçon un peu sommaire : c'est le seul moyen d'être fidèle à son programme cl d'arriver à joiu' fixe au bout de son itinéraire.
Or, eu allant eu .\méri(juc, j'avais, comme tant d'autres Français, résolu de pousser jusqu'à Cliicago et de visiter cette exposition (|ui a été si pompeusement appelée la « Foire du monde ».
Ce n'est pas une petite alTaire (pie de se rendre de .Xew-Vork h la capitale de llllinois. Huit ligues y conduisent , plus ou moins directement et à des prix très dilTérents. Connue j'étais pressé, je pris le Fli/er,
train rapide qui avait clé créé spécialcmcul pour la durée de l'exposition, el (pii menait ;i Cliicago en vingi licures.
Les cliemins de fer américains diiïèrenl beaucoup des chemins de l'er iVançais. C'esl |)ar erreur (pTon a prétendu (pi'ils allaienl plus \ile : la marche moyenne du Fli/er ne dépassai! pas quatre-vingts kilomètres à riieiu'c. Les hommes du métier assurent même que les meilleures machines américaines sont moins puissantes ([ue les machines Flaman (pie vient d'acquérir la compagnie de l'Est. Pour moi, (pii ne suis pas ingénieur, j'ai seulement noté que chaque machine américaine est armée, ;i l'avant, d'un vaste éventail en Conte ([ui l'ait l'oflice de chasse-neige et de chasse-pierres, et (pie le sitllct traditionnel est remplacé par une cloche assez volumineuse (pii sonne chaque l'ois (pi'on traverse des villes et des villages. Comme, en ce })ays, il n'y a de barrières d'aucune sorte, et (jue l'accès de la voie l'crrée est libre ])oiir tout le monde, cette cloche est la seule précaution prise par les compagnies de chemins de fer pour garantir la vie des bêtes et des gens. « Que chacun se "arde! » telle est la uriuide maxime américaine.
En revanche, les Pullmnnn sont merveilleux: on appelle ainsi, du nom de leur inventeur, les wagons dont se composent les trains de luxe comme le Fh/er. Ce sont d'inmienses voitures, très longues et très hautes, dans lesquelles toutes les commodités de la vie se troment réunies: on les a très justement appelécsdcs luMels roulants.
Ces wagons ne s'ouvrent pas comme les nôtres par côté, mais seulement aux deux extrémités. A droite et
à jjfiiuchc . cl st'jmrccs par un loiii^- couloir, sont les |jan(|ucllcs recouvertes de velours (rUirechl. c( disposées de lellc sorte cpi'on n'a auciui \ oyai^eur en face de soi. Le soir, le nègre |)réposé à la surveillance du wagon transforme la voitm-e en lui xérilahle dortoir. A l'aide d'iui système foi'l ingénieux, des planchettes, fi.xées |)endant le jour ii la paioi. sont ahaissées cha(|uc soir en avaid, comme le couvercle d'un sccrélaii-e. Les hancpiettes de tlessons sont rajjprochées ; on ilispose, en bas el eu haut, matelas, traversin. cou\ertures et oreillers ; ime tringle, assujettie au plafond, supporte de grands rideaux, et en cpieh[ues minutes voilà deux couchettes parfaitement installées. Le nègre répèle la même oj)ération dans les dilTéieids compartiments du wagon, do sorte ([u'après tics prépai-atifs (pu dui'ent uKjins d'une demi-heure, trente-deux personnes peuvent se coucher et dormir aussi trantpiillemeut (pie dans leur lit hahituel... pour\ii cpie. dans la iniil, le Irain ne déi'aille pas. et cpi'il ne soil pas pris dassaul pai- luie bande de voleurs. Janrai plus lard roccasi(jn de proiivei' (pie liiii el laiitre cas ne sont pas absolument rares.
In détail encore, (pii a refroidi mon enthousiasme pour les Piillmaim, c'est la nécessité oi'i je me suis trouvé plusieujs fois de prendre la coiichelte supérieure. Je crois a\'oir lait cel a\eu h propos des cabines de la Toiiriiinc ; je n'ai aucune aptitude pour la gynmaslitpie. el les lits, où Ion accède comme à un poulailler, en usant d'une échelle, m'ont toujours paru être d'une commodité relative.
Le croirait -on? ce dortoir improvisé ne siifllt |)as à remplir le wagon. Il y a encore, ii une extrémité,
un slate room, véritable salon luxueusement meublé, qui se transforme aussi en chambre à coucher pour la nuit ; mais il faut être un véritable nabab pour voyager habituellement clans ces compartiments de luxe.
A l'autre bout du Magon , on a aménagé un cabinet de toilette comprenant plusieurs lavabos , et aussi des wiiler closet.
Le grand charme des Iraius américains, c'est qu'on n'est pas cloué , comme dans la plupart de nos trains français, à la même place, sans pouvoir bouger. Des plates -formes, à l'avant et à l'arrière, font communiquer les wagons entre eux. On peut se promener librement d'un bout à l'autre du train, et quand arrive l'heure des repas, on va s'asseoir au dining room, comme si l'on était à l'hôtel.
Le wagon -restaui'ant est toujours place en queue du train. Le prix de chaque repas y est d'un dollar, vin non compris. On y fait maigre chère, mais on a la consolation d'être servi par des nègres , dont la tête, noire comme de l'ébène, émerge d'une jaquette toute blanche. Ce dernier wagon, outre la salle à manger, comprend encore une cuisine, un office, un fumoir et même un bar minuscule. En vérité, il faut être bien exigeant pour demander quelque chose de plus, et pour ne pas trouver que l'idéal de la commodité a été réalisé dans les wagons du nouveau monde.
Pourtant, en dépil de tous ces avantages, si l'on me demandait mon sentiment sur les chemins de fer américains, je crois que je donnerais encore la préférence aux nôtres. Les Yankees, à coup sûr, possèdent mieux que nous la science du confortable ; ils sont merveilleux pour prévoir les besoins multiples du
vovafifciir et v ilonnci' salisfaciioii ; mais leur "laude supériorilé vient surtout de ce qu'ils savent vivre tlans un wagon aussi à l'aise que s'ils étaient chez eux. Rien ne les cho(iue. Ils se couchent , se lèvent, s'hahillent et procèilcnt ;i tous les détails ilc leur toilette, (levant vinsft personnes, sans é[)rouver le plus petit scrupule. Auciuic promiscuité, aucun contact ne parait les émouvoir. Dieu sait pourtant que, dans leui's wallons, on a parfois pour compagnons de voyage des gens à mine suspecte, <|u'on ne voudrait pas rencontrer au coin d'un hois! Mais les Américains ne s'étonnent de rien ; ils ne soupçomient même pas les défauts de leiu's chemins de ter, et ils vous allirment le plus sérieusement tlu monde cpic leurs wagons sont cent fois supérieurs à ceux de l'Europe. Eucoi-e une fois, au ris(pie de leur déplaire, je préfère notre système, bien ([u'il soit loin d'être parfait. Chez nous, au moins, il y a (piel((ue chose de i)lus intime et de plus familial, cl, cpiand la connaissance est faite avec ses voisins de compartiment, on a parfois l'illusion d'être dans un salon de bonne compagnie.
La route que j'ai suivie pour aller à Chicago est celle du Nord, celle qui passe par Albany. BiilTalo, et (pii longe les Cii-ands Lacs. Si ce détail peut intéresser (piel<|ues lecteurs, je leui- dirai que mon ticket m'a coûté cent soixante francs. Mais la concurrence est telle, qu'on peut elfectuer le même trajet |)oiu- moins de cent francs. Je crois que, d'une manière générale, les tarifs sont moins élevés qu'en France.
Jus<|u';j Albany. on longe l'IIudson ; c'est, a[)rès le Mississipi, le plii> beau IkiiM- des Ktats-Unis. Il est .six il sept fois large comme la Seine, et les deux
rives sont bordées de collines l)oisces. Un service de bateaux à vapeur fonctionne entre Alhany et New- York. Si j'en juge j)ar le grand nombre de ces steamers que j'ai rencontrés dans resi)ace de trois heures, cette navigation doit être très recherchée des Américains. A les en croire, l'Hudson est i)lus ])cau ([ue le Danube ou le Rhin, cl, dès (ju'ils oui un peu de loisir, ils prennent le hoat ])our Albany, comme nous nous prenons le bal eau -mouche pour aller à Sèvres ou à Saint -Cloud.
Quand on a franchi la chaîne de collines qui borde l'Hudson et ([u'on s'avance dans la direction de rOuest, le pays n'est plus qu'une immense plaine assez monotone, dans laquelle les chanqis de blé ou de maïs alternent avec les bois.
Les gares, lîi-bas, ne ressemblent en rien ;i nos jolies stations françaises, si coquettes avec leurs toits de tuiles rouges et leurs jardinets fleuris : ce sont de vilaines petites bicoques noires et enfumées, ofi se lient un unicpie emj)loyé qui disti'ifjue les billets, eni'cgislre les bagages, manœuvre les aiguilles cl donne le signal ihi départ. Il fait à lui tout seul la besogne d'une demi-douzaine de nos agents.
On s'arrête à peine (pielc|ues minutes dans les quatre -ou cinq grandes villes cpii sont sur la route, Albany, Buffalo , Cleveland et Toledo ; il m'est donc impossible de dire quoi (pie ce soit sur la physionomie de <:hacune d'elles, sinon qu'a^•ec leurs maisons de briques et leurs . rues toutes droites et sillonnées de tram- "wavs, elles ont entre elles un grand air de ressemblancc.
Malgré la rapidité de notre course, il ma été plus
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facile tlObscrvcr la campagne aniéi'icainc. Oi'. liiiiprcssioii (jiii mcii est rcslée csl que le sol est lerlile, mais (ju'il n"esl pas encore cnlièremenl exploité. Les villages sonl peu compacts cl très éloignés les uns des autres. Le type en est partout le même. A côté du clocher tle l'église ou du temple , on ^()it se dresser une cheminée d'usine cl, tout autour, s(Mit groupées les habitations, séparées entre elles par queUpie bout de prairie. Ces maisons sont toujours en Ijois et peintes des couleurs les |)lus criardes. Je ne voudrais pas jurer non pins qu'elles soient d'une solidité à toute épreuve.
L'idée la i)lus nellequc j'ai gardée de mon passage à travers ces immenses esjjaces, c'est (pie tout , dans ce pays" est h l'étal provisoire. Il semble que les habitants n'y soient i)as établis, mais seulement campés. Le coin de terre cjuils occupent ne les intéresse (pie pour l'argent (pi'ils y gagnent, et ils sont tout disposés à le (piitter s'ils esj)èrenl trou\er mien.x ailleurs. Dès lors, à (pioi Ixni bfdir une demeure p(jur plusieurs générations? A (puji bon rembellir, l'orner d'arbres et de lleurs, y planter imc haie ou y mettre une cl(jture en pierre? L'instabilité en tontes choses, voilà peutêtre le trait dominant de la vie américaine. Ces gens-là sont ingénieux, âpres au travail et au gain, et capables d'eiroi-ls pi'odigieux; mais leur cdur ne s'al tache à rien, sauf à leurs intérêts. Pour tout le reste, ils sont d'une insouciance parfaite.
Parti de New- York le samedi lî> août , à trois heures de l'après-midi, j'ariivai îi Chicago le lendemain ii dix hein'es du matin.
Les aboi'ds de l(»iile grande ville u'oiii en général
rien d'attrayant ; ceux de Chicago m'ont semble affreusement laids. Pendant une demi - heure le train s'avançait entre d'interminables rangées d'usines, de magasins et d'élévateurs. Et tout cela était noir, mal construit et déjjourvu de cachet d'originalité. Enfin, voici que la machine ralentit sa marche , la cloche fait un vacarme étourdissant, nous entrons en gare. Les voyageurs ramassent à la hâte leurs paquets et leurs cartons; et, après avoir dcfdé devant le' nègre pour cire brossés des pieds à la tête, ifs lui glissent dans la main un dollar de pourboire. Le train stoppe, nous voici enfm à Chicago 1
Me rappelant juste à point de précieuses indications fournies par des amis, je me fais conduire à VAiidilorium Hùlel, vaste construction qui, en 1892, est pour ainsi dire sortie de terre à coups de dollars e( qui, aujourd'hui , passe pour le premier hôtel de toute la ville. Cet immense caravanséi^ail , auquel aucun de nos hôtels parisiens ne pourrait être comparé , comprend deux bâtiments très distincts séparés par la largeur de la rue, mais reliés entre eu.x par un tunnel souterrain dont les murs sont recouverts de plaques de marbre . Ces deux bât imcnts s'appellent , l'un le « plan » américain, et l'autre le » j^lan » européen. On choisit l'un ou l'autre, suivant cju'on préfère le régime culinaire à l'américaine, ou qu'on veut rester fidèle aux usages de l'Europe. Un ami charitable m'explique qu'en Amérique il y a profit à mener la vie américaine, et j'opte pour ï American plan.
Sans paraître étonné par les proportions colossales de l'établissement, j'entre dans le hall, j'inscris mon nom sur d'énormes registres, où je relève un certain
nombre de noms fran(,'ais; je débats avec le clcrk le prix de la jonrnée t vingl-cinci francs i. et toutes ces formalités étant remplies, un domesti(pie me mène à l'ascenseur. En cpieKpies secondes, me voici au seplièmc étage , à la porte de la chambre qui m'est assignée.
Ils sont vraiment merveilleux , ces hôtels américains; on me dit que VAudiloriiim ne comprend pas moins de deux mille chambres, et chacune est munie d'un cabinet de toilette avec robinet d'eau chaude et robinet d'eau froide, d'une salle de bains et d'un walercloset !
Le mobilier est simple, mais solide et parfaitement commode. Inutile tle chercher des allumettes et des bougies : tout cela est remplacé par un boulon qu'il suffit de tourner pour voir s'allumer une douzaine de becs électri(pies. On tourne dans l'autre sens ce même boulon, cl aussitôt tout rentre dans l'obscurité . (]omme tout cela est préférable aux allumettes de la régie française et aux bougies qui éclairent mal et ne servent guèi'c (pi'ii grossir la note du voyageur !
En inspectant ma chambre, j'aperçois, près de la porte, un cadran <pii excite ma curiosité. Après (piebpics minutes d'examen, j'ai découvert à cpioi il pouvait servir. On ne me croira pas, cl cependant c'est l'exacte vérité : en faisant mouvoir une petite aiguille t[ui tourne sur le cadran, je puis faire monter dans ma chambre au moins trente personnes , depuis le nègre pré[)osé au cirage , jiis([u'au docteur et au j)édicure. Nous autres Français nous sommes discrets. En face d'une machine si compliquée, nous avons un peu la superstition du sauvage eu présence d'une montre, nous n'osons i)as y toucher ; mais il faut voir
avec quel sans-gêne les Américains tournent raiguillc de ce cadran! c'est , de leur part , une sonnerie à peu près constante, et Ton voit toujours à leur porte une véritable procession de domestiques venant prendre leui's ordres. Et notez que tous ces petits services sont gratuits ; je m'étonne que les Américains , qui sont si pratiques, n'aient pas encore tarifé l'usage des sonneries électriques : comme tout rentrerait bien vite dans l'ordre !
La partie la plus curieuse de YAudilurium est incontestablement l'immense salle des pas -perdus, située au rez-de-chaussée : c'est le hall. En face de la porte, se trouve le bureau, vaste comptoir en bois, derrière lequel trônent une demi -douzaine de messieurs très élégants, appelés clerl:s. C'est à eux qu'on s'adresse pour Ions les renseignements, à eux aussi cju'on remet sa clef chacpie fois qu'on sort , à eux enini qu'on paye ses frais de séjour. Ils sont polis, mais singulièrement peu expansifs. Vous pouvez descendre trente fois de suite dans le même hôtel : le clerk n'aura pas un mot aimable pour vous accueillir et pour vous exprimer sa satisfaction. Nous voilà loin, n'est-ce pas? des bonnes auberges françaises , où le vieux client est toujours fêté et accueilli comme un ami et presque comme un parent ! Mais ce sont là des façons communes que ne permet pas la raideur américaine , lacpielle rendrait des points à la raideur anglo-saxonne.
Ce hall est tout un monde. On y trouve un libraire, d'innombrables marchands de journaux, une banque, un bureau de télégraphe , plusieurs cabines téléphonicpies, un café, un bar, un salon de coiffure et une salle pour le cirage.
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Bien mieux, si vous êtes jnessc , mjus pouvez, en (lueUjues miaules , faire Taire votre correspondance. Dans un coin de la salle se tiennent six ou sept jeunes filles assises devant une cO([uette machine à écrire. Les voilà juslenienl ([ui habillent en attendant les clients. Adressez- vous à l'une d'elles. Vous lui iliclez cin([ , dix, (piinze lettres, qu'elle prend au vol à l'aide de la sténographie, et, dans un cpiart d'heure, elle vous les renilra niagnili<piemenl imprimées par la machine Yost. N'est-ce pas cent fois plus agréable cl plus conunodc que de vous charger de faire vous-même votre courrier ? Comme je comprends la répugnance (jue professent les Américains pourl'écriturc! Avec des machines si j)erfectipnnées et de si charmants secrétaires, ils auraient «rrand tort de s'amuser à mettre du noir sur du blanc et à se faire des taches d'encre.
L'hôtel, (piel qu'il soit, mais surtout l'IuMel de premier ordre, tient une place considérable dans la Aie des Américains. On y entre à tout propos, pour rencontrer un ami , pour saluer des voyageurs de passsage , pour faire sa toilette, pour se rafraîchir, pour lire des journaux, poiu- fiuner un cigare, ou même simplement pour llàncr cl voir déliler du monde.
On il calculé (pie plus île cincpianle mille personnes circulent ainsi chaipie jour dans le hall de VAiidiloriiiiii. C'est le rendez-vous obligé de tous ceux qui ont à se voir cl ;i se |)arler et (jui veideni ti-aitcr (pielque arfairc.
\'crs cinq ou six heures, la foule est compacte, — d'autant plus (pic c'est le moment où l'on vient retenir sa place pour le sj)ectacle du soir. Car je ne sais si j'ai dit (pi'au centre de VAmliloriiim , on a construit une
56 YAXKEES ET CANADIENS
vaste salle de spectacle, pouvant contenir huit ou dix mille personnes. On y joue alternativement l'opéra et la comédie.
Les dix étages de l'hôtel communiquent entre eux par des ascenseurs. On n'a pas idée, en France, de la rapidité vertigineuse avec laquelle fonctionnent les ascenseurs américains. A VAudiloi'iiini, on met moins de cinq secondes pour être transporté à la salle à manger qui est située au dixième étage.
La plus haute maison de Chicago est actuellement le Maçonnique temple, hideuse construction en briques, qui a vingt -deux ou vingt - quatre étages, et dont la hauteur totale dépasse cent vingt mètres. Or, sait -on combien il faut de temps pour cfTectuer cette ascension? Dix-huit secondes !... Cela va encore à la montée. Mais vous devinez ce que doit être la descente ; on a positivement la sensation de piquer une tête dans l'abîme. Le mal de mer le jdIus violent est bénin à côté du déchirement d'entrailles qu'on éprouve en faisant ce saut périlleux. Et dire que les Américains se servent cinquante fois par jour de leurs ascenseurs !...
Trois repas pantagruéliques coupent la journée à V American plan. Malheureusement la qualité des mets ne va pas de pair avec la quantité. On se lasse bien vite des melons d'eau, des épis de maïs grillés, et de l'inévitable verre d'eau dans lequel flotte un bloc de glace. Si l'on tient à ne pas se délabrer l'estomac pour le reste de ses jours , il est prudent de ne pas expérimenter les plats inconnus et de rester fidèle au rosbif et au poisson grillé. A défaut du vin de France, dont la plus petite bouteille coûte vingt francs, on prend du vin de Californie qui n'a pas un I)ouquet
IMIICAGC) ST
cxcjiiis. mais (|tii a le nicrile du la- coùlor (|ii'iiii dollar la houk'iilc.
Je m'allardt" à raconter en liclail celle vie iriiolel. Mais, en déhartiuant h T. W/r//7o/-/////>, j'avais inienx ;i faire (|nc (le me livrer à celle étude. Celait nn<limanche; je voulus, malgré l'heure tardive, entendre la messe. On m'indi»iua l'éi^lise irlandaise la plus voisine, el j'y arrivai juste ii temps pour le commencement de roflicc.
Deux messes se céléljraieul à la même lieuie. lune dans une chapelle du rez-de-chaussée, i)Our les pau\ les gens incapables de payer leur place . el l'autre dans l'éi^lise supéiieure. pour les paroissiens plus aisés'. Moyennant dix sous , je pus prendre place sur un hanccl je sui\is de mon mieux roflice divin. L'assemblée était nombreuse et recueillie. Les hommes comme les femmes tenaient un livi-c à la main et y lisaient toutes les prières récitées |)ai- le pièli'c. Il était facile de deviner là des lidèles au courant de toutes les cérémonies du culte cl venant réLadièrcmenl à l'éiilisc.
Celte éijlisc était desservie par plusieurs prêtres irlandais. Les cérémonies, à peu près les mêmes (pi'en France, me parurent exécutées avec beaucoup de dii^nité. La musicpie était aussi fori bonne; pas de plain-ehant ; les morceaux qu'on chantait . el ([ui allcinaient avec l'orgue, étaient loiis tirés du répertoire
' Napolëon n'.iurail ^'uère approuve; un pareil usage, lui qui disait : « Tout le culte doit être gratuit , et pour le peuple l'obligation de payer à la porte ou de payer les chaises est une chose n-voltanlc; on ne doit pas priver les pauvres, parce qu'ils sont pauvres, do ce qui les console de leur pauvreté. » (Frédéric .Masson, le Dimanche île Xnpoléon , dans la Vie contemporaine, l" février ISOl, p. 212.) — Mais Napoléon n'était pas président de conseil de fabrique; s'il l'avait été, il est probable que son opinion eut été dilVérenle.
b8 YANKEES ET CANADIENS
allemand. J'assistai sans broncher à un prône en anglais dont je ne compris à peu pi^ès rien, et après Vite jnissa es/, j'écoutai avec la même curiosité d'interminables annonces et la longue série des promesses de mariage.
En Amérique comme en France, à Chicago comme à Paris, il est d'usage de faire la quête pendant la messe paroissiale ; seulement je remarquai qu'à Chicago on se servait, à cet usage, non pas d'une bourse, mais d'une sorte de petite caisse, solidement fixée à l'extrémité d'une longue perche et tellement bien capitonnée à l'intérieur qu'on n'entendait pas tomber les pièces de monnaie. Voilà un petit meuble qu'on ferait bien d'introduire dans les églises de France, où , à certaines heures , le bruit des gros sous est tel qu'on pourrait se croire dans une banque.
Après avoir satisfait au précepte de la messe dominicale , j'avais toute hberté pour visiter la ville. Ma déception fut plus grande encore qu'à New-York.
Chicago est une ville immense et plate, dont toutes les rues, tirées au cordeau, se coupent symétriquement à angles droits. Celles qui sont parallèles au lac Michigan s'appellent des avenues; les autres, qui sont perpendiculaires à celles-là, sont de simples rues. Mais quel que soit leur nom, elles se ressemblent toutes.
En revanche, elles sont souvent très longues : on en cite une qui a plus de trente -cinq kilomètres, c'est-à-dire autant que le périmètre de Paris. Ce ne doit pas être une petite besogne que d'en numéroter toutes les maisons. Les dernières doivent porter des numéros fantastiques : j'avoue que je n'y suis pas allé voir...
Les édifices publics , les baïuiucs , les grands magasins et les hùlels de premier ordre sont en pierre ; mais, comme à New- York, c'est la brique qui domine dans les constructions. Les maisons de brique sont prcscpie toutes au cd'ur de la ville, dans le (juartier des affaires; mais (piand on a franchi la rivière de Chicago on ne rencontre plus guère que des maisons en bois, assez coquettes d'aspect avec leurs volets verts et leurs jolis perrons ; mais à mesure qu'on s'éloigne du centre, elles sont plus modestes et plus pauvres, et souvent séparées les unes des autres par des terrains vagues.
Les rues sont mal pavées, et plus mal entretenues encore que celles de New -York. J'y ai souvent rencontré des chevaux (jui avaient été foudroyés j)ar l'insolation et qui restaient abandonnés sur la chaussée sans que personne y prît garde. C'était répugnant; mais les Chicagois ont trop à faire pour se soucier de pareilles bagatelles.
Ce qui ajoute encore à l'état détestable des rues, c'est l'inégalité des trottoirs, (^omme, dans ce pays, les trottoirs appartiennent toujours aux propriétaires des maisons, chacun adopte le mode de pavage qui lui convient; il en résulte une très grande variété, mais en revanche la promenade sur ces trottoirs de niveau inégal devicnl un véritable casse-cou.
Cependant, malgré tous ces inconvénients, il faut reconnaître (jue la visite de Chicago est extrêmement intéressante. Son histoire d'abord est vraiment prodigieuse; en la lisant on se croirait au pays des fées.
Il y a cent ans, l'enq^laccment sur lequel est bâtie la ville était entièrement désert. En 180i, on y cons-
truisit un fort militaire, autour duquel se groupèrent quelques cabanes.
En 1831, Chicago devint une commune indépendante comprenant vingt -huit électeurs et cent onze propriétaires. Les ressources de la municipalité étaient tellement modestes à cette époque, qu'en 1834 elle fut obligée de faire un emprunt de soixante dollars pour améliorer Fétat des rues existantes et en tracer de nouvelles. Deux ans plus tard, on devina les destinées futures de Chicago et les ressources incalculables qu'on pouvait attendre de son admirable position sur le Michigan. Il se produisit alors un grand mouvement de spéculation sur les terrains , et , grâce à un puissant courant d'émigration, il suffit de quelques années pour transformer Chicago de petit village en grande ville. La réalité dépassa même toutes les espérances. Quand, après 1849, la jeune cité fut reliée aux États de l'Est par des voies ferrées , elle devint prompt ement le grand entrepôt du commerce américain , et elle envoya ses grains et ses bestiaux jusqu'aux extrémités de l'Union. Une catastrophe sans précédent, et qui aurait dû rclTaccr pour ainsi dire de la carte du monde, mit le comble à sa prospérité, je veux parler de cet incendie de 1871 qui dévora les neuf dixièmes de la ville.
On connaît le récit de ce sinistre, qui n'a peut-être pas eu son pareil dans l'histoire.
C'était un dimanche soir, à neuf heures, le 8 octobre; un laitier irlandais, O'Leary, recevait quelques amis chez lui dans l'ouest de la ville , au n° i 37 de la rue de Koven; sa femme, Catherine, se rend à l'étable pour traire le lait du soir; la lampe à pétrole qu'elle avait
posée à IciTC c'sl icnvcrsée et se brise. En iiii inoiuenl l'étable est en llammes. I/ctc avait été parliculièreineiil long cl chaïul ; depuis trois mois, il n'était j)as tombé une goutte d'eau. Dans ce quartier les constructions étaient pour la j)lupail eu bois; le vent souiïlait eu tempête du Sud-Ouest ; les p()m[)iers se reposaient à la suite d'vm incendie cpii les avait fort fatigués la veille; bref, toutes les circonstances étaient réunies pour doimer h cet accident les proj)ortions dune catastrophe. Les llammes gagnent dans la direction du Nord-Est; à minuit, planches, pailles ou llammèches soulevées par le vent ont passé la rivière, et retombent , tout eu feu. sur les toitures de pa[)icr goudronné des maisons qui sont sui* leiu" roule ; à une heure, la mairie brûle cl le tocsin cesse de sonner; la poste brûle aussi et le torrent de feu s'avance avec une force prodigieuse , détruisant rues après rues , ravageant à l'heure vingt -six hectares, et causant, dans ce même laps de temps, pour tienle-six millions de francs de ruines.
Il est deux heures et demie du malin. Avec des contorsions de bctc fiuieuse, le terrible élément franchil le port, qui semblait devoir rempêcher de gagner les riches résidences de la rive nord. Le cri : >< Au feu! ). mille fois répété par les fuyards, réveille ceux (pii ne se doutaient pas du danger ((ui les menai,"ait. A demi vêtus, hommes, femmes, enfants abandcmnent souvenirs, bijoux, argent, jellenl un dernier adieu ii leurs demeures el commencent ii la lueur du feu, dans la nuit, un tei-rible exode, poursuivis par des nuages de fumée, d'étincelles , de ccntlres , cjui semblent vouloir ne laisser échapper aucune victime.
64 YANKEES ET CANADIICNS
Ce n'est qu'à minuit , le lundi, que le feu s'arrêta faute d'aliments. Les pertes étaient désastreuses : deux cent soixante-quinze morts, dix- sept mille quatre cent cinquante maisons détruites, plus de cent mille personnes sans abri, six cent soixante -douze hectares brûlés à ras du sol et neuf cent cinquante millions de francs de biens anéantis.
Certes la catastrophe était aussi complète que possible. Et cependant , en voyant avec quelle facilité merveilleuse la Cité est sortie de ses ruines et s'est reconstruite , plus vaste et plus magnifique qu'auparavant , beaucoup d'Américains n'hésitent pas à afïu-mcr que ce mémorable incendie a été une bonne fortune pour Chicago. Tout d'abord il a fourni à la ville une réclame inespérée: il lui a donné pendant plusieurs années une notoriété inappréciable et qui a servi admirablement ses ambitieusesvisées. Lessecours sont venus de tous les points du monde. Tous les Etats de l'Union se sont cotisés et ont envoyé à Chicago des millions de dollars. Cet argent n'est pas resté improductif. Chacun s'est remis à l'œuvre ; non seulement on a refait les constructions qui avaient été détruites, mais on en a créé de nouvelles. Les édifices publics on été élevés avec plus d'anqjleur et plus d'éclat, comme si les brillantes destinées de la ville n'eussent fait de doute pour personne.
Les accroissements successifs de la population ont d'ailleurs justifié les prévisions les plus optimistes. En dix ans, de lfS72 à 1882, elle a passé de trois cent trente mille à cinq cent soixante mille; au recensement de 1800, les employés ont relevé sur leurs registres la présence de un million deux cent huit mille habi-
tanls. et il csl vraiscnihlahle (|u"aujoiii'(riuii . surtout après le niouvenienl produit i)ar l'exposition de l^'.l.i, le cliillVe de la p()|)u!alioii i\v ('.liicai;o a atteint deux millions. Lesprit n'ose pas calculer ce (pie serait dans un siècle la capitale de llllinois. si elle continuait ce niouvenienl ascensionnel: l*aris et Londres ne seraient plus auprès d'elle (pie de niiséraMes bouri^adcs. Kncore un incendie comme celui de IS7I. et Chicago sera incontestablement la première cité du monde.
Pour connaître Chicago, il suffit de llàncr dans les trois on (piatre plus importantes rues, de faire un tour il Linc(ihi-P;irc dont les arbres, les pelouses fraîches cl les jolies pièces d'eau sont si apprécic-s en été, par une température sénégaliennc , et enfin, de se mêler à la population dans les théâtres et les cafés à la mode.
Mais, si l'on s'en tient ii ce programme, on n'aura pas vu ce (pii fait l'originalité de Chicago, ce (pii lui a valu l'expressif surnom de Porcopolis, je veux dire ses Slocl.s- ]';ir(ls, ou parcs à bestiaux.
Etant curieux de ma nature, je voulus voir cette tuerie colossale, et. malgi-é mon horreur instinctive poiu" les scènes révoltantes (pie je jjressentais . je me décidai à pénétrer dans cet enfer des b(cufs et des cochons. C'est dans un faubourg de la ville «pie se trouve cet immense marché de bestiaux. Il mesure près de deux cents hectares et compte trois mille étables peuplées de j)orcs. de Ixeufs et de moutons. Dans les rues, des cow-boys galopent et |)oiissenl devant eux les troupeaux. i*rès des SlocliS- Yards, je vois une vinirlaiue d'abattoirs. Celui de la maison Armoiir est célèbre dans le monde entier ; il dépèce et met en boîte cluupie année trois millions huit cent
ciiKiuante mille cochons, et un nombre à peu près éi>al de bêtes à cornes. Les affaires de la maison s'élèvent annuellement à la somme colossale de trois cent soixante -quinze millions de francs.
Personne ne chôme dans cette manufacture de jambons. Les condamnés, pressés les uns contre les autres, suivent une rampe et se précipitent jîar douzaines dans un puits. Un exécuteur des hautes œuvres les empoigne par la cuisse et les accroche à un câble. En vain les suppliciés protestent : le massacre des innocenis commence. Suspendues dans les airs, les victimes descendent le long d'un plan incliné et reçoivent au passage le coup fatal en pleine gorge. C'en est fait ! Les bctes se déclanchcnt, plongent dans un bassin d'eau bouillante, passent les jambes tendues dans un laminoir, oii elles sont rasées en huit secondes, et tombant ainsi de Charvbde en Scvlla, elles débouchent dans les ateliers de charcuterie. Cervelas, andouilletles, ])Oudins et pâtés vous environnent de toutes parts. Dans des milliers de boîtes reposent les restes mortels de ceux qui furent les cochons. Voilà le chef-d'oeuvre de l'industrie alimentaire ! En quelques minutes , un animal tout frétillant est transformé de manière à être présenté sur la table la plus raffinée.
Mais, quand par hasard l'opération n'a pas réussi, c'est tout profit pour la pauvre bête : avec la même dextérité, on fait machine arrière , et, s'il faut en croire de graves Américains, le petit animal cher à saint Antoine sort de cet enfer, bien vivant et bien portant, avec un grognement particulier qui prouve sa satisfaction. Je ne garantis pas absolument le fait , mais je me le suis laissé raconter...
«IIICAGO 07
Les bœufs, traites plus militairement, sont passés par les armes. Un les fusille à bout portant, et des bourreaux les découpent à coujjstlc hache avant de les livrer aux machines à vapeur. Tout ce spectacle est répugnant. t)u marche dans une mare de sang. Le parfum funèbi'e c[ui se tléveloppe au milieu du carnage serait capable d'écœurer même un cauuihale.
La maison .\rmour possède plusieurs milliers de wagons réfrigérants, dans lescpiels sont rangés et entassés d'innond)rables (juarlieis de viande : ces wagons sont expédiés chaque jour dans toutes les directions des Kfats-l'nis, et il eu lésulte (jue les bouchers de Xew-'^'orlv, de la Xouvelle-Orléans ou de San-Francisco ne sont plus que de simples entrepositaires, charités de distribuer et de \ eudre autlélail la viande fraîche (pii leur arrive de la maison Armour.
L'importance de Chicago pour ce genre d'aiïaircs se dégage clairement de la statistique suivante qui met en parallèle les animaux amenés aux parcs de Chicago en ISO'i et ceux cpii, la même année, ont été vendus sur le marché de la \'illette.
Chicago. La Villolli-.
B<i'ufs :{.:ill.7iMJ 29i.ll'.)
Porcs T.TIi.i'io i4o.6Gi
Mentons 2.1 {.'5.(17'.» I.(l7ll..";7i
Veaux l'J7.:i7r) I7S.SS2
Il est manifeste cpie, dans ce duel, Paris est ballu et même écrasé |)ar Chicago. Mais cet étalage de chiffres importe assez peu ; la vi"ue question, la seule inq)orlanlo. c'est do savoir si le filet est j)lus tendre à Chicago
qu'il Paris, et dans laquelle de ces deux villes les côtelettes sont les meilleures. Or, je fais appel à tous ceux qui ont cbréché leurs dents sur les roastbeefs de T Amérique ; ils vous répondront qu'on ne mange bien qu'à Paris et en France. Dès lors, FalTaire est jugée : je me console de noire défaite.
(IIAPITIU: IV