I.A FAMILLE AMERICAINE
nient ce doit être pen pralinue ponr la correspondance intime. Pour moi je me défierais de la discrétion de ces jolies et «gracieuses secrétaires.
Quand la nécessité condamne les jeunes filles à entrer comme ouvrières dans un atelier ou dans une usine, — et le fait est assez fréquent dans les petites villes, — elles ont toujours à leur disposition un salon ofi elles déposent, en entrant, leurs vêlements de ville pour re^■ê(i^ une grande blouse de travail. Il y a même des inspecteurs chargés spécialement de s'assurer que cet article tic la loi américaine csl strictement ol)ser^■é dans toutes les usines.
Jamais une jeune fille ne travaille aux champs ; pres(pie jamais non plus elle n'entre dans une maison paiticulicre pour y faire les fonctions de domesti(pie. Ces sortes d'emplois ne sont acceptés que par des Irlandaises venues récemment d'Europe. Mais il faut croire (juc l'air de la lihre Amérique est incompatible avec l'obéissance et la docilité, car ces Irlandaises ne lardent pas à se rendre insupportables dans leur service , et . dans un bel élan de dignité , elles rendent le tablier et le plumeau.
La loi américaine a pour les jeunes filles des attentions prescpie maternelles : elle réglemente leur travailafin d'empêcher toute fatigue qui serait préjudiciable à leur santé. De plus, à la dilléreiicc de ce ([ui se passe pour les garçons, elle les dispense de payer à leurs |)arents une [)ensiou pour leur propre nourriture. Elles gardent pour elles tout ce ([u'elles gagnent , et Dieu sait (pie ce n'est pas pour le porter à la caisse d'épargne ou pour faire des aumônes! Le goût delà toilette sévit en .Vméiiquc plus encore qu'en France ; aussi faut-il
avoir l'œil très exercé pour distinguer, dans la rue, une simple ouvrière de la fdle d'un millionnaire. Elles sont vêtues toutes les deux comme des princesses.
Il est inutile d'ajouter que, comme les garçons, les jeunes filles jouissent d'une extrême liberté. On les rencontre partout : dans les gares, dans les wagons, dans les tramways, et jusque dans les hôtels, et elles sont toujours seules! Elles vont et viennent librement , suivant leur fantaisie et sans l'ombre d'un chaperon.
J'ai rencontré sur le bateau une jeune Américaine de dix-sept ans, qui allait en France pour perfectionner son éducation musicale. Elle était naturellement toute seule, ce qui d'ailleurs ne paraissait pas l'embarrasser beaucoup.
« C'est parfait, lui disais-je , tant que vous êtes sur le bateau. Mais que ferez -vous en arrivant à Paris? Est-ce que vous n'avez pas peur de vous trouver toute seule sur le pavé d'une grande ville ?
— Et peur de quoi? me répondit -elle. Est-ce que je n'ai pas l'haljitude de me gouverner moi-même? »
Et de fait , à la flamme qui brillait dans son regard clair, et à l'allure décidée et crâne de toute sa personne, il était facile de voir que celle-là saurait se défendre et se faire respecter.
J'ignore si toutes les zVméricaines ont cette bravoure ; en tout cas, on les élève comme si elles l'avaient, et comme si elles étaient au-dessus de tout péril.
Dès qu'une jeune fdle atteint l'âge d'entrer dans le monde, dix-huit ou dix-neuf ans, les parents donnent une soirée où tous les amis, intimes ou non, sont invités. Voilà mademoiselle lancée sur l'océan ; à elle
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tle savoir mener sa Inirquc au port, à elle de faire choix d'un l)Oii pilote. Il est rare que dès lors les l)arcn(s prennent la peine de mener la lillette au bal, au théâtre , aux réunions mondaines. C'est à elle qu'incombe le soin de se trouver une escorte. Mais on peut s'en reposer sur elle. Diph^malcdc premier ordre, elle n'invitera à venir la voir que les jeunes gens à la connaissance des(|uels elle attache un certain prix. Ceux-ci se présentent le soir, à huit heures; ils trouvent mademoiselle recevant seule, au grand salon, pendant (pie les parents restent au premier étage dans leur chandjre à coucher. Ily a généralement trois ou quatre visiteurs, surtout si la jeune personne est gracieuse, aimable ou politique. C'est à cpii des admirateurs restera le dernier poiu" avoir le privilège d'un tèle-à-lèle fort agréable.
Le talent d'une jeune fdle se reconnaît au nombre d'invitations tprclle reçoit des jeunes gens. Elle ne dit pas comme une jeune lille française : « Je demanderai à maman; non, elle accepte tout de suite, sans consulter personne, et un coupé amené par l'invitant vient prendre l'invitée. .\près le théâtre il y a ([uelquefois un souper au restaurant , et au Champagne. Mais il convient d'être au moins quatre pour ce régal supi)Iémentaire , sinon on passe pour une jeune lille un peu lancée , [nul; mais l'honneur reste toujours sauf.
\'ers deux ou trois heures tlu matin elle est ramenée chez elle. Ses parents ne sont pas in(pnets; ils lui ont doimé même une clef pour qu'elle n'ait pas à faire de bruir et (prelle ne réveille personne. Kn vérité, il lui faudrait un bien mauvais caractère si, après de
pareilles équipées, elle n'était pas enchantée de tout le monde et d'elle-même.
On a beaucoup discouru sur ce mode d'éducation. Les uns le trouvent parfait , les autres le regardent comme l'abomination de la désolation. Pour moi, si j'avais à me prononcer, je crois bien que je m'en tirerais à la façon un peu normande de M. de Mandat- Grancey, et comme lui je conterais un apologue :
« La Normandie, comme on sait, est un grand pays d'élevage. Deux écoles y sont en présence. Dans le Merlerault , les pouliches sont lâchées en pleine liberté dans d'immenses herbages, si grands qu'au premier coup d'oeil on a peine à en voir les barrières , tant elles sont éloignées. Là, pendant plusieurs années , elles s'ébattent tout à leur aise , courant dans tous les sens, longeant les ruisseaux tout près du bord, y entrant quelquefois quand ils ne sont pas trop profonds, taquinant les bœufs et faisant avec les autres poulains des parties interminables.
« Le système adopté dans la plaine de Caen est tout différent. Le fermier conduit chaque matin des pouliches dans im grand champ de luzerne où il les installe à un bon endroit bien vert. Elles y sont retenues par le pied à un piquet, au moyen d'une chaîne d'une longueur suffisante pour leur laisser vuie certaine liberté de mouvements, mais qui les empêche d'aller rejoindre les autres , qui sont piquetées de la môme façon un peu plus loin.
« Comme toutes choses en ce bas monde , les deux systèmes ont leurs avantages et leurs inconvénients. Dans le Merlerault on a beaucoup d'accidents. Les jeunes bêtes, en se promenant sur les berges des