LA .. KOIHE DU MONDE
La foule des visilcur*. — Duel entre New -York el (-hica;,'o. — L'Exposition sort de terrf. — Les palais. — Supériorité de la section française. — Défauts de TKxposition : dimensions trop vastes et absence d'organisation.
Ce litre pompeu.x de >< Foire tlii monde » suffirait à lui seul [)oiu' donner une idée exacte du caractère américain el du i^oùl de ce peuple pour les e.xaiféralions. On pourrait tlire (pie dans tout Yankee, il va un coml»atriolc de Tarlarin. (^cs braves i^ens ne se eontenicnl j)as de se rci^ardcr comme le premier peuple du momie ; ils veulent faire partaL,a'r cette opinion par le reste de lunivers. \'ous parlent- ils d'un de leurs monuments, dune hampie ou d'une maison de commerce cpielcoïKjue? 11 ajoutent aussitôt :
« Vous nave/. rien de semblable dans le monde entier. »
C'est ainsi (ju'à leurs yeu.\ l'E-xposition colombienne n'étail pas une simi)le exposition universelle. Dès le «lébut, et sans savoir >i l'entrepri-sc réussirait, ils l'ont baptisée la Foire du numdc (W'orld's Fuir), pour bien
affirmer que , non seulement le monde y était convoqué, mais encore que les foules allaient sûrement y accourir de tous les points du globe.
L'Exposition colombienne battait son plein au moment où je venais d'arriver à Chicago. Les vingt -neuf lignes de chemin de fer qui aboutissent à la capitale de riUinois amenaient chaque jour des milliers de voyageurs , venus de toutes les extrémités de l'Union pour admirer les merveilles de la « Cité blanche ». Évidemment les Yankees constituaient le gros des visiteurs. Pourtant les Européens étaient aussi fort nombreux. Beaucoup d'Anglais , cela va sans dire : quel est le point du globe où l'on ne soit pas sûr de les rencontrer ? Beaucoup d'Allemands aussi : ils étaient attirés par leurs compatriotes qui sont établis à Chicago , et dont le chilTre dépasse un demi -million. En arrivant sur les bords du lac Michigan, les négociants de Berlin ou de Hambourg n'étaient nullement dépaysés, puisqu'ils y retrouvaient leur langue, leur race, leurs usages et jusqu'à leur bière nationale.
On remarquait aussi quelques Italiens : c'étaient , pour la plupart , de riches fils de famille qui faisaient ce voyage en touristes , et qui , par leur verbe haut , leurs éclats de rire et leurs allures bruyantes, formaient vni singulier contraste avec l'attitude correcte et toujours froide des Anglo- Saxons.
Chose curieuse, et qui prouve que nous sommes moins casaniers qu'on ne se le figure, les Français étaient aussi venus en assez grand nombre. Parmi eux il y avait d'abord les exposants : j'ai lu quelque part qu'ils étaient plus de cinq mille ; mais ils n'étaient que la minorité. La majorité se composait de touristes.
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tie iic'i((jciants eu crains cl eu rounages, de geulilshoujuies à la leclicrche duu bou placcuieul pour leurs capitaux , d'inj^cnieurs avides ilétudicr sur place les merveilles de l'iiiduslrie américaine, de jjrofesseurs CM vacances, et mCnne de prêtres qui paraissaient émerveillés de l'extrême liberté dont jouit le catholicisme dans le nouveau monde.
En général, les Français étaient installés dans les meillcuis hôtels. Il était bien facile de les distiui^uer parmi les deux ou trois mille personnes cpii étaient assises chaque jour dans la salle à mander de VAiidilorium.
Ils étaient chamarrés de décoraticjus, parlaient très haut, buvaient du vin et se plaignaient sans cesse de la lenteur du service; ils mettaient littéralement sur les dents les maîtres d'hôtel et les nègres.
Voilà les éléments dont se composait la foule qui, à toute heure, prenait le chemin de l'Exposition.
Mais, malgré tout, je dois reconnaîtie cpie cette foule était loin d'égaler celle cpii eu l!SHO envahissait notre Champ-de-Mars. Je n'irai pas jusqu'à prétendre, comme (piel([ues-uus l'ont fait, cpic cette exposition de Chicago a été un véritable « four » ; je crois simplement (pi'ellc n'a |)as réalisé toutes les espérances (pTelle avait fait concevoir. L'n sinq)le détail indiquera la part exacte des déceptions: connue rEx|)ositiou était située à dix kilomètres delà ville, ou avait construit sur les bords du lac, eu face de ïAinliloriuni , une innnensc gare, avec dix (juais d'cmbaniuemenl pour transporter les voyageurs jusqu'à Jackson- Pari,-. Or deux cpiais seulement ont été utilisés, d'où je conclus que les préi)aralifs avaient été organisés pour des
multitudes qui ne sont pas venues, et que cette gigantesque entreprise n"a guère tenu que le cinquième de ce qu'elle avait promis.
Les movens de locomotion étant extrêmement nombreux, on n'avait guère que l'embarras du choix. Les mis allaient à l'Exposition en tramway, d'autres en barque ou en bateau à vapeur , en suivant les rives du Michigan, et il paraît même que, vus ainsi à une certaine distance, la ville et les palais de l'exposition présentaient un spectacle inoubliable, surtout le soir, quand tout cela était inondé de lumière électrique.
Pour moi, c[ui n'avais jias une minute à perdre, je préférai le chemin de fer, et je montai dans un de ces trains qui de minute en minute partaient du pied de la statue de Christophe Colomb. J'ignore où l'on avait découvert le matériel quon utilisait pour ce service; ce que je sais bien, c'est que nos wagons à bestiaux seraient presque des compartiments de luxe auprès de ceux-lii. Il était impossible d'y entrer sans regretter ce joli chemin de fer Decauville qui, en 1880, reliait l'esplanade des Invalides au Champde- Mars et où Ton montait comme pour une partie de plaisir.
En moins d'un quart d'heure, l'afireux train nous amenait au cœur de l'Exposition.
Je n'ai pas à décrire ici le spectacle dont j'ai été le témoin, nia énumérer les palais (jue j'ai visités. Toutes ces constructions , la jibotographie et la gravure les ont popularisées ; on a fait des frais énormes pour répandre ces images dans le monde entier, de sorte que, sans sortir de chez soi, chacun a pu voir ces bâtiments, étudier leurs dimensions vraiment gigan-
LA .. ioirl: dl munuk .. t:-.
Icsques, examiner les moiles de dceoralion (jiii onl été employés, el se donner ainsi l'agréable illnsion dnne visite à Chica«^o.
A mon sens, ce ({u'il y avait de plus intéressant el ce siu' quoi je voudrais insister un peu, c'est l'histoire même de lentreprise. Je ne sais rien de plus instructil", ni qui rej)résente plus exactement les merveilleuses (jualités, connue aussi les défauts de la grande capitale de l'Ouest. La l'oirc du monde a été, à pi'opremenl palier, limage saisissante de Chicago, de son génie, de sa ténacité, de son activité dévorante, et en même temps de son inaptitude pour l'organisation et pour les choses de goût. Elle aura donc été plus c[u'un l'ail passager; même après (ju'elle a disparu, elle mérite encore d'attirer ratlenlion.
C'est au mois de juillet 1889, lorsque les créations du génie français, présentées sous leur forme la plus séduisante, faisaient l'admiration du monde au Champde-Mars, (pie les Américains eurent l'idée de célébrer le (piatrième centenaire de la décou\ertc de l'Amérique par une exposition universelle. Ils la voulaient spleiidide, elle aussi, et même ils faisaient entendre bien haut (pi'elle surpasserait en éclat la fête parisienne.
Seulement la cpiestion était de savoir où on l'installerait ; serait-ce à Xew-^drk, serail-ce à Chicago?
Les deux grandes cités se mirent immédiatement à faire valoir leius titres ; des comités furent fomlés de part et d'autre; on réunit, par voie de souscription, les res.sources nécessaires [)Our faire face aux premières déj)enses ; on s'assura le concours de la j)resse, cl pendant plusieurs mois on eut le spectacle de deux villes rivales se livrant |)ar tous les moyens à une lutte
acharnée, implacable, dans le l)ut (réliminer mie concurrente.
Le résultat de ce duel ne pouvait être douteux. Chicago cpii, à force d'activité et d'audace, cherche à rattraper l'avance c{u'a sur elle sa sœur des bords de l'Atlantique , mena si bien la campagne ; elle établit si clairement les inconvénients auxquels on se heurterait si Ion voulait établir l'exposition projetée à New-York ; elle agit surtout auprès des membres du congrès avec tant d'habileté (on prétend même que la corruption n y lut pas étrangère), qu'elle remporta la victoire. Alors que Xew-York était encore indécise sur l'emplacement et qu'elle ne disposait que de vingt-cinq millions de francs , Chicago annonçait qu'elle avait en caisse cinquante millions, et elle olTrait le choix enti'e trois ou quatre magnifiques emplacements. Dès lors, le congrès n'avait qu'à se prononcer en faveur de Chicago, et, le 2o avril 180U, le président Harrisson mettait sa signature au bas du décret qui fixait l'Exposition colombienne sur les bords du Michigan.
Cette première victoire ne suflisait pas à l'ambition des habitants de Chicago. Après des fêtes splendides ixnir célébrer leur triomphe, ils constituèrent un comité de quarante-trois membres chargés de réunir les fonds nécessaires : selon les prévisions des ingénieurs , il fallait quatre vingt-dix millions, trente- six pour les palais, autant pour les jardins, et le reste pour la uestion et les frais généraux. Ce comité émit des actions de cinquante francs ; tous les citoyens, escomptant les bénéfices de l'entreprise , voulurent souscrire pour une ou plusieurs actions, et, en peu de jours, la somme totale fut trouvée.
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Rcshiil la (jucstiuii ilc rt'ni|)lacemcnt. Aj)iès bien (les hésitations, le choix du comilé s'arrêta sur un vaste terrain situé au sud tle la ville, couvert de marécages et portant le nom de JncLson Parle.
Dès le printemps de IHOI , les terrassiers se mirent au travail. Dinunenses dragues creusaient le marécage suivant des lignes déterminées pour la création des j)ièces d'eau. De liauls marteaux à vapeur enfonçaient des forêts de sapins dans le sol, lii où devaient s'appuyer les futurs palais. Enfin deux mille ouvriers travaillaient dans les chantiers et fouillaient la terre en tout sens poui- la niveler et y créer des scpiares et des jartlins. L'oeuvre jjrogrcssa sans arrêt avec une telle rapidité, (pi'en octobre ISO'2 la plupart des constructions étaient terminées ou en un tel état d'avancement, que l'ouvei-ture de l'Exposition |irometlait d'être faite au jour lixé, le I" mai IS'.».{.
L'engagement , en cll'cl . a été tenu avec une exactitude toute ponctuelle. Le jour de la cérémonie de rinauguralioii. le président des Etats-l "nis commençait son discours officiel par ces nobles et fières paroles :
" Nous sommes aujoui'd'luii en présence des plus vieilles nations de la terre, et nous montrons du doigl les grands résultats exposés ici, sans demander aucime indulgence en considération de notre jeunesse. »
La réalité a-l-elle réjjondu ;i de si hautes |)rétentions? L'Exposition colombienne a-t-elle été vraiment supéricin-e aux expositions du vieux continent? C'est ce ({ue je voudrais brièvement examiner.
C>e cpi'il faut dire tout d'abord à Fhonneui- de l'Exposition de Chicago, c'est qu'elle a été le résultai de l'ipilialivc privée. La part de l'Etat a été aussi restreinte
que possible. Le congrès fédéral, nous l'avons vu, a rendu un déci-et poiu' autoriser l'entreprise ; ce décret a été contresigné par le président de la République , mais c'est tout, l'État n'est intervenu en aucune autre façon, ni pour voter des subsides, ni surtout pour nommer des commissaires chargés de diriger ou de siu'veiller les travaux.
En France , nous ne comprendrions guère une semblable abstention du gouvernement ; nous sommes tellement habitués à le voir s'immiscer dans toutes nos alîaires, que tout nous semblerait perdu si par hasard il nous retirait son concours. Les Américains se font une toute autre idée du rôle gouvernemental; ils ne tolèrent l'Etat que dans la mesure où il n'est pas une entrave pour leur liberté. Dans toutes leurs entreprises, grandes et petites, ils entendent rester libres et agir sous leur propre responsabilité.
Tels sont, en effet, les principes dont se sont inspirés les organisateurs de l'Exposition colombienne. Ce sont des citoyens influents de Chicago qui se sont placés à la tête de l'œuvre. Ils ne se sont pas contentés de réunir les capitaux indispensables; ils se sont encore partagé, suivant les aptitudes cl la compétence de chacun, les différents services de cette colossale entreprise, el, quand les palais et les parcs ont été achevés, ce sont encore de simples citoyens cpii ont été chargés de déterminer la place des exposants , d'organiser les fêtes, d'attribuer les récompenses, en un mot de veiller au bon fonctionnement de l'oeuvre tout entière. Assurément ce système n'est pas absolument parfait ; j'aurai même plus lard l'occasion de dire par où l'organisation m'a semblé défectueuse ; mais il n'en reste pas
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moins certain (juc les habitants de Chicago, en faisant eux-mêmes leur exposition, sans le concours et le contrôle tie l'Etat , ont donne à l'Europe un excellent exemple, puiscpi'ils lui ont montré (jue l'initiative individuelle peut , dans bien des cas , suppléer avantageusement il la tutelle de l'Etat.
En revanche, il faut dire que leur ambition excessive les a mal conseillés. Ils se sont trop préoccupés de vouloir dépasser en toutes choses les peuples de l'Europe, cl cette recherche exclusive du grand ne les a pas sullisamment mis en garde contre le monstrueux. Sans doute il faut Icui- accorder que leur exposition était l)ea»icf)up plus vaste cpie celle de Paris ; l'emplacement (pi'elle couvrait était, en effet, six fois plus considérable que celui dont nous disposions en 1880. Les mômes proportions gigantesques avaient été données aux |)alais : celui îles arts maïuifacturés, par excniiile, <léi)assait, comme dimensions, les plus grands édifices du monde ; il couvrait ime superficie de seize hectares. C'est assez dire que notre galerie des machines aurait fait assez pileuse figure à côté de ces palais géants.
Mais, dans une (cuvre d'architecture, les dimensions ne sont pas loul; il faul encore de l'harmonie, du goût, des proportions; ce sf)nt là les qualités essentielles de toute œuvre d'art.
Or leur absence était trop manifeste à Chicago. A côté de certains détails, qui étaient exquis, on relevait des erreurs grossières, des manques de mesure et de goût qui clu)fiuaient l'esprit et violaient les règles esthétiques les plus élémentaires.
Mais si l'artiste tnjuvait peu tlo satisfaction ilans CCS édifices d'une blancheur agaçante, dont les lignes
semblaient se développer à rinfini . ringénieur et le mécanicien étaient sûrs d'y rencontrer un vaste champ ouvert à leurs investigations et à leurs études.
A cet égard, rien ne les séduisait comme le palais de rélectricité , où étaient exposées toutes les inventions d'Edison et d'innombrables appareils télégraphiques et téléphoniques.
Je n'ai fait que traverser en courant la galerie des machines, et je le regrette, car des ingénieurs français de la plus haute compétence m'ont affirmé que cette section était d'une richesse incomparable.
C'était incontestablement le palais des arts manufacturés qui attirait le'plus grand nombre de visiteurs. Ce c|ui éveillait surtout leur curiosité, c'était le rapprochement qui se faisait de lui-même, dans les yeux et dans les esprits, entre l'industrie de la jeune Amérique et celle de la vieille Europe. Certes, sur ce terrain, les Américains ont fait des progrès immenses, inouïs même, étant donnée la date encore récente de leurs débuts ; il est probable cependant ({u'il leur faudra encore de longues années de recherches et de tâtonnements avant de pouvoir égaler la perfection des produits européens.
Disons à ce propos que la section française a obtenu les éloges les plus mérités. Elle était, en effet, de tout point remarquable ; beaucoup d'Américains n'hésitaient même pas à lui donner la palme sur toutes les sections étrangères. Elle brillait, non seulement par la délicatesse et le fini des objets exposés, mais encore par le goût sobre , excpûs , qui avait présidé à son installation. C'est là, à vrai dire, qu'éclate la supériorité du génie français; nul peuple, au monde, ne
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s'cnlcnd comme nous à mcllrc en valeur les produits industriels ou les oeuvres artisli(iucs. Il suffisait, pour
Exposition de Chicago. — Moiiunicut de l'udmiiiiiilralioii.
s'en convaincre, de pénétrer dans la section italienne où l'on trouvait des marbres, des bronzes, des terres cuites et mille autres choses d'une grâce charmante, mais (|ui étaient disposées au petit bonheur et dans tout le (lésortlie d'un bazar mal tenu.
L'Exposition de Chicago comprenait certaines sections qui ne figuraient pas dans celle de Paris, par exemple le palais des transports , où l'on avait groupé tous les moyens de locomotion dont se sont servis les hommes depuis l'origine du monde, en commençant par le char le plus primitif et en finissant par les wagons Pullmann ou Wagner ; le palais des pêcheries, qui était tout indiqué sur les bords d'un grand lac comme le Michigan; enfin le palais des femmes, admirable édifice, où tout ce qui fait partie du domaine exclusif de la femme, depuis les affaires du ménage, de la toilette et de la couture jusqu'aux œuvres de charité les plus étonnantes, se trouvait représenté, siècle par siècle et pour ainsi dire étape par étape, dans une marche ascendante due surtout aux progrès du christianisme.
Le palais des beaux-arts, baigné par son étang semicirculaire, était l'un des endroits les plus retirés et les plus charmants de l'Exposition. On n'y entendait ni le silllet des bateaux à vapeur, ni la cloche de cuivre des locomotives, et, dans le calme qui est si favorable au recueillement , on pouvait promener ses regards à travers des salles admirablement éclairées et contem-r pler à loisir les belles œuvres qui étaient exposées.
L'aménagement intérieur de ces galeries était parfait : les toiles étaient placées sur deux rangs et suffisamment espacées pour que l'œil pût aller sans fatigue d'un tableau à l'autre. Ici encore il est permis de rappeler, sans chauvinisme aucun, le triomphe de la section française. D'un commun accord le verdict général nous a octroyé la première place, tant pour la peinture que pour la sculpture et l'architecture.
En somme, il est profondément regrettable qu'un
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froisscniciil , (r;iillc'iii-s très Ici^itime, ;iil (Iccidc les exposants fraiivais à se mettie voloiilairenieul hors du concours. Certains Aniéi'icains Tonl (k'plorc connue nous; ils ont dit et répété, soit dans des discours ofliciels, soit dans leurs journaux, (pie si les Français avaient eu plus de contiance dans leur impartialité, les choses se seraient passées tout à notre a\antage, et cpje,Alans la distribution des récompenses, une place très hu\u;e et toute privilégiée aurait été faite à nos compatriotes. Combien n'est-il pas fâcheux que ces assurances courtoises soient vcinies trop tard, quand la ruplui-e était déjà lui fait accompli!
On le voit donc. l'Exposition de Chicago ne manquait pas d'intérêt pour (pii tenait à s'instruire. Mais poiu* un Européen qui a l'habitude des voyages cl qui est toujours plus ou moins blasé sur ces sortes d'exhibitions, ce (piil y avait de plus curieux et ce (pii éveillait tout i>articulièremenl son attention, c'était ce grand public (pii se pressait dans les palais de l'I-'xposilion colombienne. Pour moi. j'éprouvais une véritable jouissance h me mêler à la foule, afin d'observer de plus près ces hommes rudes et francs de l'Ouest, dont l'accent nasillard et nanjuois se faisait entendre au milieu du bruit général, (pii se promenaient partout en regardant les objets j)our les apprécier et les critiquer, et qui , dans cette sorte d'inventaire de toutes les nations ilu inonde, n'hésitaient pas un instant à donner le premier rang à leur propre patrie.
Ce gros j)ublic, exclusivement démocratique, ne brillait pas par le luxe des vôtemeuts : les genoux avaient fait leur marque sur les pantalons tant soit peu usés; les .souliers étaient souvent éculés et lescoilîures
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paraissaient avoir perdu depuis longtemps leur fraîcheur primitive. Mais, en examinant attentivement tous ces oens courbés sur ime vitrine ou arrêtés devant une machine, il était facile de reconnaître que c'étaient des hommes pratiques, sérieux, réfléchis, ayant la claire vue des choses et toujours guidés par im imperturbable bon sens.
Ce public-là, qui était venu à Chicago uniquement pour s'instruire et pour se mettre au courant des progrès de l'industrie, n'a pas été trompé dans son attente, et il est reparti content de sa visite et fier de son Exposition.
Sans doute le succès de cette œuvre eût été plus éclatant . si les grandes compagnies de chemin de fer avaient su allécher les voyageurs par imc plus grande réduction de prix, et si surtout les hôteliers de Chicago s'étaient, dès l'abord, montrés plus discrets dans l'évaluation anticipée des énormes bénéfices qu'ils comptaient retirer de la Foire du monde. A force de viser exclusivement leurs intérêts personnels, on peut dire que les uns et les autres se sont trompés dans leurs calculs et se sont ménagé le demi-échec qui s'est produit.
Enfin, ce qui a nui encore à l'Exposition colombienne, c'est l'absence trop manifeste d'organisation intérieure. Si les Américains sont des ingénieurs hardis, des inventeurs souvent heureux et des mécaniciens hors de pair, il semble que la Providence leur ait refusé le don de classer les choses, de les disposer de telle sorte que les unes fassent valoir les auti^es, et que l'on puisse, d'un seul coup d'oeil, Aoir les progrès qui ont été accomphs. Le Yankee n'a d'autre règle à cet égard que son caprice ou son intérêt. C'est ainsi qu'on a pu rencontrer des
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pianos dans le palais de l'électricilé, ou des i)roduils comcstihlcs égarés dans le palais des transports. Mais, outre CCS erreurs, ([ui eu France eussent été si réjouissantes, il parait aussi que les coniniissions particulières, chai-gées de l'administration îles ililléreutcs sections, fonctionnaient aussi mal (pie [)ossiblc. Ce désarroi et ce désordre faisaient le désespoir des exposants français et l'objet de toutes leurs récriminations. .Te connais un ingénieur électricien (|ui, se plaignant un jour ;ui président général de l'Kxposition tic cette confusion de tous les services, reçut cette réponse honiéri(iue :
" De quoi vous plaigne/.-vous?... Mais si tout avait été organisé, vous ne seriez |)as libre, tandis (pi'avec notre système, vous pouvez faire tout ce que bon vous .send)le. •
Le Français lui désarmé par tant de candeur; mais, s'il en prolita pour arranger ses petites alTaires à son gré, il ne parvint jamais h comprendre <|ue le resjiect de la liberté doive nécessairemeni conduire ;i la confusion et au cliaos.
Au fond, le plus gros grief i[ue l'on ail foruudé contre l'Fxposition. — celui-ci était fondé, — c'est (pTellc était |)eu amusante. 11 est incontestable, en elTet, (pi'au point de vue de l'entrain général el de la gaieté d'enscndjic, elle ne rappelai! eu rien l'inoubliable fête parisienne de \HH\). Ceux (pii, en venant il (Chicago, se proposaient uni(iuemenl d'étendre et de perfectionner leurs connais.sanccs dans certaines branches de l'industrie, trouvaient ample matière ;i nourrir leur enthousiasme de spécialistes ou à éclairer leurs recherches. Mais les autres, et malheureusement ce sonl |)artout les plus nombreux, ceux (pii. dans une
exposition, ne prisent que les distractions vulgaires et les amusements de café-concert, ceux-là étaient entièrement déçus. Les restaurants et les cafés étaient rares à Jackson- Park; on y cherchait en vain ce côté cirque et foire, où les boniments arrêtent le promenevu" au passage et où les petits vendeurs j^laisantent avec les acheteurs. Tous ces divertissements un peu grossiers cpie recherche la foule , on les avait groupés dans le Miciway -Plaisance , à l'ombre de la grande roue, et il faut reconnaître ({u'ils ne brillaient ni par l'entrain, ni par l'originalité. On m'a affirmé que les neuf dixièmes de ces forains en avaient été pour leurs frais d'installation et (|ue ([uelques-uus même avaient perdu de «•rosses sommes d'aruent.
C'est cet aspect un peu austère de l'Exposition qui a été une des causes les plus décisives de son demisuccès. Les oisifs buveurs de bocks et les coureurs d'aventures ont rencontré à Chicago de cruels mécomptes personnels, et ils se sont dédommagés de leurs déboires en répétant partout que cette Exposition n'avait été qu'un « four ». Mais les hommes de race anglo-saxonne, qui sont moins habiles que les peuples latins à organiser les fêtes joyeuses, et qui, en revanche, comprennent infiniment mieux tout ce que comporte le sérieux de la vie, les Anglais, les Américains et les Allemands n'ont pas caché leur satisfaction en visitant en détail les merveilles amoncelées dans la cité blanche; ils y ont trouvé l'instructif et l'utile, et cela leur a suffi pour rendre pleine justice à l'Exposition du Michigan et pour proclamer qu'elle réalisait les deux conditions que doit remplir toute exposition universelle : étonner et instruire.