CHAPITRE V
LE MAGAHA
Assurances contre les accidents de chemin de fer. — 'c Que d'eau ! que d'eau! » — La Cave îles Venls. — Excentricités dangereuses. — Une cousine apocrvphe. — Les méfaits de la civilisation au Niagara.
On se lasse vile de (]liica i;(), de ses iiilcniiinables mes, de ses innombrables usines, de ses aballoii's, de SCS clévaleurs el même de son E.xposition. Quand on a vécu huit jours de celle vie fiévreuse, inléfcssanle à coup sûr pour l'espril , mais énervanle pour le corps, on aspire à sortir de cette fournaise et à goûter les joies calmes el repo.sanles de la nature.
A rcxemj)le de beaucoup de Français (pii, en quittant Chicago, allaient au (Colorado ou même poussaient jus(|u'au\ Montagnes- Rocheuses, jaiu-ais pu entreprendre celte excursion dans l'Ouest , qui , j^araîl -il . est ravissante pour les amateurs de piltorescpie; mais, comme des raisons nnilliples m'attiraient au Canada, je repris la rotite que j'avais déjà suivie pour venir à Chicago, el , ajjrès une nuit passée tout entière en chemin de fer, je débarcpiai un beau matin à Niagara- Falis.
J'étais sûi' de trouver là, non pas précisément la solitude, mais du moins la fraîcheur, le repos et même un isolement relatif pour m'abandonner à mon aise aux jouissances que je m'étais promises de ce magnifique paysage.
Ce qui me frappa tout d'abord en déliarquant à Niagara, ce fut la physionomie de la gare : elle est en elfet un peu jdIus coquette et un peu mieux tenue que toutes celles que j'avais déjà rencontrées, et rien qu'à ce signe, on peut deviner que Niagara est une ville de plaisance et non une ville d'affaires: c'est pour accueillir les touristes qui viennent de tous les points du monde, que la compagnie du Lahe Shore a tenu à construire une gare à peu près présentable.
Elle a des intentions vraiment maternelles, cette compagnie! Ainsi, en descendant du train, je tombe en arrêt devant un appareil automatique assez semblable à ceux qui en France distribuent, moyennant deux sous, une tablette de chocolat, des pastilles de miel, une photographie ou une feuille rose indiquant la bonne aventure. En gens pratiques, les Américains ont trouvé quelque chose de mieux.
La machine installée dans la gare de Niagara porte un écriteau, vous invitant à introduire une pièce de cinq sous dans l'ouverture de l'appareil, et il sort immédiatement une police d'assurance contre les accidents de chemin de fer.
Mes lecteurs seront peut-cire curieux de savoir ([uelle est l'indemnité allouée aux voyageurs en cas d'accident. Voici ce que dit l'affiche : j'ai tenu à copier ce curieux document.
Cinq cents dollars ])our la mort. — Est-ce le voya-
Vil '^' i-:
Chute (lu Nin(;arn.
LE MAGAHA 9»
i^cur qui a élc tué ou bien sa faniilie (jui touche les cinfj cculs dollars? L'ccrilcau ne le dit p;is; c'est vraiment donuna L,^e!
Cin([ cents dollars pour la perle îles ilcux pieds ou des deux mains;
Cinq cents dollars pour la perte des deux yeux :
Cin<i cents dollars pour la perte dun pied et dune main;
Deux cent cinquante dollars pour la perte d"uu seul pied ou d'une seule main.
Kvidemment c'est (pielquc chose, et je conçois qu'à la suite d'un malheur, ou ne soit pas fâche de toucher une indemnité de deux mille cinq cents francs ou même simplement la moitié, ne serait-ce que pour payer la note du chirurgien. Pourtant , je ne puis m'empècher de trouver que, dans cette circonstance, les Américains oui lésiné. Il semble qu'au jiays des dollars, ou eût dû mieux faire les choses. Pour éviter un procès, nos compagnies françaises n'hésiteraient certainement pas à faire un sacrifice beaucoup plus considérable.
Mais j'oublie que les Américains ont une excuse : c'est le nond)re fabuleux de déraillements cl d'accidents de toute nature (pii se produisent sur leurs voies ferrées. Si les compagnies devaieul payer une forte indenmité à tous les voyageurs qui sont victimes d lui accident , elles seraient ruinées au bout de six mois. C'est ce (pii expli([ue poiu'fpioi les sommes garanties par l'appai-eil automatique sont si modestes. Les chances de déraillement ou de tamponnement sont tellement nombreuses (ju'on ne peut vraiment pas se montrer généreux |)our tous les pauvres diables (pii s'amusent à se faii'c blesser ou tuer.
Celle universelle iiidillerence pour la vie humaine est bien, en effet, Tun des traits les plus caractérisliques des mœurs américaines. Quand il se produit une catastrophe sur une ligne française, les journaux s'emparent du fait, le racontent avec force détails, vrais ou faux, cl cherchent à établir ce cpi'ils appellent les <( responsabihtés ». Au bout de deux ou trois jours, Topinion publique est si bien surexcitée (jue les compagnies sont souvent extrêmement embarrassées pour satisfaire à toutes les réclamations et pour prendre les mesures préventives qu'on exige d'elles.
En Améri({ue, on examine les choses avec i)lus de sang-froid. Survient-il vm accident? les journaux le relatent sans commentaire. Les victimes ou leurs familles aclionnent la compagnie pour obtenir un dédommagement , mais personne ne s'avise de prendre au tragique un si mince événement.
Pour un [)eu, on dirail aux ^iclimes : « Vous avez été blessés? tant pis pour vous! Qu'alliez-vous faire dans cette galère? »
En Amérique, la vie sociale paraît avoir été organisée exclusivement pour les gens qui ont bon i)ied bon d'il et qui sont bien portants. Les autres, c'est-à-dire les malades, les vieillards, les infirmes et les estropiés n'ont qu'à rester chez eux; et de fait on ne les rencontre nulle part : ils savent très probablement à quoi ils seraient exposés s'ils pénétraient dans cette lultc pour la vie, qui est plus ardente et plus acharnée aux États-Unis que partout ailleurs ; ils savent qu'ils seraient les premiers sacrifiés, et cette certitude ne contribue pas peu à les tenir à l'écart.
Malgré ces réflexions plus longues à exprimer qu'à