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CHAPITRE IV

La foule des visiteurs. — Duel entre New-York et Chicago. — L'Exposition sort de terre. — Les palais. — Supériorité de la section française. — Défauts de l'Exposition : dimensions trop vastes et absence

d'organisation.

Ce litre pompeux de « Foire du monde » suffirait à lui seul pour donner une idée exacte du caractère américain et du goût de ce peuple pour les exagtralions. On pourrait dire que dans tout Yankee, il y a un compatriote de Tartarin. Ces braves gens ne se contentent pas de se regarder comme le premier peuple du monde ; ils veulent faire partager celle opinion par le reste de l'univers. Vous parlent-ils d'un de leurs monuments, d'une banque ou d'une maison de commerce quelconque ? Il ajoutent aussitôt :

« Vous n'avez rien de semblable dans ie monde entier. »

C'est ainsi qu'à leurs yeux l'Exposition colombienne n'élail pas une simple exposition universelle. Dès le début, el sans savoir si l’entreprise réussirait, ils Font baptisée la Foire du monde {World’'s Fair), pour bien

affirmer que, non seulement le monde y était convoqué, mais encore que les foules allaient sûrement y accourir de tous les points du globe.

L’Exposition colombienne battait son plein au moment où je venais d'arriver à Chicago. Les vingt-neuf lignes de chemin de fer qui aboutissent à la capitale de l'Illinois amenaient chaque jour des milliers de voyageurs, venus de toutes les extrémités de l'Union pour admirer les merveilles de la « Cité blanche ». Évidemment les Yankees constituaient le gros des visiteurs. Pourtant les Européens étaient aussi fort nombreux. Ecaucoup d’Anglais, cela va sans dire: quel est le point du globe où l’on ne soit pas sûr de les rencontrer ? Beaucoup d’Allemands aussi: ils étaient attirés par leurs compatriotes qui sont établis à Chicago, cl dont le chilfre dépasse un demi-million. En arrivant sur les bords du lac Michigan, les négociants de Berlin ou de ITambourg n'étaient nullement dépaysés, puisqu'ils y retrouvaient leur langue, leur race, leurs usages et jusqu'à leur bière nationale.

On remarquait aussi quelques Italiens : c'étaient, pour la plupart, de riches fils de famille qui faisaient ce voyage en touristes, et qui, par leur verbe haut, leurs éclats de rire et leurs allures bruyantes, formaient un singulier contraste avec l'attitude correcte et toujours froide des Anglo-Saxons.

Chose curieuse, et qui prouve que nous sommes moins Casanicrs qu'on ne se le figure, les Français étaient aussi venus en assez grand nombre. Parmi eux il y avait d’abord les exposants : j'ai lu quelque part qu'ils étaient plus de cinq mille; mais ils n'étaient que la minorité. La majorité se composait de touristes,

de négociants en grains et en fourrages, de gentilshommes à la recherche d’un bon placement pour leurs ‘apilaux, d'ingénieurs avides d'étudier sur place Îles

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merveilles de l’industrie américaine, de professeurs en vacances, et même de prêtres qui paraissaient émerveillés de l'extrême liberté dont jouit le catholicisme dans le nouveau monde.

En général, les Français étaient installés dans les meilleurs hôtels. Il était bien facile de les distinguer parmi les deux ou trois mille personnes qui étaient assises chaque jour dans la salle à manger de l'Audilorium .

Ils étaient chamarrés de décorations, parlaient très haut, buvaient du vin et se plaignaicnt sans cesse de la lenteur du service; ils mettaient littéralement sur ; les dents les maîtres d'hôtel et les nègres.

Voilà les éléments dont se composait 4 foule qui, à toute heure, prenait le chemin de l'Exposition.

Mais, malgré tout, je dois reconnaître que cette foule était loin d'égaler celle qui en 1889 envahissait notre Champ-de-Mars. Je n'irai pas jusqu'à prétendre, comme quelques-uns Pont fait, que cette exposition de Chicago a été un véritable « four » ; je crois simplement qu'elle n’a pas réalisé toutes les espérances qu'elle avait fait concevoir. Un simple détail indiquera la part exacte des déceptions: comme l'Exposition était située à dix kilomètres de la ville, on avait construit sur les bords du lac, en face de l'Auditorium , une immense gare, avec dix quais d'embarquement pour transporter les voyageurs Jusqu'à Jackson-Park. Or deux quais seulement ont été utilisés, d’où je conclus que les préparatifs avaient été organisés pour des

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mullitudes qui ne sont pas venues, et que cette gigantesque entreprise n'a guère Lenu que le cinquième de ce qu'elle avait promis.

Les movens de locomotion étant extrêmeinent nombreux, on n'avait guère que l'embarras du choix. Les uns allaient à FExposition en tramway, d’autres en barque ou en bateau à vapeur, en suivant les rives du Michigan, et il paraît même que, vus ainsi à une cerlaine distance, la ville et les palais de l'exposition présentaicnt un speclacle inoubliable, surtout le soir, quand tout cela était mondé de lumière électrique.

Pour moi, qui n'avais pas une minute à perdre, je préférai le chemin de fer, et je montai dans un de ces trains qui de minute en minute partaient du pied de la statue de Christophe Colomb. J'ignore où lon avait découvert le matériel qu'on utilisait pour ce service; ce que Je sais bien, c'est que nos wagons à bestiaux seraient presque des compartiments de luxe auprès de ceux-là. Ilétait impossible d'y entrer sans regretier ce Joli chemin de fer Decauville qui, en IS89, reliait l'esplanade des Invalides au Champde-Mars etoû l'on montait comme pour une partie de plaisir.

En moins d'un quart d'heure, laffreux rain nous amenait au cœur de FExposilion.

Je n'ai pas à décrire ici le spectacle dont j'ai été le Lémoin, nià énumérer les palais que j'ai visités. Toutes ces constructions, la photographie et la gravure les ont popularisées ; on à fait des frais énormes pour répandre ces images dans le monde entier, de sorte que, sans sortir de chez soi, chacun à pu voir ces

bâtiments, étudier leurs dimensions vraiment gigan-

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