CHAPITRE I
Les adieux. — Visite de la Touraine. — Tempêtes et brouillards. — Gargantua à bord. — Arrivée du pilote.
Je me suis embarqué au Havre, le 12 août 1893,
à bord de la Touraine.
C'était la première fois que je faisais une traversée
un peu importante, el mes essais antérieurs n'étaient
pas de nature à me rassurer sur le succès de mon
expédilion. Je me sentais le pied si peu marin!
EU puis, en dehors de l’appréhension du mal de mer,
il y a loujours les émotions du départ. On à beau se
dire que le bateau est d’une solidité à toute épreuve,
que la mer est rarement mauvaise à celle époque de
l’année, cl que toutes les chances se trouvent réunies
pour qu’on arrive sans encombre de l’autre côté de
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l'Océan; n'importe! Au premier coup de piston de la machine, quand on sent que le navire s'éloigne du quai, il est bien difficile de ne pas éprouver un petit serrement de cœur. On fait bonne contenance, pourtant; on répond, le sourire aux lèvres, aux saluts envoyés de loin par les parents et les amis qui restent sur la jetée pour assister à votre sortie du port. Tant qu'on est en vue du Havre, on demeure sur le pont. Il semble qu'on ne veuille rien perdre de ces côtes de France qui se profilent à l'horizon et qu’on sera si heureux de saluer, au retour, quand ee bateau, — ou un autre, — vous ramènera, le corps brisé de fatigue et le cœur affamé de revoir tous les êtres qui vous sont chers !
Mais on ne resle pas longtemps sous l'empire de ces sentiments qui envahissent l'âme de tous les voyageurs au moment où le paquebot gagne la haute mer. Une cloche sonne; c’est l'heure du déjeuner ; ct, ma foi, au risque de scandaliser mes amis, je leur dirai qu'il n’y a rien de tel qu'une table bien servie pour couper court aux tristesses de la séparation.
On descend donc en hâte dans la salle à manger clle est éblouissante de dorures et de décorations de toutes sortes. Trois longues tables vont d'un bout à l’autre, dans l'axe du navire ; et de chaque côté, à bâbord et à tribord, sont alignées d’autres petites tables, réservées aux familles et à des groupes d'amis qui retrouvent ainsi un peu de cette intimité indispensable pour la bonne humeur.
On s'installe au hasard de la rencontre, où au gré de ses sympathies. Les places ne seront définitivement
données par le maître d'hôtel que pour le repas du soir.
Il va sans dire que le maître d'hôtel ne violente personne. IT suffit d'aller le trouver et°de lui expri-
mer un désir, — surtout si la demande est accompagnée d'une gralificalion convenable, —- pour être
immédiatement salisfail : on est sûr d'être le voisin de table de la personne pour laquelle on se sent de l'amitié.
Le premier déjeuner est terminé. On remonte aussitôt sur le pont, espérant qu'on découvrira encore les côles normandes. Mais on à beau recourir aux meillcures jumelles, on ne voit rien à l'horizon. Pendant sepl Jours on sera ainsi entre le ciel et l'eau.
Que faire pour luer le temps? On commence par visiler le navire. Aucune occupation n'est plus instrucve ni plus agréable que celle-là.
La Touraine est le plus beau des Transatlartiques français. Il faut dire aussi qu'il est le plus récent !, c'est au mois de juin 1891 qu'il est sorti des chantiers de Penhoët, près de Saint-Nazaire. Il a coûté environ dix millions.
Ses dimensions sont vraiment colossales. Voici les chiffres qui m'ont été fournis par un officier : longueur, 163 m. 65; largeur, 17m. 10 ; hauteur, 17m. 30. On ne cile guère que deux ou trois paquebots de Liverpool et de Hambourg, qui aient des dimensions un peu supéricures.
La Touraine à deux machines, ce qui augmente beaucoup la vitesse de sa marche. Elle fait la traversée
! Depuis, on a lancé la Navarre qui, parait-ii, est un fort beau navire,
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