‹ Yankees et Canadiens [microforme]Chapitre 21 sur 70 · TE · texte numérisé non relu

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Cette universelle indifférence pour ia vie humaine est bien, en effet, l'un des traits les plus caractérisliques des mœurs américaines. Quand il se produit une catastrophe sur une ligne française, les Journaux s'emparent du fait, le racontent avec force détails, vrais où faux, el cherchent à établir ce qu’ils appellent les « responsabilités ». Au bout de deux ou trois jours, l'opinion publique est si bien surexcitée que les compagnies sont souvent extrêmement embarrassées pour salisfaire à toutes les réclamations et pour prendre les mesures préventives qu'on exige d'elles.

En Amérique, on examine les choses avec plus de sang-froid. Survient-il un accident? les journaux le relatent sans commentaire. Les victimes ou leurs familles actionnent la compagnie pour obtenir un dédommagement, mais personne ne s'avise de prendre au tragique un si mince événement.

Pour un peu, on dirait aux victimes : « Vous avez été blessés? Lant pis pour vous! Qu'alliez-vous faire dans cette galère? »

En Amérique, la vie sociale paraît avoir été organisée exclusivement pour les gens qui ont bon pied bon œil et qui sont bien portants. Les autres, c’est-à-dire les malades, les vieillards, les infirmes et les estropiés n'ont qu'à rester chez eux; et de fait on ne les rencontre nulle part : ils savent très probablement à quoi ils seraient exposés s'ils pénétraient dans cette lutte pour la vie, qui est plus ardente et plus acharnée aux États-Unis que partout ailleurs; ils savent qu'ils seraient les premiers sacrifiés, et cette certitude ne contribue pas peu à les tenir à l'écart.

Malgré ces réflexions plus longues à exprimer qu'à

concevoir, on peut croire que Je ne m'élernise pas dans la gare de Niagara; je ne suis pas venu de si loin pour philosopher devant un appareil automatique.

Un vieil omnibus tout bariolé de jaune, de rouge et de vert me transporte à Xallembach-Tlôtel, juste en face des rapides du fleuve, et après avoir déposé mes bagages dans le hall de l’hôtel, je cours voir le Niagara.

Un voyageur français, dans un livre récent, décrit ainsi ses impressions en présence des chutes célèbres : « Que d’eau! que d’eau! (Pour plus de détails, voir la description de Chateaubriand.) »

Et c'est tout! l’auteur passe ensuite à un autre chapitre.

Sans avoir la prétention de faire un tableau à la Cha- (eaubriand, je voudrais, en termes fort simples, rendre ce que j'ai ressenti.

A mon sens, le Niagara est la plus grande curiosité de la partie de l'Amérique que j'ai visitée. Ca été à proprement parler le « clou » de mon voyage.

Qu'on se figure un fleuve à peu près dix fois large comme la Seine au Pont-Royal, coulant à pleins bords entre deux rives plates et monolones. On dirait un grand canal creusé par la nature pour déverser les eaux de l'Érié dans le lac Ontario.

Au bout de quelques kilomètres, le fleuve se heurte à des milliers de récifs qui paraissent vouloir lui barrer le chemin. Cet obstacle l’irrite; comme un géant qui sent sa force, il bat les rochers avec une violence inouïe; il les escalade même, et ses eaux, toutes blanches d'écume, s’en vont en tournoyant d’un récif à l’autre. Cette course torrentueuse dure quelque temps. Puis, tout à coup, le fleuve rencontre une île, qui s'appelle l’île de la Chèvre;

il se divise en deux branches inégales, dont l’une longe

la rive américaine et l'autre la rive canadienne.

Arrivées aux extrémités de l'île, les eaux dans un

élan magnifique se jettent subitement, et avec un fracas

épouvantable, dans un ravin de plus de deux cent cinquante pieds de profondeur.

La scène est vraiment grandiose! Du pied même de chaque chute jaillit une colonne de vapeur qui s'élève à plus de cent mètres et qui constitue le plus splendide jet d’eau qu'on puisse voir dans le monde. Quand les rayons du soleil brillent à travers cette colonne de poussière liquide, le coup d'œil devient féérique, et | l'on reste muet d’'admiralion devant les milliers d’arcs- j en-ciel qui étincellent de toutes parts sur toute la larveur du fleuve.

Chateaubriand v a vu ou cru voir «les aigles, entrai-

nés par le courant d'air, descendre en tournoyant au

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fond du goulfre, et les carcajoux se suspendre par leurs longues queues au bout d'une branche abaissée pour saisir dans labime les cadavres brisés des élans et des | ours ». J’avouc, à ma honte, que je n'ai vu ni aigles ni carcaJoux, et les ours de ces parages m'ont paru être | tout simplement des mythes.

Mais 1 faut reconnaître d’ailleurs que leur présence } n'est nullement nécessaire pour la sublimité du spectacle.

« J'ai vu bien des cascades, disait Ampère; j'en ai vu en Suisse, en Écosse, en Norvège ct dans les Pyrénées; mais toutes ensemble se perdraient et se noieaient dans le Niagara, pygmécs auprès d’un Titan! Pour moi, les deux plus grandes choses de ce monde

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sont, parmi les monuments élevés par la main de \

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l’homme, les ruines du Fhibet, et, parmi les œuvres (' de la nature, les chutes du Niagara. »

r Malheureusement, depuis une trentaine d'années, F le Niagara à un peu changé d'aspect, et perdu quelque chose de sa primitive et sauvage beauté.

On aime à se le représenter au temps où il ne battait que les rochers de ses rives et où ces routes et ces voics ferrées n'avaient pas déchiré le flanc du ravin.

À Je me figure le silence universel de la nature devant le tonnerre du grand fleuve, l’homme errant comme une bête sauvage parmi ces précipices, n'osant pas encore Lroubler sa majesté, et je comprends alors la grandeur

| du spectacle.

| Mais lutililarisme américain a gâlé tout cela. Les

impénétrables forêts des deux rives ont fait place à des | champs de maïs; des usines ont été construites sur les apides, et les pelouses qui longent les bords du gouffre

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ont été garnies de bancs et de barrières comme le jardin d'une guinguette.

Une v'lle même a été bâtie, et elle ressemble à toutes les villes de plaisance qu'on peut visiter sur les deux continents. Squares bien tenus, hôtels somptueux, boutiques de souvenirs el magasins de photographies, rien n'y manque. On y est mème assailli de guides ct de voiluriers comme à Luchon ou à Chamounix. Bien

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plus, des centaines de jeunes couples arrivent tous les Jours pour passer là leur lune de miel. Il paraît que la vue des chutes a des vertus particulières pour rendre heureuses les unions américaines.

À vrai dire, les jeunes mariés se contentent de faire des promenades rêveuses sous les pelouses qui longent À le fleuve, ou bien, s'ils sont riches, ils prennent, moyen-

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nant cent francs par jour, une des voilures qui staionnent devant les hôtels, et, sans bouger de leur landeau capitonné, ils sont censés faire une excursion aux chutes et au ravin. Mais les véritables touristes payent davantage de leur personne : ils tiennent à voir les choses de plus près alin d'en rapporter des impressions moins vagues el moins sommaires.

Les récifs du Niagara sont juste en face de Kallenbach-Tlôtel. Je passe de longues heures à contempler la lutte des flots contre les rochers et à suivre du regard les vagues d’écume qui tournent dans ous les sens avec une rapidité verligineuse.

Puis, franchissant un pont suspendu, je vais jusqu'à l'île de la Chèvre, qui sépare les deux gigantesques cascades. Cette île, que le fleuve ronge sans cesse, et qui tôt où lard finira par être emportée, est aménagée de manière à permettre aux touristes de s'avancer le plus près possible des chutes. Partout des escaliers munis de parapels, qui vous conduisent jusqu'au bord du fleuve. On à la satisfaction de recueillir de Peau dans le creux de la main et de se désallérer, sans bourse délier, au Niagara.

Les autres agréments qu'on peut s’y procurer sont infiniment plus coûteux. Il faut payer un franc vingtcinq pour entrer dans l’île de la Chèvre; même somme pour passer sur Suspension Bridge : c'est un pont très hardi en fil de fer qui fait communiquer la rive américaine avec la rive canadienne, et du haut duquel le regard peut embrasser les deux chutes et jouir du speclacle dans son ensemble.

Mais vous êles audacieux par tempérament, même un peu téméraire, et le danger vous fascine? Dans ce

cas entrez à la Cave des Vents: pour un dollar, on vous fera passer par les émotions les plus violentes que vous puissiez souhaiter.

On pénètre d'abord dans une baraque en planches construite à l’une des extrémités de l'île de la Chèvre. Là, on se déshabille des pieds à la tête, pour revêtir un costume de flanelle, el par-dessus celui-ci, un autre costume en gutta-percha, et l'on se couvre la tête d'un casque comme un vulgaire pompier; après quoi, par un escalier en poutrelles, on descend jusqu'à une passerelle établie sous la cataracte. Le rocher, d'où le flot épais et bruyant se précipite, est creusé et forme un arccau au-dessus de votre tête. Vous avancez, en vous collant à la paroi, sur -un sentier qui va en se rélrécissant jusqu'au moment où il devient tout à fait impraticable. À deux pas, la masse liquide roule en mugissant et en décrivant une vaste courbe. C'est vérilablement un enfer aquatique, et quiconque y pénètre ressent une angoisse mortelle.

Après avoir savouré quelques secondes cette lugubre sensation, vous rebroussez chemin, et ce n'est pas sans un sentiment d’intime satisfaction que vous remon- Lez l'escalier qui vous à conduit dans cet antre, d'où le dieu Dollar, le plus puissant des dieux, a expulsé Ie génie de la cataracte. Vous revenez à la baraque ruisselant des pieds à la tête et trempé jusqu'aux os, en dépit du costume de gutta-percha; vous vous rhabillez, vous vous séchez, el vous jurez, mais un peu tard, de ne plus expérimenter les formidables douches du Niagara.

Il reste une dernière aventure, non moins classique que celle de la Cave des Vents, et qui n'est peut-être

pas moins périlleuse : c’est de descendre jusqu'à un pelit vapeur qui stationne au fond du ravin, à un mille des chutes, et d'aller sur cette coquille de noix rôder autour des cataractes à travers un remous terrible. Le ‘apitaine ou le pilote qui dirige ce petit bateau doit être un bien habile homme! Il le manœuvre avec une telle dextérité, qu’il réussit à conduire ses passagers jusqu’au pied même des chutes. On devine les oscillations fantastiques du vapeur sur ces flots déchaînés! Bien souvent les spectateurs restés sur la berge le croient perdu, quand ils le voient disparaître dans un nuage de vapeur d’eau; mais quelques minutes après il reparaît de l’autre côté du ravin, faisant effort pour résister au courant et revenir sans encombre à son point de départ.

L'expédition dure environ un quai ïeure ; mais c'est suffisant pour faire cunnaissance avec la force mystéricuse qui réside dans le gouffre. Si brave que lon soit, on est enchanté de laisser là le bateau ensorcelé et de remonter sur la berge.

Les Indiens, qui habitaient autrefois ces parages, vénéraient le Niagara comme la demeure du grand Esprit ; et, chaque année, pour apaiser le dieu, ils plaçaient deux jeunes filles sur une barque qui était abandonnée au courant. Pendant que les jeunes filles descendaient le fleuve et qu'elles étaient précipitées dans l’abîme, le peuple se tenait sur les rives, priant l'Esprit d'agrécr ce sacrifice et d’être favorable à toute la nation. Il est probable que ce n’est là qu’une légende; mais elle persiste dans la contrée et le souvenir en a été fixé dans une peinture très saisissante, que l’on m'a montrée dans le salon du Grand-Hôtel de Niagara.

Aujourd’hui, ce ne sont plus les jeunes filles qui s’exposent à la fureur du grand fleuve. Mais il y a toujours des téméraires qui s'amusent à traverser les rapides. Sans parler du célèbre Blondin, qui passait d’une rive à l’autre sur une corde tendue à plus de deux cents pieds au-dessus de l’abîime, on se rappelle le capitaine Webb qui, il y a quelques années, trouva la mort dans les eaux du Whirpool.

Le corps de l’insensé fut recueilli cinq lieues plus bas: mais cette fin tragique n’a pas découragé les nageurs. Tous les ans, il y a des individus qui tentent l'aventure et qui cherchent à s’'illustrer ou à gagner de l'argent en essayant de franchir cet océan déchaîné. Un des derniers que l’on cite était un garçon coiffeur, qui a eu l'incroyable audace de s’abandonner au courant, enfermé dans un tonneau bien lesté. Malgré mille soubresauts et des heurts terribles contre les parois du ravin, 1l sortit sain et sauf de l’entreprise, et enchanté d’avoir gagné un pari qui, pour lui, était une fortune.

Je restai deux jours au Niagara; ce n’est pas trop pour faire des excursions sur les deux rives ct pour savourer l'admiration que l'an ressent en présence de cette merveille de la nature. Grâce à un brave Hollandais, qui parlait assez bien le français, et qui se mit à ma disposition avec une obligeance parfaite, je pus visiter en détail la ville et les environs et m'approvisionner de souvenirs sans être trop exploité par les marchands. Car il s’en faut que cette coquette ville soit le pays de la probité ! J'ai déjà dit ce que coûte une journée de voiture: pas moins de vingt dollars, un peu plus de cent francs. Le prix des autres objets est à l'avenant.

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La moindre photographie, l'album le plus modeste, tout est coté à un chiffre fantastique. Les photographes surtout font des affaires d’or, mais le plus souvent, c'est au détriment de l'honnêteté. Ils exploitent indisnement les Européens. Quand ceux-ci ont la gloriole de vouloir se faire représenter sur les bords du ravin, sur Suspension Bridge, ou debout à côté des cataractes, les photographes leur font payer à l'avance le prix convenu, ce qui est assez nalurel,.…. mais ils n’envoient jamais les photographies. Beaucoup de voyageurs se sont plaints, plusieurs même se sont adressés aux consuls ; mais tout a été inutile. Quel recours peut avoir, je vous le demande, un bonneticr de Lyon contre un photographe américain qui s'est montré indélicat? Le micux évidemment est de s’en remettre à la justice divine; mais cette perspective ne console pas toujours les pauvres Perrichons qui ont été escroqués.

Les boutiquiers de Niagara ont mille moyens pour duper les touristes ; mais le plus joli est certainement celui-ci: vouslisez sur la porte d’un magasin: «Ici on parle français ! » Tout heureux de pouvoir parler votre langue, vous entrez et vous demandez où est la personne qui parle le français.

Généralement vous trouvez là une vendeuse avenante qui, en anglais, vous répond qu'elle a une cousine, parlant français comme une Parisienne, mais qu'elle est sortie.

« À quelle heure rentrera-t-elle ? demandez- vous désappointé.

— À huit heures du soir. »

Vous parlez en maugréant contre ces jeunes personnes qui ont la fâcheuse habitude de sortir quand

on voudrait causer avec elles, et à huit heures précises vous retournez au magasin. Cette fois, il est fermé! La cousine est un mythe. On l’invente de toute pièce pour allécher le touriste, surtout, paraît-il, le Français. Mon brave Hollandais, qui connaît par le menu tous les cancans de la petite ville, m'affirme que lous les

Il le manœuvre avec une telle dextérité, qu'il réussit à conduire

ses passagers jusqu'au pied même des chutes.

Français venus dans ces parages se sont laissé duper par la cousine. Je suppose qu'ils ont dû s'en consoler. Le Niagara a de quoi panser ces petites blessures d'amour-propre. |

La seule chose qu’on regrette dans cette excursion, c'est que le cadre qui entoure les chutes n’ait ni l’ampleur, ni l'originalité qui conviendraient à un pareil tableau. On y voudrait, tout autour, les massifs neigeux des Alpes et des Pyrénées. Le phénomène prendrait

alors un relief et des proportions vraiment prodigieuses. Tel qu'il est, 1l cause au premier abord une certaine déception. Ce n’est que lorsqu'on s’est approché de ces gigantesques cascades, que l'on a pu apprécier la masse d'eau qui s’y précipite, que l’on a touché du doigt le torrent et que l’on à été arrosé de son écume, qu’on sent l’étonnement naître et l'admiration grandir. Et cette impression, résultant du calcul et de la réflexion, ne s’efface plus.

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