CHAPITRE VI
Traversée de l'Ontario. — Impudence des cochers de Toronto. — Une villé anglaise et puritaine. — « Tous hypocrites! » — Les Sulpiciens de Montréal. — Une copie de Saint-Pierre de Rome. — Le pont Victoria. — La promenade de Mont-Royal. — Les rapides de Lachine. — Une visite à M. Mercier.
Pour aller au Canada, je n'avais qu'à franchir Suspension Bridge, et je me serais trouvé immédiatement sur la rive canadienne. Mais, comme je tenais à faire la traversée de l'Ontario, je résolus d'aller directement de Niagara à Toronto.
En moins d’une heure, mais dans des wagons exécrables, le chemin de fer conduit à Lewiston. La route est magnifique. Pendant près de trente kilomètres on longe le ravin au fond duquel se déchaîne le Niagara. A regarder ces masses d’eau qui bouillonnent et tournoient dans cette gorge sauvage, on se sent pris de vertige, et, malgré soi, on songe à ce qui arriverait en cas de déraillement. En 1887, un train eut la fantaisie de dévier tant soit peu de sa route. La catastrophe fut épouvantable : machine, wagons et voyageurs, tout disparut dans l’'abîme et personne ne put être sauvé.
Évidemment rien n’est pittoresque comme decôtoyer ainsi un gouffre célèbre ; mais j'avoue à ma honte que J'étais assez peu fier de ce voisinage, et que j'aurais infiniment plus apprécié cette ligne, si les ingérieurs avaient eu la bonne inspiration de la tracer trente ou quarante mètres plus loin.
Enfin nous arrivons sans encombre à Lewiston, petite ville insignifian'e, d'où part, trois où quatre fois par jour , le bateau qui mène à Toronto.
Il ne nous faliut pas plus de trois heures pour faire la traversée de l'Ontario. Le temps était magnifique ct la surface du lac d’un calme absolu. On ne ressenlait ni roulis ni tangage ; on aurait pu se croire sur l'un des batcaux-hirondelles qui font le service de Paris à Saint-Cloud. C'est certainement l’une des plus délicieuses traversées que j'aie faites dans ma vie.
En arrivant au débarcadère de Toronto, j'eus l’occasion de m'édifier une fois de plus sur le degré de probité qui caractérise les voituricrs américains.
« Cormbien me prendrez-vous, dis-je à l’un d'eux, pour me conduire à Queen's Ilotel ?
— Trois dollars et demi, » me répondit-il sans sourciller (17 fr. 50).
Tout naturellement je trouve le prix excessif et je refuse de me servir de son véhicule. Quand il me voit parfaitement décidé à faire le trajet à pied :
« Montez, me dit-il, ce ne sera qu’un dollar.
— C'est encore trop cher, et je fais mine de m'en aller.
— En bien! ajoute-t-il en homme qui est résigné à tous les sacrifices, montez, je vous conduirai vous et vos bagages pour vingt-cinq sous. »
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Et ainsi, grâce à mes refus obstinés, j'amenai ce brave cocher à baisser son prix de dix-sept francs cinquante à un franc vingt-cinq. Nos cochers parisiens sont loin d’être des modèles de toutes les vertus ; je suis pourtant convaincu que, dans toute la corporation, on n'en trouverait pas un seul qui serait capable d'exploiter « le bourgeois » avec autant d'impudence.
Le grand malheur des Américains, et ce qui laissera toujours planer des doutes très justifiés sur leur honnêleté native, c'est qu’ils considèrent toutes les affaires comme des opérations dans lesquelles la conscience n'a rien à voir: c’est une sorte de jeu où il est toujours permis de tricher et où le profit va toujours au plus malin. À cet égard les pharmaciens font preuve d'un cynisme incroyable. Je me rappelle que dans cette même ville de Toronto on me fit payer un franc vingt-cinq un cachet de bismuth qui, en France, ne se vend jamais plus de deux sous. Mais c’est toujours l'application du même principe ; c’est à l’acheteur de se défendre.
Aussi je comprends l'immense satisfaction des Américains et surtout des Américaines qui viennent faire des achats dans l’un de nos grands magasins, où tout est à prix fixe et à un bon marché invraisemblable pour les Yankces. Ils trouvent un véritable plaisir à acheter, parce qu'ils ont la certitude de n'être trompés ni sur le prix ni sur la qualité. Pourquoi n’introduisent-ils pas chez eux des usages qui sont si fort à leur goût sur le continent? C’est unc anomalie que je ne me charge pas d'expliquer.
Toronto est la seconde ville du Dominion; elle est la capitale de la province d'Ontario; sa population
dépasse deux cent mille habitants, chiffre énorme si l’on tient compte de ce fait qu'il y a cent ans cette cité n'existait pas, et qu’en 1834 elle n’atteignait pas le chiffre de dix mille habitants. C’est à son heureuse situation sur la rive nord du lac Ontario qu’est due cette extraordinaire prospérité. C’est par Toronto que passent toutes les marchandises qui vont des grands lacs dans le bassin du Saint-Laurent. À ce point de vue elle est la rivale de Montréal.
Ce qui frappe le voyageur qui débarque pour la première fois à Toronto, c'est la physionomie tout anglaise de la ville. Les rues sont larges et bien entretenues ; elles se coupent à angle droit et sont perpendiculaires ou parallèles au lac; les maisons sont généralement construites avec beaucoup de solidité, mais leur aspect extérieur est monotone et banal. Ce n'est plus le bois qui domine dans les constructions comme aux États-Unis, c'est la pierre et la brique. Au lieu de ce provisoire qui caractérise toutes les habitations américaines, on constate qu'ici tout est définitif. On devine des gens qui sont, non pas campés comme les Yankees, mais établis et fixés pour de longues générations.
Les rues sont jalonnées et même un peu enlaidies par d'énormes poteaux surchargés de fils télégraphiques ou téléphoniques, qui s’enchevêtrent de mille façons et qui forment dans les airs comme une vaste toile d’araignée.
Chacun de ces poteaux est armé de crochets en fer
qui permettent de grimper jusqu’au sommet, comme on fait sur nos champs de foire pour les mâts de
cocagne. Chaque fois qu’il survient un accident dans
les fils, 1l faut qu'un ouvrier monte là-haut pour remettre tout en état. J'en ai vu quelques-uns qui faisaient cette escalade avec une agilité digne d'un chat.
Les monuments officiels, églises, hôtels de ville, banques, théâtres et écoles, font honneur à la cité. Il semble même qu'ils aient été construits avec un goût plus sûr qu’on ne le fait communément en Amérique. Les édifices religieux sont particulièrement remarquables. Ils sont presque tous de style gothique.
L'immense majorité des habitants est protestante ; la ville affiche même des airs de puritanisme qui sont un perpétuel sujet de quolibets de la part des cités rivales. Les maisons de tempérance y sont extrêmement nombreuses. Le repos dominical y est observé avec tant de rigueur que, ce jour-là, non seulement on fait trêve aux affaires et aux gros travaux, mais qu'encore tous les moyens de locomotion se trouvent suspendus. Impossible de prendre le bateau ou le chemin de fer un dimanche; les fiacres eux-mêmes restent soigneusement sous leurs remises ; bien plus, on fait observer le repos dominical jusqu'aux tramways électriques ! ils restent en détresse dans les rues à l'endroit précis où ils étaient au premier coup de minuit, dans la nuit du samedi au dimanche !.…
A vrai dire, tout cela ressemble fort à du pharisaïsme, et, pour mon compte, je me déficrais d'une religion qui affecte tant de rigorisme et d’intransigeance. Il faut bien croire, d’ailleurs, que tous ces grands airs de dévotion ne sont pas du goût de tout le monde, même à Toronto. Je me souviens que, me promenant dans Queen's Park, j'eus l’occasion de lier
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conversation avec des ouvriers, — probablement des Irlandais, — qui, comme moi, cherchaient un peu de fraîcheur sous ces magnifiques ombrages.
« De quel pays êtes-vous ? me demanda l’un d'eux, qui, à mes façons, avait deviné un étranger.
— Je suis Français, répondis-je.
— Vous êtes Français? Alors vous êtes un brave homme. (Frenchman, good man.)
— Et les habitants de Toronto, répliquai-je, que sont-ils donc ?
— Tous des hypocrites. (AU hypocrit.) »
Et aussitôt mon interlocuteur se mit en devoir de m'expliquer son jugement ; malheureusement il avait une {elle volubilité de parole que je ne pus rien comprendre ; mais Je voyais bien qu'il avait l'air de décharger son cœur et qu'il était tout à fait convaincu de ce qu'il disait.
Ce même Jour, dans l'après-midi, j'allai rendre visite au curé de la paroisse canadienne de Toronto. Je rencontrai un fort digne homme, un peu froid, mais instruit et non dépourvu de finesse.
Après les politesses d'usage, je lui demandai des renseignements sur sa paroisse, sur le mouvement religieux de la ville cet enfin sur le caractère des habitants.
« Ce sont tous des hypocrites! » s'écria-t-il avec une vivacité qui ne me laissait aucun doute sur la sincérité de son appréciation.
Et, en effet, il me raconta un certain nombre d’anecdotes concernant surtout les protestants, d’où je pus conclure que Toronto était le rendez-vous de tous les Tartufes du Canada. Les habitants y sont bigots et
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fanatiques; les conseillers municipaux, les magistrats, en un mot tous ceux qui détiennent une part quelconque d'autorité, montrent en toute occasion l'intolérance la plus odieuse : jouer aux cartes un dimanche, faire une partie de crocket, se promener en voiture, autant de crimes interdits par la loi! Les catholiques, qui ne sont au nombre que de trente mille, ont particulièrement à souffrir de l'intolérance des protestants. Ceux-ci peuvent à leur gré encombrer les rues et les avenues des manifestations les plus bruyantes. Le 12 juillet de chaque année, qui est la fête des Orangistes, ils défilent portant leurs bannières et chantant une chanson injurieuse pour le Pape: les catholiques doivent supporter toutes ces vexations sans qu'on leur permette ancune procession.
Ils ne perdent pas courage, cependant; à force d’entente et d'esprit de solidarité, ils se défendent pied à pied sur le terrain de la liberté. Groupés autour de leurs prêtres, ils soutiennent la lutte avec une constance et une intrépidité admirables. Ils se disent qu'après tout l'avenir est à eux. Avec leurs nombreuses familles, ils sont sûrs de conquérir une place toujours plus grande, ct ils espèrent bien qu'un jour ou l'autre ils formeront un groupe assez fort pour imposer leurs conditions et faire respecter leurs droits.
Cependant c'était le Canada français que j'avais surtout hâte de visiter.
Après vingt-quatre heures passées à Toronto, je m'empressai d'aller à Montréal. J'étais fatigué, excédé d'entendre parler l'anglais, de manger une cuisine anglaise et de ne rencontrer partout que des usages anglais. Il me tardait d'arriver sur une terre française
et d’y trouver les mœurs, la langue et les institutions de la France d’autrefois.
Il faut dix heures de chemin de fer pour dller de Toronto à Montréal. On suit la ligne du Grand-Tronc, nom bizarre, qui importerait assez peu si les wagons n'étaient pas dépourvus de tout confortable. Mais, quand on quitte les États-Unis, où, tout au moins sur les grandes lignes, on est habitué à un luxe si raffiné, on est un peu désenchanté en arrivant au Canada. On sent que les compagnies y sont moins riches et que le pays lui-même présente moins de ressources.
Il faut ajouter à cela que les trains marchent avec une irrégularité inconcevable. Ils partent quand ils peuvent ct ils arrivent de même. On m'a cité un brave curé canadien qui, pour gourmander ses ouailles, ne trouvait rien de plus expressif que cette comparaison:
« Vous êtes comme le Grand-Tronc ; vous arrivez toujours en retard à la messe. » |
Et de fait, durant tout mon séjour au Canada, je ne crois pas être arrivé une seule fois à l'heure.
Montréal est la première ville du Canada par sa population, par son trafic, par le chiffre de ses affaires de banque et par la splendeur de ses édifices. J'ai entendu beaucoup d’Américains affirmer qu’elle serait un jour la rivale de Chicago.
En y débarquant le 3 septembre 1893 , à huit heures du soir, je pris une voiture pour me faire conduire à Saint-Laurens Hall, rue Notre-Dame. C’est un hôtel de premier ordre au Canada, mais je dois convenir qu'il ne rappelle qu’assez imparfaitement les splendides hôtels que j'avais vus aux États-Unis. Il faut dire
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aussi que la vie y est beaucoup moins chère; la persion ne dépasse pas quinze francs par jour.
Après un dîner fait à la hâte, je sortis avec mon ami, M. T***, un Français très aimable, que j'avais rencontré en route, et nous nous rendîmes à Summer Park. C'est un jardin public, situé au centre de la ville, d’étendue assez médiocre, mais d'où on a une vue magnifique sur le Saint-Laurent. C’est le rendezvous de tous les Montréalais qui, le soir, après leur repas , désirent prendre le frais.
Ïl y avait foule ce jour-là : boutiques, cafés, salles de concert, théâtre, tout était envahi et encombré. Des tables étaient dressées un peu partout, dans les allées et sous les massifs, et tout ce monde buvait, chantait et riait avec un entrain et une exubérance toute française.
Nous rûmes la curiosité de voir le théâtre. Le mot théâtre esi ‘mpropre; c’est plutôt hangar qu'il faudrait dire. La salle était immense, mais pas de murailles ; elle était simplement limitée de chaque côté par des colonnes en bois qui soutenaient un toit énorme, sauf bien entendu du côté de la scène qui était adossée à un mur. Chacun pouvait entrer ou sortir: comme bon lui semblait. Un détail qui piqua aussi ma curiosité, c’est que l'orchestre état placé sur la scène, tout au fond de la salle, et les artistes jouaient ou chantaient en avant des musiciens.
Je ne me rappelle plus la pièce qui était exécutée ce soir-là ; Je sais seulement que tout le succès de la comédie tenait au rôle d’une actrice qui, visiblement, était très goûtée du public, car elle ne pouvait pas paraître sur la scène sans qu'on lui fit une ovation.
Ce qui me frappa surtout, ce fut l'attitude de la foule ; elle avait un air joyeux et bon enfant qui faisait plaisir à voir. On sentait qu'elle s’amusait de tout son cœur; ce n'était plus la raideur froide et compassée des Anglais de Toronto que je venais de quitter ; c'étaient les représentants d’une autre race, d’une nalionalité plus fine ct plus gaie, que j'avais sous les yeux. Les hommes, les femmes, les jeunes filles, tous, jusqu'aux petits enfants, écoutaient la pièce avec une attention que rien ne pouvait distraire; ils ne perdaient pas une syllabe ; ils étaient à l'affût des bons mots et des traits d'esprit, et quand le dialogue en amenait un, c'était, de la part des spectateurs, des éclats de rire sans fin. Jamais je ne compris mieux que ce jour-là les différences profondes et le contraste saisissant qui existent entre les Anglais et les Français, entre les races saxonnes et les races latines. Îl est évident que si les unes ont pour elles la réflexion, la prudence et l'esprit d'observation, on ne saurait refuser aux autres ces qualités de finesse, d’entrain et de gracieuse urbanité qui sont le charme de la vie.
Le lendemain, je me rendis au séminaire de Saint- Sulpice pour présenter au supérieur mes lettres de recommandation. Je fus reçu par M. Colin, supérieur de tous les Sulpiciens du Canada, qui, avec une bonne grâce charmante, me fit donner une chambre et m'offrit l'hospitalité dans son séminaire. J’acceptai avec reconnaissance celte aimable proposition, et pendant trois jours je fus l'hôte des fils de M. Olier. Inutile de dire que je les trouvai sur les rives du Saint-Laurent tels que je les connaissais en France, c’est-à-dire instruits, modestes, polis, un peu limides peut-être dans les
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idées, mais pleins de zèle pour l'Église et donnant l'exemple de toutes les vertus. Il est impossible de vivre un jour avec ces saints prêtres sans penser à leur vénérable fondateur, M. Olier, et à ses premiers com-
Montréal.
pagnons. Tels étaient les Sulpiciens au xvir siècle, tels ils sont encore à la fin du xix° : c'est toujours la même piété tendre, le même goût pour l'humilité et l'obscurité, la même affabilité gracieuse, le même désintéressement ct enfin le même dévouement au service du clergé. Aujourd'hui, comme il y a deux cents ans, on peut dire que les Sulpiciens réalisent dans leur personne l'idéal du prêtre catholique.
On leur voudrait parfois plus d'initiative, moins de
répugnance pour tout ce qui est nouveau, et surtout une connaissance plus complète des besoins et des nécessités de notre époque; mais s’il s’agit de vertus sacerdotales, s’il s'agit de former des ‘es de prêtres, ils restent les maîtres incontestés du clergé français.
Je n'ai pas à raconter dans quelles circonstances les Sulpiciens se sont établis à Montréal. Ils y sont établis depuis le xvu® siècle, depuis que M. Olier les envoya évangéliser les peuplades sauvages du Saint-Laurent. Pour reconnaître leurs services, Louis XIV leur donna en toute propriété l’île de Montréal, de telle sorte que, pendant fort longtemps, ils ont été à proprement parler les seigneurs de la ville.
Ce sont eux qui ont attiré les colons, qui les ont protégés, qui ont érigé des paroisses, fondé des écoles et des collèges, et, aujourd’hui encore, par l'autorité des services rendus et aussi par l'influence que leur donnent des biens immenses, ils sont la famille religieuse la plus puissante et la plus considérable de tout le Canada.
Avec eux d’ailleurs, il n’y a ni abus, ni excès de pouvoir à redouter. Ils se tiennent en dehors de tous les partis, et ils ne se servent de leurs ressources que pour soutenir des œuvres charilables, pour fonder des écoles ou des hôpitaux, et enfin pour créer des bourses dont bénéficient les enfants pauvres qui se destinent à l’état ecclésiastique.
A Montréal même ils desservent deux paroisses, Saint-Jacques et Notre-Dame. L'église de Notre- Dame passe pour l'édifice le plus vaste et le plus somp- {ucux de toute l'Amérique du Nord. Par son aspect