‹ Yankees et Canadiens [microforme]Chapitre 23 sur 70 · REA TN Lit po NOR E · texte numérisé non relu

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extérieur, elle a presque la silhouette de Notre-Dame de Paris. Mais comme l'intérieur est aménagé d'une façon autrement pratique!

Les nefs sont icllement spacieuses et les bancs si serrés, que quinze mille personnes peuvent facilement y trouver place et assister à une cérémonie ou à un discours; on dit même que les prédicateurs n'ont aucun effort à faire pour se faire entendre d'un si nombreux auditoire, tant les règles de l'acoustique ont été parfaitement observées.

Une vieille maison noire et enfumée, mais entourée d'un magnifique jardin, sert de presbytère à Notre- Dame : c’est là qu'habitent les Sulpiciens attachés au service de la paroisse; c'est là aussi qu'ils donnent l'hospitalité à leurs visiteurs.

Mais aux portes de la ville ils possède. t deux autres

établissements plus importants, plus modernes, et

surtout mieux construits : ce sont le grand séminaire et le collège.

Le grand séminaire Montréal est pour l'Amérique du Nord ce que le séminaire Saint-Sulpice est pour toute la France, c’est-à-dire une sorte ae séminaire international où viennent des élèves de tout pays, de toute race et de toute langue. En moins de quatre ans, tous ces éléments disparates se fondent, je devrais dire se transforment, et quand ces jeunes gens sortent des maii:5 de leurs maîtres, ils ont la science, la correction de tenue et de langage et ces fortes habitudes de la vie sacerdotale auxquelles on reconnaît toujours les élèves de Saint-Sulpice.

J'ai visité avec non moins d'intérêt le collège que dirigent les Sulpiciens et qui est contigu au séminaire,

Autant que j'ai pu en juger par un examen rapide, il m'a semblé que les méthodes cet les programmes étaient à peu près les mêmes que dans les collèges français. J'ai causé pendant de longues heures avec les professeurs et j'ai été émerveillé de leur zèle, de leur compétence professionnelle, de leur désir manifeste de s'initier à tous les progrès. Sous ce rapport, J'ai trouvé chez ces excellents maîtres un esprit d'initiative, une ardeur et un entrain joyeux dont j'ai été émerveillé et qui, je ne sais pourquoi, semblent être une rarcté à Saint-Sulpice. En tout cas, Je mentirais à la vérité et à ma conscience, si Je ne disais ici combien j'ai été touché de l'accueil que m'ont fait ces messieurs. Je considère les heures que J'ai passées en leur compagnie comme les meilleures et les plus douces de tout mon séjour en Amérique, et je garde de leur hosj'talité un très précieux souvenir.

Sous la conduite d’un obligeant professeur du séminaire, qui avait élé autrefois mon condisciple à Reims, je visitai la ville en détail.

Montréal a la physionomie de toutes les grandes métropoles commerciales : d’immenses magasins bondés de marchandises, des usines sans nombre dans les faubourgs, un port encombré de milliers de bateaux, el enfin, dans les rues, une activité et un mouvement qui commencent dès le matin et qui ne cessent qu’assez tard dans la nuit. Comme dans la plupart des villes américaines, il ya, à Montréal, d'innombrables moyens de locomotion, desservant tous les quartiers de la cité. Partout des tramways électriques qui se croisent dans tous les sens et sont constamment remplis de voyageurs alfairés se rendant à leur bureau ou à leur maison de commerce. Cette fièvre de travail est telle, que New-

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York pourrait seule rendre des points à Montréal, ce qui faisait dire à Lord Dufferin :

« New-York, c'est Montréal agoravé. »

Les édifices civils ont une certaine ampleur; mais, au point de vue de l'architecture, ce sont les églises catholiques qui présentent le plus d'intérêt. J'ai déjà dit un mot de Notre-Dame : c'est l'église du passé, l'église qui rappelle aux habitants les origines de leur ville.

Aujourd'hui ils sont fiers d'un autre temple, qui n'est pas encore achevé, mais qui est digne de tout point de la prospérité actuelle de Montréal; ïe veux parler de la cathédrale. Eni la construisant, on a voulu faire grand et beau; et pour cela on s’est mis en tête de reproduire sur les rives du Saint-Laureni l'immense basilique Saint-Pierre de Rome. Tout naturellement on a dû réduire les dimensions; mais, tel qu'il est, l'édifice est encore immense. Réalise-t-il les espérances artistiques qu'on avait conçues? Il est permis d’en douter. Les lignes architecturales sont, à coup sûr, fort belles, étant donnée la splendeur du monument qui a été pris pour modèle. Mais il m'a semblé que la qualité des matériaux employés pour le gros œuvre élait inférieure. Les superbes pierres de taille adoptées pour la façade forment avec les murs des bas-côtés un contraste tout à fait fâcheux. Enfin, beaucoup de gens peusent, peut-être avec raison, que tel mode de construction qui convient sous le brillant soleil de lPTtalie n'a plus sa raison d’être dans une contrée septentrionale, où la brume et la neige obscurcissent le ciel pendant de longs mois. L'intérieur de cette église était loin d'être achevée lorsque je l’ai visitée; je pus seule-

ment admirer l'ampleur majestueuse de la nef ct les belles peintures qui décorent la coupole. On était en train de mettre la dernière main à l'installation d’un orgue monumental, que M. Guilmant, le brillant organiste de la Trinité, devait inaugurer quelques jours plus tard.

Je rvemarquai encore qu'aucune des chapelles latérales n’était commencée; il restait encore tout un travail d'aménagement intérieur dont l'exécution devra se poursuivre probablement pendant de longues années. Mais les catholiques cpulents, qui aiment à se montrer généreux pour leur culte, peuvent dès maintenant se rendre compte des sacrifices qui seraient nécessaires pour terminer cette décoration intérieure. On remet, en effet, à toute personne qui entre à la cathédrale, un petit papier contenant une courte notice sur l'édifice et indiquant aussi la liste complète des chapelles qui restent à construire, avec le chiffre des dépenses pour chacune. Grâce à cette précaution, il ne saurait y avoir

de surprise pour personne. Chaque visiteur sait qu’il suffit de verser vingt ou trente mille dollars pour mériter le titre de fondateur d’une chapelle dans la

cathédrale de Montréal. J'aurais bien voulu pouvoir répondre à l'invitation contenue dans le petit papier; mais, n'étant pas le cousin de M. de Rothschild, je dus renoncer à faire le généreux. S'il est, de par le monde, des gens qui soient en peine pour placer le surplus de leurs revenus, je me permets de leur signaler la cathédrale de Montréal : en contribuant à son achèvement, ils attacheront leur nom à une œuvre à la fois artistique et chrétienne.

La plus grande curiosité de Montréal est peut-être

- le fameux pont Victoria. Il à un développement de

près de trois kilomètres. Avec sa galcrie tubulaire, véritable tunnel soutenu par vingt-quatre piles d’un calcaire noir, il présente un aspect totalement dépourvu d'art; mais quels services ne rend-il pas pour les relations commerciales du Canada avec les États-Unis! Commencé en 1856 et inauguré en 1860 en présence du prince de Galles, le pont Victoria a coûté trente millions de francs. Il est seulement fâchceux que cette merveille de lart des ingénieurs impressionne plus vivement l'esprit que la vue; car la distance en réduil singulièrement les gigantesques proportions. La longue ligne rigide de la galerie, les formes grêles et également rectilignes des arches vues de face, lui donnent, de loin, l’humble apparence d’un pont de chevalets. Combien sont préférables, au point de vue du pittoresque, les courbes harmonieuses de nos vieux ponts de pierre !

Pour bien juger de l'ensemble de la ville, il faut aller la contempler du haut de Mont-Royal: c’est une montagne haute d'environ deux cents mètres qui à donné son nom à la ville et qui aujourd'hui est une promenade fort agréable et très fréquentée.

Les pentes de cette colline sont dessinées en jardin anglais, et du sommet on jouit d’un magnifique coup d'œil sur Montréal, sur le Saint-Laurent et la rivière Ottawa. C'est là que viennent en foule les habitants qui, après la fermeture de leurs bureaux, veulent respirer l'air pur et se reposer. Un peu partout, sur les pelouses ou dans les clairières du bois, on rencontre des sociétés de toute nature et de tout nom, qui lunchent joyeusement et portent des Loasts.

Chose curicuse, c’est sur les pentes boisées de cette riante montagne que se trouve le cimetière de la ville! A côté du plaisir, l'image de la mort. Mais ici cette image n’a rien de sévère. On croirait que le cimetière n'est que le prolongement du parc. Les allées sont soigneusement sablées et ralissées, les tombes disparaissent sous les fleurs et la verdure; partout des bordures de buis et des corbeilles fleuries. Il n'y à pas jusqu'aux promeneurs eux-mêmes qui n'aient, dans ce champ de la mort, quelque chose de gai et d’épanoui. Rien qu’à ce signe on reconnaît une population chrélicnne, qui envisage avec sérénité les mystères de l'autre vie.

Cependant des amis me font comprendre combien J'ai cu tort de ne pas faire en bateau à vapeur le trajet de Toronto à Montréal.

« Vous n'avez pas vu Lachine! me répètent-ils sans cesse. [l n’est pas possible que vous quittiez Montréal sans avoir franchi les rapides de Lachine! »

Et les bons Canadiens laissent percer tant de fierté et d'admiration pour leurs rapides, que pour ne pas les désobliger je me décide à faire ce court voyage. Au fond c’est une expédition qui n’est pas sans ressemblance avec la promenade de Paris à Saint-Germain, et, quoi qu'en disent les Canadiens, elle n’est pas beaucoup plus dangereuse.

Je me rends done à la gare ct je prends mon billet pour Lachine. Ce nom bizarre vient de ce que Jacques Cartier, le premier explorateur de cette contrée, s’imagina en arrivant à cet endroit du fleuve avoir atteint les limites du continent américain et avoir trouvé une voice nouvelle pour se rendre en Chine.

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La petite ville, qui doit son nom à cette crreur séographique, est assez médiocre : à peine quatre ou cinq mille habitants. Elle perdrait certainement toute son importance le jour où les louristes cesscraient de venir visiter la fameuse barre du Saint-Laurent.

La garc est située sur la rive du fleuve, à deux pas du quai, où sont amarrés les bateaux à vapeur. À l'exemple de beaucoup d'autres voyageurs, venus comme moi en excursion, Je monte sur le steamer qui fait le service de Montréal, et nous voilà aussitôt partis. J’admire en passant un fort joli pont d’une rare légèrelé, qu'on a audacieusement jeté d'une rive à l'autre, mais qu’on à eu la malencontreuse idée de peindre en rouge vif. Un peu plus loin, sur la droite, nous longeons un petit village peuplé exclusivement de sauvages. C'est ce que l’on appelle une « réserve ». Ils sont là quelques centaines, groupés sous la direction d’un officier qui les surveille et qui est aussi chargé de pourvoir à leur subsistance matérielle. Il paraît qu'en somine leur existence est assez misérable. La seule industrie à laquelle ils se livrent, et dans laquelle ils semblent avoir acquis une certaine expérience, consiste à exploiter les voyageurs. Ils leur vendent des photographies et une foule de menus objets qui n’ont pas d'autre mérite que d’avoir élé confectionnés par des sauvages plus ou moins authentiques.

Enfin, après une heure @Ge navigation, nous approchons des rapides. Tous les passagers se portent à l'avant du bateau, et chacun s’arme de courage pour supporter les émotions de la traversée. Qu'on se rassure : elles sont assez bénignes. On voit d'abord les eaux qui bouillonnent ; çà et là on rencontre quelques

rochers à fleur d'eau. Le pilote, un sauvage authenlique, celui-là, à qui les sinuosités du fleuve sont familières, est sur sa passerelle, donnant des ordres et ayant l'œil constamment fixé sur l'horizon.

Tout à coup l’on aperçoit, à un demi-mille, conime une ligne de rochers noirs qui émergent de l'eau. Un grand remous se produit autour de ces récifs, et les voyageurs limides se demandent avec anxiété comment on va franchir cel obstacle menaçant.

Mais loutes ces appréhensions sont bien inutiles : le pilote manœuvre son bateau avec tant de dextérité, que nous passons à peu près sans encombre entre deux roches noirâlres qui semblaient vouloir nous barrer la route. C'est lout au plus si le bateau éprouve pendant quelques minutes des oscillations assez prononcées. En réalité, pour bien savourer les émotions de la traversée ct pour donner à cette petite expédition son véritable caractère, 11 faudrait la faire en piogue ou sur une petite barque conduite par un sauvage. Il y aurait dans ce contact immédiat avec le danger une source d'émotions plus vives et plus pénétrantes qu'on ne saurait en ressentir lorsqu'on est commodément installé sur le pont d’un grand navire, qu'on sait solide el qui est fait pour résister aux tourbillons et aux vagues les plus furicuses.

Une heure après, nous débarquions sur les quais de Montréal : l'exeursion avait à peine duré une matinée.

Je ne voulus pas quitter Montréal sans aller saluer M. Ionoré Mercier, l'ancien premier ministre de la province de Québec.

Je l'avais connu à Paris à la suite d'une conférence

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que j'avais faite en sa présence sur le Canada. Il m'avall Lémoigné une très grande bienveillance, je dirais même une certaine affection, si le mot n'était un peu insolite pour caractériser les sentiments d'un homme politique.

Les journaux m'avaient appris les épreuves cruclles: par lesquelles on l'avait fait passer, à son relour au Canada. Je savais qu'il avait été renversé du pouvoir, qu'un grand procès de corruption lui avait été intenté par ses adversaires, et que S'il avait échappé à une condamnation, il était sorti de là un peu amoindri, politiquement parlant, el presque entièrement ruiné.

Mais ces considérations, au lieu de m'arrêler, me firent regarder cette visite comme un devoir.

M. Mercier fut très louché de ma démarche. I m'accucillit avec une bonne grâce et une cordialité à laquelle je fus très sensible. Je 1e trouvai un peu fatigué et vieilli par les orages qu'il avait subis, mais non découragé.

Tombé du pouvoir, il s'est remis vaillamment au travail; il a ouvert un cabinet, el comme il est très bon avocal, les affaires lui arrivent de toutes parts, el il est probable qu'à force de travail et d'énergie 11 réussira à reconstituer sa fortune.

Au point de vue politique, il n'est pas ausst complètement fini que l’espéraient ses adversaires. Test encore meinbre du parlement; sa parole de tribun prend tous les jours un ascendant plus considérable; nul ne sait mieux que lui faire vibrer les cœurs canadiens. Qui sait si les fluctuations poüliques ne ramèneront pas aux aMaires un homme qui est incontestablement 1e premier orateur du Canada?

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Je ne veux pas examiner ici le mouvement annexionniste dont M. Mercier a pris l'initiative. Beaucoup de Canadiens très patrioles et très catholiques refusent, je le sais, de le suivre dans cette voie pleine de périls. Mais il n'en reste pas moins cerlain qu'avec son magnifique talent de parole, sa souplesse d'esprit et sa compétence dans les affaires, M. Mercier est encore en mesure d'influer sur les destinées de son pays. Il a, du reste, trop de clairvoyance pour ne pas voir quels sont, à l'heure actuelle, les vrais intérêts du Canada !.

! Depuis que ces lignes ont été écrites, les journaux canadiens nous ont appris la mort si édifiante de M. Mercier. Durant les quelques jours qui ont précédé sa fin, il a pu faire ses adieux à ses parents, à ses amis et même à ses adversaires politiques. La population de Montréal a été tres touchée de cette calme et noble attitude en présence de la mort, et elle à fait au grand orateur de magnifiques funérailles.

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