‹ Yankees et Canadiens [microforme]Chapitre 24 sur 70 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Une visite à l'université Laval, — Le recteur. -- Les bätiments. — Les programmes. — Promenade à travers Québec, — Deux héros : Montcalm et Wolfe., —- Le drapeau de Carillon. 3alaille de la plaine d'Abraham. — L'amour des Canadiens pour la France. Le « vieux pays! » — [ls veulent rester Canadiens.

Si Montréal est la capitale commerciale du Canada, c'est Québec qui en est la capitale politique et littéraire.

Comme sa riche rivale de l'Ouest, Québec est située sur le Saint-Laurent.

Les touristes aiment mieux faire en bateau à vapeur le trajet qui sépare les deux villes: mais Comme j'étais condamné à brûler les étapes pour arriver au bout de mon itinéraire, je dus prendre le chemin de fer, alin de gagner du temps. La ligne que Je suivis est celle du célèbre Canadian Pacific Railway. (Au Canada, on dit pour abréger le C. P.R., absolument comme en France nous disons P.-L.-M., pour désigner la compagnie Paris-Lyon-Méditerranée.) Je n'ai gardé aucun souvenir du pays que j'ai traversé, sinon qu'il pleuvait

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à Lorrents, que toutes les rivières étaient débordées, que la ligne était, par mtervalles, couverte d'eau, que le train était obligé de ralentir sa marche, et que nous arrivâmes assez tard dans la nuit à Québec.

La gare est située au pied du promontoire sur lequel est bâtie la ville. En débarquant, j'acccptai les offres de services d'un cocher canadien, juché on ne sail comment sur une vicille calèche, contemporaine de Henri IV, et, cahin-caha, en suivant les lacets de la route, je fus conduit à l'hôtel Saint-Louis, le meilleur du cru.

Pour ne pas désobliger l'industriel qui administre cet hôtel, je me contenterai de dire que son établissement ressemblerait assez à une vicille auberge de France, si la qualité de la cuisine rachetait l'infériorité du matériel et du service.

J'ajouterai, pour la consolation des touristes, qu’on est en train d'achever un superbe hôtel bâti sur la Terrasse, et que ce palais, — car c’en est un, — m'a paru être le dernier mot du confortable.

Le lendemain, je me présentai au recteur de l'Université Laval, pour qui j'avais des lettres de recommandation.

Ce recteur, M. Laflamme, cest un prêtre éminent. Son accueil fut plein de courtoisie et de bonne grâce; mais ce qui me frappa surtout au cours de notre entrelien, ce fut l'étonnante variété de ses connaissances. Par métier et par goût, il est naturaliste; on dit même qu'en cette matière il n'a de rival ni au Canada ni aux États-Unis. Ses travaux géologiques font autorité dans tous les congrès scientifiques qui se tiennent sur le continent américain. Mais, chose assez rare, ce spé-

cialiste est en même temps un fin lettré, qui parle et qui écrit notre langue avec une élégance et une sûreté de goût tout à fait remarquables.

Durant mon voyage en Amérique, j'ai eu l'occasion de faire la connaissance de beaucoup de prètres; je n'en a pas vu un seul qui fût tout à la fois aussi instruit, aussi spirituel et aussi aimable que le savant recteur de l'Université Laval. Occupera-t-il longtemps ce poste? J'avoue qu'en causant avec lui, je ne pouvais m'empècher de rêver pour lui des destinées plus hautes; je me disais qu’une mitre d'évêque ou même d’archevêque serait tout à fait à sa place sur cette tête si fine et si intelligente; mais j'oubliais que M. Laflamme est de ces prêtres modestes qui ne cherchent pas les dignités, précisément parce qu'ils les méritent toutes, et malheureusement, au Canada comme ailleurs, ceux-là sont souvent négligés ".

Avec une obligeance toute gracieuse, M. Laflamme voulut bien me faire les honneurs de l'Université. Nul, en effet, n'était plus en mesure que lui de me donner des renseignements précis ct détaillés sur cet établissement scientifique, qui est le premier du Canada.

L'université Laval compte à peine quarante-six ans d'existence. Elle fut fondée en 1852 par le séminaire de Québec et reconnue par la r:ine Victoria dans une charte royale datée du 8 décembre 1852. Son nom lui vient de ME de Montmorency-Laval qui fut le premier évêque du Canada, et dont mon ami, M. l'abbé Gos-

selin, a écrit l’intéressantce histoire.

! Depuis, le recteur de l'université Laval a reçu les honneurs de la prélature romaine.

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Cette université subsista ainsi pendant un quart de siècle, lorsqu'en 1876 le pape Pic IX, frappé des services qu'elle pouvait rendre à la cause catholique en Amérique, donna à celle œuvre son complément indispensable en lui accordant l'érection canonique solennelle avec les privilèges les plus étendus.

En vertu de la bulle pontilicale, l’université Laval cest placée sous la protection du cardinal-préfet de la Propagande. La haute surveillance de la doctrine et de la discipline est attribuée à l'archevêque de Québec et aux évêques de la province.

L'université comprend quatre facultés : la théologie, le droit, la médecine et les arts. Elle confère à ses élèves les grades habituels de bachelier, de licencié et de docteur dans les différentes facultés.

Malheureusement, des décisions postérieures et tont à fait déplor bles ont ruiné par avance l’action de cette université. À la suite de manœuvres habiles sur lesquelles je n'ai pas à insister ici, Rome à accordé à Montréal des privilèges qui, en fait, ont eu pour résul- (at de créer une université rivale de l’autre, et ainsi la suprématie intellectuelle, qui semblait devoir apparlenir à la capitale de la province, s’est trouvée sinon détruite, au moins fortement diminuée.

Le Bas-Canada n’est pas assez peuplé pour être en mesure de soutenir deux universités. IT fallait garder celle de Québec, qui avait pour elle l'avantage de l'ancienneté; il fallait même chercher à la fortilier en la dotant richement et en complétant sa bibliothèque, son outillage et ses laboratoires, el ainsi, on aurait constitué un foyer scientifique et littéraire de premier ordre, dont l'influence sur les destinées du pays eût pu être

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inappréciable. En établissant , au contraire, deux universités rivales et un peu jalouses l'une de l'autre, on a divisé les forces mêmes de la nation, et il s'écoulera de longues années avant que ces universités catholiques puissent lutter contre les grandes universités des États-Unis.

On à commis une autre erreur qui n'est pas moins grave : Ça été d'enlever à l’université de Québec le droit de faire subir elle-même les examens du baccalauréat. En vertu de privilèges tout à fait exorbitants qui ont été accordés à certains collèges, ce sont les professeurs mêmes de ces établissements qui sont les seuls juges de la valeur de leurs élèves. Is leur délivrent un certificat qui, présenté au recteur de l'université de Québec, donne droit à un diplôme de bachelier. Dès lors, on le voit, l'université n'est plus qu'un simple bureau d'enregistrement. Il va sans dire que beaucoup de Canadiens protestent contre cet abus. Pour nous, Français, qui tenons par-dessus tout à la justice et à l'égalité, nous ne comprendrions pas une exemplion de ce genre concédée à tel collège plutôt qu'à tel autre.

Mais, outre cette question de justice, il résulte de ect état de choses une autre conséquence : c’est que Île niveau des études est fatalement condamné à fléchir. I est bon, il est indispensable qu'il existe un jury impartial et indépendant pour fixer le degré de science qui est requis des candidats. Si les élèves des différents établissements sont affranchis de cette nécessité, s'ils n’ont pas à comparaître devant un tribunal qui se prononce sans se laisser influencer par qui que ce soil,

chaque collège s'en tiendra à ses méthodes particu-

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lières; l'émulation, qui est le grand stimulant pour les études, disparaîtra, et chacun, au lieu de faire des progrès, ne suivra plus que son caprice ou la routine.

On dira de nos universités françaises Lout le mal qu'on voudra; je suis le premier à reconnaitre que leur organisation n'est pas parfaite, etque notre centralisa- Lion à outrance présente de graves inconvénients. Mais du moins il faut proclamer bien haut que notre vicille Sorbonne, par la valeur de ses professeurs et par la sévérité avec laquelle elle fait observer les programmes, maintient à un niveau assez élevé les études littéraires el scicntiliques en France.

Le régime de la liberté est excellent en soi; mais, en matière d'examens , j'estime que le contrôle de l'État a une importance souveraine ; c'est même le sculmoven de donner du prix aux différents diplômes. Is tomberaicnt dans le diserédit, 1e jour où ils seraient abandonnés à l'initiative privée, et c'est précisément ce qui est arrivé au Canada et aux États-Unis.

En dehors de université proprement dite, dont les cours sont fréquentés par sept ou huit cents étudiants, il existe, dans les mêmes bâtiments, un grand séminaire el un pelil séminaire dont les élèves sont, bien entendu, pensionnaires.

J'ai sous les Yeux les programmes suivis dans ces deux maisons : on Îles croirait calqués sur les programmes qui étaient en vigueur en France, il v a un demi-siècle. On devine qu'ils sont destinés à former des prêtres et des lettrés plutôt que des ingénieurs, des commerçants où des industriels. On y fait une large part au grec, au latin et aux principes de littéra- Lure et de rhélorique; en revanche, l'histoire, la géo-

graphie el surtout Ies sciences, n'y ont qu'une place restreinte. C'est léducalion telle qu'on la donne encore dans beaucoup de séminaires français; c'est Féducation telle que la comprenait la vieille université impériale, qui, à cet égard, était Fhérilière des Jésuites et des corporalions enseignantes de l'ancien régime.

Depuis la guerre de IS70, nous avons senti le besoin de rajcunir nos méthodes el de donner à notre enseignement un caractère plus précis, plus pratique eUplus moderne. Est-ce un bien, est-ce un mal? Je n'ai pas à le dire. En tout cas, les Canadiens ne paraissent pas disposés à nous emprunter cette révolution pédagogique. |

Les bâtiments de Funiversité sont extrèmement vastes. Les uns remontent au xvif siècle, ce sont ecux des deux séminaires : ils ont été construits par MF de Laval elils se ressentent un peu des deux siècles et demi qui se sont écoulés depuis leur fondation. Les autres, qui ne datent que d'une vinglaine d'années , n'ont pas seulement l'éclat de la jeunesse , ils répondent merveilleusement aux besoins mulliples d'un grand établissement scientifique. On rêverait quelque chose de scmblable pour Finstitut catholique de Paris.

Ce qu'on rêverait surtout pour lui, c'est la magnifique situation de l'université Laval, ses immenses cours ombragées d'arbres séculaires, ses pelouses el ses jardins dominant le Saint-Laurent. Je ne crois pas qu'il existe au monde un panorama plus féerique.

Je me hâte d'ajouter que l'université de Québec : une bibliothèque de plus de cent mille volumes et un musée, chose rare en Amérique, qui comprend plusieurs belles toiles de l'école française.

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| En somme, pour résumer mon iräpression, Je dirai il que l’université Laval présente de très précieux élé- à j ments de succès : elle à pour elle les tradit'1ns, la science de ses professeurs, le nombre de ses élèves el la générosité des catholiques. Il ne lui manque, pour être prospère, qu'un peu plus d'autonomie et assez de protection de la part des pouvoirs publics et ecclésias- i | liques pour faire reconnaître et respecter ses droits.

| La physionomie de Québec cest d'une originalité 4 qu'on ne rencontre dans aucune autre ville américaine. i Ici, point de ces rues droites, régulières ct formant damier , comme à New-York, à Chicago et même à | Montréal. C'est la bonne vieille ville normande du

! xvi® siècle, avec ses escaliers qui grimpent le long de 4 la montagne, ses trottoirs de bois qui bordent les à maisons, ses ruelles tortucuses, ses boutiques modestes dl el ses enseignes grinçant à lextrémité de leur tringle.

du restaurant du « Chien d'Or ». Au-dessous du nom

| | Une de ces enseignes est célèbre au Canada, c’est celle | de l'établissement on Hit ce quatrain :

Je suis un chien qui ronge l'O;

En le rongeant, je prends mon repos:

Jn temps viendra qui n’est pas venu.

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Que je mordrai qui m'aura mordu.

Avec une de ces vieilles calèches Louis XV qui slationnent devant l’université, je visite les monu-

ments et les promenades publiques.

Les monuments sont médiocres. La cathédrale date :4

du xvut siècle : elle est de ce style un peu bâtard qui

élait à la mode sous Louis XIV. L’autel est abrité par 4

un énorme baldaquin, et au fond du chœur on voit

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une gloire resplendissante, comme on en plaçail dans Loutes les églises de l'époque.

Les autres églises et chapelles de Québec n'offrent pas plus d'intérêt que la cathédrale au point de vue artistique.

Monument de Wolfe et de Montcalm, à Québec,

En revanche, les promenades sont incomparables. Les plus renommées sont le jardin du Gouverneur, la Terrasse et l'Esplanade, De ces points très animés en élé, on jouit d’un spectacle absolument merveilleux. À gauche, on aperçoit l'ile d'Orléans avec ses villages et ses clochers pointus, ct! par delà, la cascade de

Montmorency, qui ressemble à un flot de neige crou-

lante ; en face, sur lautre rive du fleuve, c'est la coquette et charmante ville de Lévis, et, tout autour, un peu en arrière et comme pour fermer l'horizon de Québec, la chaîne des Laurentides, lesquelles ne sont pas d’un pitloresque grandiose, mais dont les escarpements bleutés sont revêlus d'une grâce légère cl harmonieuse. L'ensemble est admirablement beau. La ville, le fleuve et Iles montagnes donnent à l'âme une telle fête, que l’on voudrait demeurer toujours en cel endroit et ne plus bouger, de peur qu'en approchant pour voir le détail le charme ne s'envolât.

Sur l’une de ces promenades, le louriste s'arrête ému devant une espèce d'obélisque élevé à la mémoire des généraux français et anglais Montcalm et Wolfe, tombés en face l’un de l'autre dans le même combat. Le socle porte une inscription qui ne déparcerait pas une stèle antique. La voici telle que je lai copiée :

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