‹ Yankees et Canadiens [microforme]Chapitre 30 sur 70 · VIVE LA FRANCE · texte numérisé non relu

VIVE LA FRANCE

C'était après les jours sombres de Gravelotte : La France agonisait.

Bazæine Iscariote, Foulant aux pieds honneur et patrie et serments, ‘ Venait de livrer Metz aux reîtres allemands. L Comme un troupeau de Joups sorti des steppes russes, Une armée, ou plutôt des hordes de Borusses, Féroces, l'œil en feu, sabre aux dents, vingt contre un,

Après une razzia de Strasbourg à Verdun,

Incendiant les bourgs, détruisant les villages,

Ivres de vin, de sang, de haine et de pillages,

Et ne laissant partout que carnage el débris,

Nouveau fléau de Dieu, s'avançaient sur Paris,

Vols, attentats sans nom, horribles hécatombes,

Rien ne rassasiait ces noirs semeurs de tombes,

La province, à demi morte et saignée à blanc,

Se tordait et râlait sous leur talon sanglant. te)

Seul, et voulant donner un exemple à l'histoire,

Paris, ce boulevard de dix siècles de gloire,

Orgueil et désespoir des rois et des Césars, à

Foyer de la science et temple des beaux-arts,

Folle comme Babel, sainte comme Sélyme,

in un jour transformée en guerrière sublime,

Le front haut, l'arme au bras, narguant la trahison,

Par-dessus ses vieux forts, regardait l'horizon!

Au loin, le monde ému frissonnait dans l'attente ; Qu'allait-1l arriver?

L'Europe haletante Jetait, soir et malin, sur nos bords atterrés, Ses bulletins de plus en plus désespérés… On bombardait Paris!

Or, tandis que la France, Jouant sur un seul dé sa dernière espérance, Se roidissait ainsi contre le sort méchant, Un poème naïf, douloureux et touchant, S'écrivait en son nom sur un autre hémisphère. Tandis que d'un œil sec d'autres regardaient faire, — D'autres pour qui la France, ange compalissant, Avait donné cent fois le-meilicur de son sang, — Par de là l'Atlantique, aux champs du nouveau monde Que le bleu Saint-Laurent arrose de son onde, Des fils de l’'Armorique et du vieux sol normand, Des Français qu'un roi vil avait vendus gaiment, Une humble nation qu'encore à peine née Sa mère avait un jour, hélas! abandonnée, Vers celle que chacun reniait à son tour Tendit les bras avec un indicible amour!

La voix du sang parla : la sainte 1dolàtrie, Que dans tout noble cœur Dieu mit pour la patrie, Se réveilla chez tous; dans chacun des logis. Un flot de pleurs brüûlants coula des yeux rougis; Et parmi les sanglots d’une douleur intense, Un million de voix cria :

« Vive la France! »

Sous les murs de Québec, la ville aux vieilles tours, Dans le creux du vallon que baignent les détours Du sinueux Saint-Charles aux rives historiques,

A l'ombre du clocher, se groupent vingt fabriques : C'est le faubourg Saint-Roch, où vit en travaillant Une race d'élite au cœur fort et vaillant,

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Là surtout, ébranlant ces poitrines robustes Où trouvent tant d’écho toutes les causes justes, Retentit douloureux ce cri de désespoir :

« La France va mourir! »

Ce fut navrant.

Un soir, Un de ces soirs brumeux et sombres de l'automne, | Où la bise aux créneaux chante plus monotone, De ces donjons, à l'heure où les sons familiers De la cloche partout ferment les ateliers, La haute citadelle, avec sa garde anglaise, Entendit tout à coup tonner la Marserllaise , Mélée au bruit strident du fifre et du tambour... Les voix montaient au loin : c'était le vieux faubourg Qui, grondant comme un flot que l'ouragan refoule, Gagnait la haute ville, et se ruait en foule Autour du consulat, où de la France en pleurs,

Drapeau toujours sacré, flottaient les trois couleurs.

Celui qui conduisait la marche, un gars au torse D'Hercule antique, avait sous sa rustique écorce,

— Comme un lion caplf grandi sous les barreaux, —

Je ne sais quel aspect farouche de héros.

C'était un forgeron à la rude encolure,

Un fort; et rien qu'à voir sa calme et fière allure,

Et son mâle regard, el son grand front serein,

On sentait battre là du cœur sous cet airain.

Il s'avança tout seul vers le fonctionnaire : Et, d'une voix tranquille où grondait le tonnerre, Dit :

« Monsieur le consul, on nous apprend là-bas

Que la France trahie a besoin de soldats,

On ne sait pas chez nous ce que c’est que la guerre: o ,

Mais nous sommes d'un sang qu'on n'intimide guère,

Et je me suis laissé dire que nos anciens

Ont su ce que c'était que les canons prussiens.

Au reste, pas besoin d'être instruit, que je sache,

Pour se faire tuer ou brandir une hache ;

Et c'est la hache en main que nous partirons tous;

Car la France, monsieur... la France, voyez-vous... !» Il se tut, un sanglot l'étreignait à la gorge:

Puis, de son poing bruni par le feu de la forge,

Se frappant la poitrine, où son col entr'ouvert

D'un scapulaire neuf montrait le cordon vert :

« Oui, monsieur le consul, reprit-1l, nous ne sommes Que cinq cents aujourd'hui; mais, tonnerre! des hommes, Nous en aurons, allez!... Prenez loujours cinq cents,

Et dix mille demain vous répondront : Présents!

La France, nous voulons épouser sa querelle!

Et, fiers de combattre et de mourir pour elle.

J'en jure par le Dieu que j'adore à genoux.

On ne trouvera pas de traitres parmi nous!... »

Le reste se perdit, car la foule en démence Trois fois aux quatre vents cria :

« Vive la France! »

Hélas! pauvres grands cœurs! leur instinct filal Ignorait que le code international ,

Qui, pour l’âpre négoce à prévu Lant de choses,

Pour les saints dévouements ne contient pas de clauses.

Et le consul, qui m'a conté cela souvent, En leur disant merci, pleurait comme un enfant.

Cet amour des Canadiens pour la France éclate parfois d’une façon bien louchante. Je me souviens qu'un jour j'étais allé dans une paroisse située à une dizaine

de milles du fleuve. Pour revenir, comme je connaissais mal la route, je dus prendre une voiture chez un paysan.

Je montai à ses côtés sur la carriole, et nous voilà partis dans la direction du Saint-Laurent, où je devais rejoindre le bateau à vapeur.

En chemin, on se mit à causer. Je vis tout de suite que mon voiturier représentait à merveille le type du Canadien campagnard. C'était un brave homme, peu instruit, mais bon chrétien et excellent père de famille ; il n'avait que douze enfants, mais il en paraissail humilié et 1l me citait avec envie tel ou tel habitant de Ta paroisse qui cn avait dix-huit ou vingt.

La connaissance fut bientôt faite, et nous devinmes une paire d'amis.

Quand il se sentit un peu plus hardi, il crut pouvoir

à son tour m'interrogcr.

« Vous venez de Québec, monsieur le curé? me dit-il.

— Oui, répondis-je, J'y étais il y a quelques jours :

mais Je viens de plus loin, je suis de Paris. »

À ces mois, mon brave Canadien parut stupéfait. 1

resta quelques instants silencieux, me considérant avec

une sorte de respect mêlé d'admiralion ; puis tout à

coup il s'écria avec un accent que je n’oublierai

Jamais :

«Ah! vous venez du vieux pays; parlez-moi donc

des gens de chez nous. »

Le sang français s'était réveillé subitement chez ce

simple paysan, et, pour Îe satisfaire, je dus lui parler

pendant près d’une heure de la France, de ses habi-

lants, de ses villes, de ses campagnes, de ses res-

sources, de ses méthodes de culture, ete... La curiosité de ce bon Canadien ne se lassait pas: il était aussi attentif que si je lui avait parlé de quelques parents qu'il aurait quittés depuis longtemps et dont :l n'aurait pas eu de nouvelles.

À la fin, il ne put s'empêcher de me dire avec une immense convoilise dans les regards :

« Comme je serais heureux si vous vouliez bien me vendre un souvenir du vieux pays !»

Il va sans dire que je mempressai de le satisfaire : je lui donnai un chapelet de Lourdes, dont il parut tout ravi et qu'il me promit de conserver religicusement comme un souvenir de la France et de notre célèbre sanctuaire pyrénéen.

Mais en le quittant J'étais moi-même ému, el je me disais comme Louis XV: « Qu'avons-nous donc fait pour être aimés de la sorte? »

L'histoire de mon Canadien rappelle ce joli mot des habitants de Québec se portant en foule, en IN55, sur les rives du fleuve, pour voirle premier navire français qui venait d'entrer dans le port : « Allons voir les gens de chez nous ! » il est manifeste, en elfet, que pour les Canadiens nous représentons la famille, et, quand ils parlent de la France, ils mettent loujours dans leurs paroles ce sentiment de tendresse qu'éveille la pensée de la maison paternelle.

Dans une autre circonstance encore, j’eus l'occasion de voir comment se (traduit l'attachement des Canadiens pour la France. C'était le # septembre 18%, j'étais à Montréal, et, en sortant le matin de hôtel, quelle ne fut pas ma surprise en voyant loutes les

maisons pavoisées avec des drapeaux français !

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« Quelle fête célébrez-vous donc aujourd'hui? demandai-je à un brave commerçant assis devant sa boutique.

— La lête du travail, mon. ‘eur, me répondit-il en me regardant d'un air étonné.

— Mais, repris-je, pourquoi tous ces drapeaux français ? »

En entendant ma question, le Canadien se leva brusquement el, comme s'il eût flairé un ennemi, il me dit avec une vivacité presque menaçante :

« Pourquoi ces drapeaux ?... Tout simplement parce que nous sommes Français. »

La réponse étail péremptoire ; inutile de dire que je fus loin de m'en formaliser. J'expliquai au contraire à mon interlocuteur que j'étais moi-même Français et que ses paroles me causaient un immense plaisir.

Mais ce petit incident me fit sentir tout ce qu'il v avait de vrai dans ces paroles que prononçait M. Mercier devant un auditoire parisien :

«Nous saluons avec respect et gratitude le drapeau brilannique, parce qu'il a fait la prospérité de notre pays. Mais nous en avons un autre, celui de la France. Oh! celui-là, 1l faut le baiser à genoux! »

[I suffit d'avoir assisté à une manifestation canadienne pour savoir que les paroles de l'ancien ministre élatent autre chose qu'une fiatterie délicate et une habileté oraloire; elles élaient l'expression exacte d’un sentiment très vivace ct très profond, implanté au cœur de la nation canadienne.

EU cependant, comme le fait remarquer M. Camille Derouel dans son excellente étude sur les l‘rançais du Canada, quand vous démandez aux Canadiens si, le

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cas échéant, ils voudraient redevenir Français, ils répondent énergiquement : « Non. »

« Non, disent-ils, ce qui est fait est fait. En supposant que cela nous fût jamais possible, nous ne consentirions pas à renouer un lien politique, brisé depuis bientôt un siècle et demi. Nous avons vécu trop longtemps séparés. Nos tendances, nos goûts, nos croyances, sont trop divergents sur bien des points. Nous sommes restés des Français d'autrefois, et vous êtes devenus des Français trop modernes.

« Nous vous considérons un peu comme de grands frères, au cœur généreux, à l'âme franche et loyale, mais trop dissipés, trop « bousingots ».

« Nous Jouons un peu, par rapport à vous, le rôle d'un jeune cadet sérieusement élevé, toujours couché aussitôt après la prière du soir, rêvant à sa fiancée pour laquelle il conserve scrupuleusement les pensées de son cœur, et qui verrait ses aînés passer les nuits dehors ou qui les entendrait tenir de mauvais propos.

« Nous vous aimons de tout cœur, mais votre genre de vie nous cffraye, et vos habitudes ne sont pas les nôtres.

« Demeurons donc chacun dans notre domaine séparé. Cependant, plus tard, quand nous serons majeurs, si nous nous établissons à notre compile, nous crécrons peut-être entre nos «deux maisons une entente fructueuse sur bien des points, et ect arrangement pourra satisfaire tout à la fois nos sentiments

et nos intérêts communs. »

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