‹ Yankees et Canadiens [microforme]Chapitre 31 sur 70 · BEAUPRÉ · texte numérisé non relu

BEAUPRÉ

De Québec à Sainte-Anne. — La cascade de Montmorency. — Histoire d'un sanctuaire, — Une journée chez le curé de Saint-Féréol, — Pas

de budget des cultes. — Popularité de la dime. — Le catholicisme au

La foi des Canadiens est Loujours un sujet de surprise pour les louristes français ; mais cette Î51 religieuse ne se manifeste nulle part avec plus de vivacité qu'à Sainte-Anne c'e Beaupré. On peut dire que ce sancluaire est en quelque sorte le Lourdes du Canada ; aussi n'ai-je pas voulu quitter le pays sans aller faire mes dévolions à « la bonne sainte Anne », comme

On a créé une ligne spéciale pour desservir les pèlerinagces. Le matériel est encore tout flambant neuf : la ligne n'a été ouverte que le 10 août 1889, sous la présidence du cardinal Taschereau, archevêque de

La voie ferrée longe le fleuve jusqu'à Sainte-Anne; c'est bien la ligne la plus coquette et la plus jolie qui soit au Canada. Ces trente kilomètres qu'il faut fran-

chir à travers les riantes campagnes qui sont au pied des Laurentides, constituent la plus charmante promenade qu'on puisse rêver.

Ce délicieux pays est le berceau du peuple canadien : il a été le théâtre de plusieurs grands événements de son histoire, et les beautés naturelles qui v abondent en font certainement l’une des régions les plus pittoresques du Canada. Les Canadiens, en bons patriotes

er :

Lerracin, Je

Le manoir de Salaberry, à Beauport, quartier général

de Montcalm durant le siège de Québec,

qu'ils sont, n'hésitent pas à préférer ce petit coin de leur pays au golfe de Naples et aux paysages les plus vantés.

En sortant de Québec, on franchit la rivière Saint- Charles sur un pont tournant ; on salue de loin la croix monumentale qui a été élevée à l'endroit où Jacques Cartier hiverna en 1539 avec les équipages de ses trois vaisseaux , et l’on arrive au village historique de Beauport. C’est là, dans un vieux manoir, que Mont- ‘alm, en 1759, avait son quartier général. On admire, en passant, l’église paroissiale qui est un remarquable

édifice dans le style gothique, et dont la construction a coûté près d'un million.

Un peu plus loin, voici le village industriel de Montmorency avec sa fameuse cascade. En tombant d'une hauteur de près de cent mètres, la rivière de Montmorency forme une chute qui rivalise avec celles du Niagara. Le volume d'eau est à coup sûr moins considérable ; mais, à la voir du chemin de fer, on dirait une haute muraille de neige éblouissante de blancheur, el je comprends que certains touristes n'en parlent qu'avec une vive admiration.

On aperçoit, à droite, les flèches aiguës des sept paroisses de File lOrléans, ct après avoir dépassé Îles coquets villages de lPAnge-Gardien et de Châteauticher, on voit se proliler à l'horizon les tours et les coupoles de Sainte-Anne. Le chemin de fer amène les pèlerins à deux pas de la basilique.

L'édifice est récent, mais le pèlerinage à déjà plus de deux siècles et demi d'existence. Son histoire vaut la peine d'être contée.

Originaires pour la plupart des provinces de Normandie et de Bretagne, les premiers colons canadiens apportèrent avec eux de France et transmirent à leurs deseendants le culte de sainte Anne. IS placèrent même sous le vocable de cette grande sainte l'une des premières paroisses qu'ils fondèrent sur les rives du Saint-Laurent: c'est aujourd'hui Sainte-Anne de Bceaupré. Le culte y fut établi en 1645. La petite chapelle qui fut construite à l’origine était desservie par des Jésuites missionnaires. Mais, en 1658, on éleva une chapelle plus considérable par les soins de M. de Queylus, Sulpicien et curé de Québec.

Les populalions riveraines du fleuve prirent bientôt l'habitude de venir faire Icurs dévotions à sainte Anne, dans le sanctuaire qui lui élait dédié; de grandes grâces furent oblenuss par son intercession : le gouverneur de la colonie et l'évêque de Québec s'intéressèrent à ce pèlerinage, et en peu de temps la fête de Sainte-Anne devint fête d'obligation dans toute l'étendue de la Nouvelle-France.

La renommée du jeune et lointain sanctuaire franchit les mers et se répandil en France. Fa reine Anne d'Autriche envoya une chasuble magnifique, qu'elle avait brodée elle-même ; des tableaux de valeur, des croix, des erucilix et autres objets précicux ne tardèrent pas à affluer à Uilre d'ex-voto, el les murs de l'église disparurent sous des présents qui témoignaient de la piété des fidèles et aussi de la puissance de sainte Anne.

Le pèlerinage était non seulement fondé, mais 1l élut prospère. Au xx siècle, on comprit x nécessité de remplacer la vicille église qui menaçait ruine. Sous les auspices de l'archevêque de Québec, on recueillit des ressources considérables qui servirent à édilier une église plus vaste ct plus en rapport avec les besoins du pèlerinage. Le nouvel édifice fut bénit solennellement et ouvert au culte le 17 octobre 1876.

[n’y a rien à dire de l'architecture, sinon que tout y est convenable, et qu'à défaut d'art la disposition intérieure présente de très grandes commodités pour recevoir la foule des pèlerins.

L'église à été érigée en basilique le 28 janvier 1887, et le 1% septembre de la même année le cardinal-archevêque de Québec, représentant le pape Léon XIIT,

a placé sur la tête de la statue de sainte Anne une splendide couronne d’or massif.

Le pèlerinage est actuellement dirigé par des Rédemptoristes belges, qui s'entendent à merveille à entretenir ia piété des fidèles et leur dévotion à la bonne sainte Anne.

Tout n’est peut-être pas du meilleur goût ni d'une piété parfaitement éclairée, dans les moyens qu'ils emploient pour surexciter le zèle et la ferveur des Canadiens. Mais qu'importent de petites critiques de détail! L'essentiel, c’est que le pèlerinage en l'honneur de sainte Anne soit florissant, que son culte soit populaire et que les paysans et les pécheurs, qui viennent s'agenouiller devant cette vénérable statue, v trouvent les consolations et les grâces dont ils ont tant besoin pour suffire à leur durc tâche.

Le courant de piété qui entraîne les populations canadiennes à l’église de Sainte- Anne est si vif et si intense que, l’année dernière, le chemin de fer, à lui seul, v a transporté plus de cent cinquante mille pèlerins. Pour se rendre compte de l'importance de ce chiffre, il ne faut pas oublier que toutes ces picuses démonstrations sont suspendues pendant lhiver, et que par conséquent ce chiffre de cent cinquante mille pèlerins doit être réparti entre les quatre ou cinq mois de la belle saison.

Il est donc certain qu'avant peu d'années, l'église de Sainte-Anne de Beaupré sera le sanctuaire national de tout le Canada, et peut-être même de toute l'Amérique du Nord (car je n'ai pas entendu dire qu'il y eût rien de semblable aux États-Unis). I ne faudra pas s'en plaindre, si toutes ces manifestations de foi religieuse

ont pour ellet de faire pénétrer un peu d'idéal parmi les laborieuses, mais trop positives populations du nouveau monde.

Après avoir dit la messe à Sainte-Anne et avoir passé quelques heures à observer les pèlerins, chez lesquels je retrouvais la piété sincère, les beaux cantiques, le langage traînant el Jusqu'au costume sévère de nos populations de Normandie ou de Bretagne, je

Sainte-Anne de Beaupré, au xvine siècle,

pris une voilure pour me rendre à Saint-Féréol. Je tenais à faire une visite à mon ami l'abbé Gosselin, l'un des prêtres les plus savants du Canada. Je l'avais connu à Paris, et nos relations d'amitié m'étaient trop chères pour ne pas lui consacrer un jour, d'autant plus que j'étais sûr de trouver auprès de lui non seulement un cordial accueil, mais encore de nombreux renscignements sur le ministère paroissial au Canada.

La paroisse de Saint-Féréol, dont il était curé, — aujourd'hui, il vit dans une retraite studicuse aux environs de Québec, — est située à une dizaine de milles de

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Sainte-Anne, dans l’intérieur des terres, ou plutôt sur le versant méridional des Laurentides. Elle compte un millier d'habitants, tous cultivateurs. Les maisons sont assez espacées les unes des autres par des champs labourés et des jardins : 1l en résulte que la paroisse se développe sur une longueur de plusieurs kilomètres.

L'église est à peu près au centre de cette interminable et unique rue, si toutefois l’on peut donner le nom de rue à cette succession de propriétés et d'habitalions un peu construites au hasard, sans ordre cet souvent sans goût. Derrière l’église est le presbytère, pelile maison assez coquette précédée d’une cour semée de gazon et donnant sur un petit jardin bien proprel, comme on en rencontre si souvent dans nos presbvtères français.

Il va sans dire que le curé de Saint-Féréol me fit les honneurs de sa maison avec une parfaite bonne grâce. Je n'oublicrai pas de longtemps nos bonnes causeries durant nos promenades sur le territoire de la paroisse. En m'entretenant avec lui, j'en ai plus appris sur l'Église catholique au Canada que si j'avais lu plusieurs volumes.

L'organisation paroissiale, au Canada, ne ressemble en rien à la nôtre. La théorie de la séparation de l'Église et de l'État, autour de laquelle, en France, se livrent tant de batailles parlementaires, reçoit ici, dans ce qu'elle a de raisonnable et de juste, son application la plus étendue. Jamais le pouvoir exécutif n'intervient dans les affaires ecclésiastiques. IT jaisse le culte s'organiser à sa guise; il n’y a même pas de ministère des cultes. D'autre part, le clergé, propriélaire incontesté de tous les biens qu'il possède, les

administre lui-même comme il l'entend et ne reçoit pas la moindre subvention du gouvernement.

« Mais si le budget des cultes n'existe pas, de quoi vivez-vous? demandai-je au curé de Saint-Féréol.

— Nos ressources, me répondit-il, nous viennent

| des terres qui sont la propriété de l'église paroissiale. C'est ainsi que je dispose de plusieurs champs de luzerne. Je les loue à des cultivateurs, et le revenu de la location est pour moi. Nous avons aussi la dime. Ne vous récriez pas : au Canada, c’est le plus populaire

F, de tous les impôts. En 186%, quand le parlement canadien vota la suppression du régime féodal, réserve fut faite pour les droits et privilèges de nature ecclésiastique. La dîime persista, et le code civil de 1877, lui donnant une nouvelle consécration légale, fixa la quo- Lité du prélèvement au vingl-sixième des récoltes.

« En France, ajoutait-il, vous feriez une révolution pour abolir cet impôt. Au Canada, l'habitant paye la dime de bonne grâce parce qu'il la considère comme la rémunération légitime d’un service rendu; à ce litre, la dîime est strictement obligatoire, même pour la conscience, d'autant plus que le catéchisme fait mention d’un septième commandement de l'Église qui vous est inconnu, mais qui, ici, a une très grande imporlance :

Droits et dîmes tu payeras A l'Eglise fidèlement.

« D'ailleurs, cet impôt ne lèse en aucune façon la liberté de conscience. Seul le catholique doit contribucr, dans une juste mesure, aux frais de son culte. Il suffit de déclarer par écrit qu’on n’est pas catholique

os. ERSUMERE SR ;

ou qu'on n'entend ne pratiquer aucun culte, pour être exempté de la dîime. Mais, en réalité, c’est chose extrêmement rare; et comme d’ailleurs cet impôt est très facile à percevoir, il fonctionne à la satisfaction de tous.

« Venez, me dit le curé, venez dans mon grenier, je vous montrerai ce que me rapporte la dîme. »

Et en effet, pénétrant avec lui dans une vaste grange, je vis des compartiments fort bien organisés et destinés à recevoir les différentes sortes de grains que produit la perception de la dîme : ici, le blé, réparti en plusieurs qualités; là, le maïs; un peu plus loin, l'orge et l’avoine. Au commencement de l'automne, passe le marchand de grains; le curé traite avec lui et lui vend sa récolte en totalité ou en partie. [l tire de cette opération un revenu de plusieurs milliers de francs.

A ces ressources fixes 1l ajoute encore le produit de certaines quêtes, le casuel des baptêmes, mariages ct enterrements, et enfin les honoraires de ses messes.

En tenant compte de ces profits de sources diverses, on arrive, je crois, à un budget de cinq à six mille francs. Il est clair que nos curés de campagne, avec leur maigre traitement de neuf cents francs ct leur casuel problématique, changeraient volontiers leur sort contre celui de leurs confrères du Canada.

« Le catholicisme, me disait l'abbé Gosselin, est très prospère dans notre pays. L’antorilé de nos évêques n'est contestée par personne, et notre clergé jouit auprès des populations d’une légitime influence. On signale bien ici et là des prêtres qui abusent de leurs fonctions et qui mettent leur action religicuse au service de tel ou tel parti politique. Mais ce ne sont là que

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