‹ Yankees et Canadiens [microforme]Chapitre 51 sur 70 · er * DT · texte numérisé non relu

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à l'école. Sans se soucier de leurs voisins, elles tenaient à la main un bloc-notes et elles faisaient leur problème aussi tranquillement que si elles avaient été en classe. J'eus la curiosité d'examiner leur travail: c'étaient des opérations algébriques. Elles me montrèrent aussi leurs livres : une petite Bible, une algèbre et une géométrie. La classe, paraît-il, devait commencer par la lecture de quelques versets de la Rible, et après, on ne devait faire que des mathématiques ; d'où j'ai conclu, peut-être à tort, que l'éducation scientifique des jeunes Américaines était plus soignée que celle de nos jeunes filles françaises.

J'aurais bien voulu pousser plus loin mon enquête el savoir par le menu lout ce qu'on enseignail à mes charmantes voisines. Mais mon anglais était tellement fantaisiste, et elles riaient de si bon cœur des fautes que Je commetlais, que je dus renoncer à en apprendre davantage.

Les jeunes filles, en Amérique, trouvent assez facilement, lorsqu'elles sont pauvres, une occupation peu fatigante el rémunératrice. Elles sont, comme en France, modistes, vendeuses dans un magasin ou ins- Uütutrices. Mais depuis quelques années, elles se font surtout {ype-writer, c’est-à-dire qu'avec la machine à écrire clles remplissent le métier d'écrivain public. Comme l'Américain a une secrète répugnance pour l'écriture, il a sans cesse recours à la machine à écrire, et ii faut voir avec quelle dextérité les jeunes Américaines savent la manier : nos plus brillantes pianistes pourraient envier l'agilité de leurs doigts. En quelques minutes, elles prennent au vol une lettre qu'on leur dicte et elles la rendent parfaitement imprimée. Seule-

ment ce doit être peu pratique pour la correspondance intime. Pour moi je me défierais de la discrétion de ces Jolies et gracicuses secrétaires.

Quand la nécessité condamne les jeunes filles à entrer comme ouvrières dans un atelier ou dans une usine, — et le fait est assez fréquent dans les petites villes, — elles ont toujours à leur disposition un salon où elles déposent, en entrant, leurs vêtements de viile pour revêtir une grande blouse de travail. Il y a même des inspecteurs chargés spécialement de s'assurer que cet article de la loi américaine est strictement observé dans toutes les usines.

Jamais une jeune fille ne travaille aux champs ; presque Jamais non plus elle n'entre dans une maison particulière pour y faire les fonctions de domestique. Ces sortes d'emplois ne sont acceptés que par des Irlandaises venues récemment d'Europe. Mais il faut croire que l'air de la libre Amérique est incompatible avec l'obéissance et la docilité, car ces Irlandaises ne lardent pas à se rendre insupportables dans leur service, et, dans un bel élan de dignité, elles rendent le tablier et le plumeau.

La loi américaine a pour les jeunes filles des attentions presque maternelles : clle réglemente leur travail afin d'empêcher toute fatigue qui serait préjudiciable à leur santé. De plus, àla différence de ce qui se passe pour les garçons, elle ies dispense de payer à leurs parents une pension pour leur propre nourriture. Elles gardent pour elles tout ce qu'elles gagnent, et Dicu sait que ce n’est pas pour le porter à la caisse d'épargne ou pour faire des aumônes ! Le goût dela toilette sévit

en Amérique plus encore qu'en France; aussi faut-il

avoir l'œil très exercé pour distinguer, dans la rue, une simple ouvrière de la fille d’un millionnaire. Elles sont vêlues toutes les deux comme des princesses.

Il est inutile d'ajouter que, comme les garçans, les jeunes filles jouissent d’une extrême liberté. On les rencontre partout : dans les gares, dans les wagons, dans les tramways, et jusque dans les hôtels, et elles sont toujours seules! Elles vont et viennent hbrement, suivant leur fantaisie et sans l'ombre d’un chaperon.

J'ai rencontré sur le bateau une Jeune Américaine de dix-sept ans, quiallait en France pour perfectionner son éducalion musicale. Elle était naturellement toute seule, ce qui d’ailleurs ne paraissait pas l'embarrasser beaucoup.

« C’est parfait, lui disais-je, tant que vous êtes sur le bateau. Mais que ferez-vous en arrivant à Paris ? Est-ce que vous n'avez pas peur de vous trouver toute seule sur le pavé d’une grande ville ?

— Et peur de quoi? me répondit -elle. Est-ce que je n'ai pas l'habitude de me gouverner moi-même? »

Et de fait, à la flamme qui brillait dans son regard clair, et à l'allure décidée el crâne de toute sa personne, il était facile de voir que celle-là saurait se défendre et se faire respecter.

J'ignore si toutes les Américaines ont cette bravoure; en tout cas, on les élève comme si elles l'avaient, et conrne si elles étaient au-dessus de tout péril.

Dès qu’une jeune fille atteint l'âge d'entrer dans le monde, dix-huit ou dix-neuf ans, les parents donnent une soirée où tous les amis, intimes ou non, sont invités. Voilà mademoiselle lancée sur l'océan ; à elle

de savoir mener sa barque au port, à elle de faire choix d'un bon pilote. Il est rare que dès lors les parents prennent la peine de mener la fillette au bal, au théâtre, aux réunions mondaines. C'est à elle qu'incombe le soin de se trouver une escorte. Mais on peut s'en reposer sur elle. Diplomate de premier ordre, elle n'invitera à venir la voir que les jeunes gens à la connaissance desquels elle attache un certain prix. Ceux-ci se présentent le soir, à huitheures ; ils trouvent mademoiselle recevant seule, au grand salon, pendant que les parents restent au premier étage dans leur chambre à coucher. Il y à généralement trois où quatre visiteurs, surtout si la Jeune personne est gracicuse, aimable où politique. C'est à qui des admirateurs reslera le dernier pour avoir le privilège d'un tète-à-tête fort agréable.

Le talent d’une jeune fille se reconnait au nombre d'invilations qu'elle reçoit des jeunes gens. Elle ne dit pas comme une jeune fille française : « Je demandera à maman; non, elle accepte tout de suite, sans consulter personne, et un coupé amené par l'invilant vient prendre l'invitée. Après le théâtre 1l y a quelquefois un souper au restaurant, et au champagne. Mais il convient d’être au moins quatre pour ce régal supplémentaire, sinon on passe pour une jeune fille un peu lancée, /asl; mas l'honneur reste toujours sauf.

Vers deux ou trois heures du malin elle est ramenée chez elle. Ses parents ne sont pas inquiets; ils lui ont donné même une clef pour qu'elle n'ait pas à laure de bruit et qu'elle ne réveille personne. En vérité, 1l

lui faudrait un bien mauvais caractère si, après de

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pareilles équipées, elle n'était pas enchantée de tout le monde et d’elle -même.

On a beaucoup discouru sur ce mode d'éducation. Les uns le trouvent parfait, les autres le regardent comme l’abomination de la désolation. Pour moi, si j'avais à me prononcer, Je crois bien que je m'en tirerais à la façon un peu normande de M. de Mandat- Grancey, et comme lui je conterais un apologue :

« La Normandie, comme on sait, est un grand pays d'élevage. Deux écoles y sont en présence. Dans le Merlerault , les pouliches sont lâchées en pleine liberté dans d'immenses herbages, si grands qu’au premier coup d’œil on à peine à en voir les barrières, tant elles sont éloignées. Là, pendant plusieurs années , elles s'ébattent tout à leur aise, courant dans tous les sens, longeant les ruisseaux tout près du bord, y entrant quelquefois quand ils ne sont pas trop profonds, taquinant les bœufs et faisant avec les autres poulains des parties interminables.

« Le système adopté dans la plaine de Caen est tout différent. Le fermier conduit chaque matin des pouliches dans un grand champ de luzerne où il les installe à un bon endroit bien vert. Elles y sont retenues par le pied à un piquet, au moyen d'une chaîne d’une longueur suffisante pour leur laisser une certaine liberté de mouvements, mais qui les empêche d'aller rejoindre les autres , qui sont piquetées de la même façon un peu plus loin.

« Comme toutes choses en ce bas monde, les deux systèmes ont leurs avantages et leurs inconvénients. Dans le Merlerault on à beaucoup d'accidents. Les jeunes bêtes, en se promenant sur les berges des

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rivières , tombent souvent dans l'eau. Elles recoivent quelquefois des coups de pied et des coups de corne des bœufs ou des chevaux. Mais celles qui arivent sans lare à leur plein développement sont inappréciables, et ce sont celles-là qu'on montre. L'exercice et le grand air ont fortifié leurs membres. Les vices, rédhibitoires ou autres, se seraient déclarés s'il devait y en avoir. On peut les prendre en toute sécurité, car on en connaît tout de suite le fort et le faible; tandis que les pouliches de la plaine de Caen, pour l'élevage desquelles on n'a presque Jamais d'accidents, grâce aux précautions prises, donnent souvent de graves mécomptes quand on les met en service. Beaucoup sont bonnes, mais elles ont l'inconvénient d'être souvent un peu sous l'œil à leurs débuts et de devenir quinteuses en diable lorsqu'elles vicillissent.

« Comme éleveur, je préfère de beaucoup le système de la plaine de Caen; mais, comme acheteur, je trouve que le système de Merlerault a bien du bon. »

N'étant ni éleveur ni acheteur, je n’ai pas à prendre parti entre les deux méthodes; mais je ne puis m'empêcher de songer aux cris d’effroi que pousseraient les mères françaises si leurs filles s’avisaient un beau jour d'imiter leurs sœurs de l'Amérique. Tout ne serait pas perdu; mais Je crois pourtant que les jeunes personnes françaises ne gagneraient pas à « s’américaniser ».

Pour les jeunes filles de l'Amérique comme pour celles de tous les pays du monde, le grand jour de la vie, c’est Ie mariage.

Seulement, pour peu qu'on étudiele droit américain, on reste stupéfait de la facilité invraisemblable avec

laquelle sont conclues les unions. On croirait que tout a été combiné par la loi pour faire du mariage un contrat sans conséquence; c’est ce qui faisait dire à un journal américain, le Graphic: « Souvent on prend plus de précautions pour louer un appartement que pour se marier soi-même ou pour conclure le mariage de sa fille, »

La loi n'exige ni publications de bans, ni conditions de domicile, ni même de cérémonie d'aucune sorte. Il n'est pas même nécessaire que le mariage soit célébré par un officier de l'état civil. À défaut d’un ministre de la religion, un Juge, un médecin, ou même un chef de gare peut parfaitement rendre valide un contrat de mariage. Le consentement des parents est moins indispensable encore. Parfois même on pousse la bizarrerie jusqu'à contracter mariage dans les circonstances les plus incroyables. Aussi raconte-l-on à ce sujet des histoires fort réjouissantes. En voici une très savoureuse, que J'emprunte au curieux volume de M. Jousselin sur les Yankees fin de siècle.

Dans le Kentucky, un grand amateur de bicyclette rencontrait invariablement au cours de ses promenades un concurrent qui semblait vouloir lui disputer le prix de vitesse. Un jour notre héros est jeté à terre par le heurt d'une pierre maleucontreuse, juste au moment où son rival arrivait à fond de train. Impossible de se relever assez vite; il est écrasé et meurtri par la machine de son adversaire qui lui-même est renversé. Les deux bicycelistes se relèvent tant bien que mal; mais, Ô miracle, l’écrascur est une femme! Aussitôt l'écrasé lui déclare sa flamme et lui demande sa main :

« C’est entendu, » répond sa nouvelle amie.

On convient aussitôt du jour et de l'heure du mariage.

Tout d'un coup la blonde enfant s'écrie :

«Jack, pouvez-vous m'accorder une faveur? je désirerais me marier à bicyclette!

— Je n'osais pas vous le demander, » répliqua l'autre profondément ému, avec des larmes dans la voix.

Quelques jours après, au milien d'une nombreuse assistance, ur clergvman bénissait l'union des deux fiancés qui avaient fait chacun, à bicyclette, leur entrée dans l’église, suivis de leurs gar,ons et demoiselles d'honneur qui avaient Lenu à imiter un si bel exemple.

Il faut convenir ecpendant que d'ordinaire les choses se passent avec plus de correction: la poésie n'y fait même pas défaut.

Les mariages ont lieu, non pas à midi comme en France, mais à huit heures du soir. La journée entière se passe à parer la mariée.

Enfin, la toilette achevée, on se rend à l'église, qui est étincelante de lumières et décorée des fleurs les plus rares. Il n'y à pas de cortège. Les parents vont se placer aux premicrs rangs ; les hommes sont en habit, les femmes en robe décolletée. Les garçons d'honneur, au nombre de huit ou dix, se liennent à l'entrée de l'église, el ont pour mission de conduire les invités à leurs places.

nfin la mariée arrive; elle s'avance seule en robe ouverte,et va rejoindre son fiancé qui l'attend au pied de l'autel. Alors le père de la jeune fille s'approche et met lui-même la main de son enfant dans celle de son gendre. Le clergyman adresse aux mariés les questions

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d'usage et passe l'anneau au doigt de la jeune femme: il donne s& bénédiction aux nouveaux époux, fait une courte prière, €t la cérémonie est lerminée; en tout elle n'a pas duré dix minutes.

On revient ensuite chez les parents de la mariée qui donne une réception suivie d'un bal.

Pendant que les invilés sont occupés à admirer les cadeaux el la corbeille, les époux s'éclipsent pour changer de Loilette. IS reparaissent ensuite en costume de voyage, cUils ouvrent le bal.

Soudain, la mariée jette son bouquet de fleurs d'oranger à ses demoiselles d'honneur qui se livrent à une lutte épique pour Faltraper, car la tradition veul que celle qui le possède se marie dans l’année. À la faveur du tumulle , les époux montent en voiture et se dirigent vers la gare, mais pas assez vile pour ne pas recevoir les poignées de riz et les vicilles pantoufles dont les criblent les parents et les amis.

Les voici enfin confortablement installés dans leur Pullmann; ils vont passer le lemps de leur lune de miel au Niagara : c'est le rendez-vous traditionnel el presque obligé de tous les mariés qui font un voyage de noce.

Un philosopue pessimiste a laissé échapper cette boutade : « En France, les époux s'étudient trois semaines ; ils s'aiment trois mois, se disputent (rois ans, el se tolèrent trente ans. »

Celteremarque ne sera jamais applicable aux mariages américains. Là-bas on s'étudic aussi longtemps que l'on veui, et les fiançailles peuvent durer dix ans. J'ignore si l'on ne s'aime que trois mois; en tout cas, il est rare qu'on se dispute, et plus rare encore qu’on

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C'est à qui des admirateurs restera le dernier pour avoir le privilège d'un téle-a-tète fort agréable,

se tolère: on trouve beaucoup plus simple de divorcer. Moyennant deux dollars, on reconquiert sa liberté. On n’a plus qu'à envoyer à ses amis une carte ayant en tête deux chaïînons brisés avec ces mots imprimés :

« M. et M" Z.. prennent la liberté d'informer leurs amis que le mariage cest dissous par arrêt de la cour suprême. MZ... reprend son nom de jeune

file W... »

Et tout est dit! Cette union provisoire n'aura été qu'un vulgaire épisode qu'on s'empresse d'oublier.

Comme je comprends cette réflexion d’un voyageur qui résumait ainsi son opinion sur les mariages qu'il avait vus en Amérique: « J'aime mieux l’Améri:aince avant le mariage, et la Française après. »

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