RAR
ner Se pe AE
278 YANKREES ET CANADIENS
à son arrivée sur Île lerriloire américain, c'est un incroyable sentiment de fierté et d'orgueil qu'on trouve à tous les degrés de léchelle sociale, chez lous les citoyens de celte jeune république. Ce sentiment qui, après tout, n'est pas mauvais en soi, on Île rencontre non seulement chez le milliardaire qui étale complaisamment les objets d'art achetés en Europe, mais encore chez l'homme du peuple, chez lFouvrier, lemployé ou le domestique qui, en maniant le plumeau ou en astiquant ses cuivres, rêve de faire fortune et d'avoir son hôtel sur la cinquième avenue.
Pourquoi, dans tous les hôtels, les domestiques rcfusent-ils de cirer une paire de bottines ; pourquoi dédaignent-ils de tendre la main pour recevoir un pourboire du voyageur qui s'en va? Pourquoi, dans les œurcs, ne {rouve-t-on ni un emplové ni un homme d'équipe pour porter les bagages jusqu'aux omnibus? Pourquoile mendiant lui-même ne veut-1l pas accepter une pièce de deux sous, la considérant comme indigne de lui? L'explication de tous ces faits est dans ce sentiment de dignité personnelle qui, du haut en bas de la société, se révèle chez tous les Yankees : 11 semble que le plus pauvre soit convaincu de sa propre valeur autant que le plus riche, et je parierais volontiers que ce que nous appelons Fhumilité est chose inconnue en Amérique.
Cetorgucil n'est pas simplement mdividuel. Sil Américain a une très haute opinion de lui-même, il en a une meilleure encore de son pays. On peut même dire qu'à cet égard sa ficrté n'échappe pas complètement au ridicule, {ant elle est naïve.
L'Américain s'admire un peu comme l'enfant qui a
fait un tour de force ct qui se croise les bras pour jouir de son succès. Sans doute personne ne conteste à ce peuple nouveau le mérite d'avoir accompli des prodiges, mais franchement 1l le fait un peu trop sentir. I faut entendre avec quel dédain suprème il parle des plus vicilles nations d'Europe ! On m'a raconté qu'un prélat américain, s'adressant à ses prêtres, leur disait : « Messieurs, j'arrive d'Europe, j'ai visité la France, FTalie et l'Allemagne: ce sont des pays pauvres el sans avenir, Il n'y à qu'une seule grande nation au monde, c'est l'Amérique. »
Encore une fois, pour le citoyen des États-Unis, la supériorité de l'Amérique sur toutes les autres parties de la terre ne fail pas l'ombre d'un doute: c'est même pour lui un dogme, le plus sacré de Tous, et contre lequel il n'admet aucune protestation. On se souvient peut-être de ect étrange discours du maire de Chicago recevant, I v a deux ans, une délégation d'ingénieurs français : « Messieurs, sovez les bienvenus dans cette ville. J'ai été Lrois fois maire de Chicago el j'en suis lier. Chicago est la première ville de Finois : FT nois est [Ce premier État de toute la République: la République américaine est là première nation du monde, done je suis le premier homme du monde.» J'aurais bien voulu être Témoin de Fahurissement des inocénicurs en entendant ee singulier sorte, qui est un chef-d'œuvre de cocasserie autant que de naïveté ridicule.
I n'y a pas que les politiciens, loujours un peu suspects, qui parlent de leur pays avec cette forfanterie, M. de Meaux à raconté un fait caractéristique qui s'est
produit dans je ne sais plus quel congrès littéraire ou
VV Oo Ô RC Na O € < < .
Ÿ 3 A € K OA N ŸY NA > - “e<" $ <
2 Adaa vw, 5 ph à | , £ = s 4414 £ cr LES El 2 ÆŒÆ = — RE | ESE
scientifique, tenu à Boston. Un docteur célèbre, après avoir reconnu que les Français, les Allemands et les [aliens avaient autrefois rendu quelques services aux sciences et aux lettres, eut la singulière naïveté d'ajouter que tous leurs livres pourraient disparaitre sans dommage pour la civilisation et humanité, pourvu qu'il restât les livres anglais. Et des milliers d'auditeurs soulignaient cette incplie de leurs applaudissements les plus chaleureux, comme s'ils avaient tenu à prouver par là que loraleur n'avait fait que traduire leur pensée à tous. Ainsi, les œuvres de Descartes el de Bossuet, les tragédies de Corneille et de Racine, les comédies de Molière, les poèmes du Dante ou du Tasse, les œuvres de Gœthe, de Schiller et de Kant, tous ces grands noms et tous ces chefs-d'œuvre, Fexcellent doc- Leur n'en avait cure: il se serait consolé de leur dispari- Lion, pourvu queles livres anglais où américains fussent préservés, On conviendra que lorsque la fierté nationale en arrive à ce degré de fatuité, elle ressemble singulièrement à du délire, et que les gens qui en sont atteints relèvent de la pathologie autant que de la psychologie. Cette idée de prééminence de tout ee qui est américain est si profondément ancrée dans l'âme des Yankees, qu'elle se traduit à chaque instant par des faits qui sont en eux-mêmes sans importance, mais qui donnent de vives lumières sur le caractère de ce peuple. Aïnsi, dans toutes les conversations il y à une phrase qui revient sans cesse : «€ Vothing equal in the world. Vous n'avez rien de pareil dans le monde. » Qu'il s'agisse de bestiaux, de conserves alimentaires, de blé, de théâtre ou même d’une simple marque de cirage, peu importe. Dès lors que le produit est américain , on vous affirme
LES DÉFAUTS os
intrépidement qu'il ne se fait rien de micux dans Île monde entier.
On nous reproche beaucoup, à nous Français, notre chauvinisme, et peut-être, en effet, nous sommes-nous aliéné beaucoup d'étrangers par la complaisance avec laquelle nous parlons de nous, de nos défauts aussi bien que de nos qualités. Mais notre vantardise n'es! que modestie en comparaison de Porgueil américain, el ceux d'entre nous qui passent pour aimer Fhvperbole seraient de parfaits modèles de réserve et de discrétion S'ils élaient transportés subitement des bords de Ta Garonne à New-York où à Chicago, On Fa dit avec raison : dans tout Américain il v a un compalriole de Fartarin de Tarascon. |
Bien que Forgucil soit au premier rang des péchés Capilaux, on pourrait dire avec un peu dindulgence que chez les Américains il n'est guère qu'un travers. Ce qui excuse, en effet, dans une certaine mesure, c'est qu'il ne fuit de Lort à personne on pourrait même à la rigueur le justifier en disant qu'il n'est chez ce peuple qu'une noble émulation. Mais 1l faut, je Ie sens, en venir à un autre défaut qu'on reproche assez généralement aux Américains, et qui, plus que leur orgucit, est un sujet de critique et de scandale pour les étranvers; mais cette fois, c'est bel et bien à un vice que nous allons avoir affaire : ce vice, c'est livrognerie, On peut dire de l'Amérique ce qu'on à dit de l'Angleterre